CHAPITRE V
Jclons maintenant un coup d'œil sur ce que nous appellerons les membres malades de l'Empire britannique. Il s'agit comme on n'en doute pas des colonies anglaises qui sont plus près de passer aux Etats-Unis que de renouveler leur serment de fidélité au roi d'Angleterre.
Le pavillon britannique, à l'heure présente flotte sur une série d'archipels composés de petites îles placées dans la mer des Antilles, immédiatement au sud de la Floride et, par conséquent, à la porte des Etats-Unis.
La plus importante de ces îles est la Jamaïque ; ensuite viennent la Trinité, la Barbade ; les autres sont de petites îles qui figurent plutôt pour l'honneur dans la liste des colonies anglaises.
Distinctes du groupe des Antilles, les Bahamas se remontent plus loin au nord-est ; et encore plus loin, s'étendent les Bermudes. Les relations entre les Bermudes et les Etats-Unis sont à peu près celles qui existent entre les Iles de la Manche et la France, c'est-
à-dire que c'est un prolongement d'un territoire américain qui vit sous un pavillon étranger.
Les Antilles qui excitèrent l'enthousiasme de Charles Kingsley et de tant d'autres voyageurs depuis, ont fait longtemps le désespoir de notre Office colonial. M. Chamberlain, depuis son arrivée au pouvoir, a fait des efforts désespérés pour donner un regain de prospérité à ces possessions ruinées par les primes sur le sucre.
La Jamaïque, outre l'intérêt matériel qu'elle a pour la Couronne, présente un intérêt historique, parce qu'elle a été fondée par Olivier Cromwell. Comme pour beaucoup de colonies, la Jamaïque est plutôt une possession conquise par accident que par dessein. La grande expédition qui avait pour but d'abaisser la puissance coloniale des Espagnols, échouant dans sa mission de s'emparer de Saint-Domingue, prit la Jamaïque comme fiche de consolation. Pendant deux cents ans après son annexion à l'Angleterre, la Jamaïque fut heureuse; l'émancipation des esclaves même, ne diminua pas sa prospérité; ce furent les primes sur le sucre de betteraves qui ruinèrent les plantations de cannes à sucre et diminuèrent, conséquemment, les exportations de cette colonie.
M. Brooks-Adams, dans un remarquable et très pessimiste article sur la décadence de l'Angleterre aux Antilles, réédité par Macmillan dans « Y America* s Economie Supremacy » attribue ce phénomène économique à la politique dé l'Allemagne. Jl dit :
« Prise dans toutes ses ramifications, cette destruction des intérêts des industries sucrières peut être con-
sidérée comme le coup le plus terrible qu'ait reçu d'un concurrent le commerce britannique ».
Vers 1880, les Antilles britanniques produisaient une plus-value évaluée a 0,500,000 livres sterling par année. L'Allemagne ruina les Antilles par son adhésion a la politique napoléonienne; pendant trois générations, les principales nations du monde, avec une intention hostile payèrent des primes à. l'exportation du sucre. Au mois d'août 1896, l'Allemagne et l'Autriche double! eut leurs primes et l'année suivante la France les dépassait encore. Les Anglais payèrent leur sucre à meilleur marché que les contribuables du continent ; mais l'industrie de la canne à sucre était irrémédiablement détruite ; les îles de la Dominique et de Sainte- Lucie retournaient à la barbarie et tout l'archipel était annihilé.
Notre consommation de sucre s'est accrue considérablement; en 1869, chaque Anglais consommait 42 livres (avoirdupoids) de sucre contre 35, consommées aux Etats-Unis. Les autres pays variaient de 7 livres (minimum pour la consommation italienne) h 28 livres (maximu m pour la consommation française). A l'abri de la diminution artificielle du prix du sucre au moyen des subsides, la consommation anglaise par tête, s'éleva en 1N97, à 84 livres, ce qui revient à dire que, pendant que le prix du sucre était réduit de moitié, la consommation doublait. M. Brooks-Adams estime que nous avons agi imprudemment en acceptant la diminution du sucre. Selon lui, nous devions combattre les primes par des droits protecteurs pour parer le coup dirigé contre nos propres colonies.
Les planteurs des Antilles n'hésitent pas à déclarer
qu'ils ont été sacrifiés sur l'autel du libre-échange. Aussi les efforts de M. Chamberlain n'ont-ils été couronnés que d'un médiocre succès.
Il y a longtemps que cet état de choses subsiste et inquiète l'Office colonial. Pour y remédier, M. Chamberlain avait nommé une commission qui comprenait, parmi ses membres, sir Edouard Grey, dont la compétence et l'autorité sont hors de doute; mais il était trop tard, et rien n'a pu prévaloir contre un système qui a .consommé une ruine irrémédiable. La politique fiscale de l'empire a donc aliéné la Jamaïque à la métropole.
Les Etats-Unis ont profité de cette faute pour améliorer leurs relations avec la Jamaïque. Il n'y a pas longtemps qu'ils ont admis, libres de droits les sucres des Antilles, et à la Jamaïque on ne l'oublie pas. Pour rendre hommage à la vérité il faut dire que M. Chamberlain n'a ménagé aucun effort pour développer le commerce entre la mère patrie et la Jamaïque ; mais, ainsi que nous l'avons dit, sans aucun succès appréciable. Lord Pirbright écrivait dans la National Review de décembre 1896, que la politique de M. Chamberlain était vouée à un échec complet, et que le refus d'adopter une politique de représailles pour combattre les primes sur les sucres, aurait pour résultat inévitable de rendre les rapports commerciaux plus difficiles. .
Quand M. Chamberlain commença ses expériences de résurrection en essayant d'augmenter les droits d'importation sur les marchandises anglaises, les Etats- Unis abandonnant la-politique d'abstention qu'ils observaient en se gardant d'intervenir dans les affaires des autres nations, se dressèrent soudain, armés de pied
on cape sous le prétexte de redresser les torts des Espagnols à Cuba. L'Espagnol fut chassé ; Cuba était libre et Porto-Rico annexé au pouvoir conquérant.
L'arrivée des Etats-Unis comme puissance colonisatrice dans l'archipel des Antilles devrait tirer de leur léthargie les mangeurs de lotus des colonies anglaises ; car les Etats de l'Union sont plus qu'une fédération politique de 43 républiques souveraines, ils représentent 76 millions d'hornmes, capables d'avoir un appétit particulier pour les délicats produits des Antilles.
Le résultat immédiat de l'annexion de Porto-Rico, fut de donner un immense mouvement à la production du sucre. Quand le commerce de File stagnait entre les mains débiles des Espagnols, ses exportations annuelles de sucre étaient seulement de 40,000 tonnes, Tannée suivante elle en exportait 100,000, les prévisions sont de 150,000. La production en' café suit la même marche ascendante. Il est évident que si ce n'est pas une simple illusion, que si l'annexion par les Etats-Unis ressemble au contact d'une baguette de bonne fée, il n'est pas une île productrice de sucre, qui ne souhaite alors de vivre sous le pavillon américain.
Quoi qu'il en soit, on ne peut nier que les Etats-Unis, avec leur masse énorme d'acheteurs de fruits tropicaux constituent le plus grand marché des produits des Antilles.
Nous avons dit que la politique de M. Chamberlain, en ce qui concernait la Jamaïque, loin de resserrer les liens qui unissent cette colonie à la métropole n'avait fait que creuser plus profondément l'abîme qui les sépare. De récentes statistiques prouvent surabondamment, que l'Ile est placée de plus en plus sous l'ascen-
dant économique des Etats-Unis. Sa position géographique y est certainement pour quelque chose.
La Jamaïque n'est qu'à quelques heures de bateau de Cuba, qui, à son tour n'est pas loin de la Floride, et le proverbe les plus proches voisins sont les meilleurs clients, est aussi vrai aux Antilles que partout ailleurs.
En 1896, 50 0/0 des exportations de la Jamaïque allaient aux Etats-Unis et 27 0/0 seulement à la Grande- Bretagne. Après quatre années de la politique de M. Chamberlain, la proportion pour les Etats-Unis montait à 63 0/0 et celle pour l'Angleterre tombait à 19 0/0. Ces chiffres ne sont pas aussi inquiétants encore que ceux des achats faits par la Jamaïque sur les marchés américains et anglais : en 1896, 41 0/0 de ces importations venaient des Etats-Unis et 48 0/0 des Iles Britanniques.
En 1900, la proportion était montée pour les Etats- Unis de 41 à 43 0/0 et pour le Royaume-Uni elle était tombée de 48 à 47 0/0.
La tentative de commerce esquissée entre la Jamaïque et le Canada, n'a pas été heureuse, les exportations de l'ile au Canada se montait à 1, 6 0/0 en 1896 ; et en 1900, le chiffre n'était pas changé. Ses importations étaient de 7, 5 0/0 en 1896 et 7, 1 0/0 en 1900. Le Boston Journal commentant la signification de ces chiffres disait le 6 septembre dernier :
« Nous prenons peut-être les neuf dixièmes du sucre de la Jamaïque, presque tous ses fruits, une grande partie de son café et de son cacao, une grande partie de son bois, presque toutes ses noix de coco, le fameux rhum de la Jamaïque est peut-être le seul produit de l'île qui
soit consommé en grande quantité par la Grande-Bretagne.
« La Jamaïque est si près des Etats-Unis, et son commerce est si intimement lié avec le nôtre, qu'il n'est pas étrange que nous canalisions la plus grande partie de sa production, 11 est vrai que celte situation rend les rapports <le la Grande-Bretagne et de la Jamaïque difficiles et coûteux. »
La question de savoir si le mouvement qui se dessine en faveur d'une annexion aux Etats-Unis, acquerra une telle force qu'il deviendra irrésistible, dépend uniquement du résultat de l'action américaine à Porto-Rico el à Cuba. Si la valeur des propriétés à Porto-Rien augmente par sauts et par bonds, si la colonie devient aussi prospère que la Jamaïque décroît, le sentiment de loyalisme qui attache les colons à YUnion jach ne subsistera pas longtemps. Cuba n'est pas annexé aux Etats- Unis ou, plutôt, ne l'est pas encore ; mais l'avantage d'être protégé par lTni<m. et d'éviter ainsi les tarifs qui empêchent l'accès du marché américain, accélérera cet inéluctable résultat. Les Etats-Unis n'annexeront pas Cuba; mais Cuba voudra être annexé aux Etats-Unis, c'est-à-dire que les Cubains, lorsqu'ils seront convaincus que l'annexion augmentera leur bien-être naturel saris les priver des libertés nécessaires, demanderont euxmêmes a faire partie des Etats de l'Union.
La force de gravitation est continuelle et l'exemple d'incorporation volontaire la démontre aussi contagieuse. Quand le général Gomez, le patriote cubain, quitta Le soi américain, après un long voyage dans les Etats de l'Union, il exprima sa conviction, qu'après une période d'indépendance absolue, Cuba irait grossir le
nombre des étoiles qui figurent sur le pavillon américain.
L'histoire nous enseigne qu'un pays qui a goûté les douceurs d'une indépendance absolue, ne cherche jamais à lier ses destinées à celles d'une autre puissance aussi forte, aussi vigoureuse soit-elle; mais les* Américains ont dérangé tout cela. Le spectacle de Porto-Rico, tranquille et prospère sous les efforts intelligents des hommes d'état américains, engagera les Cubains à souhaiter le môme sort. Le général Gomez n'a pas seulement dit que les Cubains deviendraient américains, il a ajouté que les autres îles dès Antilles, notamment Saint-Domingue et Haïti, s'abriteraient avec bonheur sous « les bandes et les étoiles », c'est-à-dire sous le pavillon des Etats-Unis.
En examinant les forces économiques probables qui tendent à ajouter ces colonies de langue anglaise à la grande république américaine, il ne faut pas oublier que les Américains apporteraient à leur nouvelle possession, beaucoup plus que le prestige et l'argent. « Si quelque influence et quelque énergie, dit le docteur Shaw, peuvent être exercées efficacement pour retirer les Antilles de la stagnation industrielle, sociale et politique dans laquelle elles se trouvent, cet effort ne peut venir que des Etats-Unis. »
Il est difficile de combattre cette opinion avec des arguments raisonnables tant elle paraît être la conclusion logique des événements dont nous sommes spectateurs. A l'appui de tout ceci, citons une confidence de sir Wemyss Reid qui nous a dit qnftm membre du cabinet de Washington lui avait parlé de l'absorption des Antilles par les Etats-Unis comme un fait accompli.