CHAPITRE VII
LAUSTRALIE.
Un des plus grands événements de Tannée 1901 a été l'ouverture du premier Parlement de l'Australie autonome par l'héritier de la couronne britannique. Cet événement a été salué par un immense enthousiasme dans tout l'Empire, par des démonstrations publiques qui dans leurs manifestations grandioses resserraient le lien qui attache la grande île à la mère-patrie.
On est en droit de trouver au moins singulier de discuter ici la question de savoir si aux antipodes, on ressent les effets de la force attractive des Etats-Unis. Cependant, en tête de ce chapitre, il nous semble opportun de rappeler que nous avons donné à cette étude cette vision scientifique, imaginant à dessein que les Etats-Unis, gravitant dans un orbe donné, entraînaient avec eux dans leurs course progressive toutes les autres nations, figurant comme autant de planètes.
On doit admettre alors que la force de gravitation diminue en raison directe de la distance de l'objet sur lequel elle s'exerce. C'est pourquoi l'Australie est sans doute moins portée à faire cause commune avec
les Etats de l'Union que ses voisins immédiats les Antilles et le Canada.
Pour commencer, le premier acte de l'Australie autonome, a été d'élever un mur de tarifs onéreux pour l'Empire. En établissant le tarif australien, le gouvernement s'est absolument refusé de suivre l'exemple du Canada, c'est-à-dire d'admettre un tarif préférentiel en faveur de la Grande-Bretagne.
Les Allemands et les Américains qui ne supportent aucune des dépenses et aucune des responsabilités qui incombent aux protecteurs de l'Australie, sont aussi favorisés dans leurs transactions commerciales que le contribuable anglais. Cela démontre mieux que ne pourrait le faire le plus long discours, que la Constitution australienne s'est énergiquement défendue de toute sympathie exagérée de ses frères d'Angleterre, qui pensent que l'unité de l'Empire ne peut être obtenue et maintenue que par un Zollverein impérial.
Non seulement les Australiens ont imposé de nouveaux droits sur les marchandises britanniques, mais leur attitude au sujet des appels du Conseil privé, laisse percer une jalousie inquiétante pour l'avenir de leurs relations avec le Royaume-Uni.
Il ne faut pas non plus perdre de vue que l'Australie peut, au lieu de suivre l'exemple du Canada, imiter les Etats-Unis et former une nation puissante et respectée.
Au point de vue de la législation, l'Australie s'inspire des lois américaines. C'est ce qui faisait dire à Sir John Cockburn; au Congrès du commerce international qui eut lieu à Philadelphie en octobre 1899^7 <"< La Constitution des Etats-Unis, depuis dix ans, a inspiré tous les actes politiques des colonies australiennes. Notre pro-
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blême, a-t-il ajouté, a été absolument identique au vôtre, dans la caractéristique fondamentale de notre Constitution ; nous avons suivi l'exemple des Etats- Unis : nous avons placé seulement les pouvoirs définis entre les mains de l'autorité libérale, réservant, les autres à l'Etat. »
Ces pouvoirs définis diffèrent quelque peu de ceux des Etats-Unis, en ce qui concerne le mariage et le divorce qui sont réservés au Parlement fédéral, tandis qu'en Amérique chaque Etat a sa propre loi sur le mariage et le divorce. D'autre part, l'Australie suit l'exemple américain en appelant les deux Chambres fédérales, Sénat et Chambre des représentants, et comme aux Etats-Unis chaque Etat jouit de l'inaliénable droit d'être représenté au Sénat quelle que soit sa population ou son étendue. Où ce grand pays s'écarte de la Constitution américaine, c'est quand il permet de nommer le Sénat par élection au premier degré, et quand il rend possible et même facile d'amender sa Constitution.
Il est d'autres points encore sur lesquels les deux nations ont des idées identiques, le Parlement australien n'a pas encore une année d'existence et cependant il formule déjà une doctrine comparable à celle de Monroë en ce qui concerne le Pacifique. Cette prétention politique s'est fortement dessinée et précisée dans le débat qui s'est élevé sur le protectorat de la Nouvelle-Guinée où tous les membres du Parlement ont manifesté unanimement le désir de soutenir une politique qui tendrait ;i assurer à l'Australie la possession de toutes les lies du Pacifique, regardées comme un prolongement de la puissance australienne.
L'Australie tolère difficilement la présence des Hollandais à Java et à Sumatra, des Allemands en Nouvelle-Guinée et à Samoa, des Français en Nouvelle- Calédonie et à Tahiti et il est à penser que si ces différents peuples manifestaient le -désir d'agrandir leur puissance territoriale dans le Pacifique, l'Australie interviendrait non seulement pour s'y opposer, mais encore pour profiter du conflit, en expulsant par un moyen où par un autre son voisin européen.
Il est vrai qu'il faudrait aux Australiens pour soutenir leurs prétentions, autre chose que la petite flotte qui croise dans les eaux australiennes. La flotte de l'Empire serait au moins indispensable. On voit quel danger court l'Empire britannique s'il veut, pour garder l'affection des Australiens, satisfaire leur ambition naissante.
Maintenant, nous touchons à un point des plus délicats en ce qui regarde les liens qui attachent l'Australie à l'Angleterre. L'Australie est un continent qui n'a pas acquis encore tout son développement. Sa partie septentrionale qui s'étend sous les tropiques est une région aussi étendue que toute l'Europe, sauf la Russie, et qui aurait besoin pour arriver à son maximum de développement, de la coopération des hommes de couleur. L'opinion est divisée sur ce point. La colonie située dans la zone des tropiques a manifesté deux opinions différentes : les délégués du Parlement fédéral de Queensland affirment que les blancs suffisent aux travaux des plantations de sucre, tandis que le gouvernement de Queensland soutientr^ion moins énergiquement l'opinion contraire et maintient que tout obstacle au travail des hommes de couleur serait fatal à
si
la colonie. Quand les docteurs se querellent, le peuple décide et quand Queensland exprime deux opinions différentes, ce sont les conclusions d'un troisième larron qui viennent s'imposer. Il est facile de préciser la question : le blanc peut-il oui ou non vivre, se défendre et travailler durement sous un soleil tropical ? Il est permis d'en douter, et il est également certain que les hommes noirs et les hommes jaunes ne demandent pas mieux que de convertir les plus sauvages contrées en paradis terrestre, pourvu qu'ils y trouvent la possibilité de vivre, môme au prix des plus durs travaux. Il y a des millions de coolies indiens, chinois et japonais qui ne demandent qu'à augmenter par leur travail toutes les richesses agricoles et minérales de l'Australie septentrionale, mais à. l'exemple des Etats- Unis le Parlement fédéral est absolument opposé à, l'introduction dans l'île du travail des noirs.
Dans cette pensée, une grande partie des Australiens se sont étroitement unis, élevant moralement et par des lois précises, un mur, que ne peuvent franchir les hommes de couleur. On a .été jusqu'à refuser de fournir des subsides à une Compagnie de navigation qui employait des lascars. M. Chamberlain s'est élevé contre ces exclusions qui sont contraires à l'esprit des lois anglaises, et peuvent faire surgir avec les nations intéressées de graves complications.
Il y a en Australie un parti assez puissant en faveur de l'indépendance. Le Sidney -Bulletin, un journal hebdomadaire, qui a été un des premiers à prêcher l'Evangile de l'autonomie australienne, est un peu son avocat. Cet organe, d'ailleurs, jouit d'une grande influence et au cours de la guerre du Sud de l'Afrique, il n'a pas
craint de formuler une opinion qui ne devait pas plaire en haut lieu.
M. Mark Twain qui a visité l'Australie, a trouvé ses habitants, par plus d'un côté, ressemblants aux Américains :
« Sidney, écrit-il, a une population de 400,000 âmes. La première chose qui frappe l'étranger qui y débarque, c'est qu'elle apparaît comme une cité anglaise construite dans un style et avec des matériaux américains. Melbourne vous donne encore plus fortement cette impression. Enfin la photographie de ses rues affairées donne nettement ridée d'une des plus belles rues d'une cité américaine.
L'humoriste anglais n'est pas partisan de la séparation de l'Angleterre de l'Australie. Il déclare que bien qu'il y ait un parti séparatiste, il considère cette mesure comme inopportune et peu sage, il ajoute qu'il n'y a pas de comparaison entre la situation morale et politique de l'Australie et celle des Etats-Unis avant l'Indépendance.
Quand feu Henry George traversa l'Australie, il fut vivement impressionné par la remarque que les Australiens n'étaient Anglais qu'à la surface :
» Il me semble, dit-il, que malgré les habitudes et les vêtements anglais, le style australien soit plus près de l'Américain que de l'Anglais. Un pays nouveau, une vie plus libre, une meilleure diffusion de la richesse ont modifié le type primitif. Les Etats australiens ne sont que nominalement des colonies, ce sont en réalité des républiques ayant une vie propre et des volontés définies. En ce qui concerne les sentiments des Australiens à l'égard des Etats-Unis, ils sont aussi cha-
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leureux qu'on puisse le souhaiter. Je crois que les Australiens seraient assez disposés à accepter avec nous un traité de réciprocité ; nous pourrions virtuellement annexer l'Australie comme nous pourrions annexer le Canada et la Grande-Bretagne en abolissant notre tarif et en augmentait nos revenus par un système que la morale ne réprouve pas. »
L'opinion d'Henry George peut porter ses fruits ; le président Roosevelt a reçu en héritage de son prédécesseur, l'adoption dune politique de réciprocité ; les transactions entre l'Australie et la côte du Pacifique augmentent tous les jours; et à l'heure actuelle les paquebots qui partent, de Londres, via San Francisco, atteignent la Nouvelle-Zélande quinze jours plus tôt que ceux qui prennent une autre route. Les Américains s'ingénient à trouver chaque jour de nouveaux débouchés à leurs produits manufacturés. Les marchés australiens sont autrement placés que ceux des Philippines sans qu'il en coûte un sou à l'Administration civile ou militaire. Dans le cas où l'Australie se rendrait indépendante, elle chercherait naturellement une puissance capable de l'appuyer dans l'exercice de ses droits et de la défendre au besoin contre ses anciens protecteurs; cette puissance serait naturellement l'Amérique.
Il est important de savoir si l'Australie dans l'avenir sera un pays de langue anglaise ou de langue allemande. Au moment présent, toutes les chances paraissent être en faveur de l'anglais, cependant rien ne prouve que la fin du siècle ne verra pas la balance changée d'aspect. Le dernier recensement donne à l'Australie une population totale de 4 millions, les chiffres exacts sont 3,777,212, c'est-à-dire moins que la
population de Londres. Dans la décade précédente l'augmentation totale était de 593,975. La population n'a pas augmenté par l'émigration, car on ne compte que 5,328 émigrés composés de Japonais, d'Hindous et de Canaques. Les législateurs et les journalistes australiens ont poussé le cri d'alarme au sujet de la limitation de la famille très caractéristique en Australie.
Selon M. Coghlan entre 1895 et 1898, la moyenne des naissances dans la Nouvelle-Galle du Sud a décliné d'un tiers et il y a moins d'enfants de moins de 10 ans dans l'Etat de Victoria qu'il y a quelques années. Dans la Nouvelle-Galle du Sud en 1885, 546,000 femmes de l'âge de 18 à 50 ans produisaient autant d'enfants que 665,767 du même âge en 1898. Le nombre d'enfants nés de femmes australiennes de naissance est de 3,5 ; en France il est de 3,4 ; il y a trente ans la moyenne en Australie était de 5,31. La moyenne des naissances a également décliné dans le Royaume-Uni; mais pas dans une pareille proportion.
Si les Australiens cessent de procréer, il n'en est pas de même des Allemands toujours très prolifiques. Depuis dix ans, le développement sans précédent du commerce et de l'industrie allemands avait arrêté le flot de l'émigration des sujets du Kaiser ; mais la crise financière qui désole l'Allemagne a remis les choses en l'état, et de nouveau, les Allemands, talonnés par le désir de faire fortune, se portent en foule vers les territoires qui offrent les chances d'une fortune rapide. En Amérique, il n'est pas à craindre7 que l'élément allemand, arrive à dominer l'élément anglais, parce que la population est trop dense, pour qu'il puisse jamais y parvenir, tandis qu'en Australie, il n'en est pas de