DEUXIÈME PARTIE
Maurice et Mac-Donald, en entendant les cris de détresse d'Evelina, avaient franchi en même temps, de deux côtés différents, le mur du jardin, et étaient arrivés ensemble près de la maison. Ils avaient aperçu la fenêtre du sous-sol laissée entr'ouverte par la vieille Johanna, ils étaient entrés par là dans la maison et on sait le reste.
Le lendemain, Maurice et Mac-Donald vinrent se mettre à la disposition du Prussien, qui les reçut avec une roideur qu'expliquait son embarras lui-même, mais que venait cependant adoucir une certaine politesse relative.
— Monsieur, lui dit notre compatriote, nous comprenons très-bien qu'après la manière, un peu insolite, "je l'avoue, dont nous nous sommes introduits chez vous, une réparation par les armes soit nécessaire
— Et nous venons vous l'offrir, acheva l'Irlandais.
Cari Muller ne sourcilla pas. J'ai déjà expliqué qu'il était brave et qu'il se possédait parfaitement.
— En effet, messieurs, répliqua-t-il, et je me souviens même que, devançant par la pensée l'issue du combat, vous avez exprimé la conviction que vous me tueriez. C'était là une sorte de forfanterie, à la fois très-française et très-irlandaise, qui ne devait pas m'étonner de votre part, mais qui m'a fait sourire...
— Ce que vous appelez une forfanterie, monsieur, reprit Maurice avec une gravité sotis laquelle perçait une légère pointe d'ironie, n'était qu'une espérance...
— Parlez pour vous, mon cher, ajouta Mac-Donald, car de ma part, c'était une certitude, et si l'honorable sénateur Cari Muller veut me faire la grâce de se mesurer avec moi, je me charge de le lui prouver.
— - Donc, monsieur, fit le Prussien, sans se départir, d'ailleurs, de son calme habituel, si je me bats avec vous, je suis un homme mort.
— Oh ! absolument, riposta l'Irlandais.
— Eh bien! tenez, ce n'est pas cela qui m'arrêterait, Vous voyez que je mets toute la bonne volonté possible à vous être agréable; mais encore faut-il que je sache avec lequel de vous deux je dois échanger une balle ou un coup d'épée! Vous ne pouvez pas avoir la prétention, je suppose, de vous rencontrer tous les deux avec moi sur le terrain, ou du moins de vous y succéder? Décidez lequel de vous deux, en l'absence de M. William Taylor, doit venger l'honneur de miss Evelina, et je répondrai à celui que vous aurez choisi.
— Permettez, fit Mac-Donald, qui tenait à son duel, c'est ensemble que M. Maurice et moi avons envahi votre demeure.
— Oui, mais avec des droits différents, acheva le Prussien.
— C'est juste, reprit notre compatriote, et Ton ne peut, du reste, exiger que monsieur se batte deux fois de suite. Je suis le fiancé de miss Taylor; c'est moi que regarde le soin de la venger.
— Y consentez-vous? demanda ironiquement le sénateur, en s'adressant à l'Irlandais.
— Il le faut bien, répondit celui-ci en étouffant un soupir; seulement, je vous en préviens, vous ne perdrez rien pour attendre; car si mon ami, M. Maurice, a la mauvaise chance de vous manquer, je connais quelqu'un, moi, qui ne vous manquera pas!
— Soit! fit légèrement le Prussien, et j'aurai peutêtre, de mon côté, un certain plaisir à me retrouver face à face avec vous. En attendant, laissez-moi régler avec monsieur (et le sénateur désignait Maurice) le petit différend qui me procure le plaisir de sa visite : à demain les affaires sérieuses !
Notre compatriote ne put s'empêcher de sourire un peu de cette dernière phrase, qui avait l'intention d'être impertinente, et qui n'était que sotte. Puis, après avoir salué . ironiquement Garl Muller, il répliqua avec un calme glacial :
— Eh bien! monsieur, êtes-vous disposé à être aussi gracieux à mon égard qu'à celui de M. Mac-Donald?
Le Prussien fît de la tête un signe affirmatif. On arrêta alors l'heure et les conditions de la rencontre, et le lendemain matin, Cari Muller et Maurice partirent par le premier train pour Evanston, dont le bois avait été choisi par eux, d'un commun accord, pour lieu du rendez-vous. Mac-Donald accompagnait notre compa-
triote, et un officier allemand, de passage à Chicago en ce moment, servait de témoin au sénateur. C'était tout! Quant à un chirurgien, il n'y en avait pas, par cette raison excellente que le temps des gens de Fart est trop précieux, aux États-Unis, pour qu'on puisse se permettre de les déranger pour de simples affaires d'honneur, et que, d'ailleurs, il s'agissait ici d'un duel à mort! Toute intervention médicale était donc inutile.
On devait se battre au revolver, sans distance arrêtée, en se poursuivant simplement derrière les arbres, et en échangeant autant de balles que l'on pourrait, selon l'usage adopté dans l'Ouest. C'était sérieux, on le voit, et tout semblait indiquer que l'un des deux — le Français ou le Prussien — devait rester sur le carreau. Aussi Maurice , de même que Cari Muller, avaient-ils pris leurs précautions, en gens prudents qui savent très -bien qu'ils peuvent ne pas revenir. Le premier avait fait son testament et légué toute sa fortune aux institutions utiles et aux établissements charitables de sa ville natale.
Une somme de cinq cent mille francs, notamment, devait être affectée à la création d'une école, d'après le système américain, et il exprimait le vœu que la direction en fût confiée à un instituteur connaissant l'Angleterre ou les États-Unis, et imbu des principes libéraux qui régnent dans ces deux pays. Il ajoutait que si Evelina voulait elle-même prendre cette œuvre sous sa protection, en souvenir de lui, et lui donner de loin la généreuse impulsion qui lui manquerait peutêtre sans cela, il l'en bénirait d'outre-tombe. Il assurait, en outre, une petite rente à la veuve Ygonnet, à son fils Ivon, et àTècle, la pauvre abandonnée.
Enfin, il avait écrit une longue et tendre lettre d'adieux à sa fiancée, dans laquelle il avait mis tout son cœur et toute son âme, et qui ne devait lui être remise que le lendemain soir, après une certaine heure, c'està-dire dans le cas où il ne serait pas revenu. Bref, il n'avait rien oublié, ni en France, ni en Amérique, et il arriva sur le terrain l'esprit aussi calme que s'il s'était agi d'une simple promenade matinale dans les bois.
Garl Muller, de son côlé, avait arrêté ses dispositions testamentaires. Il donnait tout ce qu'il possédait à la ville de Cincinnati, lui laissant le soin d'en faire le meilleur usage possible; il ne s'était souvenu de personne en Allemagne, où il avait cependant laissé des parents pauvres et âgés : c'était un principe, chez lui, que les gens malheureux n'existent plus et que les familles besoigneuses ne méritent que l'oubli!
— Ma foi, pensa-t-il, tant pis pour ceux qui n'ont rien. Mon argent, au lieu d'être perdu, servira à quelque chose. C'est ma manière de prendre mes dispositions dernières : je suis un homme pratique!
Et c'est très- satisfait de lui-même, également, qu'il se rendit à Evanston.
Il ne doutait pas, d'ailleurs, que Maurice ne fût pour lui un adversaire peu sérieux. Les Prussiens ne sont pas Gascons^ ils sont froidement orgueilleux. Jadis, ils l'étaient déjà d'une façon bien désagréable, même pour leurs propres compatriotes; depuis Sedan, ils sont devenus impossibles. Cari Muller ne devait donc pas admettre, pour un seul instant, que notre compatriote pût le battre. Ça ne l'avait pas empêché, néanmoins, de se mettre en règle pour toutes les éven-
tualités qui pourraient résulter de son duel. D'une part, il avait informé indirectement Jim et Oades qu'il serait peut-être temps pour eux de s'embarquer à San-Francisco sur un navire faisant voile pour la Chine ou les Grandes-Indes, et de l'autre, il avait fait prier le juge de Salt-Lake-City de tenir l'engagement qu'il avait pris au sujet de Jessie.
Evanston, situé à quelques milles de Chicago, sur le lac Michigan, est présidence d'été de « l'aristocratie » de la métropole de l'Ouest, et il eût été difficile d'en choisir une plus charmante. Elle est à la fois trèsvivante et très-retirée. Ses villas sont remplies de belles et de « beaux » qui, le soir, jouent du piano, dansent en famille, ou « flirtent » à mots couverts, tandis que les grands parents font le whist ou lisent gravement le « iveeckly » à la mode. Mais, en même temps, les bois au milieu desquels est située cette jolie retraite ^mondaine sont mystérieux, épais et sombres. Parfois, on y rencontre un cavalier, un « buggy » ou un couple attardé ; mais en général on n'y trouve que l'isolement et le silence. Aussi est-ce Evanston que Maurice et son adversaire avaient désigné, simultanément, pour le lieu de leur rencontre.
Ils y arrivèrent de bonne heure, chacun suivi de l'unique témoin qu'ils avaient cru devoir choisir, et en quittant la station du chemin de fer (le dépôt, comme
on dit en Amérique), ils se dirigèrent tout de suite vers la partie la plus touffue et la moins fréquentée du bois. Cari Muller, qui connaissait le pays, prit les devants avec son compatriote. Tous deux gardèrent le silence, en gens qui n'avaient sans doute plus rien à se dire, et qui trouvaient que parler pour parler était une peine inutile et gratuite. Maurice et Mac-Donald, qui venaient à quelques pas derrière, causaient au contraire à voix basse.
— Si je meurs, disait Maurice...
— Voulez-vous bien vous taire, interrompit l'Irlandais; est-ce que l'on meurt jamais quand on aime, et qu'on est aimé? Il y a un Dieu, même pour les ivrognes, et vous ne voudriez pas qu'il y en eût un pour les amoureux?
— Enfin, si je meurs, reprit Maurice en souriant, vous direz à Evelina que j'ai rendu le dernier soupir en pensant à elle, et que mon âme, en regagnant le ciel, ne fait que s'unir encore plus étroitement avec la sienne.
— Très-bien; mais ce n'est pas à cela qu'il faut penser, c'est à tuer le Prussien!
— J'y pense aussi, répliqua Maurice, avec une certaine amertume involontaire.
— Êtes-vous fort au pistolet? demanda Mac-Donald.
— D'une force ordinaire; je ne le tire pas trop mal. J'ai le coup d'œil juste et la main sûre.
— C'est déjà quelque chose, cependant, vous savez que le pistolet et le revolver ne se ressemblent pas. Les armes que j'ai apportées sont excellentes. Seulement, si vous perdez votre temps à viser, vous êtes un homme perdu. Au revolver, on ne se sauve que par la
rapidité du tir et la multiplicité des coups. Ne craignez pas de perdre des balles, car le tout est d'en échanger beaucoup. Sur le nombre, il s'en trouvera bien de plus intelligentes que les autres, et il n'en faut qu'une pour frapper un homme, ouvrez un feu d'enfer sur le Prussien; je vous fournirai des armes toujours chargées, et ce serait bien jouer de malheur que de ne pas avoir la chance, sur la quantité, de loger un morceau de plomb dans la tête ou dans la poitrine de votre adversaire !
— J'essayerai., fit Maurice.
On venait d'arriver dans un fourré plus épais que les autres, mais où il était cependant possible de se tracer un passage à travers les arbres. D'un côté, il y avait, entre deux chênes-liéges séculaires, un espace libre, où pouvaient se tenir les témoins et suivre toutes les péripéties du combat, et de l'autre, la retraite était barrée par le lac Michigan lui même, qui formait comme une sorte de rideau bleu au théâtre du duel. Le terrain, bien que couvert d'herbes, n'était pas glissant, et les aspérités qu'il présentait devaient encore ajouter aux difficultés de la lutte.
— Messieurs, dit l'officier allemand, qui servait de témoin à Garl Muller, que pensez- vous de cet endroit?
— Il me paraît excellent, répliqua l'Irlandais, après l'avoir examiné rapidement; c'est pourtant ces messieurs eux-mêmes qu'il faut consulter.
— Je m'en remets au major Wideman, fit le sénateur d'un air indifférent, en. continuant à fumer son cigare comme si de rien n'était.
— Et moi, ajouta Maurice avec simplicité, j'approuve d'avance ce que décidera M. Mac-Donald,
Les deux témoins s'enfoncèrent ensemble dans le fourré pour se rendre bien compte de sa nature et étudier tous les accidents du terrain. Au bout d'un instant, ils en ressortirent avec la conviction qu'on n'aurait pu souhaiter un endroit meilleur pour se battre.
— C'est ail right, dirent-ils, et après avoir pris successivement les armes qu'ils avaient apportées et les avoir chargées, ils ajoutèrent :
— Messieurs, quand vous voudrez ?
Les deux étrangers, le Prussien et le Français, firent quelques pas en avant, sans précipitation, en adversaires qui n ont pas peur. Arrivés à une certaine distance l'un de l'autre, ils s'arrêtèrent, se saluèrent froidement et soulevèrent le revolver qu'on leur avait mis à la main. Les témoins les placèrent chacun de façon à ce que les arbres leur servissent pour ainsi dire de rideau ou d'écran, et quand cela fut fait, ils crièrent en^ même temps, après leur avoir serré une dernière fois la 'main :
— Allez!
Ce fut Cari Muller qui tira le premier. Ses deux balles eussent certainement atteint Maurice en pleine poitrine, si celui-ci ne se fût pas effacé par un mouve-
* ment rapide, avant de lâcher à son tour deux coups de feu, qui restèrent également sans résultat. Notre com-
♦ patriote s'avança alors de quelques pas et le Prussien lui envoya presque à bout portant deux autres balles, qui le frôlèrent, mais ne l'atteignirent pas. Maurice fit feu à son tour, et le vêtement du sénateur fut traversé. Cari Muller, jugeant que le fiancé d'Evelina était un adversaire plus sérieux qu'il ne l'avait pensé d'abord, crut devoir prendre quelques précautions nouvelles,
En conséquence, il se glissa d'arbres en arbres jusqu'à une anfractuosité de terrain, qui le mettait un peu mieurà l'abri et qui lui permettait de tirer sur Maurice comme de derrière un rempart.
— Ceci, fit observer Mac-Donald, n'est pas absolument conforme aux lois du duel américain.
— Dame, répliqua le major Wideman, à la guerre comme à la guerre ; on profite de tout !
— - Eh bien ! s'écria l'Irlandais , si nous profitions également de ce que nos amis se battent pour échanger quelques balles nous-mêmes, qu'en diriez-vous?
— Je dirais, monsieur, que notre devoir de témoins nous le défend absolument aujourd'hui; mais que, si vous le voulez, nous pourrons examiner demain votre proposition.
— AU right, fit l'Irlandais, qui regrettait de n'avoir pu se battre lui-même avec Cari Muller, et qui s'en consolait par la pensée de remplacer ce dernier par un autre Allemand.
En ce moment plusieurs coups de feu retentirent simultanément, et notre compatriote tomba, atteint d'une balle à l'épaule. Le croyant grièvement blessé, le Prussien quitta sa retraite, vint prendre un nouveau revolver, et se dirigea précipitamment vers son adversaire, dans le but de l'achever. Mais Maurice, qui surprit son mouvement et devina son intention, se souleva sur le coude, et le visa. Le sénateur allait justement abaisser le canon de son revolver et faire feu sur le blessé.
— Tout à l'heure, dit-il, c'est au cœur que je cherchais à vous frapper; maintenant, c'est à la tête que je tire, car tête et coeur se tiennent et doivent être punis ensemble!
— Vous me forcez donc à vous casser le bras, répliqua Maurice, afin de vous épargner un crime, et c'est ce que je fais !
Ce disant notre compatriote lâcha la détente de son arme, et le revolver du Prussien tomba par terre.
La dernière balle de Maurice avait brisé le poignet et l' avant-bras de son adversaire, qui poussa à la fois un cri de rage et un cri de douleur, en faisant malgré lui deux pas en arrière.
Notre compatriote aurait pu faire au Prussien ce que le Prussien avait voulu faire avec lui, c'est-à-dire l'achever d'un coup à bout portant. Mais un Français, et surtout un Français comme Maurice, n'aurait pas pu se rendre coupable d'un semblable acte. Il jeta son revolver et le duel fut considéré comme terminé par les témoins.
— Quitte, monsieur, ajouta Mac-Donald en s'adressant au major Wideman, à recommencer pour notre propre compte, quand il vous plaira.
— Soit! répliqua celui-ci flegmatiquement; occupons-nous des blessés pour le moment.
En conséquence, l'Irlandais aida Maurice à se relever, et l'officier allemand offrit son bras au sénateur. A quelques pas delà, fls passèrent devant la maison d'un surgeon, qui se trouvait justement chez lui et qui donna les premiers soins au Français et au Prussien. C'était un chirurgien habile, expert en ces sortes de choses et qui dit tout de suite :
— Les deux blessures sont également graves, mais l'une peut attendre un peu, tandis que l'autre nécessite un appareil immédiat .
Celui des deux qui pouvait repartir, c'était Cari Mul-
1er, et celui qui devait être pansé sans retard, c'était Maurice. En conséquence, ce dernier fut installé de suite dans une petite chambre élégante et confortable, ouvrant sur les bois, tandis que son adversaire remontait en chemin de fer pour Chicago, en compagnie du major Wideman. Grâce à sa robuste constitution et au cordial puissant que lui avait fait prendre le « surgeon » d'Evanston, le Prussien put regagner « la métropole de l'Ouest. » Seulement en entrant en gare, il s'évanouit, et on le porta chez un de ses compatriotes, qui habitait près de la station. Quant à Maurice, le chirurgien estima, après avoir sondé sa blessure , qu'il fallait extraire la balle sans perdre de temps.
— L'opération sera délicate et difficile, confia-t-il à Mac-Donald, mais avec l'aide de Dieu, j'en viendrai à bout heureusement.
— Croyez- vous la vie du blessé en danger? lui demanda l'Irlandais.
■ — Non, répliqua le surgeon d'un air rassuré; il faut simplement que le blessé ne bouge pas. Il peut, d'ailleurs, rester ici tout le temps qu'il voudra et mistress Robson, ma femme, est une vraiç créature du bon Dieu, qui ne se plaît qu'à faire le bien. Soigner les malades et secourir les pauvres sont ses plaisirs habituels ; et, tenez, la voilà déjà qui vient prendre son poste favori au chevet du lit de notre patient.
En effet, mistress Robson entra sur ces entrefaites. C'était une personne de cinquante- cinq ans environ, qui portait encore les traces d'une merveilleuse beauté, mais qui avait surtout ce charme adorable que donne le cœur. On respirait sur ses traits, pour me servir de l'expression de Camille Lemonnier, « les parfums déli-
cats de cette fleur qui n'est pas commune, l'honnêteté !» Elle apportait le calme avec elle et inspirait la confiance. Sa mise, très-simple, brillait par ce soin et cette propreté, qui sont si chers aux Américaines, et remplacent parfois les plus brillantes toilettes.
— Ma chère, fit le surgeon en lui désignant Maurice, voici un blessé que je vous livre et qu'il s'agit de mettre sur pied le plus tôt possible !
Mac-Donald remercia chaleureusement M. Robson; puis, le prenant à part, il lui dit ;
— Je vais réinstaller moi-même à Evanston jusqu'à ce que mon ami soit rétabli; mais il faut que je retourne à Chicago pour rassurer...
— Sa famille? demanda le chirurgien.
— Non pas sa famille actuelle , répliqua l'Irlandais, car votre malade est Français et n'a pas de parents en Amérique, mais sa famille future, celle des Taylor!
— Quoi! le blessé serait le fiancé de miss Evelina? s'écria M. Robson.
— Lui-même, M. Maurice Durand !
— Eh bien ! monsieur, vous m'en voyez à la fois désolé et charmé; désolé à cause de la blessure grave qu'a reçue votre ami ; mais charmé à cause des soins qu'elle m'oblige à lui donner. J'ai beaucoup connu James autrefois, je l'aime toujours, et je serais heureux de rendre bientôt à sa fille le fiancé qu'elle a choisi. Attendez seulement quelques heures , afin de pouvoir porter chez Taylor la nouvelle que la balle a été extraite avec succès. Oh! vous n'aurez qu'à dire au vieux James que le malade est soigné par Robson, le surgeon d'Evanston, pour qu'il sache tout de suite que son futur gendre est entre bonnes mains,
— En ce cas, docteur, fit Mac-Donald en s'inclinant, je ne partirai qu'après l'opération.
Tout allait donc pour le mieux de ce côté. Malheureusement, Ivon, qui ne connaissait que sa consigne, en digne marin qu'il était, Ivon, dis-je, voyant que son maître n'était pas rentré à l'heure qu'il lui avait désignée, alla porter à miss Evelina Taylor la lettre dont Maurice l'avait chargé pour elle. Le jeune Breton pensa bien :
— Où monsieur peut-il avoir été aujourd'hui, et pourquoi m'a-Ml dit de ne remettre cette lettre que s'il n'était pas rentré à six heures?
Mais esclave de la discipline, il n'hésita pas un seul instant à exécuter les ordres que lui avait donnés Maurice ; l'idée qu'il pouvait être arrivé malheur à ce dernier ne lui traversa pas même l'esprit. Evelina était au piano, jouant celui des airs de Faust que Maurice aimait le plus; elle avait le cœur léger comme un oiseau ; un sourire errait sur ses lèvres, et elle voyait tout en rose dans la vie quand on lui dit qu'un « Français » la demandait. Elle se leva, par un mouvement rapide et gracieux, et passa dans l'antichambre, où l'attendait le jeune marin breton.
— Ivon? s'écria-t-elle gaiement en reconnaissant celui-ci.
— Oui, mademoiselle , c'est moi, avecr une lettre pour vous, que M. Maurice m'a bien recommandé de ne remettre qu'en mains propres, et vous pourrez lui dire, quand vous le reverrez, que je me suis acquitté religieusement de sa commission.
— Est-ce que M. Maurice ne viendra pas ce soir?
— Je ne crois pas, miss Taylor, vu qu'il est absent depuis ce matin.
— Et vous ne savez pas où il est allé?
— Il vous le dit sans doute dans sa lettre.
— C'est juste.
Ivon fit un salut de matelot et se retira, tandis qu'Evelina rentra chez elle, plus heureuse et plus gaie que jamais, se disant que Maurice avait dû s'éloigner subitement pour assister à quelque ce meeting , » nécessité par la mission patriotique qu'il avait adoptée, et qu'il lui écrivait certainement pour l'en prévenir.
Aucune pensée triste, aucun pressentiment sombre ne lui traversèrent le cerveau. Tout, au contraire, semblait chanter en elle. Des voix mystérieuses lui disaient que Maurice l'aimait, et elle trouvait quïl faisait bon vivre. Ce fut donc d'un cœur joyeux et d'une main légère qu'elle ouvrit la lettre de son fiancé , ce qui prouve bien que l'amour n'a pas la seconde vue qu'on lui prête et que ses impressions sont aussi mobiles que trompeuses. Cependant, après avoir lu les premières lignes de la lettre en question, ses traits changèrent subitement, son œil prit tout à coup une fixité étrange, une pâleur mortelle se répandit sur son visage, ses lèvres se contractèrent, et elle resta immobile et écrasée comme la statue de la Douleur elle-même, pour laquelle on aurait pu la prendre.
Voici ce que Maurice écrivait à l'Américaine :
« Chère Evelina, « Je suis triste à la seule pensée de vous attrister, et je ne sais comment vous dire ce que j'ai à vous apprendre, tellement mes yeux se remplissent de larmes à la seule crainte de vous faire pleurer. Je vous envoie tout entiers mon cœur et mon âme; je vous répète encore que je ne vis que du jour où je vous ai aperçue pour la première fois; que vous avez été pour moi l'espérance et la révélation, et que lorsque je cesserai de vous aimer, c'est que j'aurai cessé d'exister. Cependant, il faut bien que je vous l'avoue, quelque cruel et douloureux que cela soit, quand ces lignes vous parviendront, je vous aurai quittée. Pardonnez-moi cette séparation brusque et inattendue. C'est involontairement que je m'arrache de vous. Le pays où je vais, j'en suis convaincu, est celui où l'on aime, et où les coeurs vraiment épris ne sont jamais désunis; mais c'est en même temps le pays de l'inconnu et du mystère. En un mot, c'est celui de la mort et de la vie, celui des ténèbres et de la lumière, tout à la fois. C'est le pays de la résurrection et de lïmmortalité ! Je me bats demain matin, chère Evelina, avec l'homme qui vous a insultée, outragée, et si, le soir, vous ne me voyez pas à l'heure où vous seront remis ces adieux désolés, c'est que je ne
serai plus de ce monde. Je île vous dirai ni de me plaindre, ni de me pleurer. Pardonnez- moi simplement le chagrin que je vous cause ! J'ai eu tort peut-être- de provoquer le rival auquel vous m'aviez préféré; mais la femme aimée est une idole que l'homme ne doit jamais laisser profaner, et il y a des bonheurs qui sont si grands que ce n'est pas les payer trop cher que de les payer de sa vie ! »
Evelina était une vraie femme, c'est-à-dire qu'elle avait de la force et de la volonté. L'une et l'autre lui firent cependant défaut, quand elle arriva à cet endroit de sa lecture. Une douleur poignante l'étreignit au cœur, un froid mortel lui glaça la poitrine, la respiration lui manqua, un voile épais lui couvrit les yeux, elle poussa un cri étouffé et tomba à la renverse.
Elle était évanouie!
Quand elle revint à elle quelques instants plus tard, toute sa famille était groupée autour du divan sur lequel on l'avait étendue ; elle ne vit qu'une seule personne, Mac-Donald, qui venait d'arriver.
— Eh bien! lui demanda-t-elle précipitamment, devinant pour ainsi dire qu'il avait servi de témoin à Maurice, et faisant un mouvement pour se lever, elle chercha de ses deux mains enfiévrées la main de l'Irlandais.
— Eh bien! répondit celui-ci du ton le plus naturel du monde et avec le plus grand calme possible, ce n'est, ou plutôt ce ne sera rien l
— Maurice n'est donc pas mort ? s'écria l'Américaine avec un éclair de joie dans le regard.
— La meilleure preuve, c'est qu'il m'a chargé de ve-
nir vous rassurer et de vous donner de sa part ces quelques brins de fleurettes, cueillis dans le jardin du docteur Robson, à Evanston.
En prononçant ces dernières paroles, Mac-Donald tendit à miss Taylor , qui le porta à ses lèvres avec émotion, un petit bouquet de violettes et de roses, que la digne Mme Robson avait placé sur la table de Maurice, et que celui-ci avait dit à l'Irlandais de prendre pour Evelina.
— Cher Maurice! murmura tout bas la jeune fille. Puis, au bout d'un instant, elle ajouta rapidement :
— Mais il est blessé, puisqu'il n'est pas ici?
Sa mère l'embrasâa tendrement au front, tandis que son père lui serrait la main en silence , et que Hughes lui répondait avec un embarras comique :
— Oui et non !
— Comment? fit Evelina.
— Je m'en vais vous expliquer, reprit Mac-Donald, ens'efforçant de se composer un visage rassuré, notre ami a échangé quelques balles avec Garl Muller, cela est vrai, et il paraît qu'il en avait aussi reçu une dans l'épaule, mais elle a été extraite par le docteur Robson, et à l'heure qu'il est, tout danger a disparu.
— "Vous en êtes sûr?
— Aussi sûr que je le suis de n'avoir pas dîné!
— Pauvre garçon ! s'écria Julia avec commisération, et s1 adressant à l'Irlandais, elle ajouta :
— Eh bien! pour vous récompenser d'être venu nous*apporter des nouvelles, Hughes, et de vous être montré si bon, je m'en vais vous faire servir à souper avec moi !
— Ma sœur a raison, dit Evelina, allez avec elle
vous restaurer un peu, avant de nous donner des détails !
Quand Mac-Donald revint, il était radieux, non pas qu'il eût bien soupe, mais parce que Julia avait été charmante pour lui. Il s'assit auprès d'Evelina et lui raconta le duel du matin.
— C'est bien, fit l'Américaine lorsqu'il eut fini, je suis rassurée et je vais passer une bonne nuit; demain matin, Hughes, je partirai avec vous pour aller voir Maurice.
A la première heure, en effet, le jour suivant, Evelina et Mac-Donald partaient en « buggy, » et après avoir traversé les ponts tournants qui unissent le nord avec le sud de la ville, ils gagnaient les bords du lac, qu'ils longaient à la plus rapide allure de leur trotteur. Ils arrivèrent bientôt à Evanston et se dirigèrent vers la maison du chirurgien.
En ce moment le blessé , soutenu par la digne Mme Robson, essayait de lever un peu la tête pour jouir du soleil qui pénétrait dans la chambre, et c'est au milieu de ce rayon, formant pour ainsi dire auréole lumineuse, qu'Evelina lui apparut, pareille à ces vierges de l'école espagnole, qui ont l'air de descendre du ciel entraînant après elles une nuée d'or!
— Vous ? s'écria le malade comme en extase, et croyant sans doute poursuivre l'un des rêves enfantés par la fièvre.
— Oui, répondit tout bas l'Américaine, en s'approchant doucement de lui, et en le regardant avec fendresse, c'est « votre femme! »
— Ma femme? répéta Maurice, dont le regard brilla tout à coup d'une flamme ardente.
— Qui vient s'asseoir au chevet du lit de son mari, acheva Evelina d'une voix émue, dans laquelle il y avait tous les dévouements et tous les amours.
Puis, se retournant vers l'excellente mistress Robson, elle la remercia cordialement de sa vive sollicitude, et lui expliqua qu'elle venait seulement partager avec elle son rôle de garde-malade. Sur ces entrefaites, le chirurgien entra dans la chambre et la jeune fille l'interrogea du regard.
— Rassurez- vous, dit-il gaiement, ce ne sera rien, et tout le monde voudrait être malade, miss Taylor, pour être soigné par des infirmières comme vous!
A partir de cet instant, l'Américaine ne quitta plus Evanston. Elle devint la fée de la maison du docteur, et soigna le blessé avec une intelligence, un dévouement, une tendresse qui ne se démentirent pas un instant. On eût dit à la fois une épouse, une fille et une soeur, tant il y avait en elle tous les amours, tant son abnégation et sa sollicitude étaient complètes, tant elle avait le secret des paroles qui soutiennent, des délicatesses qui adoucissent, des attentions qui consolent L Elle devinait Maurice, elle le comprenait avant qu'il n'eût parlé, et tout ce que le cœur ou la raison peuvent faire, elle le fit pour lui. Aussi la gravité de la blessure disparut-elle bientôt, la fièvre ceda-t-elle à son tour, et Maurice put-il, dès la semaine suivante, se lever et faire un tour dans le jardin.
Ce jour-là fut un grand jour. Maurice, appuyé sur le bras d'Evelina> qui pressait doucement le sien, se sentit pour ainsi dire renaître. Il y avait des oiseaux qui chantaient sur les branches, mais ils chantaient moins haut et moins harmonieusement que son cœur.
Le soleil tombait en paillettes dorées sur le sable fin des allées, mais une lueur plus radieuse encore éclairait son âme !
— Chère Evelina, murmura-t-il avec amour, c'est vous qui m'avez rendu à la vie. Vous avez déjà fait de moi un autre homme, en me rendant le calme, l'espérance, la foi! Vous m'aviez réconcilié avec l'humanité, en me faisant comprendre la véritable mission de l'homme, qui est le travail, et en me montrant Dieu tout en haut -de la création, comme un phare éclatant qui éclaire les mondes de sa majesté et de ses rayons! Vous m'aviez pour ainsi dire initié aux grandeurs éternelles et ouvert des horizons que j'avais jusque-là méconnus; mais vous venez de faire plus encore, vous venez de me ressusciter!
— C'est que vous m'aimez, Maurice, répondit Evelina avec tendresse, et l'amour est la clef d'or qui ouvre le ciel !
A ces propos en succédèrent bien d'autres, auxquels vinrent s'en ajouter de plus tendres, et Maurice estima qu'il était deux fois heureux d'avoir traversé l'Atlantique. C'était vraiment un monde tout nouveau que lui avait révélé ce voyage. L'Amérique lui avait fait connaître le travail, la liberté, l'esprit d'initiative, et Evelina lui avait fait comprendre l'amour, la femme et Dieu, cette trinité sainte en dehors de laquelle il ne reste plus rien !
Par exemple, Cari Muller n'avait pas les mêmes raisons de se féliciter de son sort. Parti de l'ornière révolutionnaire, il avait fait un chemin rapide et inespéré; il n'attendait plus que le couronnement de son heureuse carrière; déjà, il apercevait le port, et voilà que
tout à coup, par suite d'une rafale subite et d'une manœuvre maladroite, il s'était échoué gauchement, en vue du mouillage! C'était jouer de malheur, il faut en convenir, et cela avait quelque chose d'autant plus terrible pour le •Prussien que, ne croyant à rien, il ne pouvait pas se rattraper aux grandes consolations de l'avenir. Pour lui, tout finissait ici-bas. L'homme était un animal comme un autre, et lorsqu'il était mort, la bête était bien morte en lui. Quant à l'âme, il ne savait pas ce que c'était, et le cœur ne remplissait, à ses yeux, que le rôle d'un viscère complaisant. Il allait, il est vrai, à l'église, mais uniquement parce que l'église ce faisait partie des institutions politiques du grand pays » dans lequel il vivait, et parce qu'il fallait bien quelque chose pour retenir les femmes et les enfants!
Autant la convalescence de Maurice fut rapide et heureuse, autant celle de son adversaire fut longue et difficile. Plusieurs rechutes vinrent même la compromettre. Aussi, le Prussien maudissait-il le coup de feu qui l'avait si longtemps cloué sur son lit de souffrance, et ne put-il même pas regagner sa propre demeure. La seule consolation qu'il reçut, quelques jours après son djiel, et alors que le danger n'avait pas encore complètement disparu, ce fut la double nouvelle que Jim et Oades avaient quitté San-Francisco, avec leurs millions, en route pour la Chine, et que Jessie avait pu s'échapper de Salt-Lake-City pour venir à Chicago.
— Allons, si tout est compromis, se dit Cari Muller, si j'ai vraiment perdu la partie, je prendrai ma revanche I
Pendant ce temps-là, les deux flibustiers de San-
Bernardino faisaient voile pour la Chine, à bord d'un ^bateau japonais. Ils avaient choisi cette voie parce qu'elle était la moins dangereuse. Ils savaient qu'il n'existait pas avec le Céleste- Empire de traité d'extradition, en vertu duquel on pût les faire arrêter, et ils se disaient qu'une fois à Shang-Haï ou à Hong-Kong ils trouveraient facilement soit à s'embarquer sans inconvénient pour le Havre ou Liverpool, soit à gagner Saint-Pétersbourg par la voie de terre.
Ils avaient, d'ailleurs, emmené avec eux les deux femmes de la communauté, ce qui faisait, sinon leur éloge personnel à eux, du moins celui de ces complaisantes compagnes. Quant à Jessie, elle se dirigeait uniquement sur la métropole de l'Ouest, dans le but avoué d'y retrouver Kimbal et de se venger de lui ! Mac-Donald, lui, s'était battu avec le major Wideman et l'avait tué, comme il le lui avait promis avant d'aller sur le terrain.
' — C'est toujours un de moins, se dit-il, et je devais bien cela au futur beau-frère de Julia!
Si la blessure de Maurice avait sérieusement inquiété l'excellent M. Taylor, à cause de sa fille Evelina, celle du Prussien le préoccupa un peu au point de vue de sa propre élection. Il ne pouvait pas, en effet , conserver d'illusions. Le sénateur de l'Ohio s'était moqué de lui, après avoir cherché à profiter de sa crédulité et de sa sottise, et il était évident que sans
l'appui du « Soleil de l'Ouest, » il avait fort peu de chances d'être nommé.
Mais quoi! était-ce une raison pour se retirer? Le riche banquier consulta sa famille. La réponse de ce conseil improvisé fut qu'il fallait se présenter, et il se présenta.
D'ailleurs, un « Yankee » ne recule jamais, et M. Taylor, avait, en somme, assez de titres à la reconnaissance, à l'estime de ses concitoyens, pour pouvoir aspirer à l'honneur d'être leur représentant à la législature.
N'avait-il pas contribué pour sa bonne part à la prospérité et au crédit de Chicago? n'avait-il pas créé une foule d'institutions utiles et philanthropiques? n'était-il pas l'un des plus riches armateurs du lac Michigan? n'avait-il pas de vastes usines? n'était-il pas l'un des principaux actionnaires du chemin de fer du Pacifique? n'avait-il pas fait élever une magnifique église à feutrée de Wabach-Avenue? le musée de la ville n'était-il pas dû entièrement à son initiative et à sa générosité? enfin, et grâce à l'influence salutaire d'Evelina, ne le trouvait-on pas partout où il y avait du bien à faire, un progrès à réaliser, une amélioration à introduire?
Il avait donc rendu de très-grands et très-réels services à Chicago, et il avait certainement beaucoup plus de droits à être son député que M. Blackwood. Aussi, lança-t-il courageusement sa profession de foi, bien décidé à aller jusqu'au bout et à disputer le terrain pied à pied à son concurrent.
Evelina n'avait confié à personne ce^qui s'était passé entre elle et Cari Muller.
C'était un secret douloureux, que sa pudeur lui avait fait une loi de cacher à tous, et qui devait rester entre elle et ses deux sauveurs; mais elle s'était bien promis de poursuivre de sa haine et de son mépris l'homme indigne qui avait tenté de la prendre de force, et pour cela elle commença par le perdre dans l'esprit de son père, en faisant comprendre à celui-ci que la candidature de M. Blackwood avait été inventée par Cari Muller lui-même, qui n'avait engagé le banquier à se présenter à Springfield que dans l'espoir de l'exposer à une humiliation.
— Le sénateur de l'Ohio, dit-elle à M. Taylor, aurait soutenu et fait triompher votre candidature, si vous m'aviez forcée à l'épouser. Dès l'instant où vous me laissiez libre et où je choisissais Maurice, il ne pouvait plus vouloir qu'une chose : c'était de vous amoindrir devant le pays ! Cela est tellement vrai que M. Blackwood, son instrument, son âme damnée, a cherché à répandre sur vous les bruits les plus odieux. Eh bien! il n'y a qu'une réponse à faire à une pareille conduite, c'est de triompher à Springfield.
— Tu as raison, chère enfant, répliqua le banquier en serrant sa fille sur son cœur, et quel que soit le résultat du vote populaire, reste du moins convaincue que ton père n'y laissera ni sa loyauté ni sa réputation. Quant à toutes les calomnies répandues sur la maison James Tatjlor and C% je les ferai taire d'un mot, et si je ne suis pas élu, j'aurai le droit de dire, moi aussi : ce Tout est perdu, fors l'honneur ! »
La semaine suivante, en effet, le Rothschild américain se rendit à Springfield, accompagné des amis politiques qui soutenaient sa candidature, rassembla
les électeurs, et leur expliqua ses vues avec une franchise et une loyauté qui lui assurèrent le concours de tous les honnêtes gens. M. Taylor notait pas un orateur, c'était un homme de sens, qui voyait juste, allait droit au but, et expliquait clairement ce qu'il voulait. Du reste, M. Blackwood ne s'endormait pas, de son côté ; il avait de nombreux meetings, voyait tous les gens influents de la ville, et se tenait §n communication avec Cari Muller, dont le télégraphe et la poste lui apportaient, plusieurs fois par jour, les instructions, au moyen de dépêches chiffrées.
Enfin, le grand jour arriva, non pas celui des élections, mais celui du meeting monstre qui devait réunir les partisans des deux candidats. Dès le matin, une agitation fiévreuse s'était emparée de la capitale de l'fllinois, car on avait parlé d'une mine secrète, préparée par les soins de M. Blackwood, qui devait éclater subitement et réduire en poudre M. Taylor et sa candidature. Des affiches gigantesques couvraient la ville, avec cette annonce à sensation :