CHAPITRE VI
Il est toujours imprudent de prophétiser, cependant je puis dire que je ne serais pas autrement surpris si la plus ancienne de nos colonies était la première à se détacher de l'Empire pour aller dans la République américaine. Cet événement pourrait trouver sa justification dans l'indéniable fait que de toutes nos colonies, Terre- Neuve est la seule dont les intérêts vitaux sont impitoyablement sacrifiés à ceux de la métropole.
Nous nous expliquons : quand Terre-Neuve commença d'être colonisée elle ne fut pas regardée comme une colonie au sens exact du mot, c'était seulement une station de pêche. Pendant les deux siècles qui suivirent sa découverte, nul ne songea en Angleterre à en revendiquer la propriété ; et si la colonisation n'y était pas nettement interdite, on s'ingéniait à décourager toutes les tentatives faites dans ce sens, voulant conserver l'Ile, sans doute avec son utilité pratique de lieu de débarquement; où les pêcheurs de Bristol pouvaient atterrir et sécher leurs filets. La preuve peut en être trouvée dans le traité de Ryswick, assurant à la France
la souveraineté sur £ette longue côte aride que l'on appelle le French Shore. Le traité d'Utrecht confirma ces dispositions et toujours pour les mêmes raisons et dans le même esprit.
La remise à la France d'un territoire s'étendant sur 300 milles du nord au sud sur la côte Ouest est la cause de tous les maux qui empêchent le développement de Terre-Neuve. C'çst que depuis le traité d'Utrecht la situation s'est profondément modifiée. L'appât de gros profits a attiré dans le pays une foule de hardis pêcheurs, des Irlandais notamment qui se trouvent à l'étroit dans la possession anglaise de l'île et ne peuvent s'étendre sur la partie française la plus avantageusement et la plus agréablement située.
A cause d'un traité dont les termes originaux ont été modifiés au point de convertir un simple droit, pour les pêcheurs français d'atterrir et de sécher leurs filets, au droit de s'opposer à l'établissement sur le French Shore d'une factorerie ou de toute autre construction similaire, la situation des pêcheurs terre-neuviens est précaire, et malgré les efforts de la Couronne, l'agitation provoquée par cette situation bizarre, loin de se calmer avec le temps, ne fait que s'accentuer, en raison directe de l'importance que prend Terre-Neuve de jour en jour.
Il y a quelque temps, j'ai eu l'occasion de discuter la question avec les délégués que Terre-Neuve envoyait à Londres, pour faire pression sur Downing Street, et obtenir de l'office des affaires étrangères la promesse d'une politique nette, c'est-à-dire, agissant dans un sens nettement hostile aux droits acquis par la France.
Les délégués ne cachaient pas que si leurs doléances ne trouvaient pas une oreille attentive, ils n'hésite-
raient pas à. s'adresser à une autre puissance capable de défendre leurs intérêts trahis et leur avenir menacé. Sans que le nom des Etats-Unis ait été imprimé au cours des discussions provoquées par les réclamations dés Terre-Neuviens, il était dans l'air, et lorsque Ton parlait de l'intervention possible d'une puissance plus forte, plus énergique et plus respectueuse du droit sacré de vivre que l'Angleterre, il s'agissait très vraisemblablement des Etats de l'Union.
La vérité est que Terre-Neuve ne dissimule pas ses vrais sentiments lorsqu'elle s'intéresse à tout ce qui se passe à Washington. A l'heure présente le marché américain est fermé aux produits des poches de Terre Neuve, Des millions de livres de morue, pris par les pêcheurs de l'île, une bonne moitié va dans les ports anglais, et l'autre moitié se dirige sur le Portugal et le Brésil, tandis que les importations annuelles des Etats- Unis s'élèvent pour Terre-Neuve à300,000 livres sterling.
Les tendances de réunion répondent donc moins à un besoin économique immédiat qu'au désir de se débarrasser des Français établis sur la côte, ou plutôt des droits français qui s'opposent au développement normal du pays.
Nous nous résumons : la France a d'indéniables droits, qu'elle tient du traité signé au xvnr3 siècle par le gouverneur du Royaume-Uni. Depuis la signature dudi1 traité, les choses se sont modifiées au point que les conditions qui sont la base de ce traité sont devenues insupportables pour les habitants de Terre-Neuve, au point enfin que ceux-ci en demandent la revision.
La Franco, reconnaît volontiers la difficulté de notre
position et a déjà déclaré être prête à céder ses droits malencontreux.
La question est de savoir comment elle cédera ses droits et à quel prix. Voilà vingt ans que l'on discute sur ce délicat sujet, que des notes sont échangées entre Londres et Paris, sans qu'on entrevoie de part et d'autre une solution pratique et conforme aux intérêts des deux pays. Nos offres n'ont jamais été regardées comme suffisantes par les Français et jusqu'à présent nous n'avons pas trouvé la compensation qui aurait quelque chance d'être acceptée.
Le gouvernement anglais est trop engagé sur tous les points du globe pour se presser d'apporter une solution brutale à ce long et inquiétant conflit : il sait qu'il pourrait s'exposer à de désagréables représailles en Egypte par exemple. Il n'est donc pas exagéré de prétendre que les intérêts de Terre-Neuve sont sacrifiés à ceux de l'Empire britannique.
Admettons, pour un instant, qu'au lieu de l'Union Jack ce soit le pavillon américain qui flotte à Terre- Neuve, la question serait alors rapidement résolue. Le traité d'Utrecht, malgré la force historique, ne tiendrait guère contre le vote du Congrès, et la France se verrait bientôt dans l'obligation de composer soit directement avec le cabinet de Washington, soit en acceptant la décision du tribunal arbitral de La Haye, auquel le conflit serait soumis.
Une solution dans ce sens pourrait provoquer, chez les Français, un accès de mauvaise humeur; mais comme toute cette affaire se poursuivrait sur le terrain légal, que des compensations seraient offertes au gouvernement français, qu'un pays civilisé comme la France, ne
peut raisonnablement méconnaître les imprescriptibles droits d'un peuple dont on paralyse l'essor, en se servant d'un vieux traité dont l'esprit jure avec notre conception actuelle du juste et de l'injuste, le différend serait rapidement réglé et certainement à la satisfaction des deux parties : voilà ce que Terre-Neuve gagnerait, si, lasse d'attendre, elle se réunissait aux Etats- Unis.
Qu'on sache bien, qu'à Terre-Neuve, les sentiments anglais ne sont pas aussi vifs qu'on voudrait le faire accroire : l'élément irlandais y est trop puissant pour que le doute subsiste ; à Saint-John notamment, la ville est plus irlandaise qu'anglaise; c'est là un côté sentimental peut-être de la question, mais qui n'en est pas moins un facteur actif et qui a sa valeur.
Il n'y a pas longtemps que le parlement local de Terre-Neuve négociait un traité de réciprocité avec le gouvernement de Washington dans le but d'ouvrir aux pêcheurs du rivage terre-neuvien le marché américain. A tort ou à raison l'Angleterre refusa de ratifier le traité qui fut oublié, du côté anglais surtout. Car à Terre-Neuve on a gardé le vif ressentiment d'une mesure qui diminue encore les chances d'un pays étranglé, déjà, par un traité qui lui refuse toute existence économique.
La situation est sérieuse, plus sérieuse qu'on ne le croit généralement. Déjà Terre-Neuve s'est énergiquement refusée à allier ses destinées à celle des Dominions du Canada, voulant ainsi affirmer sa volonté d'être indépendante. Comme un grand poste avancé du continent américain, elle s'étend sur le grand chemin de l'Océan qui mène de Liverpool au Saint-Laurent.-
Entre les mains d'une puissance hostile, le port de Saint-John serait une menace mortelle pour le commerce canadien. Au point de vue naval et commercial, la perte de Terre-Neuve serait des plus sensibles à l'Empire britannique qui s'opposerait résolument à toute sécession même par la force des armes. Le droit de sécession ou plutôt d'autonomie que M. Chamberlain a publiquement reconnu aux nations sœurs du Canada et de l'Australie serait très vraisemblablement dénié à Terre-Neuve.
Quand les Anglais discutent l'influence des Etats- Unis et leur action sur les colonies anglaises, ils limitent leur remarque au Canada.
Ils ne s'aperçoivent pas que le Canada étant la plus grande et la plus importante des possessions anglaises en Amérique, serait probablement le dernier à aider à la force de gravitation exercée par son voisin du Sud. Le Canada, seul de toutes les colonies anglaises dans l'hémisphère oriental, est assez grand et assez fort pour se gouverner et vivre, si la protection salutaire de la Grande-Bretagne se retirait de lui. Toutes les autres colonies tomberaient vraisemblablement comme des fruits mûrs dans le chapeau de l'oncle Sam. Les Etats du Canada cependant sont ambitieux et très fiers de leur existence propre et ils sont assez inclinés à croire que si la question de l'annexion se posait, il serait préférable pour le monde que les Etats-Unis fussent annexés par le Canada plutôt que le Canada par les Etats-Unis. M. Evans, secrétaire du Hamilton Canudian Club n'a-t-il pas soutenu queJTavenir appartenait au Canada en répétant les paroles prononcées par son prédécesseur, le secrétaire Seward :
« Ayant un port sur l'Atlantique à Halifax, et sa station sur le Pacifique près de l'ile Vancouver, l'Amérique britannique attirerait vraisemblablement le commerce de l'Europe, de l'Asie et des Etats-Unis, passant ainsi d'une simple dépendance coloniale à un rôle plus important dans le jeu économique des nations. Les autres puissances en seraient tributaires et ce serait vainement que les Etats-Unis essayeraient de rivaliser avec lui. »
M. Evans rappelle que depuis 1760 la population du Canada s'est augmentée 80 fois, passant de 60,000 âmes à 4,832,000, tandis que celle des Etats-Unis s'est augmentée 25 lois seulement. Pour exprimer sa pensée il dit que dans l'avenir les Etats-Unis auront autrement besoin du Canada que le Canada des Etatsl'nis parce que ces derniers n'ont plus de territoires à donner à leur population qui devient de plus en plus dense, que leurs forêts sont détruites et que par conséquent ils auront besoin des matières premières que le Canada fournira au monde encore longtemps.
Les Canadiens sont les Ecossais de l'hémisphère oriental et ont une aussi bonne opinion d'eux-mêmes que nos voisins du Nord de l'Angleterre.
La frontière qui sépare les Dominions du Canada des Etats-Unis n'est pas fortifiée; c'est une ligne idéale qui fut adoptée du consentement des deux puissances. Quoiqu'elle ne soit pas gardée par des soldats ou protégée par des canons elle est occupée par les douanes dont la suppression serait une telle source de prospérité pour les deux pays que le seul désir de s'en débarrasser pourrait hâter l'annexion.
Je me souviens de ce que me dit M. Bayard quand
il quitta l'ambassade américaine, en me parlant de ce qu'il regardait comme une impardonnable erreur commise par les protectionnistes des Etats-Unis vers la fin de la guerre civile : « Nul n'a rendu, plus que moi, justice aux Canadiens et n'a reconnu plus formellement les services rendus à l'Union par ces derniers pendant la guerre. Si l'on veut bien oublier deux raids ridicules tentés par les partisans des confédérés, nous avons pu laisser toute notre frontière du nord sans garnison. De plus, les Canadiens nous ont fourni souvent des moyens de ravitaillement dont nous avions tant besoin. Or, vers la fin de la guerre, une députation de Canadiens se rendit à Washington pour demander l'accès libre des marchés américains pour les marchandises canadiennes ; il lui fut répondu que cette liberté constituait un des privilèges des citoyens américains et qu'il n'y faudrait pas compter, tant que le Canada ne serait pas réuni aux Etats de l'Union. La députation, au lieu de s'attarder à cette formalité toute politique, retourna auprès de ceux qui l'avaient envoyée, constitua la fédération des Dominions, construisit le Canadian Pacific et renvoya à une date indéterminée son inévitable union avec son puissant voisin. Un peu moins d'égoïsme et un peu plus de largeur de vues auraient simplifié les choses. »
Que M. Bayard ait raison ou non en rapportant ainsi la genèse de ce qu'on pourrait appeler le nationalisme canadien, c'est affaire d'appréciation ; mais ce qui ne fait aucun doute, c'est que, depuis cette époque, les Canadiens se sont détournés de -Washington pour regarder Westminster. Il y a même quelque chose de particulièrement émouvant dans la façon avec laquelle
ils affirment leur fidélité à la Couronne. La guerre du Transvaal leur a fourni une fois de plus l'occasion d'affirmer ce sentiment en envoyant au feu de respectables contingents pour aider la mère-patrie dans le Sud de l'Afrique ; l'automne dernier encore ils ont reçu l'héritier du trône et sa femme avec un enthousiasme communicatif. Dans ce pays, à cause d'une faute politique dont l'oncle Sam est seul responsable, l'américanisation sera lente et laborieuse.
Animé du môme esprit de loyauté, le Parlement canadien a pris l'initiative d'établir le principe de la nation la plus favorisée pour les marchandises anglaises ; offrant une réduction de plus de 50 0/0 sur les marchandises importées des pays où la réciprocité peut être établie.
Vers la fin de l'année 1887 il a existé dans la Nouvelle- Ecosse un parti séparatiste ; mais l'annexionnisme au Etats-Unis dans tous les Dominions a perdu ses partisans. Il y a bien encore de-ci de-là quelques annexionnistes, mais ceux qui sont en faveur d'un Canada indépendant sont en majorité.
Néanmoins la raison économique est encore celle qui dirige les actions des Canadiens. En dépit du cabinet Laurier pour encourager le commerce britannique aux dépens de l'Amérique, le Canada reste le meilleur marché des Etats-Unis. Chaque Canadien homme, femme ou enfant dépense en moyenne 5 livres par an pour acheter des marchandises américaines. La moyenne, pour l'Allemagne, est d'une guinée par tête, tandis que la vente moyenne des marchandises américaines dans la Grande-Bretagne est inférieure à 7 schellings par tête. Les deux tiers des marchandises
américaines achetées par les Canadiens sont des objets manufacturés, et la valeur totale des importations américaines au Canada se monte à 22 millions de livres sterling. Ce n'est pas que le chiffre soit' absolument considérable, mais son ascendance s'affirme chaque année. En 1875, sur le chiffre des marchandises importées, 50 0/0 venaient de la Grande-Bretagne. C'est quand ce pourcentage commença à fléchir que l'on fit l'expérience du droit préférenciel, expérience qui ne réussit pas à arrêter cette diminution sensible au commerce anglais. En 1897, la proportion des importations anglaises était tombée à 26 0/0 et en 1900 à 25 0/0. En 1875, les Etats-Unis vendaient au Canada 42 0/0 de ses importations totales ; en 1897, ce chiffre montait à 55 0/0 et en 1900 à 60 0/0. Par conséquent les Etats- Unis, malgré le droit préférenciel, ont pris la position que nous occupions en 1875. Ce résultat était inévitable pour plusieurs raisons. Les Américains sont des voisins immédiats pour les Canadiens ; les Canadiens sont Américains de goût et naturellement les objets manufacturés selon les idées américaines, sont plus en faveur que ceux qui portent le cachet britannique. C'est un fait remarquable, au sujet de tout ce que l'on peut dire sur la valeur des différents marchés américains, que les Canadiens qui ne sont pas plus de 5,500,000 achètent plus de marchandises aux Etats- Unis que tous les habitants réunis de l'Amérique centrale et de l'Amérique du Sud. Les exportations canadiennes aux Etats-Unis consistent en charpentes et en bois de toute espèce. Les Américains s'ingénient à développer l'importance de leur commerce avec le Canada, et une des premières députations qui aient été
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reçues par le président Roosevelt est celle qui fut envoyée par la chambre de commerce de Boston pour étudier un traité cte réciprocité avec le Canada. Ce que les négociants de Boston craignent surtout, c'est qu'à moins que quelque chose ne soit fait dans la voie de réduction des taxes américaines sur les importations canadiennes, les Canadiens veuillent ou augmenter les droits sur les marchandises américaines, ou obtenir de la Grande-Bretagne d'adopter le principe d'un tarif pré férencielen faveur des marchandises coloniales et contre les produite des Etats-Unis. Cependant, aux Etats-Unis, de trois côtés différents apparaissent des intérêts contraires à l'harmonie rêvée par les commerçants de Boston. Dans le Nord-Ouest, le commerce des bois craint la concurrence; dans le Maryland, dans l'Ouest de la Virginie, les mineurs s'inquiètent, et à Gloucester les pêcheurs voient d'un très mauvais œil la concurrence canadienne.
Le président Roosevelt reçut la députation avec des marques de profonde sympathie ; mais son action dut se limiter à des encouragements de pure forme.
Les Canadiens, cela ne fait aucun doute, sont las d'attendre des concessions de la part des Etats-Unis. Sir Wilfrid Laurier, cet automne, a fait une déclaration définitive, disant que le tarif canadien resterait ce qu'il était, et que désormais, toutes ouvertures au sujet de la réciprocité seraient faites de Washington à Ottawa et non plus d'Ottawa ù Washington.
Il ne faut pas oublier cependant que l'élément irlandais est puissant au Canada ; deux faits peuvent le démontrer : en 1887, quand M. Balfour introduisit son bill de coercition pour l'Irlande, le Parlement canadien,
malgré l'opposition du ministère conservateur, vota une résolution à une très forte majorité, condamnant la politique irlandaise de M. Balfour, et affirmant sa confiance dans le Home Rule.
Le deuxième fait est celui-ci :
Quand M. John Redmond visita le Canada en 1901, Sir Wilfrid Laurier et les autres ministres assistèrent au banquet donné en l'honneur du leader irlandais nationaliste. La présence de l'homme d'Etat canadien fit scandale chez les unionistes de la métropole qui ne comprenaient pas comment on pouvait tout à la fois entretenir des relations d'amitié avec M. Redmond, être partisan du Home Rule, et rester fidèle à la Couronne.
L'échange de marchandises entre deux communautés parlant la même langue et vivant sur les deux côtés d'une ligne idéale, représente une des forces économiques qui agit en faveur de l'Union. Pendant quelques années il y a eu un fort courant d'émigration entre le Canada et les Etats-Unis. Il y a peu de familles canadiennes qui n'aient aux Etats-Unis un de leurs membres partis pour chercher fortune, soit dans les grandes cités industrielles, soit dans les immenses territoires des Etats de l'Union. Il y a aux Etats-Unis plus d'émigrants canadiens que de tout autre pays. Les terres les plus riches et les plus productives du Sud, présentent un irrésistible attrait pour les Canadiens ambitieux et entreprenants. Quand M. Dryden, le ministre de l'Agriculture dans l'Ontario, plaça son argent en fermage, il choisit un <( ranch » du'Dakota.
Il y a si peu de différence dans les conditions sociales et politiques des colons, qu'il leur semble aussi na-
turel et surtout aussi facile de passer et de repasser la frontière qu'à nos populations du Sussex qui vont dans le Hampshire et vice versa.
Il faut ajouter à l'influence du commerce et de l'émigration une autre force non moins importante, celle des capitaux américains, mis à la disposition des immenses ressources minérales des Dominions du Canada. Le chemin de fer de Vanderbilt a emprunté le charbon et le fer au district de la Nouvelle-Ecosse, procédant dans cette campagne avec l'énergie et l'esprit de méthode qui caractérisent^ les grands trusts américains. Plus loin, dans l'Ouest, la Dominion Iron and Steel Company, sous la direction d'un président américain, avec un capital de plus de 20 millions de dollars a établi une des plus gigantesques aciéries du monde à Sault Sainte-Marie sur le lac Supérieur. Dans cette exploitation des ressources canadiennes par le capital américain, le Parlement des Dominions a pris une part active.
De temps en temps, des rumeurs circulent sur les combinaisons des millionnaires américains qui s'intéressent de plus en plus à tout ce qui touche le Canada. Tout cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas chaque jour des froissements d'intérêt entre le Canada et les Etats-Unis.- Ainsi les querelles entre les pêcheurs de la Nouvelle-Ecosse et ceux de Massachusetts, sont une fertile source de conflits. C'est que les Canadiens ressentent profondément les maraudes tentées par les pêcheurs américains dans les eaux canadiennes. Les collisions entre les professionnels des deux pays ont créé un si grand malaise dans les régions intéressées, qu'elles ont servi de plat de résistance aux
repas anglo-américains. On a heureusement trouvé un modus Vivendi pour éviter les incidents immédiats tels que captures et confiscations des navires américains dans une étendue de 3 milles, mais les difficultés ne sont pas aplanies. La question a présenté un tel caractère de gravité pendant un moment que M. Edward Atkinson en 1887 fit devant la chambre de commerce de New- York une proposition tendant à acheter aux Dominions du Canada le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse, et nie du Prince-Edouard, pour la somme de 10,000,000 de livres sterling. Cette manifestation resta d'ailleurs platonique ; mais elle est significative; elle démontre que les Américains qui ont acheté Alaska à la Russie sont disposés pour libérer les territoires américains qui appartiennent encore à la vieille Europe, à consentir à des sacrifices d'argent. D'autres difficultés ont surgi à cause de la découverte de l'or au Klondyke. Les Canadiens, comme de raison, désiraient avoir libre accès au champ d'or, sans passer par la douane américaine; les Américains, au contraire, soutenaient que, jusqu'à la découverte de ces précieux trésors, les Canadiens eux-mêmes reconnaissaient que Skagway qui peut être regardé comme la porte de l'Océan au Klondyke était une parcelle des Etats-Unis, et ils regardaient les prétentions du Canada comme une infraction grave à la doctrine de Monroë, et surtout comme une tentative d'agrandissement de l'Empire britannique au détriment de la République américaine. Une proposition d'arbitrage n'aboutit pas, à cause de l'étroitesse de vue du Foreing-Office-et la question du Skagway resta sans solution avec tous ses dangers. Si nous considérons l'avenir probable du Canada, il
ne faut pas oublier un de ses traits essentiels, à savoiit qu'il ne forme pas une communauté homogène de langue anglaise. La province de Québec est essentiellement française de langue, catholique de religion bien que fidèle a l'Empire; son loyalisme est le résultat de la politique libérale adoptée depuis la mission de Lord Durham et un sentiment de jalousie lui conserve son caractère français. C'est en réalité une nation étrangère sous le contrôle britannique.
M. Gokhvin Smith dit avec raison : « Où il existe une agglomération d'individus de môme race, habitant un territoire étendu, parlant une langue unique, ayant une religion, des lois, des tendances, des aspirations et des sentiments propres, cette agglomération est de facto une nation.»
Ce qui paraît curieux, c'est que les Américains et les Canadiens diffèrent essentiellement d'avis sur la question de savoir si l'existence de ces Français tend à accélérer ou à retarder l'union du Canada et des Etats- Unis. Quand le duc d'Argyl revint du Canada après y avo:r été gouverneur général, il me dit confidentiellement qu'il regardait les Canadiens français, comme un obstacle à l'annexion. Les prêtres français qui, on le sait, ont une grosse influence sur les Canadiens font tous leurs efforts pour s'opposer à l'exode de leurs ouailles dans les territoires de la Nouvelle-Angleterre, parce que si dans la suite ils ne deviennent pas hérétiques, ce sont des recrues possibles pour la libre pensée. Aussi l'opinion des autorités est que l'ascendant de l'ultramontanisme est le meilleur boulevard de la domination anglaise au Canada.
D'un autre côté, les mêmes éléments apparaissent
aux impérialistes impénitents comme le plus grand danger qui menace l'avenir. M. T. \V. Russell il y a huit ou neuf ans traversa le Canada, et en revint pénétré d'horreur pour tout ce qu'il avait vu et entendu dans la province de Québec. M. Russell est un protestant de l'Ulster et par conséquent son opinion se ressent d'une pointe de fanatisme. « Québec, dit-il, est gouverné par une église riche, arrogante et puissante. Le cardinal Taschereau y est infiniment plus puissant que le premier ministre et son cabinet, et l'élément britannique n'y est guère à l'aise, bien qu'il paie les 5/6 de la taxe. » M. Russell n'en est pas encore à proposer l'expulsion des Français des Dominions; mais le sentiment qu'il exprime est celui de la majorité des protestants de l'Ontario.