CHAPITRE VIII
Les Etats-Unis d'Amérique doivent la plus grande partie de leur énergie à l'arrivée ininterrompue des émigrants du vieux monde qui se recrutent parmi les plus énergiques, les plus entreprenants et les plus aventureux ; ils ont pris la place du Royaume-Uni comme le refuge naturel des bannis politiques. Il n'est pas de pays dans l'Europe qui n'ait contribué à sa prospérité. Les traditions du Mayflower ont été maintenues jusqu'ici. On doit à la vérité de dire que ceux qui ont émigré aux Etats-Unis n'y sont pas allés seulement pour y chercher la liberté de prier Dieu ; mais aussi pour y trouver le moyen de vivre décemment. Qu'ils aient été d'ailleurs mus par intérêt matériel ou par conviction politique ou religieuse, c'est toujours une moyenne intelligente et résolue qui s'est déplacée pour apporter aux Etats de l'Union une force nouvelle indispensable à son développement.
En d'autres termes, les 19 millions d'émigrants qui ont traversé l'Atlantique sont des hommes de foi, qui ont compté sur leurs propres forces, sur l'avenir et qui,
ayant quitté la mère-patrie sans esprit de retour, étaient déterminés aux plus lourds sacrifices, pour obtenir la somme de bien-être et de tranquillité que leur propre pays leur refusait. La population d'émigrants possède éminemment cette caractéristique, qu'elle a suffisamment de foi et d'ardeur pour faire face à l'avenir quelles que soient les conditions inconnues d'un nouveau monde, et suffisamment de capacité pour acquérir le moyen de s'y transporter. L'émigration qui est souvent regardée par les Américains comme un élément de danger a probablement plus contribué que toute autre chose, si l'on en excepte l'éducation puritaine de la vieille Angleterre à établir la République.
L'Américain, c'est indéniable, n'est pas seulement un Anglais transplanté sur un autre continent ; dans ses veines circule le sang d'une douzaine de races non anglaises.
Si l'on peut considérer le Nord de l'Amérique comme un immense creuset dans lequel les minerais arrachés à divers filons se mélangent pour former un composé humain, tout à fait distinct, par sa nature même, des éléments qui l'ont composé, nous devons nous souvenir aussi que notre origine n'est pas autrement pure. Nous sommes une race composite et le phénomène qui s'est accompli à Chicago et à New-York en formant une race de fusion a eu un précédent dans la Grande-Bretagne. Les Anglais sont un mélange de Bretons, de Romains, de Picts, de Saxons, de Danois, de Normands qui ont formé la nation que l'on appelle l'Angleterre. Le peuple anglais s'augmenta encore des éléments étrangers tels que huguenots français, émigrants allemands, juifs fugitifs, hollandais et espagnols qui amendèrent, en se
mêlant à la population, le sang britannique. Le mélange des Welschs et des Irlandais, des Ecossais et des Anglais, des Celtes des Highlands 'et des Danois du Northumberland, ont produit un type que l'on retrouve modifié de L'autre côté de l'Atlantique. Cette modification n'a pas porté seulement sur les hommes, son empreinte se voit aussi sur les lois et se devine dans les mœurs. Mais ce qui réunit Anglais et Américains c'est la communauté du langage et comme l'a dit le professeur Waldstein, les nations de langue anglaise possèdent sept des éléments qui constituent une nationalité : langue commune, forme 3 identiques de gouvernements, même culture comprenant coutume et institution, une commune histoire ; une religion unique et finalement des intérêts pareils.
L'Angleterre a été un creuset qui a la dimension d'une tasse de thé, tandis que dans les Etats-Unis, des nations entières peuvent se fondre. L'Angleterre a mis des siècles pour obtenir ce que les Etats-Unis voient s'accomplir dans le temps de quelques générations.
La plus grande chose que les Américains aient accomplie, plus grande que l'invasion des Philippines, ou l'invasion du marché anglais, ou même l'étouffement de la grande rébellion, a été la surveillance de ce vaste creuset, car il fallait parachever l'œuvre en mélangeant tous les individus dans un type unique, le type américain ; ou pour varier la métaphore, tisser tous ces fils de fabrication étrangère en une uniforme étoffe de civilisation américaine. Ce travail gigantesque a été poursuivi à grands traits dans les cités géantes et souvent par des hommes qui étaient loin d'être conscients du rôle que la Providence leur faisait jouer. Des orga-
nisations politiques, mues par de personnelles ambitions ont exercé une influence très salutaire au point de vue de la fusion des races .
L'émigrant polonais ou italien qui arrive à New- York ou à Chicago avec une couple de dollars dans sa poche et ne sachant pas un mot d'anglais, serait souvent mort de faim, s'il n'avait pas trouvé une organisation puissante, prête à l'aider en retour d'un service politique. Il trouvait le logement, le travail, l'interprète. Quand il avait maille à partir avec la police, il trouvait une caution ou l'argent nécessaire pour payer l'amende, il trouvait même quelquefois le moyen d'échapper à la justice. Quand il était malade, l'hôpital lui était ouvert; et quand il mourait, on l'enterrait.
Et par-dessus tout, avant même que le jour de l'élection fût venu, il était naturalisé pour qu'on pût profiter de son vote. La naturalisation en Amérique, n'est accordée qu'aux individus qui ont lu et accepté les principes de la Constitution américaine ; et cependant des millions d'étrangers ont été naturalisés et ont voté, qui ne connaissaient des principes de la Constitution que ce quelles Russes en pensaient lorsqu'ils la prenaient pour la femme d'un de leurs grands-ducs. C'était le moyen de donner la nationalité américaine à ces émigrants et de les fondre instantanément avec la population des Etats.
L'école à laquelle les enfants étaient envoyés complétait l'opération. Au bout d'une génération ou, au plus au bout de deux, les émigrants étrangers s'américanisaient davantage.
Quand la République fut fondée, M. Bancroft estimait que seulement les quatre cinquièmes de la population
révoltée se servaient de la langue anglaise. Selon M. Carrol Wright, le commissaire du travail aux Etats- Unis, cette proportion s'est abaissée.
La caractéristique de rémigrant étranger môme quand il parle français, est d'obéir à l'ancien précepte qui dit : « Croissez et multipliez ». La tendance à limiter les familles qui s'est affirmée avec tant de force en France, dans les colonies australiennes et dans le Royaume-Uni, a été longtemps considérée comme un des dangers qui menaçaient le maintien de la civilisation anglo-saxonne aux Etats-Unis. Les vieilles f n milles américaines ont deux, trois ou quatre enfants, tandis que les Allemands, les Irlandais et les Polonais émigrants qui travaillent au moulin, ù, la mine ou à la factorerie en ont des quantités.
Selon le professeur Starr, si l'émigration étrangère n'avait pas jeté en Amérique ces prolifiques colons, l'Américain ressemblerait au Peau-Rouge, et, comme le Peau-Rouge, serait sur le point de disparaître.
Il est peut-être curieux de noter les différents ingrédients qui ont été fournis par les nations du vieux continent au mélange fait dans le creuset des Etats-Unis. Le pourcentage allemand s'éleva entre 1850 et 1852 à 3G,6 0/0 de l'émigration totale. Dans la dernière décade il est tombé à 13,7. Le pourcentage irlandais était de 42,3 0/0 dans la période qui va de 1821 à 1850; mais entre 1851 et 1860, il a fléchi à 35,2, et dans la dernière décade il est tombé à 10,5 0/0.
La Grande-Bretagne a atteint son maximum entre 18G1 et 1870, quand le pourcentage était de 26,2. Dans la dernière décade il est tombé à 7,1 Les émigrants
de la Scandinavie, de l'Allemagne, de la Grande-Bretagne et de Tlrlande ainsi que ceux du Canada et de Terre-Neuve se montaient à 74,3 0/0, sur les 19 millions d'émigrants qui s'établirent en Amérique dans ces dernières quatre-vingts années. Mais entre 1850 et 1860, ils ont fourni 91,2 0/0 sur le chiffre total, et en 1890-1900, leur proportion s'est abaissée à 40,4 0/0.
L'émigration de l'Europe méridionale et orientale a commencé en 1880 ; mais le nombre s'est accru si rapidement que dans la dernière décade l'Autriche- Hongrie, l'Italie, la Russie et la Pologne ont fourni 50 0/0 au nombre total des émigrants; cependant ce nombre tend en ce moment à décroître, il a atteint son maximum dans l'année 1882, quand non moins de 788,992 émigrants s'établirent dans l'Union. Depuis cette époque les chiffres ont diminué jusqu'en 1886 où on en compta seulement 334,203. Les fluctuations ont été très grandes : en 1892, on comptait 623,084 émigrants ; en 1898, il n'y avait plus que 229,299 individus qui s'expatriaient. Depuis cette époque, les chiffres se sont relevés et pour l'année qui vient de finir en juin 1900 le nombre total d'émigrants était de 448,572. Sur ce nombre 2,392 seulement avaient une profession; 61,443 étaient des journaliers adroits; 163,508 étaient de vulgaires journaliers, et le reste se composant surtout de femmes et d'enfants, au nombre de 134,941, n'avait pas d'occupations spécifiées. Presque tous ces émigrants allaient au Nord et à l'Ouest.
Au dernier recensement, la proportion des individus nés à l'étranger dans les Etats du Sud était moins de 5 0/0, ce qui contrastait singulièrement avec les chiffres des autres Etats, tels que Rhodes Island,
qui venait avec 31,4 et North Dakota avec 35,4, Montana 27,6, Colorado 16,9, et Nebraska 16,6.
Sur les 448,000 émigrants venus aux Etats-Unis, l'année dernière 300,000 venaient de l'Autriche-Hongrie, de l'Italie et de la Russie. Sur le nombre total, un quart venait de l'Allemagne, un cinquième de l'Irlande, 15 0/0 de l'Angleterre et 6 0/0 de la Suède et de la Norvège. On estime que le nombre d'Allemands dans les Etats-Unis s'approche de 10 millions, dont 3 millions sont nés en Allemagne et le reste sont de parents allemands.
L'élément le plus difficile à fondre dans le creuset ; le seul qui ait été trouvé, jusqu'à présent, réfractaire à cette opération est le nègre des Etats du Sud. Le recensement de 1900 montrait que la population colorée aux Etats-Unis était de 9,312,585 : sur ce chiffre 8,840,789 étaient noirs; les Indiens fournissaient 250,000 individus ; les Chinois 119,000 ; et les Japonais 86,000. L'accroissement des nègres n'est pas en proportion avec celui de la population blanche; cette différence est due probablement à ce qu'il n'y a pas eu d'émigrations nègres depuis la suppression du trafic des esclaves. En 1890, les nègres étaient en proportion de 12,5 0/0 de la population; en 1900, ils étaient de 12,2. Il y a à cette diminution une série de causes qu'il serait trop long de développer ici. L'éducation de la race nègre prise en main si résolument par Booker Washington qui, en fondant le collège de Tuskegee a montré une rare combinaison de science et de sens commun, rendra dans l'avenir la question plus facile à résoudre que maintenant.
Mais les récriminations de la presse sudiste, quand
le président Roosevelt invita Booker Washington à dîner à la Maison Blanche, ont eu dans tous les Etats- Unis, un écho douloureux qui démontre, avec les pratiques du lynchage, que si la question a fait des progrès considérables, elle n'est ï>as encore résolue. Dans ces dernières vingt années, sur 3,000 lynchages qui ont eu lieu aux Etats-Unis, le plus grand nombre s'est produit en 1892 où on en a compté 236. En 1900, ce chiffre était tombé à 115. Il n'est pas vrai, comme on le croit généralement que la majorité des lynchages est faite pour punir les outrages commis par des nègres sur des femmes blanches. Dans ces seize dernières années, sur 2,516 lynchages reportés, 800 seulement ont eu ce motif pour excuse.
L'effet politique de ce vaste élément étranger, blanc ou noir, a vivement frappé les observateurs. Le duc d'Argyll le regarde comme un des facteurs, peut-être le plus puissant de l'alliance future des races de langue anglaise. Quel type sortira de ce creuset dans lequel les nations versent un trop-plein qui est le plus souvent le meilleur d'elles-mêmes ? L'avenir seul peut répondre a cette redoutable interrogation.