ÉLECTEURS
' VENEZ ASSISTER A LA RUINE DU MILLIONNAIRE DE CHI- CAGO, QUI SERA FOUDROYÉ A HUIT HEURES PRÉCISES, PAR M. RLACKWQOD, LE CANDIDAT DU PEUPLE, A L'AIDE D'UNE ÉTINCELLE ÉLECTRIQUE.
Des milliers de bulletins, contenant le même avis, avaient été distribués dans les rues et dans les maisons; des hommes-pancartes' se promenaient sur les trottoirs avec un semblable bill, et enfin, deux grandes voitures, traînées par six chevaux blancs, à panaches
rouges, et contenant de discordantes musiques militaires, promenaient dans tous les quartiers d'immenses étendards en calicot blanc, sur lesquels se lisait la même promesse de voir M . Blackwood pulvériser M. Taylor à heure fixe.
Le riche banquier de l'Ouest se demanda, non sans un certain étonnement, ce que pouvait bien signifier cette manœuvre in extremis, et bien qu'il fût habitué à toutes les fantaisies qu'autorise, aux États-Unis, la période électorale, il fut assez intrigué par cette menace ridicule de son concurrent. Sa conscience ne lui repro- 'chant rien, il n'en fut, d'ailleurs, nullement effrayé, et il dîna comme si de rien n'était avec le président et les membres de son comité. Après dîner, il fuma son cigare, prit un dernier verre de Champagne, et gagna tranquillement la salle du meeting, non toutefois sans avoir, auparavant, envoyé des télégrammes à New- York et à Chicago pour rassurer les siens et leur dire cpie tout allait bien !
„ On ne se doute guère chez nous de ce que c'est qu'un meeting monstre aux États-Unis ou en Angleterre, et de la façon dont s'y passent les choses ; les scènes de nos clubs ne peuvent pas nous en donner la moindre idée. Il y a pour cela une raison excellente. Les grands docteurs, qui sont censés nous donner leurs soins sous les différents régimes que nous traversons, nous trai-
tent toujours homœopathiquement : ils nous donnent la liberté à dose infinitésimale ! Alors il arrive que le malade se lasse un beau jour de ce régime, qu'il casse les vitres, qu'il prend la clef des champs, et qu'il fait toutes les folies imaginables 1 John Bull et son cousin Jonathan ne connaissent pas ces folies et ces écarts, et l'on serait tout surpris de Tordre admirable qui règne dans leurs assemblées. Environ six mille personnes se pressaient dans la salle du meeting, et l'on peut avancer hardiment qu'elles ne formaient pas la fine fleur des électeurs de l'Ouest.
Il y avait nombre de gentlemen en manches de chemises ou à grandes bottes à retroussis, dont les vêtements et le linge trahissaient une origine peu aristocratique, et dont les chapeaux, cloués sur la tête, n'indiquaient pas des habitudes de politesse exquise. Mais il régnait un souffle vraiment politique dans cette réunion, où la gaieté et la bonne humeur se faisaient seuls jour de temps à autre. On sentait que tous les électeurs, venus pour assister au meeting, n'étaient pas animés du désir unique de faire du tapage, mais avaient au contraire l'intention bien arrêtée d'entendre les deux candidats, de peser leurs divers arguments, de les juger d'après leurs discours, et de les siffler ou de les applaudir selon ce qu'ils diraient.
Les deux candidats avaient, sans doute, leurs amis et leurs ennemis dans l'assemblée, c'est-à-dire leurs partisans intéressés ou leurs adversaires acharnés , mais ils ne formaient qu'une minorité infime et la masse des électeurs se montrait décidée à écouter loyalement et à imposer silence aux perturbateurs.
Vers les sept heures , un grand mouvement se fit
dans la salle. La porte de la plate-forme venait de s'ouvrir et les deux candidats entrèrent , suivis des membres de leurs comités respectifs. M. Blackwood s'avança la premier. C'était un homme entre deux âges, long et mince, tout habillé de noir, une paire de lunettes d'or sur le nez et peu de cheveux sur la tête. M. Taylor le suivit bientôt et fit meilleure impression sur la foule. Son air franc et ouvert lui gagna tout de suite nombre de coeurs. Cependant, le président ayant déclaré la séance ouverte, un silence de bon augure s'établit dans la salle.
Un orateur, appartenant au parti de M. Blackwood, prit la parole et exalta, pendant un quart d'heure environ, les mérites et les vertus de son candidat ; après quoi, ce dernier se leva à son tour et fit son petit speech, qui n'était ni bien ni mal et dans lequel, suivant une expression vulgaire, mais juste, il y avait à boire et à manger. M. Taylor riposta, et le fit en termes heureux et éloquents. Chez lui l'honnête homme parlait, et la loyauté de ses explications alla droit à la fibre populaire, qui la comprit. Un autre politicien lui succéda, défendant avec vigueur et netteté la même cause, et déjà le vote semblait acquis au grand banquier de l'Ouest, quand M. Black* wood, s'élançant à la tribune avec l'énergie du désespoir, s'écria en montrant la grande horloge du fond :
— Attendez, électeurs, il n'est pas encore huit heures !
— Tiens, c'est juste, fit une voix, c'est le moment où la rçhne doit éclater. Attention î
— Et cette mine, reprit M. Blackwood, en brandissant en l'air un télégramme, voici le fil conducteur qui doit la faire sauter !
M. Taylor regarda son rival et sourit involontairement.
— Oh ! ne riez pas, dit ce dernier d'un air tragique, car cela n'a rien de plaisant.
— De quoi s'agit-il donc? demanda M. Taylor, sans pouvoir prendre encore très au sérieux les paroles de son concurrent.
En ce moment, huit heures sonnèrent et il se fit un grand silence.
— De quoi il s'agit? répéta M. Blackwood, en montrant toujours sa dépêche télégraphique à l'Assemblée, je m'en vais vous le dire, messieurs. Il s'agit de votre fortune et de celle de vos enfants, des économies de Pélecteur et de celles du pauvre !
Puis, après avoir lancé ce premier coup de foudre, dont M. Taylor continuait à ne pas bien comprendre la portée, son rival reprit avec emphase :
— Tout à l'heure, messieurs, on vous a parlé de vertu, d'honorabilité, de sagesse! Mensonges, tristes mensonges, hélas! avec lesquels on trompe le peuple! L'homme qui sollicite vos suffrages, qui parle des services qu'il a rendus, qui se vante du bien qu'il a fait n'est qu'un dépositaire infidèle !
M. Taylor se leva d'une seule pièce, pâle d'indignation et décolère, et s'écria d'une voix tonnante :
— - Monsieur Blackwood, taisez-vous! j'ai pu mépriser vos insinuations ridicules, mais je vous défends de mentir !
M. Blackwood campa fièrement la main gauche sur la hanche, fit un léger mouvement en avant et sourit d'un air sardonique, en homme qui est sûr de son affaire, en même temps qu'il montrait à rassemblée le télégramme qu'il venait de recevoir.
— Monsieur Taylor, répliqua-t-il tranquillement,
vous n'êtes pas poli, et les électeurs peuvent déjà constater la différence qu'il y a entre un ami du peuple et un aristocrate!
Le grand banquier de l'Ouest se contenta de lever les épaules d'un air moqueur, en regardant son concurrent bien en face. Ce geste et ce regard, qui furent mal compris par la foule, donnèrent lieu à de nombreux grognements et à de bruyants sifflets. M. Blackwood en profita avec habileté pour reprendre :
— Oui, messieurs, voilà comment vous traitent ceux qui s'engraissent des sueur& du peuple ! ils se croient d'un autre sang et d'une autre chair que vous, et ils ne daignent pas même expliquer leur conduite aux électeurs dont ils sollicitent les suffrages. L'ami du peuple, seul, est toujours prêta laisser lire dans sa conscience. Or, cet « ami », vous le savez bien, s'appelle Blackwood, il ne s'appelle pas Taylor !
— Oui, oui, vociférèrent les partisans salariés de l'orateur, lesquels, il faut leur rendre cette justice, voulaient gagner honnêtement leur argent.
— Non, non, crièrent de leur côté, avec une égale vigueur les « Romains, » non moins consciencieux, de son concurrent.
— Blackwood, riposta le grand banquier de l'Ouest, sur un ton élevé qui domina un instant le tumulte, ne dites donc pas de bêtises. Vous avez été beaucoup de choses dans votre vie, excepté stupide, je crois ! Eh bien ! voilà que vous le devenez !
— Vous l'entendez, messieurs, reprit le candidat interpellé. Je suis bête, je suis stupide, parce que je défends vos intérêts, parce que je suis l'avocat du faible, du pauvre et de l'opprimé !
— Oh ! shame ! firent les partisans de Blackwood.
— Il n'est pas question de cela, reprit M. Taylor, mais de la soi-disant dépêche que vous m'avez montrée et avec le contenu de laquelle vous prétendez m'écraser ?
— Vous tenez à la connaître ? demanda M.JBlackwood d'un air narquois.
— Certes !
— Eh bien ! je vais la lire ; mais souvenez-vous que c'est vous qui l'aurez voulu.
— Allez toujours*
Il se fit un instant de silence solennel, comme au théâtre au moment où le traître va frapper sa victime ; et M. Blackwood déploya lentement le télégramme qu'il tenait à la main. M. Taylor éprouva involontairement une sorte de crainte vague, et pour la première fois de sa vie, il se demanda si réellement sa conscience n'avait rien à lui reprocher.
— La mine ! la mine ! fit-on de toutes part.
— Il est temps de la faire sauter ! ajoutèrent d'autres voix.
— L'étincelle ! hurla la foule.
De nombreux cris s'ajoutèrent encore à ceux-ci, et M. Blackwood lut ce qui suit :
San-Francisco, le 4 octobre 1870, trois heures du soir.
Oades et Jim, les deux administrateurs des mines de Sayi-Bernardino, sont partis cematinpour la Chine sur un vapeur japonais. Ils emportent avec eux tous les fonds que leur avait versés James Taylor. Il n'y a ja-
mais eu de mines de diamants à San-Bemardino, et toute V opération elle-même n'a été qu'un immense humbug qui coûtera cher aux actionnaires !
C'était la ruine pour un grand nombre, et une profonde stupeur succéda au premier moment de surprise, Le télégramme était signé de l'un des noms les plus honorables de la banque californienne, et il n'y avait pas à douter de l'exactitude de la nouvelle Aussi, cette dernière produisit-elle un effet considérable ; et une sorte de frisson décolère et d'indignation parcourut-il la foule. Le coup était rude. M. Taylor le reçut en pleine poitrine, sans broncher, comme un taureau qui ne veut pas se laisser tuer. Une sueur froide lui perla au front, un nuage lui passa devant, les yeux ; il comprit toute la vérité ; il eut un instant de vertige comme lorsqu'on se penche au-dessus d'un abîme, mais il fit un mouvement instinctif en arrière, il secoua la tête avec énergie et s'écria d'une voix vibrante :
— Ladies and gentlemen^ la dépêche dont vous venez d'entendre la lecture ne peut pas être vraie.. .
— Si, si, si5 vociféra la foule.
— C'est une manœuvre électorale de la dernièreheure, reprit M. Taylor, l'œil en feu, en regardant son malheureux concurrent d'un air écrasant. J'ignore dans quel égout M. Blackvood a ramassé cette prétendue nouvelle, qu'il croyait de nature à indigner les électeurs et à m'écraser.
— Mais elle les indignent elle vous écrase, en effet, cria-t-on de toutes parts, en montrant le poing au banquier.
— Pour cela, reprit celui-ci avec un grand calme
et une grande force, il faudrait prouver ce que l'on avance.
— Je le prouverai, dit à son tour M. Blackwood, en montrant un second télégramme, qu'il venait justement de recevoir à l'instant : Electeurs et petits rentiers de Plllinois, vous êtes. ruinés! Le fruit de vos économies est perdu ! L'argent que vous avez confié à la maison James Taylor and G0 est volé.
A ce dernier mot, le riche banquier de l'Ouest, l'ancien matelot du lac Michigan, l'ex-policeman du Wisconsin, sentit se réveiller en lui le vieil homme, et il eut une rude envie de sauter à la gorge de son concurrent et de l'étouffer ; il en fut quitte pour une menace de coup de sang ; il devint pourpre, et après être parvenu à se calmer un peu, il reprit lentement :
— Ladiês and gentlemen, quelqu'un de vous a-t-il jamais perdu un « cent » à la banque James Taylor andO?
— Non ! non ! cria-t-on de toutes parts.
-- Eh bien ! continua de même l'homme d'argent, ce qui n'a pas encore été ne sera pas davantage. La maison James Taylor and C° peut être ruinée, soit ; mais elle ne ruinera jamais personne. Toutes les valeurs versées chez nous seront restituées !
Des bravos enthousiastes, des hurrahs frénétiques saluèrent cette dernière déclaration, et dès cet instant, la manœuvre de M. Blackwood fut perdue, et l'élection de M. Taylor fut assurée. Le lendemain, en effet, on apprit à Springfieid la confirmation de la nouvelle annoncée par M. Blackwood, en même temps que le remboursement à Chicago des actions des « mines de diamants de San-Bernardino ! » Ainsi , d'une part,
M. James Taylor était ruiné pour avoir été trop confiant, trop large, et} de l'autre, il restituait le capital qu'on lui avait versé pour ne pas être accusé de complaisance ou de complicité! C'était beau^ c'était grand, c'était antique !
Les électeurs de Springfiel le comprirent ; ils apprécièrent ce qu'il y avait de vraiment noble et de désintéressé dans la conduite du riche banquier de l'Ouest ; et, comme l'instinct du peuple est en général bon et vrai, ils le nommèrent, pour le récompenser; puis, après l'avoir nommé, ils l'acclamèrent ! Le lendemain, M. Taylor était passé grand homme. Ses louanges étaient dans toutes les bouches, dans toutes les gazettes. Les journaux illustrés publièrent son portrait. Les orateurs à la mode prirent pour texte de leurs conférences son caractère élevé, sa conduite généreuse. La chaire évangélique, elle-même, exalta sa probité et sa charité chrétiennes. Les membres de son comité électoral furent promenés dans un char de triomphe, comme s'ils avaient sauvé la République; oji organisa une immense procession, en voitures, dont il fut le héros, et pendant le parcours de laquelle on le couvrit littérale- ' ment de fleurs. Le soir, on le força à remonter dans la calèche du maire, et on lui fit parcourir toute la ville, au milieu d'une véritable cavalcade aux flambeaux. On alluma des feux de Bengale sur son passage ; on lança des fusées ; on tira des boîtes ; et le tout se termina par une sérénade monstre, qu'avaient naturellement précédée les speechs de rigueur. A la suite de tant d'exploits, on permit au nouveau représentant du peuple d'aller à la fois cuver son vin et sa gloire, car Tune ne marche jamais sans l'autre aux États-Unis, et 1q pauvre
M. Taylor avait dû absorber un si grand nombre de verres de Champagne dans cette journée mémorable, qu'il commençait à perdre un peu la tête. Les hommes et les choses, le ciel et la terre, lui paraissaient se confondre dans un vaste chaos, une étrange sarabande où tout avait l'air de tourner.
Quand il se mit au lit, il se demanda s'il n'avait pas fait un mauvais rêve, s'il n'avait pas eu le cauchemar, et s'il était vraiment bien éveillé ! Mais, tout en s'adressant cette question, il tira les rideaux, éteignit la lumière, laissa retomber sa tête sur l'oreiller, et s'endormit du sommeil des justes.
Quand le banquier rouvrit les yeux, il faisait grand jour; le soleil éclairait la chambre de sa lumière chaude et vivante ; les oiseaux lui donnaient un concert sur les arbres voisins, et il y avait des cloches qui babillaient gaiement dans les tourelles des églises.
— C'est donc fête? se dit M. Taylor, en se frottant les yeux et en se passant une main sur le front, comme pour rassembler ses souvenirs.
Puis, au bout d'un instant et en apercevant la montagne de journaux que l'on avait déjà déposée sur sa table, il ajouta :
— Ah! j'y suis !
Il se rappela, en effet, qu'il était nommé, et un sourire de satisfaction glissa sur ses lèvres ; mais, presque
en même temps, il se souvint à quel prix il avait acheté cette élection, et ses traits se rembrunirent.
— Il est certain, pensa-t-il, que j'ai été le jouet de Cari Muller, qu'il avait spéculé sur mon ambition pour obtenir la main d'Evelina, et que c'est à lui qu'est due l'intrigue que j'ai pu déjouer séance tenante. On m'a élu pour ma générosité apparente, bien qu'en réalité je n'aie fait que mon devoir !
Seulement, en y réfléchissant, le grand banquier de TOuest se dit que l'accomplissement de ce devoir pourrait lui coûter cher. II n'aurait même pas voulu jurer que son avoir personnel pût y suffire.
— Eh bien ! se dit-il avec énergie, s'il le faut, je recommencerai, et, Dieu aidant, je trouverai bien le moyen de refaire ma fortune avant de mourir. L'essentiel* est que je puisse tout payer. Le reste n'est qu'une affaire de détail !
Puis, avec un très-grand calme et une merveilleuse lucidité, il se mit à faire le compte des différentes sommes qu'il aurait à rembourser. Il arriva bientôt au chiffre de vingt millions de dollars. C'était, certes, une grosse somme, même aux États-Unis, ce véritable pays de Cocagne des temps modernes ! Cependant, ces cent millions de francs à payer n'effrayèrent pas trop le Rothschild américain, qui reconnaissait volontiers qu'il avait agi avec une coupable légèreté dans toute cette affaire des « mines de diamants de San-Bernardino, » et qu'il était juste qu'il rachetât sa faute par une pénitence digne d'elle.
— La leçon est rude, se dit M. Taylor ; mais quand on se mêle de ruiner les gens, il faut être en état de leur restituer ce qu'on leur a fait perdre par sa faute.
Je me suis conduit comme un enfant, en croyant à une opération chimérique et à des gens que je ne connaissais pas. Je me conduirai du moins en homme d'honneur, en prouvant que j'ai été de bonne foi, et en restituant à tous l'argent qui m'a été confié !
Une seule chose préoccupait sérieusement le banquier, c'était la question de sa famille. Il ne pensait ni à lui qui avait déjà tant travaillé, ni à son fils qui était en âge de suivre son exemple, mais à sa femme et à ses filles, qui devraient, peut-être, quitter leur riche villa et renoncer à tout le luxe et à tout le confortable auxquels depuis si longtemps déjà elles avaient été accoutumées.
— Moi, se répétait-il, que je souffre, que je m'éreinte, que je meure même à la peine, c'est peu important; mais que Jeannie, qu'Evelina et que Julia aient à s'imposer des privations, voilà ce que je rie peux pas accepter !
Et de fait, cette idée l'attrista tellement, qu'un sanglot lui monta du cœur à la gorge, et que ses paupières se remplirent de larmes. Quant à Mary, il n'y songea pas, non qu'il manquât d'affection pour elle, mais parce qu'elle lui touchait de moins près, en même temps que son avenir était assuré. La veille, il la considérait naturellement comme pauvre, en comparaison de ses filles ; et maintenant, par un étrange revirement de la fortune, c'était elle qui devenait riche, avec ses modestes cinquante mille dollars de dot, tandis qu'Evelina et Julia, privées subitement de leurs millions, restaient pauvres à leur tour !
Quand M. Taylor alla prendre congé de ses amis et de ses électeurs de Springfield avant de repartir pour
Chicago, nul ne se serait cependant douté du drame qui se jouait dans son propre cœur et des combats que la probité commerciale avait à soutenir en lui contre l'amour conjugal et l'amour paternel, tant il était frais et rose, calme et souriant. En arrivant dans la métropole de l'Ouest, il se dirigea immédiatement vers sa maison de banque, au centre de la ville, au lieu de se rendre de suite chez lui, à sa villa de l'avenue Michigan, ainsi qu'il en avait ordinairement l'habitude, lorsqu'il revenait de voyage.
Il demanda M. Clark (son gênerai manager), s'enferma avec lui dans son bureau, resta longtemps occupé à compulser ses livres et ne ressortit que lorsqu'il sut absolument à quoi s'en tenir sur la situation réelle de la maison James Taylor and G0.
— Monsieur, lui dit M. Clark, en lui tendant une grande feuille de papier bleu, pliéeen quatre, voici les chiffres exacts que vous m'avez prié dp vous donner.
— Je vous remercie, fit le banquier, et, tout en mettant dans sa poche le papier en question, il alluma tranquillement un cigare de la Havane et en offrit un autre à son gênerai manager , comme si de rien n'était.
— Voulez-vous, interrogea M. Clark, que Ton rembourse aux, actionnaires des «mines de diamants de San-Bernardino » tout l'argent qu'ils ont versé ?
— Intégralement ! répondit M. Taylor avec- fermeté.
— En ce cas, monsieur, c'est une somme de vingt millions de dollars environ que nous aurons à payer immédiatement ; mais la perte totale pour la maison s'élèvera au chiffre de cent millions !
— Eh bien ! il faudra s'exécuter, monsieur Clark.
Cela dit, le banquier prit congé de ce dernier et rentra chez lui, où il était attendu avec impatience, par sa femme, ses deux filles, sa nièce et son fils, qui le félicitèrent vivement de son élection et se montrèrent peut-être encore plus heureux de son retour que de ses triomphes électoraux.
— Cher James, fit Mme Taylor, je suis fière de toi et je me réjouirai sincèrement le jour où, de Springfield, tu seras envoyé à Washington pour y représenter l'Illinois; en attendant, je suis bien aise que tu sois de retour. Le temps me durait loin de toi et nous sommes arrivés à un âge où il faut se séparer le moins possible.
Là-dessus, la famille Taylor passa à la salle à manger, et quand elle eut dîné, elle revint au salon, où le banquier prit la parole en ces termes :
— Mes chers amis, j'ai à vous faire une importante communication. Ainsi que vous le savez, je viens d'être élu à Springfield, mais ce que vous ignorez, sans doute, c'est que je suis ruiné !
— Ruiné? dirent à la fois Mme Taylor, William, Evelina, Julia et Mary.
— Ou à peu près, reprit le chef de famille, aussi froidement que s'il eût parlé d'une chose indifférente. J'ai fait une spéculation malheureuse, j'ai été trompé, j'ai manqué de prudence, et pour ne pas réduire à la misère toutes les familles qui ont confié leurs économies à la maison James Taylor and C°, j'ai préféré tout rembourser, en devenant pauvre, que de rester riche, en faisant perdre aux autres. En agissant ainsi, c'està-dire en honnête homme, j'étais sûr que j'aurais votre approbation. Vos mains qui se tendent en ce moment vers moi, pleines de cordialité, vos yeux qui me
regardent avec affection, à travers leurs larmes d'attendrissement, me prouvent que je ne me suis pas trompé.
— Il s'agit, n'est-ce pas, des « mines de diamants de San Bernardino »? demanda William.
— Oui, répondit M. Taylor, et les journaux ont dû vous apprendre que c'était là une des manœuvres de la dernière heure sur laquelle comptait le plus mon concurrent pour me perdre !
— Eh bien! James, fit Mme Taylor, en se levant pour embrasser son mari, tu as eu raison!
— Vous considériez donc, mon père, ajouta Evelina, que votre responsabilité morale était engagée dans cette opération?
— Tout à fait, chère enfant, et si j'ai promis de rembourser intégralement les sommes qui m'avaient été confiées, ce n'était pas dans le but d'être élu, en me montrant généreux et désintéressé, c'était dans le désir de rester juste. Je payerai parce que je dois!
— Dans ce cas, reprit la jeune fille d'un air radieux, je dirai comme ma mère : Vous avez eu raison, vous avez agi comme vous deviez!
— Et le ciel t'en récompensera, acheva Mme Taylor. D'ailleurs, il y a une chose qui vaut mieux que l'argent et qui ne s'achète pas : c'est la propre estime que l'on a de soi-même! Nous serons pauvres, soit! Nous l'avons déjà été, nous le redeviendrons, voilà tout! Mais du moins, nous resterons honnêtes, et c'est là une fortune aussi?
— AU rightt, fit le banquier, je vous trouve fermes et résolus, tels enfin que je désirais vous voir. Gela atteste que c'est bien le même sang qui coule dans nos
veines, et que nous sommes tous les dignes enfants de ce grand pays, où chacun sait être à la hauteur de sa tâche quotidienne. La richesse ne nous avait ni énervés, ni éblouis. Le travail ne nous effrayera pas. Au surplus, n'exagérons rien. Toutes les actions des « mines de diamants de San-Bernardino è remboursées, il me restera encore de quoi me relever. Je suis ruiné comme banquier, non comme homme, et avec les quinze ou seize cent mille dollars que je sauverai du naufrage, nous pourrons encore vivre fort honorablement...
— Comme de modestes bourgeois, interrompit William dédaigneusement.
— Il est certain, fit M. Taylor en souriant malgré lui, qu'après avoir eu plus de cent millions et avoir passé pour le Rothschild américain, ce que nous posséderons en caisse ne sera pas brillant. Aussi la question est- elle de savoir si nous devons nous contenter dlune modeste aisance, comme de simples Européens, ou si nous ne devons pas plutôt tenter de nouveau la fortune, avec les épaves de celle que nous venons de perdre. Les avis sont ouverts. Qu'en pensez-vous?
Comme en parlant ainsi, c'est à sa femme que le banquier s'adressait d'abord, ce fut naturellement celleci qui répondit la première. Elle commença par déclarer qu'elle se conformerait aux désirs de son mari, mais que, personnellement, elle était en faveur de la lutte. Il lui répugnait, « comme Américaine, » de se soumettre si facilement aux caprices du sort, et elle croyait que M. Taylor pourrait encore faire tourner la roue de la fortune en sa faveur. "William et Evelina, en leur qualité de vrais Yankees, furent du même avis. Quant à Julia et à Mary, elles se révoltèrent également
à la seule idée de perdre la partie, sans essayer même de gagner la revanche.
— Bravo! s'écria avec enthousiasme M. Taylor, voilà ce que j'appelle prendre le taureau par les cornes! Eh bien! mes chers amis, je suis enchanté des sentiments que vous venez d'exprimer, car ils sont tout à fait conforme% aux miens. Je me remettrai donc à l'œuvre dès demain. J'ai encore bon pied, bon oeil, et si Dieu me prête vie, j'aurai bientôt retrouvé les millions que je suis forcé de jeter aujourd'hui à la mer, pour sauver l'honneur du bâtiment!
Le jour suivant, en effet, M. Taylor annonça qu'il rembourserait tous les porteurs d'actions des « mines de diamants de San-Bernardino ». Par suite de cette mesure, il dut naturellement restreindre ses opérations, diminuer ses propres dépenses. Tout le monde le loua, et si sa banque avait perdu, comme valeur financière, son crédit comme homme de bien en augmenta encore. D'ailleurs, aux Etats-Unis, on admire volontiers le travail, la lutte, l'énergie, et il y a tant de ressort clans la nation et dans les individus, qu'on ne désespère jamais de revoir en haut ceux qui sont momentanément en bas. Il ne vint donc à l'esprit de personne que la ruine de la maison James Taylor and C° était définitivement accomplie. Sans doute, pour beaucoup de gens, le nouveau représentant de Hllinois
avait montré une générosité et une probité excessives; nul ne douta qu'il ne parvînt à se relever. Ses ennemis allèrent même jusqu'à dire que c'était une manœuvre politique.
« M. Taylor perd cent millions de dollars, il est vrai, imprimèrent les journaux qui avaient soutenu la candidature de M. Blackwood, car sa perte totale s'élèvera, dit-on, à ce chiffre; mais il s'assure, dans un avenir rapproché , un siège de sénateur, et il l'obtiendra sûrement de l'admiration et de la reconnaissance de Y Etat de F Illinois ! »
A côté de ces grandes manifestations de l'opinion publique, il y eut les impressions particulières qui se firent jour. Les amitiés réelles s'affirmèrent, les autres s'effacèrent; l'or pur resta, la fausse monnaie disparut! A ce point de vue spécial, la famille Taylor ne fut pas fâchée d'avoir traversé cette crise. Le malheur est une pierre de touche quf ne trompe jamais et qui a son utilité.
Maurice , cela va sans dire , revint plus épris que jamais. Il y avait sur sa physionomie un mélange de joie et de chagrin.
— Qu'avez-vous? lui demanda Evelina, qui remarqua son air, et qui ne put s'empêcher d'en être un peu surprise.
— Eh bien, je suis à la fois très-triste et très-heureux. Ma tristesse provient du coup qui a frappé votre famille, et mon bonheur a pour cause le même événement.
— Expliquez-vous mieux, je vous prie, car tout ceci n'est pas parfaitement clair. Etes-vous heureux ou êtes-vous triste?
— Je suis l'un et l'autre, Evelina! Par cette raison
excessivement simple que vous n'êtes plus millionnaire! J'en suis désolé pour votre excellent père et enchanté pour moi. Comprenez-vous?
En parlant ainsi, notre compatriote pressait dans les siennes les mains de l'Américaine et jetait sur elle des regards pleins de tendresse, qui se passaient de tous commentaires.
— Je crois, en effet, dit la jeune fille avec une ineffable expression d'amour, que je devine : la ruine de mon père vous afflige et la mienne vous remplit de joie! Mes millions me nuisaient dans votre esprit. Vous n'osiez pas me le dire, mais vous m'en vouliez d'être si riche.
— Je ne sais pas, mais je vous aime mieux, répondit Maurice avec chaleur.
— S'il en est ainsi, il ne me reste plus qu'à bénir le sort, vu qu'à mes yeux, Maurice, toutes les mines de diamants de la terre ne valent pas votre amour !
Les deux jeunes gens continuèrent encore longtemps à causer et à faire les plus beaux châteaux en Espagne du monde, dans le pays enchanté des amours. Par la pensée, ils retraversèrent l'Atlantique et se virent en Bretagne heureux, aimés, loin du bruit, faisant le bien, répandant la lumière autour d'eux, et vivant plus que jamais l'un pour l'autre.
Hughes Mac-Donald, dont l'amour avait été jusquelà si timide, s'enhardit considérablement en apprenant que Julia n'avait plus de dot, et comme il était riche lui-même, il profita de la circonstance pour offrir catégoriquement son cœur et sa main à la soeur d'Evelina. Celle-ci ne répondit pas oui, par cette raison excellente qu'elle n'aimait pas encore l'Irlandais, mais elle
fut touchée de sa demande/dans les circonstances présentes, et elle se promit bien d'y réfléchir sérieusement.
Mary était la seule dont la position n'eût pas changé. Aussi Kimbai ne put-il pas lui prouver son amour et son désintéressement de la même façon que Maurice et Hughes Mac-Donald l'avaient fait avec Evelina et Julia; mais elle ne douta pas que, le cas échéant, son Harry ne lui eût donné toutes les preuves possibles de sa tendresse et de sa générosité.
— C'est lui qui est frappé aujourd'hui, se dit-elle, c'est à moi de lui venir en aide ! Les cinquante mille dollars que je lui apporterai sont peu de chose, mais enfin, ils combleront un trou et lui permettront d'attendre des jours meilleurs.
En effet, si M. Taylor s'était ruiné volontairement pour rembourser les actionnaires, dont il avait compromis les intérêts sans' le vouloir, Harry Kimbai, lui, était ruiné également par la catastrophe qui avait frappé le banquier. Seulement, il n'était ni aussi innocent ni aussi à plaindre. Au fond, sa position était plus mauvaise, et il chercha a y porter remède en épousant de suite miss Stevenson. Le difficile était de décider M. Taylor à donner son consentement au mariage, avant l'arrivée des papiers demandés à New-York, lesquels papiers, on le sait, ne pouvaient ni ne devaient arriver.
Harry Kimbai, qui, dénué subitement de toutes autres ressources, avait un besoin absolu des cinquante mille dollars de Mary, jugea donc nécessaire de presser les choses,
En conséquence, il proposa à miss Stevenson un
mariage secret, et comme cette dernière ne vit là qu'une preuve d'amour de plus, elle y consentit.
Il fut donc résolu entre elle et son fiancé que leur union serait célébrée le même jour que celle de Maurice et d'Evelina, c'est-à-dire le 15 octobre suivant. Quant à Cari Muller, lui, il apprit toutes ces nouvelles successives avec des sentiments fort opposés.
La ruine du banquier lui fut agréable, mais son succès comme représentant du peuple à Springneld le mit de très-mauvaise humeur. De plus, il voyait Evelina lui échapper définitivement, et ce dernier coup lui était plus sensible que tous les autres. Enfin, son bras droit avait dû être amputé, ce qui était pour lui un double malheur, comme orateur et comme écrivain, et la fièvre qui suivit sa blessure ne permit pas de le transporter dans sa maison de Wabash-Avenue.
— Ah ! fit-il en se retournant péniblement sur son lit de douleur, tout me frappe à la fois, et si je pouvais croire à Dieu, je dirais qu'il y a une Providence et qu'elle me punit !
Mais à cette seule pensée d'un Être suprême qui régirait le monde, et d'une justice éternelle qui ferait à chacun la part qui lui est due, un sourire ironique et méchant plissa sa lèvre.
— Allons, ajouta-t-il, est-ce que cela est possible, est-ce qu'il y a autre chose dans l'homme qu'une matière intelligente., est-ce que l'âme immortelle et Dieu, son prétendu créateur, ne sont pas deux fictions des poètes et des amoureux? À d'autres, ces songes creux de cerveaux malades, ces hallucinations de la douzième heure ! Moi, je ne crois qu'à ce que je vois et à ce que je touche!
Garl Muller était matérialiste, je l'ai déjà dit, et sa maladie ne l'avait pas guéri de cette -innocente folie ; elle ne l'avait pas rendu plus aimable non plus. Toutefois, s'il se refusait de croire à l'existence d'un Dieu, qui eût dérangé ses petits calculs égoïstes, son cynisme et son manque absolu de conscience, Maurice et Evelina, qui n'avaient pas les mêmes raisons, chantaient du fond de leur cœur un hymne de louange émue, en l'honneur de celui qui leur avait permis de se rencontrer et de s'aimer, et qui les réunirait là-haut, après les avoir bénis ici-bas !
— C'est l'âme immortelle qui prouve Dieu, se disaient-ils, en suivant au ciel leur étoile de prédilection, et c'est l'amour qui atteste que l'âme est immortelle.
Maurice était Français, c'est-à-dire spiritualiste, et Evelina aimait Maurice, ce qui est ajouter qu'elle était déjà aux trois quarts Française!
Le Prussien aurait certainement ri de leur naïveté, mais ils pouvaient lui laisser cette consolation, car ils avaient en eux ce qui rend heureux et fort, généreux et grand ; l'union des âmes!
vin
On était dans les premiers jours d'octobre de la "bienheureuse année mil huit cent soixante et onze. Je dis bienheureuse pour me conformer à l'usage du dicton et au langage des almanachs, car chacun sait que l'année 1871, la digne sœur de Vannée terrible, n'a pas*
produit des fruits moins amers. En Europe, elle a été marquée par le fer et le feu, et aux États-Unis par de terribles conflagrations! Quoi qu'il en soit, le 6 octobre 1871, il faisait à Chicago l'une de ces claires et chaudes journées de l'été indien (qui ressemble si fort à celui du Sénégal) et le ciel était d'une transparence, d'une limpidité admirables.
Le soleil se coucha ardent et majestueux dans une auréole de pourpre, et la lune se leva presque aussitôt dans un bain d'argent. La population tout entière était dehors, jouissant de ces derniers baisers de la saison qui finissait, et faisant pour ainsi dire ses adieux au ciel bleu, qui allait se voiler. Parmi ceux qui étaient restés dedans, il y avait Harry Kimbal. Ses commis, le voyant toujours occupé à écrire, bien que l'heure du courrier fût passée, lui avaient demandé s'ils devaient également retarder leur départ, er\vue de quelque travail pressé pour le soir; il s'était contenté de leur répondre que non.
L'agent d'affaires, l'ex-représentant delà Société des mines de diamants de San-Bernardino, se trouva bientôt seul. Il en profita pour terminer deux ou trois lettres particulières et pour compulser tout à son aise ses livres de caisse, en l'absence de son comptable. Lorsqu'il eut fini, il alluma un cigare et se mit à réfléchir. — Il est certain, pensa-t-il, que la position n'est pas brillante et que si le sénateur de l'Ohio s'est retiré à temps de la partie, je ne puis pas en dire autant. Je n'ai rien perdu comme agent dans l'opération dont Jim avait eu l'idée, et j'y ai même gagné au contraire quelques milliers de dollars, mais mon crédit est ruiné. Or, le crédit, c'est quelque chose, surtout quand on n'a que
cela. Mon nom avait fait son chemin à l'ombre de celui de James Taylor, et les oc mines de diamants de San-Bernardino » avaient mis un peu d'or dans mon escarcelle. Malheureusement, cela n'a pas duré assez longtemps. J'aurais dû me défier de Jim et mieux prendre mes précautions, j'aurais dû surtout aller démander ma part du gâteau, le jour où j'ai vu Cari Muller retirer son patronage à la Société, car c'était la preuve que le navire faisait eau et qu'il sombrerait bientôt.
Harry Kimbal lança en l'air quelques bouffées de tabac, sortit d'un buffet un flacon de vieux whisky irlandais, en remplit un verre à bordeaux qu'il vida d'un trait, et continua à part lui :
— Je ne suis cependant pas encore un homme à la mer, j'ai plusieurs cordes à mon arc, et s'il y a un Dieu pour les gens habiles, je me tirerai d'affaires. Le tout est d'avoir un peu de bonheur et d'épouser Mary le plus tôt possible, afin de toucher les cinquante mille dollars que doit lui verser son oncle le, jour de son mariage !
Voici, en effet, ce qui avait eu lieu. Harry Kimbal, qui était payé pour ne pas accorder une confiance illimitée à Jim, avait continué à faire des « assurances contre l'incendie, » tout en s'occupant de placer les actions des « mines de diamants de San-Bernardino, » et ses succès, à cet égard, avaient même dépassé ses espérances. Rien, du reste, n'est plus facile que « d'assurer, » aux États-Unis. On reçoit la prime, on l'encaisse, et quand arrive l'incendie,, on ne paye pas, ou du moins on ne paye que jusqu'à concurrence d'une certaine somme, au delà de laquelle on dépose son bilan.
On voit que c'est à la portée de tout le monde, et qu'il ne faut avoir pour cela ni beaucoup d'intelligence, ni beaucoup d'argent, mais simplement du calme, du sang-froid et une conscience complaisante. Il est vrai qu'il arrive ceci : à côté des compagnies d'assurances, qui reçoivent .et n'indemnisent jamais, il y a les marchands qui mettent le feu à leur établissement pour n'avoir de compte à rendre à personne.
Aussi, dit-on souvent à New-York et à Chicago, en voyant flamber une maison de banque :
— Encore une qui liquide !
Cette façon de ce liquider » est évidemment plus expéditive que la nôtre, dans un pays où il entre tant de bois dans la construction, et où cinq étages brûlent aussi vite qu'un cigare de cinq sous. Les opérations auxquelles s'était livré Harry Kimbal étaient assez bonnes, en ce sens, qu'il avait « assuré » tout un quartier, situé au milieu des chantiers, et qui devait payer une prime assez forte, en raison des dangers que lui faisait courir le voisinage des planches du Wisconsin.
Les pompes à vapeur, chargées de le protéger, étaient excellentes; leur équipe ne laissait rien à désirer, et le réseau télégraphique qui reliait les différentes stations de ftremen était parfait ! C'était là le bon côté « des assurances contre l'incendie, » dans le ivest-sidé delà métropole de l'Ouest; le mauvais côté, c'était la sécheresse qu'il avait fait cet été, et qui avait tout transformé en amadou. Il suffisait, en effet, d'une étincelle tombée du haut d'une cheminée sur un toit, ou lancée par une locomotive sur un champ pour les mettre en feu! 11 fallait donc un peu d'argent à Harry Kimbal pour parer au premier sinistre qui aurait pu, par
aventure, se présenter. La dot de Mary devait lui permettre de faire face à un certain nombre de remboursements, moyennant quoi il pourrait continuer à encaisser le plus de primes possible.
— Plus tard, un jour, se dit-il avec philosophie, il faudra bien rendre des comptes et prouver que le fonds social na pas été détourné de sa destination première; mais, à cette époque-là, il y a longtemps que je serai retiré des affaires, et ma foi, après moi, la fin du monde !
Il en était là de ses réflexions et de ses calculs, quand un léger bruit se fit entendre à la porte du dehors, qui s'ouvrit et se referma avec précaution. Il alluma le gaz pour voir ce que c'était, et, à la vive lueur que répandirent les quatre becs placés au-dessus de son bureau, il aperçut une femme, vêtue de noir, qui s'avançait vers lui. Cette femme était grande, elle paraissait bien faite, et elle avait quelque chose de moelleux dans la démarche.
Un voile épais couvrait ses traits et ses épaules, à la façon des mantilles espagnoles. Du reste, tout était calme au dedans et silencieux au dehors. Les volets formaient une barrière impénétrable, les verrous avaient été partout poussés par une main intéressée, et Harry Kimbal se trouvait bien seul avec sa mystérieuse visiteuse. Il fit instinctivement un mouvement en arrière et un frisson involontaire lui courut dans le dos. Il n'était pas homme à se démonter facilement, et cependant il eut peur.
— Harry, lui dit la femme voilée, en étendant la main vers lui, et en donnant à sa voix une intonation étrange, me reconnais-tu?
— Non, je ne vous reconnais pas, répondit Kimbal, ému et troublé malgré lui.
— Il faut donc, alors, que je te montre mes traits, reprit la femme d'une voix vibrante ; eh bien ! soit ! regarde !
En disant ces mots, elle se découvrit en effet le visage par un geste rapide, et ce visage à la fois pâle et animé se trouva en pleine lumière.
— Jessie? balbutia Kimbal, en s'affaissant sur son fauteuil.
— Non pas Jessie vivante, répondit celle-ci avec force, mais Jessie sortie du tombeau où tu l'avais enfermée.
— Toi ici? reprit Harry d'un air effaré.
— Oui, moi qui viens te demander compte de ma jeunesse perdue, de mon amour trahi et de tes serments violés!
Harry était écrasé. Jessie lui produisait l'effet d'un spectre, et il se demandait s'il était bien éveillé ou s'il rêvait. Au premier moment, il ne sut que répondre. Au bout d'un instant, cependant, il reprit un peu ses esprits et balbutia :
— Je ne savais où tu étais allée. D'où viens-tu?
— De la prison où tu m'avais fait enfermer, répliqua durement la créole; j'ai soulevé la pierre tumulaire que4u avais fait sceller sur ma tête, et me voilà !
Kimbal garda le silence, osant à peine lever les yeux sur la Louisianaise ; celle-ci continua d'un ton railleur :
— Ah ! tu le vois, Harry, la mort seule est une gardienne fidèle, et Ton revient de partout, même de Salt-Lake-City ! Il ne fallait pas charger Jim de m'abandonner en Mormonie; il fallait lui dire de m' enfoncer son couteau dans le coeur ou de me verser quel-
ques gouttes d'un poison sûr. Ça n'eût pas été plus difficile, et il s'en fût chargé aussi volontiers.
— Tu m'accuses injustement, Jessie, essaya Kimbal d'un air assez piteux, je ne suis pas coupable de ce que tu me reproches, je ne sais pas ce que tu veux dire.
La créole s'avança vers lui, les deux bras croisés, et lui demanda froidement :
— Ne vas-tu pas épouser la nièce de M. Taylor, et n'est-ce pas pour cela que tu as jugé prudent de me faire disparaître ?
— Je t'assure...
— N'assure rien, ou tu vas mentir encore.
— Eh bien! s'il en est ainsi, reprit Harry, qui commençait à redevenir un peu maître de lui-même et qui retrouvait dans l'excès de sa stupéfaction une certaine énergie, pense ce que tu voudras, je ne te dirai rien.
Kimbal était un rusé compère. Sa nature tenait plus de celle du renard que de celle du loup, et il s'entendait mieux à tromper qu'à attaquer en face. Néanmoins, il ne fallait pas trop le pousser dans ses derniers retranchements, car alors il se retournait, et comme, en définitive, il avait une volonté bien arrêtée,. il opposait une véritable force de résistance. Jessie, qui le connaissait parfaitement, se repentit peut-être d'avoir été un peu trop^loin, et adoptant un ton plus doux, elle demanda lentement :
— Est-ce sur ton ordre, ou avec ton assentiment, que Jim m'a conduite à Salt-Lake-City?
— Non, fit Harry.
— Alors, tu ignorais que je fusse enfermée chez les Mormons?
— Je l'ignorais.
Jessie regarda Kimbal d'un air qui prouvait bien qu'elle ne croyait pas un mot de ses paroles. Après quoi elle ajouta :
— Soit! mettons sur le compte d'une méprise mon voyage et mon séjour en Mormonie.
— Il y a eu erreur, en effet.
— Tu voulais simplement que Jim me conduisît ici?
— Oui!
— Pour m'y épouser?
— Je n'ai pas dit cela, mais mon intention était de t'y faire riche et heureuse.
— A côté de ta femme? demanda Jessie d'un air doucereux qui trompa Harry.
— Peut-être, répondit celui-ci, en baissant la voix et en. regardant la créole finement.
— Et à quel titre? continua de même la-Louisianaise.
— Qu'importe! ajouta^Kimbal, complètement abusé par la nouvelle attitude de Jessie , et que fera le mot à la chose pourvu que nous pussions continuer à nous aimer comme par le passé?
— Tu m'aimes donc toujours, Harry, demanda la créole avec une émotion bien jouée.
— Plus que jamais.! répliqua celui-ci, et attirant doucement la Louisianaise près de lui, il reprit d'un ton caressant : N'est-ce pas à mon amour que tu tenais surtout?
— Si vraiment! fit Jessie' chaleureusement.
— En ce cas, my darling, il n'y a rien de changé entre nous. Je t'aime aujourd'hui comme je t'aimais hier! que dis-je? davantage même, car ta beauté est plus éclatante, ton œil plus noir, ta lèvre plus vermeille.
ta taille plus souple, et je comprends que ce vieux libertin de Brigham Young soit devenu amoureux de toi !
La créole sourit avec malice, et Harry, complètement rassuré, continua avec chaleur :
— Oui, Jessie, je t'aime, et comme tu es une femme d'esprit, tu accepteras la situation que les circonstances m'ont faite. Que veux-tu? quand le vin' est versé, il faut bien le boire !
— C'est juste, dit la Louisianaise en souriant, mais de quel vin parles-tu?
— De celui qui est dans ma coupe !
— Cette coupe serait-elle donc un calice? demanda la créole avec un sourire moqueur.
— Hélas! je le crains, fit Kimbal.
— Sais-tu, reprit Jessie gaiement, que cela n'est pas flatteur pour cette pauvre miss Stevenson?
— Ce n'est pas ma faute, c'est la tienne! Pourquoi es-tu si belle?
— Flatteur ! Et quand vous marie- t-on?
— Un de ces jours, le plus tôt possible, car elle a une dot et j'ai besoin d'argent!
— Ah ! il y a une dot ? fit la Louisianaise ironiquement. Ainsi, cette infortunée miss Stevenson n'aura l'honneur de devenir mistress Kimbal à ma place que parce qu'elle a un peu d'argent ?
' — Tu l'as dit ! Je fais un partage ; je lui donne mon nom et je te laisse mon cœur !
La créole, qui depuis quelques instants s'était montrée plus chatte que femme et avait jpris des pauses et un son de voix plein de grâces et de douceur, se redressa tout-à coup et s'écria avec indignation :
— Cela ne sera pas !
Kimbal comprit qu'il avait été joué par Jessie, et changeant de contenance à son tour, il dit froidement : *m
— Et qu'est-ce qui l'empêchera ?
— Moi, car je ne veux pas que tu voles cette jeune fille-, après m'avoir séduite et abandonnée !
Il se fit un instant de silence, au bout duquel Harry reprit :
— Ecoute, Jessie, il y a une limite à tout, même à la patience humaine. Je t'offre le seul arrangement qui soit possible. Si tu le refuses, fais ce que tu voudras ; souviens-toi seulement que je ne te reverrai plus jamais; tu auras voulu toi-même le sort qui t'atteindra!
— Soit ! mais tu n'épouseras pas miss Stevenson, et c'est à moi que tu donneras ton nom. Je puis ne plus t'aimer, j'ai le droit d'exiger que tu légitimes les liens qui ont existé entre nous. Une fois ta femme, tu m'abandonneras si tu veux, et je te sais assez lâche pour le faire, mais je veux être la femme de l'homme qui m'a trouvée bonne pour être sa maîtresse !
Kimbal fit un mouvement pour se diriger du côté de la porte, mais la créole se croisa de nouveau les bras et, s' avançant vers lui d'un air menaçant, elle dit :
— Prends-y garde, je ne suis pas de celles avec lesquelles on puisse jouer. Non content de m'avoir séduite et trahie, tu as voulu me livrer à Brigham Young , qui m'a retenue prisonnière dans sa ville-harem 1 Cela crie vengeance, et je me vengerai, si tu m'y forces !
— Venge-toi, si tu veux, mais j'épouserai miss Stevenson, dont je suis aimé, et contre le cœur de laquelle tu ne pourras rien.
— Alors, ne t'en prends qu'à toi de tout ce qui arri-
vera ; car, je t'en préviens, je serai sans pitié comme tu as été sans cœur !
En disant cette dernière phrase, Jessie étendit la main vers Kimbal d'un air menaçant, fit quelques pas en arrière, et sortit comme elle était venue, c'est-àdire lentement et sans faire de bruit.
Dans le convoi qui l'avait amenée de Salt-Lake-City à Chicago, Jessie avait fait la connaissance d'une digne famille anglaise, qui lui avait indiqué, dans le West- Sidedela, métropole de l'Ouest, un boarding-house, tenu par un Ecossais du nom de John Risley, qui y donnait l'hospitalité, non pas tout à fait aux conditions chantées dans la Dame Blanche, mais du moins à des prix raisonnables. C'était déjà beaucoup, dans Fétat de fortune où se trouvait la Louisianaise, et on lui avait de plus assuré que la maison était « confortable et respectable. »
Jessie suivit donc les honnêtes insulaires auxquels elle devait ce précieux renseignement, et le chef de la tribu britannique,, un véritable patriarche des temps anciens, la présenta lui-même au propriétaire de l'établissement en question, le brave et gros John Risley, qui était « colonel », mais ne s'en montrait, d'ailleurs, pas plus fier pour cela, n'ayant sans doute jamais vu d'autres « canons » que 'ceux qu'il versait sur le comptoir aux habitués du Kings Head, et n'ayant dû ce titre
d'officier supérieur qu'à ce fait, qu'il avait lui-même levé et équipé un régiment à ses frais, pendant la malheureuse guerre de sécession.
— Colonel, lui dit son compatriote du Royaume- Uni, voici une jeune lady que le révérend John Raily, de Salt-Lake-City, m'a recommandée dans le train du Pacifique, et pour laquelle je réclame à mon tour de votre obligeance le traitement le plus favorable. Elle n'est pas très-riche, je crois, elle a été victimed'un affreux guet-apens ; elle est venue à Chicago pour s'y faire rendre justice et elle a besoin d'être soutenue dans la revendication de ses droits. Elle a été séduite, trompée, et l'homme qui a abusé de son inexpérience, de sa jeunesse, est ici et va contracter mariage,
L'hôtellier fit un signe à l'un de ses stewarts et dit simplement:
— Tom, vous allez conduire cette jeune lady au ri0 13, et vous veillerez à ce qu'elle ne manque de rien!
Puis, s'adressant à Jessie elle-même, il reprit : — - ■ Vous ne serez pas aussi bien au n° 13 qu'au n° 1, ou au n° 2 ; mais vous n'aurez du moins pas à vous y inquiéter de votre bill hebdomadaire. Seulement, vous auf ez une compagne, miss Betsy Powel, qui occupe l'un des deux lits de la chambre. C'est une compatriote à moi, une Ecossaise appartenant à une excellente famille d'Aberdeen, une personne distinguée et excellente avec laquelle vous vous entendrez à merveille, j'en suis convaincu, mais qui est atteinte d'Une certaine monomanie. Cette dernière circonstance me permet de vous donner le n° 13 pour autant de temps qu'il pojurra vous
convenir. Si cet arrangement vous va, vous n'avez qu'à suivre le garçon. On déjeune à dix heures, on dîne à cinq, et on soupe à neuf. Vous n'aurez qu'à sonner quand vous désirerez quelque chose ! La Louisianaise remercia John Risley, prit congé de l'excellente famille anglaise, qui l'avait présentée au propriétaire du Kings Head, et monta au n° 43. C'était une grande chambre à deux lits, fort simple, mais très-convenable et très-propre, dans laquelle était déjà installée une autre personne.
— Miss Powel, fit Jessie en entrant, la main tendue vers l'Ecossaise, votre compatriote, le colonel John Risley, m'a autorisée à partager cette chambre avec vous. De votre côté, voulez-vous bien me le permettre?
Miss Powel leva les yeux sur la nouvelle venue, et répondit : Oui !
Le garçon se retira, après avoir déposé dans un coin la valise de la créole, et les deux jeunes filles restèrent seules.
Le même soir elles étaient déjà amies.
L'Ecossaise était pleine de douceur et de distinction ; la Louisianaise avait du cœur et de l'intelligence, Tune montrait une mélancolie profonde, et l'autre une exaspération qui se trahissait parfois par des éclairs. La nuit, tout cela changeait : c'était Betsy qui veillait et qui à une certaine heure, avait même d'étranges accès d'hallucination ou de somnambulisme. Cette dernière n'avait fait aucune confidence à la créole, mais le « colonel » lui avait demandé :
— Est-ce que ma compatriote, miss Powel, ne vous a pas empêchée de fermer les yeux ?
— Non; pourquoi?
— Ah ! c'est que je m'en vais vous dire, reprit l'hôtelier, c'est toute une histoire. Il parait qu'au mois de janvier 1866, le clipper the Star of the Sea mit à la voile d'Aberdeen pour les mers du Sud. L'armateur et sa fille étaient à bord. L'équipage se composait de braves marins, appartenant aux différents ports du Royaume Uni. Seuls, le subrécargue, le maître, le charpentier, le cuisinier et deux novices étaient étrangers. Les deux premiers passaient pour Américains, les quatre autres pour Allemands et Hollandais. Un complot fut formé entre ceux-ci et un crime fut commis à bord. Mais, le lendemain, le clipper était abordé par une corvette à vapeur de S. M. B., qui remettait toutes choses en ordre et arrêtait les coupables, qu'elle conduisit à* Sydney, où ils furent jugés et condamnés.
— Justice ne s'était pas fait attendre, dit Jessie.
— Non , certes , et les coupables eurent ce qu'ils méritaient ; mais M. Powel, l'armateur, avait été tué dans la lutte qu'il avait soutenue , et sa fille , miss Betsy, devenue la victime des forcenés qui s'étaient emparés du navire de son père, avait perdu la raison. On la débarqua en Amérique, où elle me fut confiée, jusqu'à ce que sa famille la réclamât et qu'elle fût en état de traverser l'Atlantique. J'habitais New- York en ce temps-là; quand je quittai la métropole de l'Est pour celle de l'Ouest, je pris la pauvre folle avec moi, et depuis cette époque-là, elle ne m'a plus quitté.
— Et sa famille?
— Elle n'a pas donne signe de vie ! Dame, miss Powel était ruinée, que vouliez-vous qu'elle en fit? Elle l'a oubliée. C'était ce qu'il y avait de plus simple.
Alors, je l'ai gardée et je la soigne de mon mieux, en souvenir du pays natal !
— Colonel, voilà une action qui vous honore, fit Jessie avec chaleur .
— Oh I c'était bien naturel, et tout Ecossais en aurait fait autant à ma place. Pensez donc qu'elle est des mêmes montagnes que moi et que les montagnes sont un lien qu'ignore l'habitant de la plaine. Toutes les montagnes de la terre sont sœurs et ceux qui y sont nés sont frères ! Au surplus, j'ai été récompensé de ma bonne action, si bonne action il y a vraiment, car mon infortunée compatriote va mieux. Sa folie n'est plus qu'une douce monomanie, et j'espère qu'elle s'en guérira entièrement. Devenez son amie, et vous aiderez à sa cure, par votre sympathie et votre sollicitude. Ce sera le meilleur moyen de me payer votre board.
— Colonel, colonel, cria-t -on dans la pièce où se trouvait la £ar, venez nous donner à boire. Il fait soif, ce matin !
Le brave « colonel » s'esquiva, et alla servir du whisky, du brandy et du sherry à ses hôtes habituels, qui le reçurent avec les marques non équivoques de la plus douce familiarité.
Jessie remonta chez elle, et tint à Betsy un langage qui devait lui aller au cœur. Miss Powel était une jeune fille délicate, frêle, blonde, blanche, qui formait pour ainsi dire l'antithèse vivante de Jessie. Elle comptait environ vingt-cinq ans, *et n'en aurait pas paru plus de dix-huit, s'il n'y avait pas eu sur sa physionomie la trace d'une profonde* souffrance, et dans ses cheveux, si ondoyants et si soyeux, quelques tresses déjà argentées.
— Chère sœur, lui dit la créole au bout de deux ou trois jours, il y a un secret douloureux dans votre existence ?
— Plus qu'un secret, Jessie, uo malheur !
Et elle retomba dans sa mélancolie et son silence habituels.
C'était le soir où la Louisianaise, après avoir pris des informations précises sur Harry Kimbal, s'était rendue chez lui. On lui avait dit, non-seulement que l'agent d'affaires allait épouser miss Stevenson, qui lui apportait 50,000 dollars de dot, mais encore qu'il était le représentant d'une Société en déconfiture et qu'il avait de nombreuses assurances contre l'incendie dans les quartiers populeux du West-Side.
— Chère sœur, lui dit à son tour Betsy d'une voix caressante, en la voyant sombre et agitée, c'est vous, aujourd'hui, qui avez un secret?
. —Oui, répliqua la créole sourdement; mais ce secret, je puis vous le confier. L'homme qui m'a séduite, puis trahie, refuse de m'épouser et va donner son nom à une autre.
— C'est donc un infâme aussi, celui-là ? fit l'Ecossaise avec un accent énergique et étrange que la créole ne lui avait pas encore connu.
— Oui, reprit lentement Jessie, mais je me vengerai et il sera puni !
— Se venger? dit miss Powel à voix basse, ce doit être bon!
— C'est un plaisir que je savoure d'avance, répondit la Louisianaise, et qui sera d'autant plus grand que Harry souffrira davantage !
— Ah ! il s'appelle également Harry? demanda Betsy avec amertume.
— Harry Kirribal ! fit la créole d'une voix incisive et mordante.
■— Harry Kimbal? répéta l'Ecossaise ea mettant tout à coup la main sur le bras de Jessie, et en regardant celle-ci avec une sorte d'angoisse, le connaissez-vous donc?
— A ce moment, il sonna dix heures à l'une des horloges du voisinage, et les traits de Betsy se décomposèrent subitement, en même temps qu'elle manifesta une grande terreur.
— Chut ! fit-elle en baissant la voix, il va venir...
— Qui?
— Lui, Harry, le subrécargue ! Ne l' entendez-vous pas? Il descend l'escalier qui conduit dans le fauxpont, il va nous voir, et alors il tuera mon père, puis...
Elle n'acheva pas, et sa pensée lui retraça évidemment les phases d'un drame terrible, car son visage changea encore, sa voix devint rauque, et elle fit des e;ï'orts désespérés comme pour repousser un ennemi invisible. Tout à coup, elle se lai-sa tomber inerte sur le sol, en disant sourdement, mais d'un ton menaçant :
— Tu triomphes aujourd'hui, Kimbal, mais l'heure de la justice viendra et Dieu te frappera!
Jessie prit la jeune Écossaise dans ses bras, la plaça sur son lit, et la soigna avec la tendresse d'une sœur. Quand celle-ci sortit de la crise qu'elle traversait toutes les nuits, à pareille heure, elle demanda :
— Ai -je parlé?
— De lui, de Kimbal! fit la créole lentement.
— Alors, vous savez tout?
— Je sais une chose, ma sœur, reprit la Louisianaise avec énergie, c'est que nous avons à nous venger du même homme!
Le lendemain soir, Jessie se refidit de nouveau à l'office de son ancien amant, à l'heure où elle l'avait trouvé seul la veille, et elle le rencontra au moment où il allait, sortir pour se rendre chez miss Stevenson.
— Encore vous? fit Harry Kimbal, en réprimant un mouvement d'impatience.
— Vous le voyez, répliqua-t-çlle froidement; mais rassurez-vous, ce n'est pas de moi que je viens vous parler; c'est de vous qu'il s'agit!
' — Je vous préviens que je suis pressé.
— Ce que j'ai à vous dire est fort court !
— Entrez donc et soyez brève, si vous ne voulez pas que je vous laisse parler seule.
Jessie suivit Kimbal dans son cabinet et se tint debout contre la porte.
— Écoutez, Harry, fit-elle, je n'ai pas plus envie que vous de reprendre le pénible entretien que nous avons eu hier.- Je veux seulement vous rendre un dernier service. Renoncez à miss Stewenson, ne portez pas le malheur dans une honnête famille, quittez Chicago, et j'oublierai que vous existez !
— Merci de vos conseils, Jessie, mais trouvez bon que je ne les suive pas. J'aime miss Mary et je suis
aimé d'elle; je l'épouserai donc. D'autre part, mes intérêts me retiennent ici; c'est ajouter que j'y resterai!
En prononçant ces mots, Harry prit son chapeau et sa canne d'une façon significative qui indiquait que sa résolution était bien prise et qu'il considérait une plus longue conversation comme inutile.
— Ainsi, dit la créole, c'est une affaire bien entendue?
— Parfaitement! répliqua Kimbal d'un ton sec.
— Vous ne vous souvenez donc plus de Betzy Powel? Harry fit un mouvement et reprit en haussant la
voix :
— Ni d'elle, ni de personne, Jessie. Je ferai ce qui me conviendra et je vous engage à vous le tenir pour dit une fois pour toutes. Adieu!
— Soit! Harry, mais ne vous en prenez qu'à vous de tout ce qui arrivera, car nous sommes deux maintenant à vouloir nous venger de vous!
La créole se redressa, regarda fièrement son ancien amant et sortit furieuse. C'était une nature passionnée, ardente, impressionnable, qui ne savait guère se maîtriser, et qui obéissait plus à ses nerfs qu'à la raison. Elle eût été capable du dévouement le plus entier en amour, mais elle pouvait aussi se montrer cruelle, et elle se promit bien de ne pas épargner Kimbal.
— Il a été lâche et fourbe, se dit-elle, je serai sans pitié !
Et elle partit, ne songeant qu'à une seule chose : faire le plus de mal possible à Harry ! Quand elle rentra à son boarding house elle avait déjà formé dix projets de vengeance plus insensés, mais plus implacables les uns que les autres. Elle remonta dans sa chambre
et y trouva Betsy Powel, seule comme toujours, et sous le coup d'une violente exaltation.
— Ètes-vous malade? demanda-t-elle à l'Écossaise.
— Non, je me souviens, répondit celle-ci d'un air sombre.
— Écoutez, reprit la créole d'une voix vibrante, vous m'avez dit que Harry Kimbal avait tué votre père. Et je devine que ce n'est pas le seul crime qu'il ait commis? Eh bien! je viens de le voir...
— Kimbal? fit Betsy avec un cri rauque,
— Lui-même! Il est ici, il n'a pas changé, il ne se repent pas, et il va faire une nouvelle victime ! Voulezvous l'en empêcher?
— Je le veux !
Là-dessus, les deux femmes se mirent à parler bas, et elles parlèrent longtemps. A la fin, Jessie s'écria :
— Le meilleur moyen de le frapper sûrement, c'est de le frapper dans ce qu'il aime le plus, dans son argent! S "il avait du cœur, je dirais : « Faisons-le souffrir! » comme il n'en a pas, c'est à sa bourse qu'il faut s'en prendre. Ruinons-le !
La Louisianaise alors expliqua à Betsy le plan infernal auquel son esprit venait de s'arrêter. Ce plan consistait à mettre le feu à de riches et vastes chantiers de planches que Harry Kimbal venait d'assurer pour une somme considérable. Ces chantiers étaient situés dans l'ouest -de la ville, près de la rivière de Chicago.
Grâce à la rapidité des secours et à la merveilleuse organisation du corps des firemen, en Amérique, il n'y avait nul danger à craindre. L'incendie ne se propagerait pas, il n'atteindrait pas les maisons, personne ne périrait, mais les chantiers brûleraient.
— Et Harry Kimbal sera perdu? demanda l'Écossaise, poursuivant une seule idée.
— Sans doute, répondit Jessie, en prenant encore un ton plus bas, puisqu'il faudra qu'il rembourse la valeur du bois détruit ; et alors il arrivera d^ux choses : ou il payera, et il restera sans rien; ou il ne pourra pas le faire, et on l'arrêtera comme flibustier. Dans
,1'un comme dans l'autre cas, il sera perdu. Comprenezvous?
— Parfaitement, ricana l'Écossaise, et puisque je suis « folle, » j'ai bien le droit de mettre le feu à un chantier de bois et d'éclairer la ville de ses flammes pendant toute une nuit. Ce sera une folie de plus qu'on m'attribuera, voilà tout!
Le 8 octobre 1871 fut, à Chicago, une journée magnifique. On aurait pu se croire encore en été, tant le soleil était chaud et le ciel bleu. Aussi, comme c'était un dimanche, les habitants de la métropole de l'Ouest sortirent-ils tous en foule pour jouir de ces derniers rayons chauds, de ce dernier reflet de la saison qui finissait. Jessie, elle-même, alla se promener dans les magnifiques avenues du West-Side pour respirer un peu plus à l'aise, pour se trouver seule en plein air, et pour rafraîchir ses idées, devenues fiévreuses et confuses. De concert avec sa pauvre compagne, qui, elle, du moins, avait pour excuse sa folie, elle avait tout
préparé pour accomplir sa funeste menace, dans le grand chantier de planches assuré par Harry Kimbal. En y réfléchissant mieux, c'est-à-dire plus froidement, elle comprit ce que son projet de vengeance avait de doublement affreux, et afin de ne pas être tentée de l'accomplir le soir même, ainsi que cela avait été résolu secrètement entre elle et l'Écossaise, elle prolongea sa promenade, entra dans le parc de l'Ouest, et se perdit dans ses allées, au milieu des amoureux qui les encombraient, la main dans la main, le regard dans le regard, et se répétant : I love y ou for ever!
— Dieu est grand, Dieu est bon, Dieu est miséricordieux, se dit la créole, en admirant la voûte éthérée, en écoutant les oiseaux chanter au-dessus de sa tête, en respirant le parfum des fleurs qui embaumait l'air, et quand tout me dit d'aimer et de pardonner, je commettrais une action criminelle? Non, non, mille fois non!
-Pendant ce temps-là, Betsy Powel préparait sa lampe à pétrole, pensant à part elle :
— Voilà de quoi se venger et punir!
A la même heure, Maurice entrait chez M. Taylor, il trouva encore la famille à table, et du plus loin qu'il l'aperçut, son futur beau -père lui cria :
— Eh! arrivez donc, mon cher gendre, on n'attend plus que vous pour servir le dessert et boire une dernière fois à la santé de miss Taylor, car dimanche prochain, quand elle viendra s'asseoir pour dîner, à la place qu'elle occupe en ce moment, elle s'appellera Mme Maurice Durand !
— Cela ne m'empêchera pas d'être votre fille, répondit Evelina en embrassant M. Taylor sur les deux joues
et en regardant tendrement sa mère ; puis, tendant la main à notre compatriote, elle ajouta gaiement : Vous n'en êtes pas moins le bienvenu pour cela, Maurice ; vous avez le droit de prendre la chaise que je vous ai réservée près de moi, d'être aussi aimable, aussi empressé que vous le voudrez, et de proposer en mon honneur un toast étincelant d'esprit !
— Je dirai simplement, chère Evelina, fit le fiancé 'de miss Taylor, en levant le verre que lui tendait le banquier, que je souhaite ceci : Puissiez-vous ne jamais vous repentir de m' avoir rencontré et d'avoir renoncé à votre nom pour le mien; puissiez-vous être aussi heureuse comme femme que vous l'avez été comme jeune fille, et puissiez-vous enfin m' aimer toujours autant que je vous aimerai!
— Ce dernier vœu est inutile, répliqua vivement l'Américaine; mon amour est de ceux qui sont vrais, Maurice, or, ces amours-là ressemblent au soleil : ils n'ont qu'à se montrer pour se faire reconnaître, et ils ne changent pas !
— A preuve, ajouta le banquier, en jetant sur sa femme un regard plein de tendresse et de reconnaissance, la vieille et solide affection qui nous a toujours unis, Mme Taylor et moi. Certes, nous avons traversé ensemble des moments difficiles, des jours tristes; nous n'avons jamais désespéré. Il y avait dans nos deux cœurs comme un phare éclatant, qui nous éclairait et nous indiquait la route. Eh bien ! ce phare, il brillera aussi pour vous, jeunes gens, et il est le meilleur guide pour éviter les écueils dont est semée la vie ! On peut être ruiné, on peut avoir à recommencer la tâche achevée, on peut devoir reprendre la mer au moment même
où Ton touche au port; mais rien n'est perdu, tant qu'on n'a pas perdu son étoile!
— Je remarque, fit l'Américaine gaiement, que mon père est singulièrement « lumineux, » ce soir, sans pour cela se montrer peut-être plus clair. Ainsi, tout à l'heure, il nous parlait d'un « phare » et voilà que maintenant, il finit par une « étoile! »
— C'est que vous êtes vraiment une « étoile » pour moi, riposta notre compatriote, et votre amour sera bien le seul « phare » qui éclairera toute ma vie !
— Que vous fassiez de la poésie, Maurice, cela ne m'étonne pas; c'est très-français ! Mais cela me surprend de la part d'un Américain, et surtout de la part d'un homme d'argent comme mon père!
— Tu as raison, Evelina, s'écria M. Taylor avec entrain, mais on ne marie pas tous les jours sa fille, et je me réjouis d'avance à la pensée de ta prochaine union, parce que je suis certain que tu as fait un bon choix et que Maurice te rendra heureuse. De plus, je ne le cache pas.
— Est-ce parce que vous avez bu un verre de vin blanc californien en mon honneur? demanda l'Américaine en souriant.
— Non, répondit le banquier du même ton enjoué, c'est parce que mon vieil ami Thompson m'a donné tantôt une preuve d'affection et de confiance, dont j'ai été vivement touché. Imaginez-vous que nous sortions ensemble de l'église, lorsqu'il m'a arrêté pour me dire ces simples mots : « Taylor, je pars dans quelques heures pour l'Europe et, dans cette saison, on peut ne pas revenir. Eh bien! j'ai fait retirer hier au soir de la Banque trois cent mille dollars dont je pensais avoir
besoin, et que, tout bien examiné, je n'emporterai pas. Faites-moi le plaisir de les prendre, de les mettre dans votre caisse et d'en tirer tout le parti possible. Ce n'est pas une grosse somme, je le sais bien; mais, si elle peut être utile à votre maison, j'en serai enchanté! » J'ai naturellement accompagné Thompson chez lui, j'ai pris ses trois cent mille dollars et je les ai portés à ma banque, malgré la solennité du dimanche!
— Excellent Tompson ! fit Mme Taylor.
Un coup de sonnette se fit entendre à la grille du jardin, et Kimbal entra.
~ Eh bien! demanda Mary à son fiancé, quelles nouvelles?
— - Excellentes! répliqua Kimbal étourdîment.
— Comment, excellentes? s'écria la*nièce du banquier, quand presque tout un quartier du West-Side a brûlé la nuit dernière ?
— Je veux dire, fit Harry en se reprenant, que les nouvelles sont excellentes pour moi; par contre, elles sont assez mauvaises pour les Compagnies rivales de la mienne, le dommage est considérable, et elles auront à payer une assez grosse somme...
— Je vous demande pardon de mon ignorance, interrompit Maurice, mais de quoi s'agit-il donc?
— D'un incendie, riposta Kimbal vivement.
— Oh ! il me semble que c'est ici un détail peu important, reprit Maurice. Ces sortes d'événements sont à Tordre du jour; ils font partie des institutions nationales; ils appartiennent au domaine de la vie quotidienne, en Amérique! Sans la multiplicité de vos incendies, vous n'auriez pas ce merveilleux matériel de
pompes à vapeur, de télégraphes d'alarmes et d'engins de secours que l'Europe vous envie, ni cet admirable corps de « firemen, » qui rend de si grands services. Mais quelle est la cause du dernier sinistre?
— On l'ignore; tout en l'attribuant assez volontiers à la malveillance.
— Vraiment? fit Maurice d'un air surpris.
— Oh! mon cher gendre, lui dit M. Taylor, ne vous étonnez pas si facilement. Tout est grand chez nous, même le crime, et nos incendiaires mettraient le feu à une ville sans le moindre scrupule, s'ils espéraient en retirer un avantage quelconque. Pour cent dollars, et peut-être pour moins, ils feraient flamber la capitale.
— D'ailleurs, ajouta Kimbal, et abstraction faite des incendiaires, il existe en ce moment de nombreuses causes de conflagrations par le feu. La sécheresse et la chaleur exceptionnelles de l'été sont les deux principales. Il suffit, en effet, qu'une locomotive laisse tomber en passant quelque charbon incandescent, pour qu'immédiatement toute la plaine s'enflamme. Aussi, à l'heure qu'il est, y a-t-il partout des prairies, des forêts, des villages entiers qui brûlent, et hier au soir, quand on m'a dit qu'un incendie avait éclaté au West- Side, j'ai été un moment fort inquiet, car j'ai assuré les chantiers de ce district, et si ces derniers avaient été atteints, j'aurais perdu au moins sept ou huit cent mille dollars, ce qui est une somme!
L'agent d'affaires oubliait seulement dé mentionner que, dans ce cas- là, il aurait naturellement fait faillite et n'aurait rien payé du tout. Miss Stevenson, qui croyait en Kimbal comme en l'Evangile, se montra
très-affectée, en pensant que son fiancé aurait pu être « ruiné » et ne sachant pas, hélas! que Harry n'avait plus rien à perdre depuis longtemps !
En se levant de table, M. Taylor se livra, of course, à son petit nap quotidien ; sa femme se mit à lire la Bible; Harry et Mary passèrent au salon pour flirter plus commodément; Julia, qui commençait à s'humaniser un peu à l'endroit de l'Irlandais, accepta son bras pour aller faire un tour dans la serre, et Maurice put conduire Evelina dans la bibliothèque pour y attendre l'heure du thé.
— Je vous préviens, lui dit l'Américaine en s'appuyant tendrement sur son bras, que nos amoureux vont nous laisser seuls !
— « Nos » amoureux, répéta Maurice d'un certain air surpris.
— Eh ! oui, fit Evelina gaiement, Mary et son fiancé, Julia et son adorateur!
— Est-ce que votre sœur se déciderait enfin à écouter ce pauvre Mac-Donald?
■ — Je le crois.
— Ah! j'en serais bien aise, car le digne garçon l'aime de tout son cœur, et elle aurait beau chercher, elle ne trouverait pas un meilleur mari.
— Je vous demande pardon, répliqua Evelina en souriant, j'en connais un, mais celui-là je le garde pour moi !
Les deux jeunes gens venaient d'arriver dans la bibliothèque; ils s'y assirent l'un à côté de l'autre, la main dans la main, leurs deux cœurs battant à l'unisson, et bien heureux à la pensée .qu'ils ne se quitteraient plus et que, la semaine suivante, ils seraient mari et femme !
Aabout d'un instant de muette contemplation et de mystique recueillement, Maurice reprit :
— A propos, chère Evelina, j'ai reçu ce matin une lettre d'Adrien. Voulez-vous que je vous la lise?.
— Volontiers !
Notre compatriote- tira de sa poche une volumineuse dépêche, contenant plusieurs papiers timbrés, parmi lesquels un élégant petit billet plié en quatre et qu'il ouvrit. Voici ce qu'Adrien Leroux écrivait à son ami :
(( Mon cher Maurice,
a Tu trouveras, ci- joint, ainsi que l'on dit dans le jargon officiel et administratif, tous les papiers que tu m'as demandés, et sans lesquels, paraît-il, quand on a le bonheur d'être Français, on ne saurait « contracter les liens du mariage. » Tous ont été dûment copiés, collationnés, visés, légalisés. La chancellerie y a passé, après les ambassades, et tu es en règle pour prendre femme, comme le sire de Framboisie, avec cette seule différence que tu seras, sans doute, plus heureux que luil
« Pardonne-moi cette sotte plaisanterie, et reviensnous le plus tôt que tu pourras, avec ta jeune et intelligente compagne, que nous aimons déjà, mais que nous allons nous mettre à adorer. Elle a su apprécier
le « Français, » espérons qu'elle rendra justice à la « France. » Dis-lui que c'est un beau et grand pays, qui a souffert avec courage, et auquel il sera beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup aimé !
« Ta femme sera ici la bienvenue'. Elle pourra croire n'avoir pas quitté sa famille, tellement nous nous efforcerons de lui en faire retrouver ici une nouvelle. Du reste, tous nos amis s'apprêtent à fêter ton retour, à tuer le veau gras en ton honneur, et à célébrer les louanges de V Américaine. Les musiciens accordent leurs pianos, leurs violons ou leurs flûtes, les poètes taillent leurs plumes.
« On en parlait hier au soir, à Passy, chez M. Regnault, ce courageux Parisien de l'Atlantique, qui a épousé une si spirituelle Parisienne... de Bruxelles, et l'on disait que le docteur Chanet comptait bien saluer d'un sonnet nouveau miss Evelina, devenue Mme Durand! Bref, tout le monde est prêt, tout le monde vous attend. Arrivez donc, et n'oublie pas, personnellement, que je te tends toujours les deux bras, comme à un frère, et que Lucile, de son côté, ne demande pas mieux que d'être une sœur pour ta femme!
« Ton vieux camarade,
« Adrien Leroux. »
P. S. ce Puisque je pairie de sonnet, en voici un sur le Christ, que nous a lu hier, après dîner, le poète aimé des Haltes, le digne et excellent docteur Chanet, nommé ci-dessus, qui cultive avec* un égal succès les Muses et la médecine. Je te l'envoie pour prouver à ton « Américaine » que nous ne sommes pas encore
tout à fait des païens et que l'on croit toujours à quelque chose chez nous :
Femmes, que cherchez-vous? Le corps du Rédempteur, Pour baiser ses pieds morts et sa paupière éteinte, 0 femmes, du sépulcre il a brisé l'étreinte; Il n'est plus parmi nous. Où donc est le Sauveur?
Vous le retrouverez. N'a-t-il pas dit : a Mon cœur Est avec les souffrants. » Allez, ô troupe sainte ! Vous le retrouverez, le doux consolateur, Partout où de l'agneau vous entendrez la plainte!
Et des hommes pourtant l'ont traité d'insensé!
Fou sublime, en effet ! Au pauvre il dit : « Espère ; »
« Allez, ne péchez plus, » à la femme adultère.
Il sema le pardon et l'amour a poussé,
Et voilà la moisson qu'il rentre dans ses granges.
Des mendiants vêtus d'azur comme les an^es !
— La lettre de votre ami est une bonne lettre, fit Evelina, qui avait écouté avec recueillement la lecture que venait de lui achever Maurice, et les vers de votre docteur-poëte, sont aussi jolis que l'inspiration en est bonne. Vos amis vous sont réellement attachés; je me sens disposée à les aimer de tout mon cœur et j'admire d avance les Haltes , si elles renferment beaucoup de sonnets comme celui que vous venez de me lire.
En ce moment, on entendit tinter la cloche des incendies.
— C'est dans le West-Side, dit Maurice, après avoir consulter « indicateur, » qu'il portait toujours sur lui, selon l'usage américain.
— Oui, ajouta Evelina, qui avait écouté à son tour le tocsin d'alarme, et c'est dans le même quartier qu'hier au soir.
On sait qu'en Amérique la cloche des incendies par le nombre de coups qu'elle sonne, désigne l'endroit où le feu a pris.
Gomme les deux jeunes gens se mettaient à la fenêtre, une première pompe à vapeur passa au grand galop devant la villa.
Les chevaux étaient magnifiques et dévoraient l'espace, tandis que du foyer de la machine s'échappait une traînée d'étincelles.
— Voyez comme les hommes ont l'air fatigué, dit Evelina, en faisant remarquer à Maurice les firemen, qui avaient peine à se tenir debout sur leurs sièges, tant le travail de la nuit précédente les avait exténués. On frappa à la porte, et John, le grand Jahn, plus roide et plus droit que jamais, se présenta,
— Qu'y a-t-il? demanda l'Américaine.
— Le feu dans le West-Side, répondit flegmatiquement le coachman.
— Je le sais.
— M. Taylor désire aller le voir, et prie rniss Evelina de descendre, si elle veut l'accompagner.
— Tiens, c'est une idée, fit la jeune fille, en battant des mains, puis se tournant du côté de notre compariote, elle ajouta : Qu'en pensez-vous?
— Je ferai ce que vous ferez, répondit Maurice, en s'inclinant du côté de l'Américaine, en signe d'âssenti- . ment.
Evelina mit son chapeau et son mantelet et se dirigea du côté de l'escalier. Arrivée sous le vestibule, elle trouva son père.
— J'ai laissé là-haut, dit celui-ci à sa fille, ta mère, ta soeur et ta cousine; mais j'ai pensé que, toi et Mau-
rice, vous seriez peut-être bien aises d'aller faire une promenade sur le théâtre de l'incendie, et voilà pourquoi je t'ai prévenue de mon départ.
Aux États-Unis, on va voir brûler un édifice ou un bloc de maisons, comme ailleurs on va à l'Opéra.
Presque tous les jours, il est vrai, il y. a le feu quelque part, et l'on aurait le droit d'être blasé sur ce genre de distraction.
Mais les grands incendies sont encore assez rares, et quand il y en a, par hasard, les dames s'y rendent en voiture, leurs jumelles à la main; quelquefois même elles prennent des sorbets, tout en assistant au drame de feu, s'il se trouve un glacier dans les environs, ou elles mangent des bonbons, ainsi que l'on fait chez nous au théâtre, si leurs « beaux » ont eu soin de leur en apporter.
Cinq minutes après, la calèche était devant le perron, et M. Taylor y prenait place, en compagnie d'Evelina et de Maurice. Le grand banquier de TOuest, redevenu simplement un petit banquier, avait réduit de beaucoup le chiffre de ses affaires, et le train de sa maison. Il n'avait plus que deux chevaux, mais deux chevaux favoris, qui étaient de merveilleuses bêtes et d'admirables trotteurs. John leur dit un mot en serrant les rênes d'une certaine façon, et ils partirent comme le vent , laissant derrière une seconde pompe, qui passait alors à fond de train.
— Il paraît que c'est grave, dit M. Taylor, en entendant la cloche d'alarme tinter de nouveau et en remarquant que le ciel s'empourprait dans l'ouest.
Depuis que Jessie avait prononcé devant elle le nom de Kimbal, Betzy Powel était devenue plus sombre, plus taciturne, et ce jour-là rien n'avait pu la distraire. Il y a plus, l'exaltation mentale qui s'emparait d'elle toutes les nuits, mais qui, habituellement, n'était que passagère, avait persisté; son état inquiéta même la Louisianaise, qui se reprocha d'avoir involontairement réveillé en elle des souvenirs mal éteints et d'avoir donné un aliment nouveau à sa monomanie fiévreuse, en lui parlant de vengeance. On sait, d'ailleurs, qu'au dernier moment, la créole prit peur et qu'elle s'était éloignée de chez elle pour ne pas être tentée de mettre à exécution son affreux projet.
— Vous sortez? 'lui demanda l'Ecossaise, en apparence plus calme.
— Oui, répondit-elle, mais je ne serai pas longtemps absente.
— Vous savez que c'est pour ce soir, à neuf heures? reprit la folle.
— J'y serai, fit Jessie machinalement.
Et elle s'enfuit plus effrayée que jamais, en pensant qu'elle aurait pu devenir incendiaire.
Une fois dehors, quand elle eut eu respiré le grand air et qu'elle se trouva au milieu des promeneurs, en habit de fête, qui se rendaient au parc de l'Ouest, elle examina plus froidement la situation et se dit :
— La criminelle, c'était moi, ce n'était pas Betzy, et elle oubliera bientôt l'horrible plan que nous avions formé ensemble !
Mais celle-ci ne l'oublia pas, malheureusement, et toute la soirée elle répéta au contraire :
— A neuf heures, Jessie mettra le feu au chantier, Kimbal sera ruiné, on le traînera en prison, et je serai vengée!
Puis, au fur et à mesure que la nuit tombait, sa raison s'égarait de plus en plus. Quand l'heure indiquée sonna, elle s'écria :
— Jessie ne revient pas, je suis trahie, je ferai donc mes affaires moi-même?
Prenant alors une lampe à pétrole qu'elle avait préparée, elle sortit furtivement par une porte de derrière. Tout le monde était encore à l'église, la backlane était déserte, et nul ne l'aperçut. Elle franchit la rue et se trouva en face d'une grille en bois, qu'elle poussa et qui s'ouvrit pour ainsi dire d'elle-même. Si cette mince barrière avait résisté, elle aurait peut-être rebroussé chemin, peut-être aussi se serait- elle dirigée d'un autre côté et quelqu'un r eût-il rencontrée. Mais la fatalité semblait s'en mêler.
La pauvre folle, au lieu de se rendre dans le chantier qu'elle voulait incendier, et où le feu aurait sans doute pu être arrêté facilement, entra dans une cour déserte, où il n'y avait pas de chien de garde, et où rien, par conséquent, ne signala sa présence. Cette cour était celle d'un modeste cottage irlandais, dont les habitants étaient en train de danser au premier étage.
En entendant le son du violon, qui écorchait une
gigue, et en voyant passer derrière les rideaux blancs de la principale fenêtre la silhouette des ce profanateurs du sabbat», Betsy se rappela qu'elle était Ecossaise, c'est-à-dire puritaine, et elle dit tout bas :
— Oh! sharne, le jour du Seigneur!
Dans son indignation religieuse de .voir danser le dimanche , elle aurait mis le feu à la maison ellemême, si elle l'avait pu, et il lui arriva ce qui arrive souvent à ceux qui ont le cerveau malade. L'idée de vengeance fit place à une idée nouvelle. Le crime de Kimbal disparut à ses yeux devant l'énormité du péché que commettaient les danseurs! Elle marchait devant elle, croyant sansrdoute courir sus aux infidèles, et ne s'arrêta qu'après avoir franchi et refermé la porte d'une humble étable qui était au fond de la cour. En cet instant, le violon redoubla de fausses notes profanes, les Irlandais firent trembler le plafond sous leurs souliers ferrés, et la folle jeta la lampe à pétrole sur une botte de paille, qui s'enflamma aussitôt. Elle poussa alors un éclat de rire strident, qui fut presque immédiatement suivi d'un effort convulsif et d'un cri rauque, car la respiration lui manqua tout à coup, et elle tomba suffoquée dans le brasier qu'elle venait d'allumer.
Et pendant que la malheureuse fille se débattait dans sa terrible agonie, avant de mourir étouffée et brûlée, le violon faisait plus rage que jamais, et les Irlandais se démenaient de plus belle au premier étage.
C'est un quart d'heure après*, environ, que Ton avait aperçu flamber subitement le toit de l'étable en question, que l'on* avait télégraphié au poste de pompiers
le plus voisin, et que la cloche d'alarme avait tinté pour la première fois. Le feu avait pris de suite une grande extension» Trouvant sur son passage des éléments de combustion rapide, des matériaux faciles à dévorer, il s'était élancé dans deux ou trois directions différentes, à la fois, et quand les premiers pompiers arrivèrent sur le théâtre de l'incendie , le mal était déjà grand.
Cependant, s'ils avaient attaqué aussitôt le feu avec . énergie, s'ils avaient été bien commandés, il est certain qu'ils se fussent facilement rendus maîtres du fléau, grâce aux puissantes et merveilleuses machines à vapeur dont ils disposaient. Mais, d'une part, ils perdirent un cemps précieux en tergiversations, ne croyant pas à la gravité du danger, et de l'autre, la direction suprême leur manqua. Pour comble de malheur, et sachant que la veille ils avaient eu une rude nuit de travail et qu'ils étaient exténués de fatigue, les marchands de spiritueux du quartier les firent boire.
Il en résulta qu'au lieu de leur rendre des forces, on les paralysa, et que près d'une heure fut perdue en efforts peu sérieux.
Quand on s'aperçut que les flammes gagnaient du terrain et qu'on se trouvait en présence d'un grand incendie, on sonna de nouveau le tocsin, on télégraphia dans toutes les stations, on réunit sur le lieu du sinistre une véritable batterie de pompes à vapeur — une vingtaine pour le moins — c'est-à-dire beaucoup plus que nous n'en possédions alors dans toute la France — et l'on ouvrit sur le feu une pluie d'enfer.
Plusieurs maisons avaient déjà été dévorées par les flammes, quand M. Taylor arriva sur le théâtre de
l'incendie avec Evelina et Maurice. Le spectacle était, d'ailleurs, magnifique, et il y avait une foule d'équipages^ remplis de femmes élégantes, qui se tenaient debout, sur le bord de la rivière. On plaisantait, on riait, d'une voiture à l'autre, et nul ne doutait que les firemen ne vinssent bientôt à bout du feu. Le banquier et sa fille partageaient cette confiance, Maurice seul, qui n'avait pas encore eu l'occasion de voir de semblable conflagration, montrait quelque inquiétude.
— Il me semble, dit-il, qu'il y a confusion dans les ordres donnés; les pompiers ne montrent ni toute l'intelligence, ni toute l'énergie nécessaires, et je crains le vent de la plaine.
Fils de marin, et lui-même un peu marin, ou tout au moins enfant de l'Océan, notre compatriote avait une certaine expérience en matière météorologique, et l'état du ciel ne laissait pas que de le préoccuper un peu. De plus, il savait que le baromètre avait subitement baissé pendant la soirée , et il redoutait une tourmente de l'ouest.
— Rassurez-vous, lui dirent M. Taylor et Evelina, nos firemen ont triomphé de bien d'autres sinistres, et ils arrêteront également celui-là !
— Je l'espère, fit Maurice, mais je crois qu'il serait temps de prendre des mesures plus vigoureuses : il ne faut pas jouer avec le feu!
Justement, comme il disait cela, une rafale s'éleva tout à coup et chassa devant elle un vrai tourbillon de sable, de poussière et d'étincelles.
On aurait pu se croire en mer, au milieu d'un cyclone, avec cette seule différence que l'air qui tourbillonnait était un air enflammé. Il y eut même un instant
de panique, et les équipages regagnèrent précipitamment l'autre côté de la ville. Ce qui ajouta encore à l'étrangeté du spectacle, c'est qu'un navire, dont les voiles et les vergues flambaient déjà, rompit ses amarres et se détacha de son ivarf, semblable à un fantôme de la nuit créé par l'enfer, et incendiant à son tour les différents bâtiments qu'il rencontrait et entraînait sur sa -route. Cette torche flottante mit le feu aux deux rives de la rivière, dont l'eau était rouge comme le ciel qu'elle reflétait !
C'était effrayant, c'était terrible, mais c'était grand, et ce qui est grand saisit toujours les masses; on admirait, donc on n'avait pas le temps d'avoir peur! Soudain, pourtant, un cri retentit dans la foule et vint enlever les jeunes ladies et les flâneurs à leur enthousiasme. Une vive lueur se montra à un mille de là, dans le nord-est, une gerbe de feu s'élança vers le ciel : c'était l'usine à gaz qui brûlait!
— Voilà une chose étrange, dit M. Taylor, une chose grave !
Puis, s'adressant à son coachman, il ajouta d'une voix brève :
— John, rentrons!
Celui-ci ramena ses guides, aussi tranquillement que s'il'eût été à la sortie de l'Opéra et que rien d'extraordinaire ne se fût passé; il traversa le pont d Adamstreet, au milieu de la pluie d'étincelles qui le couvrait, et reprit le chemin de Wabash-avenue.
Dix minutes après, environ, la calèche s'arrêtait à la porte de la villa.
Evelina , son père et Maurice gravirent le perron, et quand ils pénétrèrent à l'intérieur, ils trouvèrent
tout le monde assez inquiet, à l'exception de Mac- Donald , qui faisait ce qu'il pouvait pour rassurer les trois dames. Quant à Harry Kimbal , lui-même, il paraissait pour le moins aussi affecté que sa fiancée, à laquelle il ne cessait de répéter, cependant :
— Faites comme moi, chère Mary, n'ayez pas peur. Je suis préoccupé, il est vrai, mais c'est pour vous, c'est pour les autres, c'est pour la ville !
La vérité est qu'il avait une frayeur bleue pour luimême.
— Eh bien ! demanda avec anxiété Mme Taylor à son mari, qu'y a-t-il de nouveau?
— Rien de bon, qhère amie, répondit le banquier avec calme ; le feu a pris un rapide développement, une tempête de vent d'ouest vient d'éclater, et je redoute de grands désastres, je ne serais pas étonné si Ton me disait demain matin, que le feu a exercé plus de ravages dans l'ouest que la nuit dernière.
— C'est affreux ! s'écria Kimbal , en montrant un désespoir qui, malgré la gravité de la circonstance, avait quelque chose de comique.
— C'est au moins fort sérieux, fit M. .Taylor, et si j'étais à votre place, mon futur neveu, je ne serais pas tranquille. *
— Mais je ne le suis pas non plus, répliqua Kimbal d'un air piteux.
— En ce cas, dit le banquier en souriant, que nous ne vous retenions pas, si vous voulez vous rendre à votre « office! »
— Me rendre à mon « office ! » pourquoi faire!
— Dame, ajouta l'Irlandais, pour y prendre vos valeurs et vos papiers.
— Oh! c'est inutile, je ne crains rien, et d'ailleurs, je ne pourrais pas quitter Mary en ce moment, vu son effroi.
Miss Stevenson fat profondément touchée de cette preuve d'amour et de sollicitude, et, voulant se montrer à la hauteur de Kimbal, elle lui dit avec simplicité :
— Si vous le désirez, Harry, j'irai avec vous!
— Merci, Mary, vous êtes la femme de tous les sacrifices, de tous les dévouements, mais je ne puis ni ne dois accepter !
— M'est avis, dit tout bas Evelina à Maurice, que voilà une abnégation qui ne coûte pas beaucoup au fiancé de ma cousine : je ne le crois pas très-brave! Regardez-le-bien, et vous verrez qu'il n'a pas la figure d'un homme complètement rassuré !
Sur ces entrefaites, une ,bruyante détonation, suivie d'un bruit sourd, qui ressemblait à celui de l'artillerie, se fit entendre, en même temps que le ciel s'empour-. prait encore de reflets rouges et sinistres. L'air était chargé de débris enflammés qui voltigeaient dans tous les sens, la tourmente avait augmenté de violence, le flot humain courait affolé dans les rues, et tout indiquait que le feu prenait une extension considérable.
Un vigoureux coup de sonnette se fit entendre à la grille extérieure, et grâce à la clarté de l'incendie qui transformait pour ainsi dire la nuit en plein jour, et remplaçait le soleil absent, Maurice reconnut Ivôn. On ouvrit, le jeune marin entra, on l'appela au salon, et Evelina lui dit avec bonté :
— C'est vous, mon ami ?
— Oui, mademoiselle, répliqua celui-ci militairement; quand j'ai vu que ça chauffait, j'ai pensé que
M. Maurice serait ici, qu'il pourrait avoir besoin de moi, et que mon poste était à ses côtés. Au branle-bas de combat, tout le monde doit être sur le pont, et me voilà !
— C'est bien, Ivon, fit l'Américaine chaleureusement, et je vous remercie pour M. Maurice.
— Tu es un brave garçon, ajouta notre compatriote, en tendant la main au marin, et je te sais gré d'être venu.
— Oh! monsieur, c'est tout naturel; vous êtes mon « capitaine, » je suis votre « matelot, » et je dois toujours être près de vous, surtout quand le banc de quart est menacé.
— Viens-tu de la maison? demanda Maurice.
— Oui, monsieur, répliqua Ivon, en faisant tourner entre ses doigts son chapeau de toile cirée, de l'air emprunté d'un novice que son amiral interroge; seulement j'ai pris le chemin de l'école, et j'ai fait comme
.tout le monde, j'ai été voir le feu.
— Vous en arrivez? fit le banquier avec vivacité.
— Directement, monsieur,
— Et 'où en est l'incendie?
— Oh ! il va bien. Il a traversé la rivière, balayant tout* devant lui, comme une escadre qui ferait feu de bâbord et de tribord, et à l'heure qu'il est, il pénètre au cœur de la place : il attaque l'hôtel-de-ville!
■— L'hôtel- de-ville? répétèrent à la fois le banquier et sa famille d'un air consterné.
— L'hôtel-de-ville? fit à son tour Harry Kimbal, de pâle devenu livide, et, forcé de s'appuyer contre un meuble pour ne pas tomber.
— Mon Dieu oui, répliqua Yvon, et j'ai peur qu'il ne s'en tienne pas là.
— S'il en est ainsi, s'écria subitement M. Taylor, il faut que je me rende à ma banque, vu que le dimanche tous mes employés s'absentent, et que M, Clark luimême est parti ce matin pour Mihvaukee avec le caissier !
— Voulez-vous que je vous accompagne? demanda Maurice.
— Non, je préfère que vous restiez ici avec ces dames, qui auront peut-être besoin de vous. Ivon pourra venir avec moi, si vous le permettez et s'il le veut bien.
Maurice fit de la tête un signe affïrmatif, tandis que le jeune marin se dirigea tranquillement du côté de la porte, pour indiquer qu'il était prêt à partir. M. Taylor embrassa sa femme et ses filles, serra la main de notre compatriote et se disposa à suivre Ivon. Avant de sortir, toutefois, il interrogea ce dernier, pour savoir de quel côté venait le vent, et s'il y avait du danger pour la portion de la ville qu'il habitait.
— Dame, monsieur, répondit le Breton en se balançant sur les deux jambes, à la façon des matelots de quart qui regardent l'état du ciel et de la mer, je ne pourrais pas trop vous dire, car la tourmente venait de tous les côtés à la fois, et il pleuvait du feu au moment où j'ai traversé les ponts. Tout ce que je sais, seulement, c'est que le sud de la ville est menacé, à partir de la douzième rue !
— Dans ce cas, ne perdons pas de temps, reprit le banquier rapidement!
En disant ces mots, M. Taylor entraîna Ivon, qui ne se le fit pas répéter deux fois, et se remit en route pour le théâtre de l'incendie avec autant de calme que s'il
se fût agi d'aller prendre un ris aux huniers. Pour lui, c'était une manœuvre comme une autre, et dès l'instant où Maurice lui ordonnait de le faire, il n'en demandait pas davantage.
— Je ne suis pas venu ici pour m'amuser, se contenta-t-il de penser en sortant; mais ce serait assez drôle, pour un marin, de finir1 par le feu !
La maison de banque James Taylor and C° était encore intacte, tout brûlait autour, et la clarté projetée sur sa façade était si vive qu'elle avait l'air d'être elle-même en flammes.
M. Taylor s'arrêta malgré lui, non pas avec effroi, mais avec étonnement. Son esprit se refusait à croire à une pareille catastrophe, et il se demandait s'il ne rêvait pas. Le toit d'une église, qui voltigeait en feu dans les airs et qui vint s'abattre non loin de lui, le rappela à la réalité de la situation.
— Ivon, dit-il au jeune marin breton, vous êtes fort?
— Dame, monsieur, j'aurais pu tuer d'un coup de poing le Prussien que M. Maurice a manqué d'un coup de pistolet .
— On assure que vous êtes leste comme un écureuil?
— J'ai été simplement un bon gabier, on prétend, il est vrai, que le gabier descend du singe.
— Enfin, je sais que vous n'avez pas peur?
— Il ne manquerait plus que cela ! On n'a peur que lorsqu'on peut perdre quelque chose ; or, un gueux ne perd jamais rien, pas même sa gueuserie.
— Eh bien! reprit le banquier, je me trompe fort, ou j'aurai besoin, cette nuit, de votre force, de votre agilité et de votre courage ! Puis-je y compter?
— Autant, monsieur, que si j'étais un second vousmême, fit Ivon avec simplicité. Vous n'aurez qu'à ordonner, j'agirai !
— Alors, venez ! fit M. Taylor laconiquement.
Le jeune marin enfonça son chapeau goudronné sur sa tête, boutonna sa vareuse, mit tranquillement ses deux mains dans ses poches, et suivit le banquier.
Celui-ci franchit l'escalier de marbre qui conduisait à sa maison de banque, ouvrit la porte principale, à l'aide d'une clef microscopique, et entra. Cette porte était en chêne bardé de fer, et paraissait plus lourde que si elle eût été celle d'une église ou d'un château fort.
— - Peste ! s'écria Ivon, vous faites tourner sur ses gonds ce sabord cuirassé avec une clef de montre que l'on pourrait mettre dans son porte-monnaie ? On travaille bien dans ce pa;s-ci !
Malgré la gravité de la circonstance, M. Taylor ne put s'empêcher de sourire : son amour-propre national était flatté ! Aussi, s'arrêta-t-il un instant pour laisser admirer au matelot le merveilleux mécanisme de sa serrure de sûreté, qui obéissait, en effet, à une clef grosse comme celle d'une montre.
— C'est un joli joujou, s'écria Ivon, et si j'étais serrurier ou horloger, je serais jaloux des Yankees !
Cette réflexion faite, il pénétra dans le vestibule de la banque, où l'on y voyait comme en plein midi.
— Ma foi, dit-il, nous n'aurons pas besoin d'allumer le gaz.
— En effet, répliqua M. Taylor. A quelque chose malheur est bon, et ce qui brûle les uns éclaire les autres !
Puis, comme il n'y avait point de temps à perdre, le banquier désigna à Ivon une petite cassette en fer, qu'il lui dit de charger sur ses épaules et de monter à l'étage supérieur. Cette cassette, quoique vide, était assez lourde, et il fallait une force peu commune pour la porter avec autant de facilité que le fit le jeune marin. Arrivé dans la pièce voûtée et à l'abri du feu, où se trouvait son coffre-fort, le banquier continua :
— On assure que ceci est un safe-buildîng et que rien ne peut y brûler, mais comme les papiers et l'argent qui s'y trouvent ne m'appartiennent pas, je préfère les emporter avec moi.
— Monsieur a raison, fit Ivon avec un sourire d'incrédulité .
— D'autre part, ajouta M. Taylor, si l'incendie étend encore ses ravages^ les dollars ne seront pas communs demain à Chicago, et avec ceux que je sauverai ce soir, il me sera peut-être donné de faire beaucoup de bien... et de réaliser un honnête bénéfice !
En conséquence, le banquier ouvrit son coffre-fort, dans lequel se trouvaient entassés les liasses de billets de banque et les chèques qui lui restaient encore, c'est-à-dire une somme de sept ou huit cent mille dollars environ, y compris celle que lui avait confiée, le matin même-, son vieil ami Thompson.
Il dit au jeune marin de retirer le tout du coffre-
fort, de le ranger dans la cassette en fer, et de mettre à la place les livres de caisse , la correspondance courante et d'autres papiers importants qu'il lui désigna.
— Après quoi, acheva-t-il, vous fermerez la cassette avec soin, vous la chargerez sur vos épaules, et nous retournerons à la villa !
— Très-bien, monsieur, répliqua Ivon en se mettant à la besogne; seulement, vous savez le chiffre exact de ce qu'il y a là-dedans?
— Non, pourquoi?
— Pour retrouver votre compte !
— Ne vous préoccupez pas de cela ; je n'y songe pas pour ma part.
— Mais j'y songe, monsieur, pour la mienne! Supposez, en effet, que demain il vous plaise de me réclamer cinquante ou cent mille dollars de plus qu'il n'y aura là- dedans en réalité? Je serais fort embarrassé pour vous les verser. -
— Eh bien ! nous supposerons, si vous le voulez, que ces cinquante ou ces cent mille dollars seront en moins, et vous les garderez...
— Pour ma peine ? acheva Ivon en souriant.
— Bien entendu ! reprit M. Taylor, de l'air le plus sérieux et le plus naturel du monde.
— Ce serait un joli denier pour un homme habitué à gagner en France de dix à douze dollars par mois ! Mais je préfère vous rendre simplement service. Vous ne me devrez rien et je ne vous devrai pas davantage !
— Vous êtes un digne garçon, fit M. Taylor, en mettant sa main dans celle du jeune marin et en secouant celle-ci avec force. C'est moi qui serai votre obligé et
votre débiteur ; seulement, hâtez-vous, car il n'y a pas de temps à perdre.
Le banquier avait raison. La cloche d'alarme tintait toujours, le ciel était de plus en plus embrasé, et lès rues étaient encombrées de chariots, de chevaux et d'animaux de toutes sortes, qui se précipitaient vers les ponts, au milieu de masses affolées. Les flammes commençaient à lécher les murs extérieurs de la maison de banque James Taylor and C° ; les fenêtres craquaient et les vitres se brisaient sous l'action de la chaleur; l'escalier était brûlant; des nuages de fumée, au milieu desquels on voyait déjà des étincelles, se répandaient par des crevasses inconnues, et il devenait évident qu'il fallait se presser.
— Descendez le premier, monsieur, dit le jeune Breton au banquier, et attendez-moi dehors, à la cape courante !
— Et vous? demanda celui-ci.
— J'achève et je me laisse affaler!
M. Taylor passa donc devant et cria bientôt au matelot :
— Dépêchez-vous, Ivon, dépêchez-vous !
— Est-ce que le navire coule déjà? demanda tranquillement ce dernier , en achevant de remplir la cassette, après avoir enfermé dans le coffre-fort les livres de caisse.
— Oui, la maison brûle !
— A bâbord ou à tribord ?
— A l'arrière ! répliqua M. Taylor, pour adopter le langage pittoresque du jeune marin, qui lui était, du reste, familier à lui-même.
— En ce cas, dit Ivon, il faut démarrer.
— Mais au moment où il se disposait à prendre la cassette et à descendre, un craquement sourd se fit entendre et des flots de famée se précipitèrent dans la pièce où il se trouvait. L'escalier venait de disparaître subitement et l'on ne voyait plus à sa place qu'un gouffre de feu .
— Malheureux ! vous êtes perdu ! fit le banquier avec désespoir.
— N'ayez pas peur, cria à son tour le jeune marin. Enlevant alors sa vareuse de laine et s'en entourant
la tête, il prit la précieuse cassette dans ses bras, et s'élança dans l'espace. Le banquier poussa un cri d'effroi. Ivon se laissa d'abord glisser, absolument comme s'il avait été en haut de la grande hune d'une frégate, puis il prit son élan, et vint tomber en roulant aux pieds de M. Taylor, qui le crut mort. Mais il se releva rapidement, saisit de nouveau le coffret à lui confié, entraîna le banquier dehors et lui dit :
— Maintenant, la barre au plus près toute, et filons sous nos basses voiles, car il va faire gros temps !
Pendant l'absence de M. Taylor, le danger avait grandi; le feu, par une marche rapide, avait gagné dans le sud; de tous côtés, déjà, on voyait des colonnes de fumées et de flammes, s'avancer vers le cœur de la cité, comme des bataillons serrés, qui ne respectaient lien sur leur passage* et les habitants fuyaient
éperdus devant cet ennemi impitoyable. A la villa, l'émoi commençait à être fort grand, et tout le monde, à l'exception de l'Américaine, semblait avoir un peu plus ou un peu moins perdu la tête.
Maurice et Mac-Donald, eux-mêmes, qui tremblaient pour Evelina et pour Julia, se montraient impressionnables et nerveux. Miss Taylor, seule, avait conservé tout son sang-froid, tout son calme, toute sa présence d'esprit. Les domestiques, d'ailleurs fort réduits depuis la ruine du banquier, avaient pris peur et s'étaient enfuis. John, qui tenait aux deux derniers chevaux qu'on lui avait laissés et qui était bien résolu à les sauver coûte que coûte, n'avait pas suivi le courageux exemple donné par les autres serviteurs, et était resté.
Quant à Harry Kimbal, la frayeur le paralysait littéralement et il n'était préoccupé que d'une chose, trouver le moyen de s'en aller et de regagner le quartier situé au-delà de la 22e rue, que la direction du vent devait forcément épargner.
— Je vous dirais bien à tous, fit-il, de venir vous réfugier chez moi, où il n'y a rien à craindre...
— Dans le West-Side9 interrompit miss Stevenson d'un air involontairement moqueur.
— Non, reprit l'agent d'affaires, malgré lui troublé, car je n'ai là que mon « office » et tout y brûlera sans doute. C'est de mon private lodgins que je parle, mais il est trop modeste et trop étroit pour pouvoir vous recevoir... Vous serez bien mieux chez M. Maurice ou chez M. Mac-Donald.
— En effet, s'écrièrent ceux-ci, et c'est chez nous qu'il faut vous rendre, mesdames.
En ce moment, le cocher entra et vint informer
Mme Taylor que le feu gagnait toujours, et qu'avant une demi-heure, il aurait selon toute apparence atteint Wabash-avenue.
Plus rien ne résistait à cette tourmente de feu qui dévorait tout dans ses anneaux de flammes.
— Que faire ? demanda Mme Taylor, en se tordant les mains de désespoir.
— Ce que ces deux messieurs viennent de conseiller, répliqua Evelma rapidement, c'est-à-dire accepter provisoirement l'hospitalité chez eux. Quant à M. Harry Kimbal, nous le laisserons retourner chez lui!
Cette dernière phrase fut dite sur un ton dédaigneux qui ressemblait presque à un congé. L'agent d'affaires, qui le comprit, mais qui voulait à tout prix sortir de la villa, en profita pour s'esquiver. Je dois ajouter que Mary ne fit rien pour le retenir et que, lorsqu'il fat parti, elle se contenta de se jeter dans les bras d'Evelina en pleurant et en disant :
— C'était un lâche, et je te remercie de l'avoir renvoyé. Je ne le reverrai de ma vie! J'en serai peut-être très-malheureuse d'abord, mais je finirai par me consoler d'avoir été assez folle pour l'aimer.
— John, reprit l'Américaine d'une voix claire et assurée, attelez de nouveau et faites avancer la voiture.
— J'avais été au-devant de vos ordres, miss Taylor, et la calèche est en bas du perron, prête à partir quand vous le voudrez, fît Y Anglais.
Au-dessus de la villa, il y avait un élégant look-out, muni d'une longue-vue sur pivot, et d'où l'on apercevait toute la métropole de l'Ouest. Evelina y monta rapidement, jeta un coup d'œil désolé sur le spectacle
sinistre que Ton avait de là sous les yeux, et redescendit aussitôt.
— Chère mère, dit-elle rapidement, il faut partir !
— Partir? répétèrent Mme Taylor, Julia et Mary, sans bien se rendre compte d'abord de ce que ce simple mot contenait de révélations terribles !
— Oui, reprit la jeune fille avec un très-grand calme, il le faut, car tout va bientôt brûler ici. Entrez dans vos chambres , mettez chacune dans une petite valise de voyage ce que vous avez de plus précieux et gagnez le North-Side ! '
— Et toi? demanda Mme Taylor.
— Moi, j'attends mon père, et je vous rejoindrai dès qu'il sera arrivé.
— Vous restez? fit Maurice stupéfait.
— Il le faut bien, pour dire au gouverneur où vous êtes allés tous.
— Alors, je reste aussi, reprit notre compatriote.
— Plaît-il?
— Je dis que je ne quitterai cette maison que lorsque vous la quitterez vous-même.
— Et qu'est-ce qui veillera sur ma mère, sinon son futur fils ?
— Et ma femme? reprit Maurice avec tendresse et véhémence tout à la fois : voulez-vous que je la laisse exposée au danger d'être brûlée vive?
— Votre femme, Maurice, ne craint rien et n'a rien à craindre; elle vous prie, d'ailleurs, de ne vous occuper que de notre mère et de notre sœur!
Tout cela fut dit à voix basse, rapidement, mais avec un tel accent décidé et nerveux que le fiancé de miss Taylor comprit bien que c'était sans réplique. Il
pensa que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était d'obéir et il obéit. Au surplus, Evelina se montrait si calme, si résignée, si courageuse, qu il était difficile de montrer moins de force d'âme qu'elle, et il s'inclina devant son désir.
— Je ferai ce que vous voudrez, répliqua-t-il avec résignation.
— Je n'en attendais pas moins de vous, mon ami, reprit l'Américaine en mettant ses deux mains dans celles de^ Maurice et en les y laissant un instant. Vous savez me comprendre à demi-mot et vous êtes déjà bien vraiment la moitié de moi-même.
Là-dessus, elle s'esquiva et entra chez sa mère, qui, voulant tout emporter avec elle et ne pouvant se décider à faire un choix parmi les objets de prix auxquels elle devait donner la préférence^ laissait le temps s'écouler, et allait ne rien emporter du tout, Evelina prit elle-même les bijoux, les dentelles, l'or, l'argenterie, et tout ce qui, sous une forme réduite, représentait le plus d'argent possible, et elle en remplit un coffre. Puis elle fit habiller chaudement Mme Taylor, Julia et Mary, se chargea elle-même du soin d'arranger à la hâte leurs valises, et descendit dans la voiture leurs manteaux et leurs pelisses.
— Maintenant, dit-elle quand ce fut terminé, tout est prêt, et vous pouvez partir pour New-York ou San- Francisco, si vous en avez envie.
— Pas encore, cria Julia, qui remontait de la cuisine, traînant un lourd panier après elle, attendez l'essentiel!
— Qu'est-ce que c'est que cela? fit-on avec étonnement.
— Cela, répondit- elle avec orgueil, en entr'ouvrant le panier, ce sont des provisions de bouche.
— Mais, chère enfant, dit Mme Taylor, nous n'en avions pas besoin, puisque nous allons chez Maurice!
— Ma foi, on ne sait pas ce qui peut arriver, et vous m'avez si souvent répété que la prudence était mère de la sûreté, que j'ai cru devoir, par précaution, emporter de quoi souper ce soir ou déjeuner demain matin.
La foule, comme un fleuve vivant, se pressait dans Wabash- Avenue, gagnant le côté nord de la. ville; la pluie de feu augmentait d'intensité, le vent, qui soufflait en tempête, était brûlant, et John cria qu'il était temps de partir, si Ton voulait qu'il pût encore revenir chercher M. et miss Taylor, ainsi qu'Ivon.
— Evelina, fit Maurice, je vous obéis, je pars, mais une fois ces dames en sûreté, je reviens aussi.
s — Oui, oui, dit l'Américaine, mais songez d'abord à elles! Il n'y a rien à craindre pour moi, j'attends mon père, et, dès son retour, je vous rejoindrai au North- Side avec lui et Ivon.
— En aurez- vous le temps? demandèrent à la fois les trois dames.
— Certainement, fit Evelina en les embrassant une dernière fois. Ensuite, si par impossible le passage des ponts était devenu impraticable, ne vous inquiétez pas, nous rebrousserions chemin du côté de Hyde Park, et nous trouverions toujours là-bas des amis disposés à nous donner l'hospitalité. Allons, au revoir, à tout à l'heure !
— Au revoir, au revoir! cria-t-on de la voiture. Les mains se serrèrent encore et John partit au pas, car le nombre des piétons, des chevaux et des attelages de
toutes sortes qui cherchait à gagner les ponts était si grand, qu'il ne fallait pas songer à aller autrement.
Restée seule, dans cette maison si vivante, si bien remplie, quelques heures auparavant,, Evelina se recueillit, mais ne se désespéra pas. Elle calcula qu'elle avait une demi-heure devant elle et que si le feu était encore à trente minutes de la villa, son père n'arriverait guère avant lui.
— Je le connais, pensa- t-elle, il restera à sa banque jusqu'au dernier moment et il sauvera tout ce qu'il pourra sauver. Soyons sa digne fille, et montrons autant de calme, de raison et de sang-froid, qu'il en a lui-même.
Elle remonta donc dans sa chambre, inspecta ensuite celles de ses parents, de sa sœur, de sa cousine, et à l'immense lueur de l'incendie, elle passa la revue de tous les objets précieux, rares ou chers à divers titres, qu'elle pourrait bien emporter. Déjà elle avait rempli une grande caisse des choses de valeur que l'on aurait sans elle oubliées; elle avait fait les valises de sa mère, de Julia et de Mary: ce n'était, hélas ! rien en comparaison de tout ce qu'elle aurait voulu pouvoir prendre avec elle. Tel livre de ses poètes aimés, telle page de ses compositeurs favoris, telle esquisse de ses peintres de prédilection, tel brin de fleur desséché,
tel nœud de ruban fané, telle paire de gants déchirée, contenaient un souvenir et renfermaient pour ainsi dire sa vie.
C'était le passé tout entier qui renaissait pour elle, et se dressait en un instant devant ses yeux attristés, comme pour lui dire adieu! Etait-ce donc une vie nouvelle quelle allait commencer? C'était là le mystère, et elle ne voulut pas trop l'approfondir. D'ailleurs, elle n'était pas femme à sacrifier à una sentimentalité hors de propos un temps précieux, et après avoir donné à ses reliques d'autrefois un regret, après avoir versé un pleur amer sur son « cher Chicago, » qui se tordait en criant sur son lit de flammes, elle se mit résolument à l'œuvre, sans se préoccuper davantage du tumulte qu'elle entendait au dehors et de l'incendie qui approchait, broyant tout sur son passage et ne laissant derrière lui qu'un immense sillon de feu I
Elle ne pensait qu'à sa famille, et elle plaça dans un vaste carpet-bag tout ce qu'elle supposait devoir être d'un grand prix pour son père, c'est-à-dire la correspondance financière de ce dernier et ses divers papiers d'affaires, contenus dans un bureau spécial, dont elle eut à forcer les tiroirs, plus un grand portefeuille renfermant des notes et des valeurs. Cela fait, et après avoir enlevé, en outre, bien d'autres documents importants, bien d'autres objets précieux, elle songea à elle et prit dans sa bibliothèque un Tennyson, élégamment relié. Tennyson était « son » poète, et nulle âme, nul cœur n'étaient mieux faits que ceux d'Evelina pour le bien comprendre; mais le livre, adorable et adoré, qu'elle mit pieusement dans sa poche, lui avait été donné par Maurice.
— Après tout, se dit-elle en regardant du côté de la tourmente de feu, qui avançait avec un sifflement effroyable, je ne suis pas sûre de ne pas mourir cette nuit, et si telle est la volonté de Dieu, je veux du moins mourir avec mes deux poètes.
En ce moment un grand bruit se fit à la porte, et une voix bien connue dit :
— .Si vous êtes encore en haut, descendez, il n'y a plus une minute à perdre, le feu est là!
— Me voici, mon père, répliqua l'Américaine, et presque aussitôt elle fut en bas, traînant son énorme carpet-bag, comme aurait pu le faire un commissionnaire résolu et fort.
M. Taylor et Ivon l'attendaient près de la grille, portant, eux aussi, chacun leur faix.
— Quel malheur, fit le banquier, que je sois arrivé dix minutes trop tard! je n'ai pas le temps de sauver tout ce que j'aurais dû pouvoir emporter. Dans le bureau de travail de ma bibliothèque, il y avait nonseulement des papiers importants pour moi, mais encore des notes et des titres appartenant à d'autres.
— Eh bien ! reprit l'Américaine, rassurez-vous ; tout est là- dedans!
Et elle montrait le carpet-bag !
— Chère enfant, dit le banquier en pressant avec émotion sa fille sur son cœur, sois deux fois bénie. Mais où est ta mère, où est tout le monde?
— Chez Maurice !
— Monsieur, mademoiselle! cria Ivon, qui se tenait près de la grille, son coffret sur le dos, dépêchezvous, l'ouragan approche, et il sera chaud, je vous en préviens.
Il est proverbial, aux États-Unis, que Chicago fait grandement tout ce qu'il fait. Il le prouva bien dans la nuit du 8 octobre 1871, à la façon dont il flamba en quelques heures, et surtout il se chargea de le démontrer une fois de plus au monde étonné, par la rapidité merveilleuse avec laquelle il se mit à l'œuvre pour renaître de ses cendres, pareil au phénix dont il est l'emblème vivant et colossal.
Chicago, on le sait, date d'hier. Le plus vieil habitant né dans ses murs n'a pas quarante ans, et cependant c'était déjà une cité immense, active, brillante, prospère, avec l'étendue et le luxe de Paris et l'activité de Londres. La métropole de l'Ouest avait de nombreux édifices publics, de gigantesques hôtels, de splendides habitations particulières , de magnifiques avenues, d'immenses magasins, des salles de billards .grandes comme la place Vendôme, des théâtres somptueux, parmi lesquels le nouvel Opéra, qui allait ouvrir le lendemain soir, et enfin, ses femmes éclipsaient, par leur beauté et leur élégance, celles de Paris, de Londres et de Madrid. C'est dire que sa célébrité était méritée et que le reproche le plus sérieux qu'on pût lui adresser était l'excès de sa jeunesse elle-même, ce qui est un assez joli défaut, après tout.
Comptant encore une trop grande quantité de maisons en bois, Chicago possédait, par contre, un corps de pompiers d'élite et un nombre considérable de stations, renfermant des pompes à incendie d'une puissance que centuplait la vapeur. Ces stations étaient reliées entre elles par un réseau télégraphique spécial, et avaient des machines toujours prêtes. Si bien que, deux minutes après qu'un feu avait été constaté sur
un point quelconque de la ville, les pompes les plus voisines partaient au galop, fourneaux allumés, et semblables à autant de démons qui seraient allés combattre l'enfer lui-même.
Aussi, les feux les plus soudains et les plus violents ne paraissaient-ils, en général, que jeux d'enfant aux firemen de Chicago, et ces derniers n'avaient-ils pas eu assez de moqueries pour les incendies de Paris, sous la Commune, incendies dont leurs merveilleuses pompes à vapeur auraient certainement eu facilement raison. Ceci dit, je reprends mon récit, où je l'ai interrompu au chapitre précédent, et je continue.
À partir du moment où l'incendie, pareil à un ouragan de flammes" déchaîné sur une mer de feu, eut franchi la rivière, il n'y eut plus d'obstacles à lui opposer, de résistance à essayer. Ce n'était plus un incendie, en effet, c'était une tourmente d'objets embrasés, une tempête de toits rouges qui voltigeaient dans les airs, une fournaise vivante qui s'avançait à pas de géant et engloutissait tout ce qu'elle rencontrait sur son passage. Des quartiers entiers disparaissaient à la fois dans un nuage de flammes, et quand le nuage avait passé, il ne restait plus qu'une plaine houleuse, achevant de dévorer dans ses longs replis de feu les débris qui s* étaient effondrés sur elle, ainsi que l'Océan, en se retirant, semble encore étreindre dans une dernière caresse les villes qu'il vient de submerger et d'engloutir.
Un spectacle pareil, nul ne l'a jamais vu, nul ne le reverra peut-être jamais. En effet, Londres, Moscou, Lisbonne, Hambourg, Constantinople et Stockholm (pour ne parler que des villes dont les incendies sont
restés légendaires et proverbiaux) ont brûlé plusieurs jours : Chicago, lui, n"a brûlé qu'une seule nuit!
Au commencement, quand la lampe à pétrole de Betsy mit le feu à l'étable du cottage irlandais situé dans le West-Side, la chose paraissait si peu importante, que les pompiers auraient probablement pu en finir avec quelques coups de haches et quelques seaux d'eau.
Ce fut peut-être là le malheur de la métropole de TOuest! Attaquées plus vigoureusement, les flammes eussent pu être étouffées dans leur premier foyer, comme une couvée de vipères !
Mais les gens de la police et les firemen, encore fatigués de leurs efforts de la veille, et ne croyant pas, d'ailleurs, à un danger réel, avaient agi avec une mollesse relative, et lorsqu'ils s'étaient aperçus de leur erreur, il était déjà trop tard : ils avaient perdu un temps précieux! Lé vent avait pris subitement la violence d'un tornado, plusieurs maisons en bois s'étaient enflammées à la fois, et une véritable pluie de feu s'était abattue sur le centre de la ville. Cependant, à ce moment encore, et alors que des navires en feu descendaient déjà la rivière, l'incendie aurait pu être vaincu.
Il aurait fallu pour cela l'attaquer carrément de front, lui disputer un à un le passage des ponts, l'attendre de pied ferme sur la rive sud, toutes pompes réunies, et non persister à n'être forcément que son esclave, en le poursuivant par derrière.
De plus, ce qui manquait dank ce grand cataclysme, c'était une tête, c'était un homme, en d'autres termes un commandant suprême, rapide, énergique.
Le lendemain, il est vrai, on vit le général Shéridan sauver ce qui restait de la ville; mais une hécatombe de vingt-deux mille maisons avait déjà eu lieu.
Aussi, vers les onze heures du soir, y eut-il un moment de panique et d'angoisses terribles. Sous la pluie de feu qui tombait dans les rues, on voyait des milliers d'individus à moitié vêtus, courant affolés ; des mères cherchant leurs enfants ; des enfants appelant leurs mères; des invalides implorant la pitié des passants; des malades traînés par terre sur des matelas ; des impotents écrasés par des chariots lancés au galop, ou renversés par des chevaux en liberté; des impures, à demi nues, qui se jetaient au cou des hommes en les suppliant de les sauver.
Bref, c'était une scène telle que nulle page de VEnfer du Dante ne saurait en donner une idée, et que le crayon de Gustave Doré lui-même serait impuissant à la reproduire. A une heure du matin, le cœur de la cité était en feu. L'Hôtél-de-Yille, la Poste, la Bourse, la Douane, tous les monuments publics , les théâtres, les grands hôtels s'écroulaient avec un bruit sinistre, et la foule se dirigeait vers le Nord , dans l'espoir d'échapper au fléau; là aussi, l'incendie la suivait et devait bientôt l'atteindre et même la dépasser.
Lorsque la calèche, conduite par John, et dans laquelle se trouvaient Mme Taylor, Julia, Mary, Maurice et Mac-Donald, arriva au pont de State Street, celui-ci commençait à brûler, et les chevaux se cabrèrent, refusant d'avancer. Le cocher anglais chercha d'abord à les calmer, puis à les maîtriser, à les gourmander, et pour la première fois, peut-être, il cingla leurs flancs d'un vigoureux coup de fouet, en même temps qu'il
leur serrait fortement la bride. Ce fut en vain, ils ne bougèrent pas!
— Qu'y a-t-il, John, demanda Mme Taylor avec inquiétude.
— Il y a, madame, répondit celui-ci laconiquement, qu'il faut descendre, si vous voulez encore pouvoir traverser le point.
— Serait-il donc dangereux d'attendre dans la voiture que la foule permît de passer? ajouta miss Stevenson.
— - Oui, répliqua John avec un calme et un flegme imperturbables, à moins que vous ne préfériez griller ici!
Cette réponse mit fin à toutes les hésitations, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, la voiture fut vide. Maurice et Mac-Donald se chargèrent des valises et des paquets, et Julia emporta courageusement son grand panier de provisions comme si- elle n'avait eu fait que cela toute sa vie.
— Et les chevaux, John? fit Mme Taylor avant de s'éloigner.
— Rassurez-vous, madame, répliqua celui-ci, ils seront allright!
Sans en dire davantage, il descendit de son siège tira un large couteau de sa poche, coupa les traits, sauta lestement sur l'un des deux coursiers , prit l'autre par la bride, et se dirigea rapidement du côté du phare. Arrivé \h, il pressa du genou sa monture, lui serra le mors, joua des talons, à défaut d'éperons; et bêtes et homme s'élancèrent à la fois dans la rivière. Ils y tombèrent un peu au hasard, allèrent d'abord au fond et burent un coup, mais reparurent bientôt à la
surface de l'eau et gagnèrent la rive opposée, où ils prirent pied au bout de quelques minutes.
M. Taylor et Evelina, suivis dlvon, qui portait gaillardement sur l'épaule le coffret aux valeurs, se dirigèrent du côté de la rivière, afin de gagner le nord de la ville et d'y atteindre la maison de Maurice. Arrivés sur le bord, ils durent s'arrêter tous les trois. Il n'y avait plus de pont, et à sa place, on voyait les restes d'une grande arche mobile, à pivot, qui brûlaient et fumaient encore. Devant eux, se trouvait l'eau, et derrière, le feu!.
. Aux grands maux les grands remèdes, et aux obstacles imprévus les résolutions promptes et énergiques. C'est à cela que se reconnaissent les généraux habiles et les hommes d'une vraie valeur. L'hésitation , le doute, indiquent toujours les faibles!
— Écoutez, dit le banquier au jeune marin breton, nous allons traverser la rivière à la nage, ma fille et moi...
— Mlle Evelina est donc capable de le faire? dit le fils de la veuve Ygonnet avec étonnement.
— Il le faudra bien, répliqua celle-ci avec un soupir involontaire, mais bien résolue à réaliser ce que son père attendait d'elle.
— Une Américaine sait et peut tout! répliqua M. Taylor d'un air convaincu, qui était à la fois touchant et
superbe dans les circonstances actuelles, et de fait, il avait le droit, comme père et comme Yankee, d'être fier d'Evelina.
— Du reste, ajouta la jeune fille simplement, traverser la rivière de Chicago est plus désagréable que terrible, car elle n'est pas large, l'eau n'a pas de courant et en deux brasses je serai de l'autre côté.
— La vérité, fit Ivon, est que ce n'est pas la mer à boire. Il n'y a qu'un seul malheur, c'est qu'on ne puisse pas se boucher le nez en nageant !
— Je reconnais que noire rivière ne sent pas le musc, dit l'Américaine en souriant malgré elle.
A ce moment-là, pourtant, on avait déjà changé le cours du filet d'eau qui traverse Chicago et en fait la fortune. Les quartiers situés sur ses rives en avaient été singulièrement assainis, car les flots du Michigan en se jetant dans ce ruisseau, au lieu de continuer à le recevoir, en avaient forcément purifié le lit; mais il y avait encore loin de l'odeur du port de Chicago au parfum de la rose.
— Si je trouve un bateau sur l'autre rive, reprit le banquier en s'adressant au matelot français, je reviendrai vous chercher.
— Très-bien, monsieur, fit Ivon avec simplicité.
— Attendez-moi aussi longtemps que possible, continua M. Taylor de même, bien sûr qu'il parlait à un « homme » et qu'il n'avait pas d'autres recommandations à lui faire; j'espère naturellement être de retour avant que la place ne soit insoutenable !
— Nous autres marins, nous avons plus l'habitude de l'eau que celle du feu, reprit le jeune Breton en regardant du côté de l'incendie et en étudiant la direction
du vent; néanmoins, vous pouvez être tranquille, le grain est encore loin.
— Souvenez-vous, en tous cas, dit le banquier, que le coffret dont vous avez accepté de vous charger contient encore une fortune, et ne l'abandonnez qu'à la dernière extrémité, il renferme, non-seulement tout ce que je possède, mais encore il pourra m' aider, demain, à rendre de nouveaux services à la ville. Cependant, si vous aviez à choisir entre la vie et lui, sauvez bien entendu, votre vie, en vous jetant vous-même à l'eau!
— Et en abandonnant l'argent? demanda Ivan.
— Of course, répliqua M. Taylor, en s'élançant dans la rivière et en soutenant d'une main sa fille sur les flots endormis, tandis qu'il nageait de l'autre.
Le jeune marin, qui avait déposé le fameux coffret sur le sable, s'y assis dessus, comme pour le mieux défendre contre toutes les attaques et s'entoura la tête de sa chemise de laine, afin de se préserver des étincelles qui lui auraient brûlé le visage et les cheveux. Le banquier et sa fille traversèrent la rivière sous une pluie de feu et dans une nappe d'eau rougie par les lueurs de l'incendie. Bien qu'avançant avec précaution, ils atteignirent encore assez rapidement la rive opposée, et la première chose qu'ils firent en prenant pied fut de se retourner pour regarder la place où ils avaient laissé Ivon.
Ils n'aperçurent d'abord qu'un nuage de fumée, épais, sombre, brûlant. Puis, dans une éclaircie, et au milieu d'une grêle d'étincelles, ils distinguèrent le pauvre ma- ■ telot, qui s'était retourné et accroupi pour échapper à l'action dévorante de la chaleur.
— Patience, courage! cria M. Taylor d'un accent que
brisait l'émotion, tout en cherchant des yeux une barque sur la plage.
— Abandonnez tout, et venez , Ivon, ajouta à sou tour Evelina, ne pensant qu'au danger que pourrait courir le fidèle serviteur de Maurice.
Tout à coup, et grâce à l'éblouissante clarté qui régnait au loin, le banquier reconnut son cocher , qui longeait la côte à cheval, dans le lac Michigan. Il appela John d'une voix de Stentor, et comme le vent portait heureusement de ce côté, le cocher anglais l'entendit, s'arrêta et tourna bride.
— Nous sommes sauvés, lit le Yankee, en pressant sa fille sur son cœur, et levant les yeux au ciel avec reconnaissance, il remercia Dieu !
Quelques minutes après, John, dont les chevaux nageaient toujours, arrivait près de l'endroit où M. Taylor et sa fille avaient traversé la rivière.
— Vous voyez bien, lui cria le banquier, l'homme qui est là-bas, accroupi sur un coffre, et qui regarde de ce côté ?
— N'est-ce pas le matelot français? demanda le coachman anglais.
— C'est lui, en effet, répondit l'Américaine ; mais où est ma mère, où est ma sœur?
— Elles sont ail right, avec miss Stevenson et les deux gentlemen.
— Eh bien! reprit M. Taylor, il faut retraverser la rivière, John.
^ — Very wellsir, fit celui-ci.
— Et ramener Ivon de ce côté-ci de l'eau, continua le banquier. Quant au coffre qu'il a porté jusque-là sur ses épaules.,.
— Je le chargerai devant moi, sur mon cheval, acheva John, comme s'il s'était agi, en effet, de la chose la plus simple du monde.
Là-dessus, le cocher de M. Taylor se mit en mesure d'obéir aux ordres de son maître, et ce qui avait été dit fut fait. Il n'était que temps, car déjà les flammes s'élançaient de tous côtés et les deux chevaux s'éloignèrent de la rive incendiée au milieu d'un tourbillon de feu.
Quelques minutes de plus, et le pauvre Ivon allait être asphyxié et brûlé. Il le savait, et pourtant il était resté calme et souriant, à côté du coffre qu'il avait promis de sauver.
— Ivon, lui dit l'Américaine en lui donnant une cordiale poignée de main, vous avez manqué d'étouffer, n'est-ce pas ?
— Je crois que oui, mademoiselle, répliqua-t-il en s'essuyant les yeux, mais on ne meurt qu'une fois, et d'ailleurs, si j'avais fini comme un hareng salé sur le gril, vous auriez bien fait une petite pension à la vieille mère, qui m'attend au pays, et c'est l'essentiel!
M. Taylor et Evelina ne répondirent pas ; l'émotion leur montait à la gorge, et ils se contentèrent de faire signe à John qu'il pouvait reprendre le large, avec le jeune marin breton et le précieux coffre. C'était, en effet, le moyen le plus sûr de sauver les chevaux, l'incendie venait de franchir la rivière au nord, comme il l'avait déjà franchie au sud, et toute cette portion de la ville prenait pour ainsi dire feu à la fois.
On ne pouvait donc se garantir des flammes qu'en entrant dans le Michigan jusqu'au cou, et en s'y cachant même parfois la tête, qu'on ne relevait que par intervalles pour respirer.
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Aussi, bien des jeunes filles délicates, frêles, appartenant au monde le plus « aristocratique » de la « Reine de l'Ouest », et qui avaient assisté le soir, en grande toilette, aux sermons des prédicateurs à la mode, avant d'aller voir, en équigage, au sortir de l'église, le commencement de l'incendie, durent-elles passer toute la nuit dans le lac, pour échapper aux brûlures.
Plus de cent mille habitants s' enfuyant d'autres côtés, couchèrent dans les champs, où ils restèrent plus de huit jours, exposés à la pluie et au mauvais temps, qui commencèrent dès le lendemain.
John et Ivon rentrèrent donc dans l'eau, avec les chevaux, et n'en ressortirent qu'après avoir dépassé le parc de Lincoln. Une fois arrivés à cette distance, ils prirent la route d'Evanston, qui est au nord de la ville, et qu'ils atteignirent au point du jour.
C'est là, du reste, que le banquier avait formé le projet de se réfugier lui-même, avecEvelina, pensant bien que sa femme, sa fille Julia et sa nièce Mary, auraient eu également cette idée.
— Mais Maurice? demanda l'Américaine avec anxiété.
— Il a des raisons pour connaître mieux que personne le chemin d'Evanston , répondit M. Taylor, et d'ailleurs il n'aura pas quitté ta mère. C'est donc de ce côté qu'il faut nous diriger, ma chère enfant, car c'est là que nous retrouverons tous les nôtres.
Evelina, qui avait déjà traversé la rivière à la nage, fit résolument et courageusement ce que tant d'autres Chicagoïennes furent obligées de faire, en cette nuit affreuse. Elle entra dans le Michigan avec son père, et suivit la côte pendant plus d'un mille, n'ayant souvent que les yeux hors de l'eau, mais sans jamais se plain-
dre ni désespérer. Elle était Américaine, pouvait- elle donc manquer de résolution et d'énergie ? Elle croyait à. Dieu, pouvait-elle donc avoir peur de la mort ? Elle aimait et elle était aimée, pouvait-elle donc n'avoir pas foi dans l'avenir? Son père, d'ailleurs, la soutenait de son exemple, et parfois, dans les passages difficiles, il lui prenait le bras, et trouvait moyen de lui dire :
— Allons, chère enfant, du courage ! pense à ta mère, pense à Maurice ! que leur souvenir te donne la force dont tu as besoin !
Cependant, il y a un terme à tout, même à la volonté humaine la mieux trempée, et M. Taylor sentit que sa fille allait être vaincue par la fatigue et l'émotion. Il la prit dans ses bras et la pressa contre son cœur; heureusement que, tout à coup, une chaloupe à vapeur passa près de lui, une de ces chaloupes à hélice comme il y en a tant aux Etats-Unis.
Il en hêla le patron, dans son langage énergique d'ancien matelot des lacs, et celui-ci , qui se trouvait être un de ses vieux camarades de navigation , stopa aussitôt, le reconnut, l'aida à monter à bord, ainsi que sa fille, installa cette dernière près de la machine, où elle put se sécher et se réchauffer ; puis demanda simplement :
— Où voulez-vous aller ?
— A Evanston , mon brave Jack, répliqua le banquier, et si vous nous y débarquez sains et saufs, il y a pour vous et vos hommes une grosse somme d'argent.
Le patron de la chaloupe ne souffla mot, mit le cap sur l'endroit indiqué, où il arriva une heure et demie après, débarqua M. Taylor et sa fille, et lorsque le
banquier voulut le payer, il lui dit qu'il ne lui devait rien et qu'il avait fait simplement un acte d'humanité.
— Mais, de votre part, Jack , et de celle de votre équipage, reprit M. Taylor, à la fois surpris et ému, cet acte d'humanité est en même temps un acte d'héroïsme, il fait mauvais, il vente dur, la lame est grosse par ici, et il y avait danger à venir à Evanston . De plus, en me sauvant , vous sauvez ma fortune et ■ celle de bien d'autres familles peut-être; il est juste que vous en soyez récompensé.
Le digne marin ne voulut rien entendre. Il pensait sans doute que l'accomplissement du devoir est la meilleure des récompenses ! Il fit machine en arrière et disparut à toute vapeur !
Pour les raisons que Ton connaît déjà, Maurice n'avait pas pu revenir sur ses pas. Il n'était donc pas retourné chercher sa fiancée, comme il en avait eu l'intention. Au surplus la situation, en s'agravant pour ainsi dire de minute en minute, ne lui aurait plus permis de quitter Mme Taylor, qu'il devait déjà considérer comme sa mère. En effet, le North-Side lui-même, si éloigné pourtant du premier théâtre de l'incendie, venait d'être atteint à son tour par le feu. Les flammes y faisaient des progrès rapides et de mauvais augure.
Or, c'était dans l'ouest de la ville, à une très-grande distance du cœur de la cité , qu'avait commencé le sinistre, et nul n'aurait soupçonné, alors, qu'il pût traverser les ponts et gagner le sud, puis le nord, car c'est ici le cas de le faire remarquer : Chicago, situé sur les bords du lac Michigan, est divisé en trois parties à peu près distinctes par la rivière, qui lui sert de port. La première maison brûlée, le cottage irlandais
que Ton se rappelle, était située dans la partie la plus pauvre et la plus éloignée de la métropole. La perte totale de « l'ouest » paraissait seule à craindre.
C'était déjà un immense malheur, et l'esprit public ne pouvait rien entrevoir au delà. Les populations du sud et du nord étaient donc aussi tranquilles pour elles-mêmes et leurs propriétés que pourraient l'être, à Paris, celles de Montmartre, si on leur disait que le feu est place Saint-Sulpice ou rue de Vaugirard. Mais les flammes, on le sait, avaient tout à coup en effet changé de direction, deux ponts en bois s'étaient vus à la fois attaqués par elles, dans l'ouest; la vraie « cité » elle-même avait été dévorée en un clin d'œil, et le nord avait été à son tour atteint.
Tout cela avait été fait si instantanément, qu'on aurait dit qu'un mauvais génie promenait sur Chicago une immense torche qu'il mettait en contact avec une longue traînée de poudre. Le ciel était rouge, il pleuvait du feu, et de tous côtés on voyait s'élever des flammes nouvelles. Aussi, l'excellente Mme Taylor, à juste titre inquiète, ne voulut-elle se séparer ni de sa fille Julia, ni de sa nièce Mary, et d'un commun accord tout le monde resta-t-il chez notre compatriote, qui était, on le comprend, bien angoissé, mais qui tâcha cependant de rendre sa maison aussi confortable, aussi hospitalière que possible. Mme Taylor en fut vivement touchée, et, comme elle avait le cœur sur la main, elle le dit franchement à son futur gendre :
— Mon cher Maurice, quand on est si bon fils, on doit être bon mari, et si j'avais encore à vous donner mon consentement, ce serait fait d'avance.
La vérité est que la digne femme adorait Maurice,
qu'elle s'en voulait de lui avoir préféré un instant le sénateur de l'Ohio, et qu'elle ne savait comment lui prouver sa véritable affection et sa profonde estime. Notre compatriote avait, de plus, fait preuve de courage, de sang -froid, en cette nuit terrible, et l'admiration naissante de sa future belle-mère eût volontiers transformé ce dernier en héros.
Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment elle ne jura plus que par lui, ne s'en remit plus qu'à lui, et ne vit plus que par lui! Maurice en fut heureux, car il aimait trop Evelina pour ne pas aimer aussi sa mère.
Mac-Donald, de son côté, n'eut pas trop à se plaindre du drame de feu qui avait forcé Julia à lui demander aide et protection.
C'est ainsi que Dieu place l'espoir à côté de l'amertume, et la joie tout près de la douleur. Il y a parfois des remords au fond des cœurs corrompus, comme il y a des perles au fond des ruisseaux; de même, le rayon de soleil n'est pas loin de la pluie d'orage, et pour qui sait lire le livre des grands mystères, la consolation existe souvent où le châtiment semble seul se montrer, la loi divine plane toujours au-dessus des misères humaines ! Mary seule était triplement frappée. Comme jeune fille, elle perdait ses illusions au sujet de son fiancé; comme femme, elle souffrait de la souffrance commune; comme citoyenne, elle pleurait sa ville natale détruite!
L'incendie avançait toujours, comme un immense serpent de feu qui broierait tout dans ses anneaux de flammes, comme un flot ardent que rien ne saurait arrêter! Pour la maison de Maurice et ses habitants, il n'y avait cependant pas de danger immédiat. On se
rappelle, en effet, qu'elle était isolée, près d'un square et que, dans tous les cas, on pouvait la quitter facilement.
— Nous n'avons encore rien à craindre ici, dit notre compatriote, et quand le moment de la retraite sera venu, nous nous replierons en bon ordre devant l'ennemi, en suivant l'avenue qui longe le lac et conduit à Evansotn.
Julia, qui avait besoin de prendre quelque chose, malgré les émotions de la soirée, profita de ce répit pour aller se lester -un peu dans la cuisine du sous-sol, et elle permit à l'Irlandais do l'accompagner.
— Venez, Hugues, lui cria-t-elle ; j'aurais peur toute seule, au milieu de cette clarté aveuglante. Vous avez, d'ailleurs, besoin de prendre des forces vous-même, pour le salut commun. Or, le meilleur moyen de n'avoir pas peur, c'est de n'avoir pas faim !
Mac-Donald était trop enchanté de Julia pour vouloir la contredire, et il descendit avec elle dans les profondeurs de la frontkitchen, où ils s'improvisèrent à souper comme si de rien n'était, et où ils firent un vrai « repas d'amoureux, » à cette seule différence près qu'ils ne parlèrent pas du tout d'amour et qu'ils mangèrent beaucoup.
Il était plus de deux heures du matin, et il était permis de se sentir de l'appétit après cette soirée de péripéties et d'événements imprévus. Mais pour cela, il ne suffisait pas d'avoir de bons et de jeunes estomacs, il fallait encore avoir un certain courage !
Cette nuit-là , nul ne dormit, nul ne se coucha à Chicago, et ceux qui se trouvaient dans les quartiers incendiés eurent encore moins de repos que les autres habitants. A côté de l'angoisse concevable qu'ils éprouvaient naturellement , ils étaient acteurs du grand drame de feu qui se jouait autour d'eux, ils en pre~ naient leur part active, leur vie en dépendait, et ils étaient au milieu de ce sinistre de flammes ce que les marins sont, en mer, au centre d'un cyclone ! Le péril qu'ils couraient, ils le connaissaient, ils savaient que leur salut tenait à un fil, mais ils n'en étaient ni moins calmes, ni moins résolus.
Les femmes, elles-mêmes, furent d'un courage héroïque, et Mme Taylor qui, au commencement, avait cédé à une certaine panique involontaire, reprit bientôt ses esprits.
Elle alla plus loin encore, elle trouva dans son excellent cœur et son rare bon sens d'éloquents arguments pour rassurer Maurice et consoler Mary.
— Voyez, mon gendre, dit-elle au premier, en s'appuyant affectueusement sur son bras, est-ce que j'ai Fair d'avoir peur, de trembler?
— Non, fit Maurice, et je vous admire.
— Vous admettez cependant, n'est-ce pas, continua l'excellente femme avec un accent qui partait du fond de l'âme, que j'aime Evelina et son père?
— Certes!
— Eh bien! lisez-vous sur mes traits que je craigne pour eux? Point! Et cela prouve que vous devez être également rassuré. Ma fille est une vraie femme, son père est un vrai Yankee, et tous les deux se tireront d'affaires comme nous saurons bien le faire nousmêmes quand le moment sera venu !
Puis, s' adressant à sa nièce, elle ajouta sur un ton encore plus enjoué :
— Quant à toi, mon enfant, réjouis-toi. L'incendie de Chicago te délivre d'un piètre compagnon de voyage,
— Je l'aimais, ma tante, interrompit la jeune fille avec un reste de regret.
— Of course, reprit Mme Taylor, sans cela tu n'aurais pas été aveugle, et tu aurais vu Harry tel qu'il était en réalité; mais tu te consoleras, et tu es assez jeune pour avoir encore le temps d'en aimer un autre!
Cette conversation se tenait sur le seuil de la porte, lorsqu'un homme, couvert de suie et de poussière, le visage presque aussi noir que celui d'un charbonnier ou d'un nègre, les cheveux en désordre, les vêtements déchirés, se détacha de la foule et s'écria d'un air égaré :
— Ladies, pour l'amour de Dieu, un verre d'eau, je meurs de soif.
— Entrez et prenez ce que vous voudrez, répliqua la digne Mme Taylor.
Elle fit tout à coup un pas en arrière, et s'écria :
— Monsieur Blackwood?
— Mistress Taylor, dit à son tour celui-ci, sans se retirer et surtout sans se déconcerter. J'avoue que je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici; mais je main-
tiens ma prière, un verre d'eau, s'il vous plaît, car j'étouffe !
Mme Taylor pria sa nièce d'apporter au rival traditionnel de son mari ce qu'il demandait.
— Merci, chère dame, cela vous portera bonheur, fit Blackwood. Je vois que vous pardonnez....
— Je ne pardonne pas, monsieur, j'oublie. Aujourd'hui, nous n'avons pas le temps de songer au passé.
— Vous avez raison , car si le bonheur divise , le malheur rassemble, et nous sommes presque tous logés à la même enseigne, cette nuit.
Mary remonta de l'office avec un flacon de whisky, une carafe, un verre et une sandwich.
L' ex- concurrent du représentant de l'Illinois s'essuya le visage du revers de sa manche, et se mit à boire comme un homme qui meurt littéralement de soif. Après quoi, il reprit d'un air relativement satisfait :'
— M. Garl Muller a beau dire que l'homme est une brute et qu'il n'y a rien là-haut, je me refuse à le croire! Que l'homme soit le dernier des animaux, je le veux bien; mais ce qui est arrivé, mistress Taylor, prouve que la justice divine n'est pas un vain mot : votre mari est sorti triomphant de la lutte' électorale ; sa ruine même l'a grandi aux yeux de ses concitoyens ; et moi, je suis renié, conspué, brûlé! Quant à M. Garl Muller, il n'a que le châtiment qu'il mérite. Votre fille épouse l'homme qu'elle aime, et lui, il va mourir cette nuit, oublié dans un coin, comme un chien !
— Que dites- vous? fit Mme Taylor avec compassion.
— La simple vérité! Le sénateur de l'Ohio est resté seul, abandonné, malade, dans la petite maisonnette
de W. Washinghton- Street, qu'il occupait près du tunnel, depuis son duel. J'ai voulu l'en faire déloger; il n'y a pas eu moyen. Il aurait fallu le prendre de force et l'emporter dans ses bras comme un enfant, vu qu'il est toujours au lit, blessé, enfiévré, torturé, et qu'il n'est pas facile à remuer.
— Mais alors, dit Maurice, que M. Blackwood ne connaissait pas, et qui jusque-là n'avait pas prononcé une seule parole, le malheureux va périr suffoqué, asphyxié, brûlé?
— Ça n'est pas impossible, reprit l' ex-rival de M. Taylor, ça le regarde et ce ne sont point mes affaires. Le proverbe américain dit : « Prenez soin de vous-même, » et il a ma fci raison. Charité bien ordonnée commence par le numéro un, et le numéro un, c'est moi!
Puis, se faisant un dernier grog, M. Blackwood* ajouta, en guise de péroraison :
— Maintenant que je suis « éteint, » je puis reprendre ma course; merci pour le whisky, mistress Taylor, bonsoir, et sans rancune.
— Pardon, monsieur, lui cria Maurice au moment où il allait déjà disparaître dans le flot populaire qui passait sous les fenêtres, où est située la maison dans laquelle se trouve M. Cari Muller?
— N° 2 W. Washington-Street, à la sortie du tunnel, répondit M. Blackwood en s' éloignant.
Notre compatriote prit le chapeau et la capote de marin d'Ivon, sur lesquels le feu devait aussi bien glis-* ser que l'eau, et se disposa à sortir.
— Où allez-vous ? mon gendre ? lui demanda Mme Taylor avec une subite inquiétude.
— Sauver M. Cari Muller, s'il se peut!
— Votre ennemi?
— Ce n'est plus un ennemi, puisqu'il va mourir : la mort est le grand triangle égalitaire qui nous rend tous frères !
— Vous avez raison, mon fils, s'écria la digne femme avec enthousiasme, et il faut que je vous embrasse pour cette excellente pensée !
— N'est-elle pas naturelle? demanda notre compatriote, tout en se laissant donner un éclatant baiser sur fe front.
— Oui, mais elle n'est pas commune; et je ne sais pas si j'aurais eu, moi-même, la charité chrétienne et le courage que vous allez montrer.
— Ne m'avez-vous pas donné le bon exemple, tout à l'heure? Vous avez peut-être sauvé M. Blackwood, vous aussi!
— Allez donc accomplir votre oeuvre de dévouement, mon fils, puisque vous le voulez, et revenez-nous le plus tôt possible. Seulement; ne poussez pas les sentiments chevaleresques , jusqu'à nous ramener ici M. Cari Muller.
— Soyez tranquille; je l'arracherai à son futur bûcher, s'il en est temps encore, je le mettrai en sûreté, et je viendrai me placer à votre disposition. Nous avons au moins deux ou trois heures de répit avant que le feu n'atteigne notre quartier, s'il doit le faire, et d'ici là je serai de retour.
— Dieu bénira vos efforts , Maurice , répliqua Mme Taylor avec un profond sentiment religieux qui, en ce moment surtout, avait quelque chose de solennel et de touchant. Evelina vous en aimera davantage, et moi, je vous bénis !
L'excellente femme étendit les deux mains vers notre compatriote, qui s'inclina devant elle; puis elle leva les yeux au ciel en murmurant :
— Seigneur, veillez sur lui, c'est une mère qui vous le demande!
Londres ne possède qu'un « tunnel » sous la Tamise, « tunnel » où personne ne passe plus et que les étrangers vont seulement visiter par curiosité ; Chicago, lui, en a deux, sous sa propre rivière, et ils sont toujours encombrés de piétons, de chevaux et de voitures. Voilà comment marche l' Amérique , dans le domaine des choses pratiques. Elle ne se contente pas d'imiter et de perfectionner la vieille Europe, elle la dépasse!
Quoi qu'il en soit, c'est tout près de l'entrée de l'un de ces deux tunnels qu'était située W. Washington- Street, la maison dans laquelle M. Cari Mu lier avait dû attendre sa guérison.
Cette habitation, construite en briques, était à deux étages. Elle appartenait à un Allemand, lié avec le sénateur de l'Ohio, et qui avait été heureux de recevoir celui-ci chez lui, à l'issue de son duel avec Maurice. Cet Allemand, d'ailleurs bon père, bon époux et bon garde civique, ne se trouvait pas à Chicago en ce moment; il jouissait en famille des derniers beaux jours à Saratoga et il avait laissé son « illustre compatriote » sous la surveillance et aux bons soins d'une vieille
bonne mexicaine, qui n'avait rien trouvé de mieux à faire que de s'en aller, dès qu'elle avait entendu dire que le feu allait traverser le tunnel, comme un simple mortel. M. Blackwood, il est vrai, devait rester auprès de son « cher et éloquent » patron politique; mais les élections avaient eu lieu, elles n'avaient pas été favorables au candidat recommandé par « le soleil de l'Ouest » et le politician en question jugea qu'il pourrait sans inconvénient abandonner le blessé à son malheureux sort. C'est ce qu'il fit, Je dois reconnaître, cependant , qu'il y mit une certaine conscience.
Il lui proposa de l'aider à se lever et à descendre, ajoutant qu'une fois en bas, il trouverait bien une voiture, une cariole ou un chariot quelconques, pour gagner la plaine. Garl Muller ne trouva pas cette offre suffisante, paraît-il, car il la déclina. Peut-être, aussi, était-il fatigué de la vie, ennuyé de la lutte, et trouvaitil qu'autant valait en finir dans un « grand » sinistre, que traîner péniblement une existence désormais brisée. On n'a pas le droit d'être manchot ou boiteux aux Etats-Unis. On peut avoir n'importe quelle autre infirmité, mais pas celle-là. Il faut pouvoir marcher, se frayer un chemin, et pour cela, le bras et le pied sont nécessaires. Enfin, le Prussien ne pouvait pas se le dissimuler, il aimait Evelina, il avait été deux fois battu à cause d'elle, et la pensée de devoir renoncer à elle lui était odieuse! Au milieu de ces circonstances qu'avait donc la mort de si terrible, et ne faisait-on pas bon marché d'elle aux États-Unis? Seulement, les Américains, qui ont pour principes : to goahead, et pour lesquels, on doit le dire, la vie ne compte pas, les Américains sont profondément religieux ; ils croient à l'immortalité de
l'âme, à la vie future, et ils quittent ce bas monde sans le moindre regret, en gens résolus et convaincus. Pour Cari Muller, ce n'était pas précisément la même chose, et malgré son courage très-réel-, il ne se trouva pas sans une certaine appréhension en face du néant ! Etre lancé dans l'espace quand on espère, quand on croit, quand on sent qu'on renaîtra, ce n'est rien; faire le grand saut, quand on s'imagine qu'il n'y a rien derrière, c'est plus rude, et le vertige peut vous prendre. C'est un peu ce qui arriva au matérialiste allemand. Il fit alors un brusque mouvement de recul, non qu'il eût peur, mais parce qu'un retour involontaire sur lui-même jetait un certain doute dans ses esprits. Il revit en un clin d'œil tout son passé, il se rappela les leçons de sa mère, il revécut pour un instant de sa vie d'autrefois, son cœur battit comme lorsqu'il était jeune, et il se demanda :
— Ne me suis-je pas trompé ?
D'une part son orgueil, et ce qu'il croyait être sa raison, lui assuraient que non; de l'autre, ses sentiments, ses souvenirs, et pour ainsi dire tout son être, protestaient contre cette pensée. Bref, sa conviction fat ébranlée, il se dit :
— Il y a peut-être quelque chose au delà de cette vie?
Et il aurait voulu avoir le temps d'étudier de nouveau le problème. Or, on l'avait laissé seul dans sa petite chambre du deuxième étage, il était cloué sur son lit de douleur, il pouvait à peine remuer, et la mort arrivait d'un pas rapide !
Déjà il entendait l'ouragan qui précédait la pluie de feu, il voyait le ciel embrasé qui annonçait les flammes,
il sentait la chaleur suffocante qui trahissait l'approche du brasier mouvant. Il éprouva un sentiment d'angoisse indescriptible; sa gorge se sécha; — il eut soif ; son front brûlait; un cercle de fer rouge étreignait sa tête; ses yeux injectés de sang, sortirent de leur orbite; il se leva sur son séant et cria malgré lui, en proie au désespoir et h la fièvre :
— Au secours !
Qui aurait pu lui répondre à ce moment où la foule éperdue se sauvait devant l'incendie par lequel elle semblait poursuivie. Tout à coup , cependant , une forme noire se montra, dans le cadre rouge de la fenêtre, les carreaux furent brisés et un homme sauta dans la chambre.
Le Prussien pensa d'abord que c'était un fireman qui venait le sauver (le visiteur inconnu en avait presque le costume), et il tendit vers lui le bras qui lui restait.
Mais, bientôt, il poussa une sorte de rugissement de colère, il retomba en arrière et s'affaissa sur lui-même., au fond du lit.
Il avait reconnu Maurice!
Quand le fiancé d'Evelina était parvenu en face de la maison où le Prussien avait été abandonné, les flammes commençaient à atteindre celle-ci par le rezde-chaussée et par les mansardes tout à la fois. Ce
double cordon de feu qui l'entourait déjà en rendait l'abord excessivement dangereux. Les fenêtres du haut et les portes du bas brûlaient en même temps et annonçaient que l'embrasement général n'était pas éloigné. Notre compatriote n'hésita cependant pas à y pénétrer, au péril de sa vie et malgré les difficultés de l'entreprise. Pour cela faire, il fallait un courage surhumain et une véritable agilité. En effet, il s'agissait de pénétrer par les fenêtres du second étage, qui donnaient sur un balcon circulaire. Ce balcon lui-même était situé au-dessus d'un mur de clôture en briques, peu large, comme sont tous les murs aux Etats-Unis, et à l'extrémité duquel se trouvait une rangée d'arbres.
Maurice était très-leste, très-vigoureux, très-hardi, et tous les exercices du corps lui étaient familiers. Il se mit donc résolument à grimper au premier arbre qu'il atteignit, puis s'élança sur la muraille, qu'il parcourut d'un pied rapide et sûr, et d'où il enjamba le balcon. Une fois là, il était arrivé. Ayant facilement distingué la chambre du blessé, il en enfonça la fenêtre d'un coup de poing, et entra.
— Monsieur, fit-il rapidement, en s'approchant du malade, nous n'avons pas de temps à perdre en explications inutiles. Votre maison brûle, et je viens vous sauver !
— Vous? répliqua le sénateur de l'Ohio d'un air incrédule.
— Je sais que cela a l'air invraisemblable, dit Maurice, mais vous en penserez ce que vous voudrez, telle est la vérité. Je viens vous prêter pour une heure le bras dont je vous ai privé l'autre jour. Ne m'en remer-
ciez pas. C'est ma conscience qui me suggère d'en agir ainsi à votre égard !
— Les Français ont donc de la conscience ? ricana le Prussien, sans d'ailleurs se préparer même à profiter de l'offre généreuse de son rival.
— Il paraît, reprit Maurice ironiquement, puisque vous ayant blessé malgré moi, je veux du moins réparer le mal que j'ai fait involontairement. A.u fond, monsieur, je trouve le duel idiot et barbare, et je regrette que vous m'ayiez forcé de vous casser le bras pour vous éviter un crime ! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Voulez- vous vivre?
— Oui, s'il se peut sans vous rien devoir.
— Vous ne me devrez rien. Ce n'est pas vous que j'oblige ; c'est pour moi-même que je suis venu vous chercher I
— En ce cas, j'accepte, fit le blessé, en se dressant sur son séant, et, a l'occasion, je vous rendrai le même service aux mêmes conditions.
— Soit! riposta notre compatriote rapidement; l'essentiel, maintenant, est de s'éloigner d'ici. Savez-vous que la ville est en flammes, et êtes-vous homme à rester immobile et froid au milieu de cette grande conflagration ?
Le Prussien haussa les épaules et se contenta de répondre :
— M'avez-vous vu trahir une seule émotion, le jour où nous nous sommes battus? Dites-moi ce qu'il faut faire, et je le ferai!
— Ne remuez pas, c'est tout ce que je vous demande, fit Maurice, en chargeant le Prussien sur ses épaules.
— Je suis mort, répliqua celui-ci, en devenant aussi inerte et aussi immobile que s'il eût été déjà un cadavre!
Maurice, son fardeau vivant sur le dos, ressortit par la croisée, franchit le balcon, descendit sur la muraille dont il a été question plus haut, parcourut celle-ci sans broncher dans toute sa longueur, et, arrivé à son extrémité, se laissa tomber sur un hangar, d'où il glissa ensuite par terre. Il roula dans la poussière brûlante, sur les genoux, mais sans, du reste, lâcher son fardeau humain, et se releva bientôt comme si de rien n'était.
— Vous ne vous êtes pas fait de mal ? lui demanda le blessé.
— Non, et vous?
— Je n'ai rien ressenti que le contre-coup de la chute, et j'ai été simplement ébranlé, voilà tout!
— .C'est bien ! Restez tranquille, alors, et je vous déposerai sain et sauf en lieu de sûreté !
En enlevant Cari Muller de son lit, Maurice l'avait enveloppé dans ses couvertures, et c'est dans cet état qu'il le porta sur son dos jusqu'au pont le plus voisin. Il voulait, en effet, gagner le West-Side, qui était décidément préservé, et où il espérait pouvoir mettre à l'abri le Prussien. Le tout était de franchir la rivière.
En ce moment des milliers d'individus, pareils à une vivante et gigantesque avalanche, se précipitaient vers l'arche tournante qui unissait entre elles, en cet endroit, ces deux portions de la ville. Des chevaux en liberté, des bestiaux effrayés, des voitures chargées de meubles et d'effets, cherchaient à passer en même temps sur ces planches volantes, qui pliaient sous le
poids écrasant qu'elles portaient. Tout à coup, un cri terrible s'éleva du sein de cette immense vague humaine. On venait d'apercevoir, à la fois, des flammes aux deux, extrémités du pont, et elles enveloppèrent bientôt dans leur tourbillon gigantesque la foule qui y était entassée. Maurice tenta un dernier effort pour gagner le milieu de l'arche et se soustraire ainsi à la suffocation. Tout le monde fit comme lui et il en résulta sur le même point une grande agglomération, un ébranlement considérable. La pression fut énorme, le choc violent, et les poutres sur lesquelles reposait la lourde machine, déjà minée- elle-même par le feu9 cédèrent ensemble.
Le Prussien dit à notre compatriote :
— Vous auriez bien fait, monsieur, de m'avoir tué tout de suite dans les bois d'Evanston, ou de m'avoir laissé mourir, ce soir, dans mon lit. Gela aurait mieux valu pour vous, et, pour moi, cela serait revenu au même. J'ajouterai que je vous en aurais été aussi reconnaissant !
Maurice n'eut ni le temps de répondre, ni celui de faire un geste, un horrible craquement se produisit ; le pont se rompit par le milieu , faisant entonnoir , et précipitant dans la rivière tous ceux qui se trouvaient dessus.
Au drame du feu succéda celui de l'eau. Bêtes, gens et choses tombèrent pêle-mêle dans l'onde noire et fétide, s'écrasant ensemble, et cherchant vainement à flotter. Telle jeune fille avait la tête brisée par le sabot d'un cheval, qui se débattait, tel enfant avait la poitrine écrasée entre deux roues de voitures, tel vieillard était asphyxié au milieu des siens! Bref, c'était
une scène sinistre, navrante, éclairée à la fois par un pâle rayon de lune et par la lueur dominante de l'incendie.
Dans leur chute, le Prussien et le Français se séparèrent. L'un était de plomb et coula à pic au fond de la rivière. L'autre plus souple, plus libre d'ailleurs de ses mouvements, rebondit et surnagea. En quelques brasses, et grâce à la clarté qui régnait, il atteignit un endroit du quai encore à l'abri des flammes ; une fois là, il mit pied à terre, s'orienta rapidement, lut le nom de la rue et, comme il se trouvait revenu sur la rive du Nord, il en profita pour regagner en courant sa demeure.
— Le Ciel m'est témoin, pensa-t-il, que j'ai essayé résolument de sauver mon ennemi. C'est Dieu qui ne l'a pas voulu. Puisse-t-il, du moins, me tenir compte de ma bonne intention pour sauver à son tour ceux que j'aime !
La grêle de feu sous laquelle se trouvait Maurice, tombait si drue qu'elle incendiait aussitôt tout ce qu'elle touchait, toits ou trottoirs en bois 1 L'eau dont étaient imprégnés les vêtements de notre compatriote, son chapeau et sa capote de marin le préservèrent des atteintes des étincelles, et il put arriver sain et sauf chez lui. Par exemple, il n'était plus mouillé du tout; sa chemise elle-même était aussi sèche que s'il n'avait jamais pris le bain que l'on sait, quand il se présenta à la porte de sa maison.
— Maurice ! s'écrièrent à la fois avec joie Mme Taylor, les deux jeunes filles et l'Irlandais.
— Nous commencions à être inquiète, fit Mac-Donald.
— Oui, ajouta Julia, qui était au bras de celui-ci, nous avions peur qu'il ne vous fût arrivé malheur. On prétend qu'il y a déjà un grand nombre de victimes!...
— Je le crains , répliqua Maurice , mais vous le voyez, je n'ai pas brûlé. En revanche, il est vrai, j'ai manqué de me noyer !
La maison occupée par notre compatriote était une maison isolée et mystérieuse, on le sait. Située dans un square, entourée d'un rideau d'arbres, elle formait pour ainsi dire une résidence à part au milieu du quartier où elle était construite. Elle avait dû à cette dernière circonstance d'être restée intacte, alors que plusieurs habitations du même genre s'étaient déjà vues la proie des flammes, dans ces parages lointains.
Maurice ne se rendait pas bien compte, d'ailleurs, des progrès qu'avait faits l'incendie dans cette direction depuis son départ, et il s'étonna que son nouvel ami et sa future famille ne se fussent pas déjà éloignés.
— Nous attendions votre retour , lui répondit Mme Taylor avec simplicité.
Maurice lui serra la main par un geste cordial et entraîna Mac-Donald vers le petit escalier du Look-Out. Us montèrent tous les deux sur la terrasse qui dominait la maisop. En arrivant sur les toits , ils furent d'abord éblouis, tant était vive la clarté qui y régnait.
Puis ils regardèrent autour d'eux et furent à la fois frappés de stupeur et d'admiration. Une immense muraille de flammes, longue d'un mille environ, s'avançait rapidement vers le nord, renversant, détruisant et broyant tout devant elle, comme une mer démontée du cap Horn, après un coup de vent de sud-ouest, avec cette seule différence que les montagnes d'eau étaient remplacées par des montagnes de feu!
— Tout le quartier Nord brûlera, s'écria Maurice.
— J'en ai peur, dit de son côté Mac-Donald.
— Ainsi, reprit notre compatriote, ce n'était pas assez! Une portion de l'Ouest, déjà atteinte la nuit dernière, a été la proie des flammes; tout le cœur de la cité a été dévoré à son tour, et il fallait que les magnifiques et nombreuses résidences du Nord fussent encore condamnées à être détruites! C'est affreux, c'est terrible !
— Terrible et affreux tant que vous voudrez, répliqua flegmatiquement l'Irlandais, qui avait déjà eu le temps de subir l'influence américaine, mais ni vous ni moi n'y pouvons rien changer.
— C'est vrai, avoua Maurice avec un soupir.
— Qu'y faire alors? continua d'un air dolent le paisible adorateur de Julia.
— Rien, sans doute, conclut le fiancé d'Evelina.
— Il n'y a donc qu'à laisser passer le feu et à attendre tranquillement; demain, nous verrons quel sera le meilleur parti à tirer de la situation.
Sur ces entrefaites, notre compatriote tourna la tête du côté de la rivière, et par là, également, il aperçut une seconde muraille de feu , qui convergeait vers la première. Enfin, il se retourna et en distingua une
troisième, qui venait du Nord et qui s'avançait rapidement aussi, à la rencontre des deux autres. Si bien, que toute cette riche portion de la métropole de l'Ouest, comprenant environ sept mille maisons, dont un grand nombre étaient des résidences somptueuses, allait se trouver enserrée dans un cercle de feu, qui, se rétrécissant toujours, finirait par la dévorer tout entière.
— Il est trop tard maintenant pour tenter encore de fuir, dit Maurice.
— Eh bien! acheva l'Irlandais avec philosophie, il n'y a qu'à rester!
— Oui, reprit notre compatriote en baissant la voix, mais c'est peut-être la mort.
— La mort vous effrayerait-elle beaucoup ?
— Si je n'aimais pas Evelina, non! Aimé d'elle et l'aimant, cela change la question ! D'ailleurs, nous ne sommes pas seuls...
— Raison de plus alors pour ne pas griller ici!
Les deux jeunes gens redescendirent, et 5 à leur calme, à leur mine rassurée, on n'aurait jamais cru que le péril fût aussi près.
— Partons-nous? demandèrent à la fois Mme Taylor, Julia et Mary.
— Pourquoi? répondit plaisamment Mac-Donald, ne sommes-nous pas bien ici? Pour ma part, j'y suis, j'y reste !
— C'est une devise de votre pays? fit Maurice en souriant.
— Qui a du bon, répliqua l'Irlandais de même.
Les deux jeunes gens, par leur sécurité apparente et leur ton plaisant, n'avaient pour but que de tranquil-
liser Julia, sa mère et sa cousine. Ils y parvinrent, en effet, et l'isolement de la maison de Maurice, le rideau d'arbres dont elle était entourée, leur permirent de dissimuler encore assez longtemps la véritable situation des choses. Ces dernières circonstances, au sur* plus, devaient avoir pour résultat d'arrêter l'incendie, quelque temps, autour du square, et peut-être même de préserver complètement l'habitation en question. Il est vrai que les milliers d'étincelles et d'objets enflammés qui voltigeaient dans les airs pouvaient, en tombant, mettre le feu aux toits. Ceux-ci, fort heureusement, n'étaient pas en bois comme tous les autres, ils étaient en véritables ardoises, et reposaient sur des murailles de briques assez fortes.
En les inondant d'eau, et malgré la chaleur dévorante qui régnait tout autour, on pouvait espérer les sauver. Or, il y avait une citerne au fond du jardin, et l'eau qui. cette nuit-là7 fit malheureusement défaut à Chicago, ne manquait pas en cet endroit. Maurice et Mac-Donald remontèrent donc sur le Look-Out. Ils y placèrent une poulie, firent passer dans cette poulie une corde longue, mince et flexible, à laquelle ils fixèrent deux seaux, à l'aide de crochets en fer, Mme Taylor attacha et détacha ces seaux, que les deux jeunes filles se chargèrent d'aller remplir à la citerne.
De cette façon-là, une véritable chaîne fut organisée, et comme chacun mettait une grande ardeur à s'acquitter de sa mission, le feu fut tenu assez longtemps en échec.
A la fin, cependant, et comme le jour commençait à paraître, les deux pompiers improvisés ralentirent leur besogne, d'abord parce qu'ils étaient exténués de fati-
gue, et ensuite parce que tout danger immédiat semblait conjuré.
En effet, aussi loin qu'il était possible de voir , la ville brûlait au sud, à l'ouest et au nord. (On sait que le lac Michigan la protégeait du côté de l'est.) Mais les flammes . s'étaient arrêtées au square, et seule dans toute cette portion de la ville, la demeure de Maurice semblait devoir être épargnée.
Cependant, le feu s'était rapproché; il avait tracé une sorte de cordon rouge tout autour de « la maison mystérieuse et isolée, » et la chaleur était devenue tellement suffocante qu'il fallut aller chercher jusque dans la citerne un refuge contre elle.
En descendant, au moyen d'une échelle, dans ce dernier abri, Maurice aperçut une large excavation, couverte d'herbes et de mousse, qui ressemblait à rentrée d'un souterrain. Il en fit la remarque à Mac-Donald, qui en examina la maçonnerie, à la clarté de l'incendie, et lui dit :
— Voici une voûte qui est antérieure à la fondation de votre maison, et qui a le caractère des constructions indiennes. D'ailleurs, dans les circonstances critiques où nous nous trouvons, tout devient intéressant, et tout mérite d'être étudié avec soin.
— Qu'espéreriez-vous donc? lui demanda notre compatriote.
— Rien; et c'est de notre courage, de notre patience, de notre sang-froid seuls que j'attends notre salut. Mais, enfin, il ne faut négliger aucun renseignement, et nous en avons peut-être là un précieux sous la main. Avez-vous une bonne lanterne sourde chez vous, avez-vous une torche?
— Oui.
— Allez les chercher, alors, et nous ferons une inspection plus sérieuse des lieux,
Maurice remonta sur la berge, tandis que les trois dames continuaient, au contraire, à descendre dans la citerne et à s'installer sur l'espèce de galerie circulaire qui en faisait le tour, au fond, un peu au-dessus du niveau de l'eau.
— On voit bien que vous êtes Irlandais, mon cher Hughes, fit Mme Taylor, quand Maurice eut disparu dans le jardin. Vous avez une nature impressionnable et confiante ! Que voulez-vous que puisse signifier l'entrée de la prétendue voûte que vous venez de découvrir par hasard ?
— Je commence par vous déclarer que je n'y attache pas la moindre importance et que si notre bonne et mauvaise fortune, à la fois, ne nous avait pas réunis ici, cette nuit, je n'aurais pas prêté la plus légère attention au fait dont il s'agit, Néanmoins, s'il faut tout vous avouer, une issue quelconque me sourirait d'autant plus, que je ne suis pas absolument sûr que le feu ne vienne pas nous surprendre jusque dans cette citerne.
— Mais de quelle issue peut-il être question, fit Mme Taylor, et en quoi serions-nous mieux, sous ce commencement de voûte, qu'à l'endroit humide où nous nous trouvons ?
— Je crois, en effet, répondit l'Irlandais, que la situation ne serait pas beaucoup plus agréable ; surtout pour vous, mesdames, qui aviez les pieds moelleusement enfoncés, il y a quelques heures, dans l'épais tapis de votre salon, et qui., maintenant, êtes
obligées de marcher dans la vase et dans l'eau. Toutefois, un grand pas serait fait, si notre bonne étoile nous avait justement permis de retrouver l'entrée du souterrain que Ton dit avoir existé jadis sous cette portion de la ville, et qui débouchait près du lac!
— Je n'ai jamais entendu parler de ce souterrain mystérieux, dit Mme Taylor, de l'air convaincu dont elle aurait assuré qu'elle n'avait pas encore eu le plaisir de voir le général Grant.
— Ni moi, ajouta de même Julia.
— Ni moi, fit de son côté Mary.
— C'est que son existence , reprit Mac -Donald en souriant, n'est pas absolument certaine. Il en est pourtant question dans les premières chroniques qui parlent de l'origine de Chicago .
Sur ces entrefaites, Maurice revint, muni de la lanterne sourde demandée.
Il redescendit avec précaution dans la citerne et s'arrêta à l'entrée de la voûte qu'il avait remarquée.
Mac-Donald le rejoignit, et tous deux écartèrent les plantes et les feuillages qui empêchaient d'y pénétrer.
Au moment où la lanterne sourde répandit sa vive clarté derrière ce rideau, qui venait d'être dérangé pour la première fois, il se fit un grand bruit d'ailes à l'intérieur, et une véritable nuée de. chauves-souris s'élança vers l'orifice de la citerne.
Au dehors, le ciel était plus rouge que jamais, la chaleur augmentait d'intensité, et l'air qu'on respirait ressemblait à celui qu'on reçoit à la porte d'un four. Il était évident que la citerne^ elle-même, ne serait pas longtemps un refuge sur contre l'atmosphère dévorante qu'avait créée en cet endroit l'incendie, et que
l'on serait étouffé par cette dernière, si l'on ne pouvait pas s'y soustraire. Les trois Américaines, tout en restant courageuses et calmes, commençaient bien à s'en douter, et quoiqu'elles n'eussent pas poussé une seule plainte, elles se préparaient tout bas à mourir.
— Mes enfants, dit à demi- voix Mme Taylor à sa fille et à sa nièce, en leur tendant la main, j'ai peur que Dieu ne nous réserve encore une plus terrible épreuve !
— Quelle épreuve, ma mèreï fit Julia avec douceur.
— Celle de ne revoir ni ton père, ni ta sœur! répondit lentement l'excellente dame.
— Oui, ajouta miss Stevenson, que cette soirée avait singulièrement modifiée, et qui, en quelques heures, était devenue aussi grave et aussi triste qu'elle avait été jusque-là évaporée et folle, la mort semble nous poursuivre, et s'il est écrit qu'elle doive nous atteindre cette nuit, elle saura bien nous découvrir ici pour poser sur nous son doigt fatal. Qu'importe, d'ailleurs? La mort n'est pas la fin; elle est le commencement! c'est elle qui clôt les souffrances humaines et qui ouvre la vie éternelle!
— Sans doute, chère Mary, reprit Mme Taylor d'une voix pleine de bonté et de recueillement, qui avait déjà quelque chose de céleste, et quand on a beaucoup aimé ici-bas, quand on a cherché à y être juste et à y faire le bien, on peut sans crainte quitter ce monde pour l'autre; il n'y a que le passage de difficile, mais il est si court!
— Et puis, dit Julia avec une philosophie dont on ne l'aurait pas crue capable, quand on est décidé à bien vivre, on doit savoir également bien mourir. Ne eraï-
gnons donc pas plus la mort que la vie, et soyons prêtes pour Tune comme pour l'autre!
— Tu as raison, ajouta sa mère en la pressant tendrement sur son cœur, en même temps qu'elle serrait affectueusement la main de sa nièce, soyons dignes de ceux que nous laissons derrière nous!
— Qui sait, dit Julia en levant les yeux au ciel, ils nous ont peut-être précédés là-haut!
— C'est vrai, fit à son tour l'excellente femme avec un soupir.
— Moi, reprit la sœur d'Evelina en baissant la voix et en regardant du côté par lequel avait disparu l'Irlandais, je regrette seulement de n'avoir pu rendre un peu heureux ce pauvre Mac-Donald, après ravoir trop longtemps fait souffrir. C'est un si bon garçon, un si digne cœur! Je commençais à l'aimer; mais quand on aime, on se retrouve là-haut, n'est-ce pas, mère?
— Sans doute, chère enfant, dit Mme Taylor avec un véritable cri du cœur, et nous serons tous réunis dans l'autre vie : c'est pour cela qu'elle est le ciel !
Le jour commençait à paraître, un. rayon de soleil cherchait à percer le voile rouge qui couvrait la nue, et l'on pouvait deviner qu'en dehors de la fournaise ardente où se débattait Chicago^ la nature se réveillait comme d'ordinaire calme et sereine, pleine d'espérances et de promesses. Les trois Américaines étouffèrent une plainte involontaire , en contemplant cette dernière aurore, qui semblait leur sourire encore à travers la pluie de feu sous laquelle, hélas ! elles allaient être étouffées.
En effet, le vent ayant encore tourné, sans doute, les étincelles étaient poussées de ce côté et couvraient
le sol de la citerne, en même temps que des bouffées d'air brûlant calcinaient tout»
Mme Taylor, Julia et Mary, dont la gorge se dessécha, élevèrent leur âme à Dieu et se disposèrent à mourir, tout en jetant de l'eau, par un dernier instinct de conservation humaine, sur leurs vêtements incendiés.
Au cri suprême qu'elles firent involontairement entendre, Maurice et Mac-Donald reparurent à Feutrée de la voûte dont il a été question.
— Venez , yenez , firent-ils d'une voix émue et joyeuse, nous sommes sauvés!
- Les trois Américaines quittèrent précipitamment leur retraite, tendirent la main au Français et à l'Irlandais, et hissées par eux, se trouvèrent bientôt dans un souterrain large et spacieux, où l'on était du moins à l'abri du feu, et où courait un air frais et vivifiant.
— Vous voyez, mesdames, dit Maurice en prenant sous son bras celui de Mme Taylor, qu'il ne faut jamais désespérer...
— Et que Dieu met souvent le salut à côté du danger, acheva Mac-Donald.
— Il était temps, fit la femme du banquier; la place commençait à devenir insoutenable là-bas.
— Oui, ajouta Julia, on y grillait littéralement. Il y pleuvait des étincelles et on y respirait du feu!
— Pensez-vous, demanda miss Stevenson, que ce passage conduise quelque part?
— II conduit d'abord à ne pas mourir, répliqua en souriant notre compatriote, ce qui est déjà quelque chose, par le temps qui règne ici!
— J'ajouterai ensuite, continua Maurice, que la colonne d'air vif qui y circule indique clairement une issue donnant sur la campagne ou sur le bord du lac. En admettant même que nous ne puissions pas sortir de ce nouvel abri, nous pourrions, du moins, y attendre la fin de l'incendie, ce qui vaudrait mieux que d'être brûlé ou asphyxié par lui. D'ailleurs, j'ai bon espoir et je vous dirai, comme dans Guillaume Tell : « Suivez-moi! »
Là- dessus, Maurice se remit courageusement en marche, guidant Mme Taylor d'une main, et tenant de l'autre sa torche, avec laquelle il éclairait la petite caravane. On avait découvert le souterrain oublié, l'exploration en était assez facile, et on y respirait. Cette dernière particularité était inappréciable dans les circonstances présentes. Aussi, marchait-on résolument et commençait-on à reprendre confiance. Quant au courage, on ne l'avait jamais perdu!
Il était évident que Ton avait trouvé le salut et qu'on marchait à la délivrance ! Au bout d'une heure environ, Julia proposa de se reposer un instant et de se rafraîchir.
— Se reposer, dit Maurice en plantant sa torche en terre, soit; mais se rafraîchir, c'est moins aisé.
— Peut-être, fit la jeune fille en montrant un petit sac de cuir qu'elle n'avait pas quitté depuis son départ de la villa, et au sujet duquel on l'avait même assez plaisantée.
— Bah! s'écria l'Irlandais en souriant, auriez-vous encore par hasard, là, un résumé des provisions que vous aviez emportées ?
— Justement, et vous avouerez que j'ai bien fait de songer à ce détail.
Ce disant, la jeune fille ouvrit son sac, dans lequel se trouvaient des sandwiches, une bouteille d'eau, un flacon de brandy et un gobelet d'argent. Un hurrah d'enthousiasme salua cette heureuse découverte, on se disposa à souper, ou plutôt à déjeuner, comme si l'incendie de Chicago n'avait été qu'un mauvais rêve. Puis, ce repas terminé, on se remit en route d'un pas ferme et plus vaillant. Tout à coup, à un détour du souterrain, l'air devint plus vif, la torche et la lanterne sourde s'éteignirent en même temps.
Les cinq explorateurs se trouvèrent dans l'obscurité la plus profonde, ce qui compliqua la situation d'une façon désagréable. Cependant, les trois ladies ne s'évanouirent pas et dirent simplement :
— Nous devons approcher de la sortie du souterrain, puisqu'on respire plus librement.
— Oui, ajouta Maurice, et cette sortie doit certainement donner près du lac.
— Pourquoi? demanda l'Irlandais.
— Parce que la rafale qui nous a plongés dans les ténèbres était chargée de senteurs maritimes.
Au même instant et comme pour attester l'exactitude de cette dernière assertion, on entendit le bruit d'un cours d'eau rapide, dans une artère voisine du souterrain. C'était le revers de la médaille I Fallait-il avancer ou reculer? Continuer sa marche à tâtons, c'était s'exposer à tomber dans une crevasse pleine
d'eau, et s'y noyer. Revenir en arrière, c'était courir le risque d'être étouffé ou brûlé. Que faire? Maurice proposa de continuer seul ce nouveau voyage de découvertes, tandis que Mac Donald resterait auprès des trois dames, et il s'éloigna, en effet. Julia se rapprocha de l'Irlandais par un mouvement spontané et lui prit le bras.
— Avez-vous peur? lui demanda Hughes.
— Non, mais je veux être près de vous pour recevoir la mort si elle venait, répliqua la jeune fille ; ce seraient nos fiançailles !
— Ah ! chère Julia, s'écria Mac-Donald avec émotion, m'aimeriez-vous donc enfin?
Celle-ci garda le silence, mais elle mit sa main dans celle de l'Irlandais et l'y laissa prisonnière. N'était-ce pas la meilleure de toutes les réponses.
Quant à Maurice, il tâcha de s'orienter et y parvint assez heureusement, grâce à l'espèce de" carrefour dans lequel il se trouvait en ce moment. Par le souterrain de gauche, il venait des bouffées d'air chaud, qui indiquaient leur provenance ; dans celui de droite, on entendait l'eau bouillonner, ce qui était un signe évident du voisinage du lac; et enfin, par l'excavation située en face, on sentait pénétrer une brise matinale et fraîche. C'était donc de ce côté qu'il fallait diriger sa marche.
* Après une nuit de fièvre et d'agitation, Evelina se leva pleine de terreurs et de sombres pressentiments. Elle n'avait naturellement pas pris de repos, dans le sens habituel du mot, et pendant les rares instants où, vaincue par la fatigue, elle avait fermé les yeux, elle avait été en proie aux songes les plus affreux, aux émotions les plus poignantes. Il lui semblait voir sa mère, sa sœur et Maurice se débattre contre l'incendie , elle croyait entendre leurs voix appeler au secours, et quand elle se leva, elle était pâle et défaite. Sur le seuil de la porte de sa chambre, elle trouva son père, qui paraissait toujours ferme et résolu, mais dont les yeux étaient rouges et les joues caves. -* — Eh bien? lui demanda-t-elle.
M. Taylor la pressa tendrement sur son cœur, et lui répondit :
— Pas encore de nouvelles ! ,
— N'est-ce pas étrange ? reprit l'Américaine.
— Non, fit le banquier, car il s'est passé de sinistres choses, cette nuit !
— Et Chicago lui-même? continua Evelina.
Soit qu'il ne pût ou ne voulût pas parler, M. Taylor se contenta de faire monter sa fille sur la petite terrasse, qui dominait l'hôtel où ils étaient descendus-, et lui montra du doigt un nuage rouge, qui tenait tout l'horizon.
— Brûlé! s'écria la jeune fille avec un cri de douleur.
Puis, apercevant au soleil levant une longue cohorte de fugitifs qui se dirigeait du côté d'Evanston, elle mit résolument son châle et son chapeau et se précipita sur la route de la ville qui flambait.
Deux heures plus tard, après avoir sondé de l'œil tous les groupes de passants qu'elle avait rencontrés, elle atteignait le vieux cimetière catholique, situé près du parc de Lincoln, et dans lequel tant de familles désolées étaient venues chercher un refuge, au milieu des tombes et des croix.
Elle alla se placer sur une légère éminence, cherchant à voir de plus loin ceux qui approchaient. Le flot toujours grossissant s'écoulait sans jamais lui amener les êtres aimés qu'elle cherchait, et lui laissant seulement quelque fatale nouvelle au passage, A la fin, épuisée, haletante, rompue, elle s'affaissa sur un tertre, croyant sa dernière heure venue, et remerciant Dieu de la rappeler à lui, s'il lui avait pris Maurice.
Mais Dieu ne voulait pas encore d'elle : il lui envoya le sommeil et dans le sommeil un rêve consolateur ! Elle avait revu Maurice, et Maurice l'appelait. Revenue à elle, il lui semblait toujours entendre la voix de son fiancé et elle prêta l'oreille pour mieux s'assurer qu'elle ne se trompait pas. L'endroit était désert. Elle s'était endormie auprès d'un caveau abandonné. Elle allait se lever et s'en aller plus désolée que jamais, quand il lui sembla de nouveau que son, nom était prononcé par une voix bien connue. Elle regarda tout autour d'elle avec égarement, elle ne vit personne.
— Evelina! Evelina! semblait répéter l'écho.
Elle prêta alors une attention plus grande, elle se pencha vers le sol, et elle crut remarquer que le son partait du caveau abandonné. Elle descendit dans celui-ci et fut toute surprise de voir, entre deux dalles, une grille assez étroite, au-dessous de laquelle était un grand espace noir et vide, — celui dans lequel, sans doute, on déposait jadis les restes mortels.des propriétaires de ce tombeau de famille ! Chose étrange, cette grille et ce trou l'attiraient. Elle les regarda avec des yeux fascinés et écouta une dernière fois.
— Eveïina! Evelina! redisait encore Fécho. L'écho, c'était la continuation de son rêve, c'était la
voix de Maurice !
Alors, par un effort suprême et pour ainsi dire surhumain, elle ébranla la grille dont il a été parlé, elle souleva lune des dalles, ou plutôt parvint à la déranger un peu, et plusieurs pierres de la maçonnerie, en se détachant, tombèrent avec un bruit singulier dans l'espace. On aurait dit qu'elles rebondissaient sur les marches d'un escalier, avant de se perdre dans le vide. Grâce à cet incident, Evelina put enlever la grille, qui était, d'ailleurs, assez légère, qui avait été complètement descellée, et elle vit qu'il y avait, en effet, un escalier au-dessous. :
Poussée par un sentiment de curiosité involontaire, ou obéissant à une sorte de voix secrète, elle descendit quelques marches. À peine fut-elle sous la voûte funéraire qu'elle entendit distinctement, cette fois, le nom d'Evelina!
— Maurice! Maurice! cria-t-elle à son tour, folle de joie autant que pleine de terreur, car ces deux sentiments étaient naturels et se partageaient son être.
Un bruit sourd arriva jusqu'à elle ; on entendit des pas lointains, suivis bientôt d'un souffle humain ; puis, une forme se dressa dans l'ombre, deux bras s'étendirent en avant, et l'Américaine se sentit sur le cœur de Maurice.
— Toi ! dirent-ils en même temps.
Et pendant quelques instants, ils se regardèrent en silence, surpris, émus, heureux et ne pensant à rien de plus qu'à -la joie suprême de se presser les mains et de se sentir vivre l'un près de l'autre — elle par lui et lui par elle !
Lorsque ce premier moment d'extase et de ravissement fut passé, ils songèrent tous les deux à la fois aux êtres qui leur étaient chers.
— Et ma mère, et ma sœur, et Mary et Mac-Donald? fit Evelina.
— Et M. Taylor et Ivon? répondit Maurice.
Ils se donnèrent réciproquement les nouvelles qu'ils se demandaient, et quelques heures plus tard la famille Taylor était de nouveau réunie autour de la même table, prenant le thé, à Evanston, et rendant grâces à Dieu de les avoir fait se retrouver tous.
Il n'y avait rien de changé depuis la veille au soir, si ce n'est qu'un typhon de feu avait passé sur Chicago, que vingt-deux mille maisons, que tous les monuments publics avaient été brûlés, que les pertes totales s'élevaient au chiffre de cinq milliards environ, — celui de notre indemnité de guerre — ! que plus de cent mille individus étaient sans asile, que cinquante mille environ étaient ruinés, que le nombre des tués, des blessés et des malades était considérable et que « le grand banquier de l'Ouest » était plus que jamais un « petit
banquier », un banquier sans banque, un homme d'argent sans argent, car toutes ses propriétés avaient été détruites !
— Qu'importe ! s'écria tout à coup M. Taylor, puisque nous sommes tous vivants. Les villes brûlées, on les reconstruit ; les fortunes anéanties, on les recommence» Il n'y a que les morts que l'on ne puisse pas ressusciter!
— Tu as raison, James, dit à son tour Mme Taylor avec enthousiasme, et ce que nous avons déjà fait une première fois , nous le referons bien une seconde. Quant à Chicago, s'il a suffi de quarante ans pour le faire sortir de sous terre, pour le créer « métropole » et lui donner l'étendue de Paris, il suffira de quarante mois pour le relever !
— De quarante semaines, ajouta Mac-Donald, pour lui permettre de refaire bonne figure.
— De quarante jours, fit Evelina, pour rouvrir ses églises, ses écoles et ses théâtres !
— Et de quarante heures, ajouta M. Taylor triomphalement, pour reprendre sa place dans le marché commercial du monde ! Nous ferons peau neuve, voilà tout!
— Vous comptez donc rouvrir votre maison? demanda Evelina à son père.
— Certes ! répondit le banquier, c'est un devoir aujourd'hui : chacun doit apporter son obole à l'œuvre commune de la reconstruction !
— Puisque vous parlez d'obole, monsieur Taylor, reprit Maurice, permettez-moi de vous offrir la mienne. Tant que vous n'étiez qu'un homme « ruiné, » je n'ai rien dit, vu que votre « ruine » américaine aurait pu
passer pour le Pactole, à côté de mon humble fortune française ; aujourd'hui, vous êtes plus que « ruiné, » vous êtes « brûlé ! » Or, dans huit jours, je serai votre gendre! Eh bien! laissez-moi vous offrir la moitié du million de francs qui va appartenir à votre fille. Ce n'est guère, mais enfin c'est quelque chose, et Ton ne fait pas de grandes rivières sans de petits ruisseaux ! Evelina était attendrie et regardait Maurice avec autant de reconnaissance que d'amour ; tout le monde était touché, ému et M. Taylor lui-même donna à notre compatriote une poignée de main qui avait bien son éloquence. .
— Merci, mon gendre, fit-il avec cordialité, votre offre part d'un bon sentiment, et je l'accepte.
— A la bonne heure! dit gaiement Maurice.
— Oui, je l'accepte, parce qu'elle vient du cœur et que cette dette sera entre nous un lien de plus. J'y mets une condition, cependant.
— Une condition? répéta Evelina d'un air surpris.
— Sans doute, mon enfant, reprit le banquier en souriant; ton « mari » n'a pas le droit de disposer de ton bien sans assurer à celui-ci un bon placement. Or, je tiens à ce que ce demi-million de francs, qui me sera fort utile en ce moment, te rapporte un intérêt égal à celui du service rendu. Je veux bien mettre cette portion de ton « avoir matrimonial » dans mes opérations financières, mais je veux aussi te faire profiter des bénéfices que je réaliserai avec lui.
— Je regrette doublement, monsieur Taylor, dit à son tour l'Irlandais, de n'être pas votre futur « gendre» également, car j'aurais réclamé de vous la même faveur que M. Maurice. Mais si vous voulez accepter
d'un « ami » ce que vous venez d'accepter d'un « fils », vous me rendrez très-heureux.
— Vraiment ! s'écria le banquier ; eh bien! je ne dis pas non.
— Thanks ! répondit l'Irlandais flegmatiquement en tendant la main à M. Taylor à travers la table.
— Mais je vous demande bien pardon, fit Juiia avec un sourire plein de douce malice et d'innocente coquetterie, vous ne pouvez pas agir ainsi, Hughes, sans obtenir d'abord mon consentement...
— Gomment? s'écria l'Irlandais interdit et ému, et ne sachant trop si la méchante fille allait encore se rire de lui ou le laisser espérer...
— Sans doute, reprit avec une lenteur calculée la sœur d'Evelina, tout en vidant le fond du sucrier dans sa tasse de thé, ne m'avez -vous pas demandé ma main?
— Vous savez trop, hélas ! que mon vœu le plus -cher serait de l'obtenir.
— S'il en est ainsi, monsieur, fit Julia d'un air moqueur, j'ai le droit de donner mon avis...
Puis, se tournant aussitôt vers son père, et lui prenant la tête entre les deux bras, par un geste plein de câlinerie et de tendresse, elle ajouta :
— Mais tu sais, dear ppa, que nous te donnerons tout ce que tu voudras !
— Tu épouseras donc Hughes? s'écria le banquier ravi.
— Of course! répondit- elle, en se cachant le visage dans le sein de sa mère, mais en tendant à l'Irlandais la main qu'il désirait depuis si longtemps.
• En ce moment, on entendit de bruyantes détonations du côté de Chicago.
C'était le général Shéridan qui arrêtait le feu, en faisant jouer l'artillerie, comme il avait jadis arrêté l'ennemi. Les mêmes moyens réussissaient, et l'incendie se rendait à discrétion, au bas des remparts que venaient de lui opposer les canons, en renversant tout un quartier!
Presque à la même heure, une scène d'un autre genre se passait dans le sud de Chicago.
Jessie, qui, aux premières lueurs de l'incendie, avait failli perdre la raison, et qui, en cherchant à regagner son hôtel, avait été arrêtée par une barrière de feu; Jessie, dis-je, errait comme une âme en peine dans la cité en flammes. Depuis la veille au soir, elle marchait, sans s'apercevoir de la fatigue, de la faim, et même du froid, qui avait subitement succédé aux dernières chaleurs de l'été indien. Elle avait la fièvre et elle ne pensait qu'à une chose, au désastre horrible qu'elle avait elle-même provoqué! Elle ne se fit pas illusion un seul instant.
— C'est moi qui suis la coupable, la criminelle, se dit-elle, car c'est moi qui ai conçu l'odieux projet dont Betsy Powel n'a été que l'instrument insconscient. D'ailleurs, elle était folle, et quand on est fou, on ne saurait être responsable du mal .que l'on fait ! Mais moi, que pourrais-je dire pour me justifier? Jusqu'à ce jour, j'avais été honnête, j'avais été forte, j'avais été courageuse, j'avais vu clair dans la vie et j'y avais marché
droit! L'amour est venu, une passion soudaine a éclaté dans mon cœur, la jalousie a rugi en moi comme une bête fauve, mon sang a pris feu, et en une heure tout mon passé a été détruit. Je n'ai plus vécu que pour la vengeance...
Puis, regardant les lueurs sinistres qui éclairaient l'horizon, écoutant les détonations sourdes qui se joignaient à elles par moments, elle ajouta d'un ton lugubre :
— Et voilà mon œuvre !
Il y avait, en effet, bien de quoi perdre la raison en voyant les malheurs et la ruine nés de son crime. Elle avait voulu punir un infidèle, frapper un parjure, et c'était toute une cité, toute une population qu'elle avait immolées à sa vengeance! Aussi, aurait- elle voulu mourir pour expier son forfait, mais quelle mort aurait pu être assez affreuse pour elle?
Au fur et à mesure que sa pensée creusa cet abîme impénétrable du crime, elle en arriva à cette réflexion, que tout se tient et s'enchaîne ici-bas, dans le domaine du mal comme dans celui du bien, et que, si « la folle » avait mis le feu à Chicago — car elle était sûre que l'incendie était l'œuvre de Eetzy Powel — la responsabilité de cet acte abominable remontait jusqu'à elle, Jessie, et atteignait Harry Kimbal lui-même!
— Oui, oui, se dit la Louisianaise avec véhémence, ce n'est ni Betzy ni moi qui sommes les vrais coupables, c'est lui!
Et si, à ce moment-là, elle eût tenu Harry Kimbal à la gorge, il est présumable qu'elle l'eût étouffé sans pitié comme un chien enragé qu'on veut empêcher de mordre.
Sur ces entrefaites, et comme elle rôdait, affolée, dans le sud de la ville, près du lac Michigan, elle se trouva tout à coup en présence de son ancien amant, qui marchait lui-même un peu au hasard, le regard vague, l'air effaré, les joues pendantes, et ne sachant trop, en réalité, ni ce qu'il faisait, ni où il allait.
Jessie se trouvait sous un bec de gaz et il la reconnut; les vêtements de la créole étaient couverts de cendres et de boue; ses cheveux, déroulés sur ses épaules, ajoutaient encore au désordre de sa physionomie, et il la savait femme à se venger : il fit donc instinctivement un mouvement de recul et chercha à rentrer dans l'ombre; mais Jessie l'avait aperçu et reconnu, de son côté, et elle se précipita sur lui comme une furie.
— Il était écrit, lui dit-elle avec force, en lui passant la main dans la cravate, que tu n'échapperais pas à ton châtiment et que tu ne périrais que de ma main !
— Voulez- vous me tuer, Jessie? cria Harry Kimbal avec un geste instinctif de crainte.
— Te tuer? répliqua la Louisianaise d'une voix en-' fiévrée, non, mais te faire tuer; écoute!
On entendit une patrouille. Aux jours de péril, tout le monde est citoyen, tout le monde est soldat aux États-Unis; et à Chicago, les habitants, sentant le danger qu'ils couraient, s'étaient eux-mêmes organisés en milice urbaine. La police était dispersée, écrasée, harassée. Ils firent leur propre police. Us créèrent des brigades de sûreté, et jamais les voleurs et les assassins ne furent poursuivis plus énergiquement qu'en ces heures mauvaises. Seulement, on le comprend, ces nouvelles forces avaient été formées et armées à la hâte.
IL y avait dans leurs rangs beaucoup déjeunes gens, d'enfants même, et le revolver était parfois un peu trop prompt à faire justice. Mais on n'avait pas le temps d'y regarder de si près, et l'intérêt particulier devait d'ailleurs s'effacer devant l'intérêt général. Il s'agissait de sauver ce qui restait de la ville, c'est-à-dire environ quarante mille maisons, sans parler des millions de dollars en argent, en bijoux, en objets précieux, en marchandises, en propriétés de toutes sortes, etc., etc., que contenait encore la grande métropole de l'Ouest. Or, une véritable armée de malfaiteurs et d'incendiaires s'était jetée sur elle, à la première heure. La situation était donc périlleuse et réclamait des moyens prompts et efficaces. C'est pourquoi les journaux, dont les bureaux avaient été brûlés, mais qui trouvèrent le moyen de s'imprimer, le matin, dans les champs, et de paraître à l'heure habituelle; c'est pourquoi les journaux, disais-je, demandèrent l'adoption des mesures les plus draconiennes et allèrent même jusqu'à rappeler qu'on avait le droit d'appliquer la loi de Lynch à tout individu convaincu de crime. Certes, les Américains aiment la liberté et respectent la légalité, mais ils ne plaisantent pas en matière de répression, et quand le salut commun en dépend, ils font bon marché des sentiments privés.
Harry, qui avait reconnu le pas des soldats improvisés de la patrouille, et qui avait lu dans le regard de Jessie une menace impitoyable, pâlit affreusement et fit un nouvel effort pour se dérober à l'étreinte de son ancienne maîtresse. Celle-ci se contenta de serrer le lien par lequel sa main retenait Kimbal prisonnier et de crier :
— A l'incendiaire !
— Malheureuse! vous nous perciez tous les deux, lui dit d'une voix suppliante et strangulée son ex-adorateur.
— Je le sais bien, répliqua-t-elle froidement.
— Qu'y a-t-il? demanda l'officier en s'avançant.
— Il y a, monsieur, riposta Jessie, que cet homme a mis le feu à la ville et que je l'y ai aidé !
— Misérables ! firent les hommes de la patrouille.
— Ce n'est pas vrai, articula le pauvre agent d'affaires, qui de pâle était devenu livide.
— Si, reprit la Louisianaise avec exaltation, en s'adressant aux soldats ; et la preuve que je connais bien cet homme, c'est qu'il s'appelle Harry Kimbal! Fouillez-le, et vous trouverez sur lui des lettres à ce nomlà. Il était agent d'assurances, il habitait le \Vest-Side} et il a mis le feu à sa maison pour ne pas rembourser les indemnités qu'il aurait dû payer aux victimes de l'incendie de samedi soir !
On saisit Harry, on retourna ses poches, et on trouva sur lui plusieurs lettres confirmant une partie des affirmations de la créole.
Il s'appelait bien, en effet, comme elle avait dit, il était agent d'assurances, et son « office » était situé au West-Side, dans la première rue qui avait brûlé.
En toute autre circonstance, ces preuves-là n'eussent pas paru suffisamment convaincantes ; ce jour-là on était moins difficile; on voyait des incendiaires partout, et on n'en demanda pas davantage pour pendre « haut et court » Harry Kimbal au réverbère même qui avait trahi sa présence à la créole. Quant à celle-ci, vu son propre aveu et sa qualité de femme, on lui fit
la grâce d'un coup de revolver, que lui déchargea dans la tête un jeune garçon de quinze ans. Puis la patrouille se remit en route, à la recherche de nouveaux incendiaires, et satisfaite du double acte de sommaire justice qu'elle venait d'exécuter.
— Ces deux cadavres, dit l'officier, ne nous rendront pas la portion de la ville brûlée, mais ils serviront du moins d'exemples!
C'est dans les grandes crises que se révèlent les grands peuples, et les Chicagoïens montrèrent par leur courage, leur calme et leur indomptable énergie, de quel bois précieux ils étaient faits. L'immense calamité qui les avait frappés produisit sur eux l'effet d'un vigoureux coup de fouet. Ils secouèrent la poussière de leurs habits et ils se remirent en route comme si de rien n'était. D'un bout à l'autre de l'Union, une commotion vigoureuse agita les esprits.
Des millions de dollars furent souscrits de suite dans toutes les villes ; d'innombrables convois de vivres, de vêtements, d'ustensiles furent dirigés sur Chicago; des presses à vapeur, du papier et du caractère furent envoyés par des confrères, la veille ennemis, aux journaux de la cité détruite ; la poste et les télégraphes furent rétablis ; les omnibus, dits américains, firent replacer leurs rails au milieu des débris fumants et recommencèrent leur service au milieu des maisons qui brûlaient
encore; les banques, grâce à l'énergique intervention de M. James Taylor, reprirent leurs payements dans des bureaux provisoires et, cinq jours après, un théâtre en bois, le Globe, ouvrait déjà ses portes au public.
Avouons franchement que nous n'en ferions pas autant, que le Nouveau-Monde bat décidément l'Ancien, et que, pour une ville dont l'incorporation ne date que du 4 mars 1837, ce n'est déjà pas trop mal!
Un mois après sa première élection municipale, Chicago n'avait encore que 4,170 habitants, et ne possédait que 4 magasins en gros, 398 résidences privées, 29 maisons de nouveautés, 3 pharmacies, 19 entrepôts de provisions, 10 lagerbeer saloons, 26 épiceries, 17 offices d'avocats et de notaires, 5 usines, 5 églises, mais déjà plusieurs écoles et bureaux de journaux.
Le premier voilier, qui entra dans le port, y arriva le 1er juin de l'année de la fondation de la ville, et \ê premier steamer qui voyagea sur le lac, fut le Jefferson, qui ancra dans la rivière quelques jours plus tard. Dès ce moment, l'avenir de la métropole de l'Ouest fut assuré, et c'est à pas de géant que marcha la nouvelle cité. Depuis 1850 surtout, son accroissement fut si rapide, ses développements si merveilleux, que le petit village de 1835 faisait déjà, alors, l'admiration des étrangers que ses vingt-cinq lignes de chemin de fer y amenaient par milliers.
En 1871, c'est-à-dire la veille de l'incendie, il était le Paris de l'Amérique, non pas seulement par l'étendue de la superficie et le mouvement des rues, mais encore par la beauté des avenues, la grandeur des monuments publics, la richesse des maisons particulières, le pittoresque des squares et des parcs, la quantité
des omnibus et des tramways et l'élégance des équipages. Chicago possédait, en outre, des hôtels aussi vastes que celui du Louvre; des magasins qui étaient de véritables mondes; deux Opéras, dont l'un était peut-être sans rival en Amérique; plusieurs théâtres de drame ou de comédie, spacieux et brillants; deux Conservatoires; deux Musées, déjà intéressants, et un nombre presque fabuleux d'églises, de collèges, de pensionnats, d'écoles primaires, de journaux, de revues, de librairies, etc., etc.
Quelle est donc la plus ancienne ville européenne qui pourrait lutter avec cette cité, née d'hier, en fait d'énergie; et sait- on où se seraient arrêtées son activité incessante, sa richesse fabuleuse, sans la tempête de feu qui s'abattit sur elle dans la nuit fatale du 8 au 9 octobre 1871?
Les progrès incroyables de Chicago, on le conçoit, avaient donné lieu à de nombreuses anecdotes. On connaît celle relative à saint Pierre, refusant d'admettre chez lui un habitant de la métropole de l'Ouest, sous ce prétexte narquois que celui-ci était le premier Chicagoïen qu'il eût jamais vu frapper à la porte du paradis.
En voici deux ou trois autres qui pourront montrer quel est l'esprit véritable des gens de ce pays :
Un Irlandais reste absent de chez lui pendant trois jours et trois nuits. Lorsqu'il rentre, sa tendre moitié lui adresse une mercuriale bien sentie, ajoutant qu'il est un good for nothing, une brute qui passe sa vie au cabaret et dépense à boire du whisky l'argent qu'il devrait rapporter au logis pour nourrir sa famille.
— Moi! s'écrie l'époux méconnu. Tu me calomnies,
darling; je ne reviens pas du public house, j'arrive de l'autre monde!
— Es-tu fou, Pat?
— Non, mais j'étais mort, au coin d'une borne, et je suis allé successivement au paradis, en enfer et au purgatoire. Nulle part on n'a voulu me recevoir. Il paraît qu'il n'y a pas encore de place pour les gens de Chicago. On ignore même leur existence.
Un autre meurt encore, pendant la canicule, cette fois, mais toujours d'une façon identique, et retourne au bout de la semaine chercher son paletot d'hiver.
— Ivroguel lui crie sa femme du plus loin qu'elle l'aperçoit, où as-tu été?
— En enfer, mon ange; mais il n'y fait pas aussi chaud qu'à Chicago, et j'y ai pris froid.
Ceci, bien entendu, pour prouver que le soleil de Chicago est à nul autre pareil, et qu'il laisse bien loin derrière lui celui de la Louisiane, de la Floride ou de l'Italie.
Enfin, un troisième Irlandais, qui avait cherché vainement un gite dans un hôtel ou une maison décente, est forcé de s'endormir dans la prairie avec une pierre pour oreiller et sa peau de buffle pour couverture. Quand il se réveille, il lui semble qu'il fait encore nuit. Il referme donc les yeux et se rendort en attendant le jour. Puis il se réveille de nouveau et trouve qu'il fait toujours noir. Il se lève alors pour avoir l'explication de ce phénomène, et il s'aperçoit qu'il est dans une cave : on avait bâti une maison de cinq étages au-dessus de. lui pendant la nuit, et ia plaine était devenue l'un des quartiers les plus populeux de la ville !
Un- dernier trait pour finir, mais qui a du moins le
mérite d'être vrai, quoique invraisemblable. En 1868, un de nos compatriotes fit un voyage au Canada et resta trois semaines absent. Quand il revint, sa demeure avait été transportée à deux milles de là et on avait construit à la place un magnifique édifice en marbre. Au surplus, on sait comment on fait voyager les maisons à Chicago, quand on ne se contente pas de les élever sur place. En 1865, l'hôtel Briggs, l'un des plus grands de la ville, dont le sous-sol ne répondait plus au besoin du service, fut hissé d'un étage à l'aide dp treize cents crics, que l'on introduisit sous cette masse énorme, et qui, à un moment donné, l'enlevèrent de terre comme une plume.
Dès le lendemain de l'incendie., le Board of trade enrégimenta six mille maçons el manœuvres pour réédifier la Chambre de commerce, qui avait déjà été un très-beau Building, mais que l'on voulait rendre encore plus magnifique, plus monumental!
Ce simple détail peut donner une idée de la façon dont les Yankees en général, et les Chicagoïens en particulier, savent aller en besogne.
Si une véritable armée de travailleurs se remit partout à l'œuvre, si on déblaya les décombres, si on commença immédiatement la reconstruction des quartiers détruits, on n'oublia pas non plus les églises. Le service divin y fut célébré au milieu des ruines, en . attendant qu'on eût relevé leurs murs et d'unanimes souscriptions leur assurèrent trois fois la somme réclamée pour cette restauration.
C'est dans Tune de ces églises, dans celle-là même qui avait été offerte par M. James Taylor à ses coreligionnaires, qu'eut lieu, au jour et à l'heure dits, le ma-
riage de Maurice et d'Evelina. Ce fut le révérend Turnbull qui officia, et, inspiré sans doute par la circonstance, il trouva d'éloquentes paroles pour bénir cette union, la première que vit Chicago après l'incendie !
Il n'y avait plus de chaire chrétienne pour le pasteur, ni de bancs pour les fidèles, ni plus rien qui rappelât la maison de Dieu. Mais les murs noircis avaient pour dôme le ciel bleu, et, à la place des orgues, les oiseaux donnaient un concert divin dans la tourelle branlante de la chapelle. Ils chantaient à plein gosigr leur hymne le plus brillant, comme si de rien n'était; et certes, à les entendre joyeux et bavards, on n'eût jamais cru être au sein d'une cité détruite!
Il est vrai que, ce jour-là, il faisait un temps merveilleux et que l'été indien avait renvoyé pour quelques heures à Chicago son soleil le plus radieux, ses brises les plus embaumées! Et puis, les deux fiancés étaient si beaux, si épris, si heureux; leur famille était si touchante dans sa joie de les voir unis; leurs amis témoignaient un plaisir si vif, que la nature eût eu mauvaise grâce de ne pas entourer d'un cadre charmant tant d'amour, tant d'allégresse et tant de sympathies !
Après la cérémonie, M. Taylor dit avec effusion à Maurice et à Evelina, en les pressant tendrement sur son cœur :
— Mes enfants, aimez-vous toujours, c'est le secret du bonheur!
Aujourd'hui Chicago est reconstruit. Il est plus brillant, plus prospère, plus animé que jamais. M. James Taylor a naturellement refait sa fortune, et comme un
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bonheur ne vient jamais seul, il a pu retrouver à Pàï^, à Londres et à Amsterdam, presque tous les capitaux expédiés par Jim et Oades. En effet, ces derniers ne s' étant pas présentés pour retirer le produit de leur vol, et le vapeur sur lequel ils s'étaient embarqués ayant disparu, corps et biens, pendant un typhon probablement, les banquiers étrangers qui avaient encaissé leurs chèques, écrivirent en Amérique pour ' avoir des nouvelles de ces deux spéculateurs inconnus.
De là, pour M. Taylor, la possibilité de ravoir son argent. Julia a épousé Mac-Donald et Mary a fini par se consoler.
Quant à Maurice, dont la fortune a été quadruplée par son beau-père, il est revenu en France, avec sa belle et intelligente femme. Ils habitent maintenant Brest, où ils répandent autour d'eux les idées larges et progressives qu'ils ont rapportées d'Amérique. Ils ont déjà deux enfants, deux chérubins de Murillo, qui en promettent d'autres et dont ils comptent bien faire des pionniers du Nouveau-Monde dans l'Ancien. Ils viennent, du reste, souvent à Paris, et chaque fois qu'ils y viennent, Evelina y crée une véritable sensation, partout où elle se montre, grâce à son éclatante beauté, à sa grâce enchanteresse et à ses manières distinguées.
Elle a placé le fidèle Ivon et son excellente mère, la veuve Igonnet, à la tête de l'une des plus riches fermes de son mari, et elle a déjà fait tant de bien dans le pays, elle y a introduit de si utiles innovations, elle y donne de si précieux exemples d'intelligence, de dévouement et de charité, que la poésie bretonne ne serait pas éloignée d'en faire une « sainte! y> Ce qu'elle
., en tous cas, c'est une femme comme il nous en faudrait beaucoup, c'est-à-dire une vraie « femme, » capable de faire de ses fils des hommes, et de ces hommes, des penseurs, des travailleurs, des citoyens ! Française par toutes les qualités charmante du cœur et de l'esprit, par son adoration profonde pour Maurice et ses vives sympathies pour notre pays, elle a conservé toute la saveur, toute l'originalité, toute l'énergie américaines.
Elle est vertueuse sans pruderie, elle est savante sans morgue; elle est bonne sans faiblesse; elle est pieuse sans superstition ; elle est forte sans raideur ; elle est éclairée sans être précieuse, et sévère pour elle-même sans avoir de puritanisme. Bref, elle réalise si bien tout ce qu'il y a de meilleur dans l'épouse, dans la fille, dans la mère, dans la sœur, dans l'amie, dans la citoyenne, de l'autre côté de l'Atlantique; en un mot, elle est si bien « Américaine » dans tout ce qu'elle fait et dans tout ce qu'elle dit, quoique Parisienne aussi, que l'on ne saurait vraiment l'appeler d'un autre nom que de celui que je lui ai donné, et qui résume à lui tout seul la pensée de cette étude, hélas! trop imparfaite : L'Américaine !