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Si nous, dont les sentiments en matière politique et religieuse sont plus américains qu'anglais, nous assis- Ions, avec plaisir, avec enthousiasme même, à l'américanisation du monde; nous reconnaissons volontiers que beaucoup d'Anglais témoignent d'un esprit différent. Néanmoins, ils ne peuvent se défendre d'une certaine fierté en pensant que l'influence américaine est la pénétration lente mais sûre de l'idée anglo-saxonne.
Comme l'a fort justement dit Mncaulay, les cavaliers eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher d';nlmirer les exploits des Côtes de fer de Blake et de ses cspftames qui illustrent l'histoire d'Angleterre à l'époque du Protecteur. Il en est de même de ces anglicans qui, bien que regrettant d'être déchus du premier rang auquel les appelaient les fastes d'une glorieuse histoire, voient
dans les progrès de la libre Amérique l'affirmation de la supériorité des pays de langue anglaise.
Si cette fiche de consolation peut être offerte aux Anglais, il n'en est pas de même pour les autres nations de l'Europe, qui assistent, non sans inquiétude, aux phases grandioses de ce phénomène historique.
Pour la majorité des Européens, cet avenir semble fâcheux; cependant à tout prendre, ils le préfèrent h l'inconnu.
Cette résignation, cependant, ne se rencontre pas dans le vieux monde monarchique du centre de l'Europe où les représentants d'un âge disparu s'entêtent à représenter le pouvoir fort. En Europe, la situation est celle-ci : La France et la Suisse sont déjà républicaines; la Belgique, la Hollande et les pays Scandinaves, quoique monarchiques dans la forme, sont républicains d'essence. Le gouvernement espagnol peut être regardé comme une sorte d'annexé de Habsbourg, tandis que le royaume d'Italie joue le rôle de contrefort méridional de l'alliance austro-allemande.
La Russie a une situation particulière, c'est un monde à elle seule, et c'est aussi la nation la plus démocratique de l'Europe, comme un conglomérat de petites républiques réunies sous la suprême direction d'une autocratie centrale. L'Empereur de Russie, cependant, le monarque de droit divin, solennellement consacré guide et pasteur de son peuple, selon la formule du couronnement, trouve, il n'en faut pas douter, plus de sympathie dans le peuple que les autres souverains de l'Europe. C'est que les Tsars d'aujourd'hui n'aspirent nullement à remplir le rôle des Tsars du commencement du xixe siècle. A cette époque, Alexandre et Ni-
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colas croyaient fermement que la défense du principe monarchique était le plus sacré de leurs devoirs, conviction que la Sainte-Alliance souligna vigoureusement. Cette Sainte-Alliance, d'ailleurs, est morte depuis longtemps, et son résultat le plus clair a été la promulgation de la loi de Monroë suggérée par Canning en réponse aux prétentions des souverains alliés de l'Europe centrale.
Le centre de la résistance aux principes américains est à Berlin; et l'ennemi de l'américanisation est le kaiser Guillaume.
Il y a quelque chose d'héroïque dans l'attitude de cet empereur essayant de résister au flot américain. Mais son action est vaine : on ne lutte pas contre la marche irrésistible du progrès.
Il n'y a pas, en Europe, de cités plus américanisées que Hambourg et Berlin. Elles sont américaines par la rapidité de leur développement, par leur énergie nerveuse, par leur rapide appropriation des moyens de transport. Les Américains se trouvent, malgré la différence de langage, plus à l'aise à Hambourg et à Berlin qu'à Londres ou à Liverpool. Les manufacturiers allemands, les constructeurs et les ingénieurs de cette nationalité sont plus aptes que ceux des autres pays à saisir immédiatement l'usage du machinisme américain.
Ce n'est pas seulement les marchandises américaines qui s'introduisent dans la moderne Allemagne, l'idée américaine s'y infiltre aussi, apportée par danciens émigrants enrichis, qui ont laissé derrière eux, dans les états de l'Union, des parents, des amis avec lesquels ils se tiennent en constante communication* Les
Germano-Américains, comme les Irlandais qui habitent les Etats-Unis, sont passionnément patriotes; mais d'un patriotisme particulier qui comprend la mère-patrie et les Etats de l'Union. Ils sont, faut-il le dire, profondément républicains, c'est-à-dire que s'ils sont sujets allemands, ils ne se regardent pas comme des sujets du Kaiser. Leur action sur les masses allemandes est une action purement américaine qui est plus dans la note socialiste-démocratique que dans l'esprit junker des gardes du corps de la monarchie prussienne.
Ce serait intéressant d'étudier comment le mouvement démocratique qui se dessine si vigoureusement en Allemagne, est entretenu et nourri par-delà l'Atlantique. La connivence des Allemands de l'Amérique du Nord est moins évidente que celle des Irlando-américains de la ligue nationale irlandaise. Mais elle n'en est pas moins active.
Contre toutes ces influences secrètes ou non, cachées ou apparentes, le kaiser lutte sans relâche. En résistant à l'américanisation de l'Allemagne, la première préoccupation de l'Empereur a été naturellement de prévenir l'américanisation des Allemands qui quittent l'Allemagne. Le flot continuel de l'émigration bat les côtes occidentales de l'Allemagne pour se retirer vers New- York, cette porte européenne du continent américain. Lorsqu'un Allemand a dépassé la statue de la liberté de Bartholdi, il est perdu pour l'Empire germanique. Il peut rester allemand pour une génération ou deux, chérir sa langue, cultiver lajittérature de son pays. Mais passent dix années, et ses enfants se seront imprégnés d'anglais ; passent encore cinquante ans, et rien autre chose que le nom et les traditions de famille
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ne subsiste de l'ancienne nationalité. Ses descendants ne seront pas plus allemands que Roosevelt n'est hollandais.
Pour faire échec à celte américanisation fatale, l'Empereur a acquis des colonies où il compte canaliser le courant qui entraîne ses sujets à quitter la terre de l'Empire, mais les acquisitions allemandes du Damani l.i nd et de l'Afrique orientale, n'enchantent nullement les colons qui continuent à suivre l'ancien chemin tracé par leurs devanciers. Il n'y a donc, dans ces colonies allemandes, que des fonctionnaires, ce qui est maigre.
L'Empereur ne s'est pas tenu pour battu et il s'est ingénié à diriger les Allemands qui veulent s'expatrier.
Le parti colonial allemand s'imaginait qu'en créant de grandes colonies allemandes au Brésil, il serait possible de fonder une plus grande Germanie dans les continents du Sud où l'Empire allemand peut préserver de l'américanisation des millions de teutons.
L'expérience n'est pas encore abandonnée, mais les Américains du Sud disent que l'action des Etats de l'Union est non moins vive au Brésil que partout ailleurs.
Obligé d'admettre son échec dans sa tentative d'arracher les Allemands expatriés à l'américanisation, l'Empereur a redoublé d'efforts pour prévenir l'américanisation de l'Europe. C'est l'idée qui le domine d'ailleurs depuis son arrivée au trône.
Lors de sa première visite au Tsar de toutes les Russies, il l'entretint de sa thèse favorite et tacha de le gagner à la cause sainte de l'anti-américanisme. Nicolas II l'écouta avec l'intérêt sympathique qui lui
est naturel quand on aborde devant lui une question qui intéresse l'humanité, mais il réserva son opinion.
Le Kaiser est un impulsif surtout en apparence car il est tenace dans ses desseins. Battu dans son premier essai de gagner l'Empire à la grande combinaison européenne qui a pour objet d'organiser le vieux monde contre le nouveau, il n'abandonna pas pour cela son projet favori.
La première manifestation discrète de ses sentiments se trouve dans un discours du comte Goluchowski, le secrétaire des Affaires étrangères de l'Autriche-Hongrie. S'adressant aux délégations parlementaires, en novembre 1897, cet homme d'Etat plaida vigoureusement en faveur de l'adoption d'une politique pacifique en Europe, estimant qu'il ne fallait rien moins que l'union étroite des puissances européennes pour résister à la concurrence transocéanique.
Pendant que le comte Goluchowski jetait ainsi le cri d'alarme, l'Empereur continuait de songer et d'agir surtout pour éviter ce qu'il considère comme la pire des catastrophes.
Voici quelques chiffres qui feront comprendre les préoccupations de l'Empereur allemand :
Dans l'année 1900, les exportations américaines en Allemagne ont été plus élevées que dans les autres pays.
Etats-Unis 243,000,000 de dollars.
Grande-Bretagne. . 200,000,000
Russie 171,000,000
Autriche 172,000,000
Sud Amérique. . . . 115,000,000
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L'Allemagne ne peut plus nourrir son peuple avec ses propres produits. — C'est un fait d'importance capitale au point de vue d'une guerre possible. — En 1900, l'importation en blé s'élevait à près de 1 million de tonnes et en seigle 800,000 tonnes. La population allemande s'élève aujourd'hui à environ 60 millions d'habitants. En ne parlant que des denrées principales et nécessaires à la vie, comme le blé et le seigle seulement, 9 millions d'Allemands seraient affamés si le rendement insuffisant des fermes allemandes n'était contrebalancé par l'importation de céréales étrangères.
Cette dépendance de l'étranger, spécialement de l'Amérique, déplaît fort à l'Empereur. ,
Des 1,438,000,000 <l<> dollars de marchandises importées en Allemagne durant l'année 1900, 287 millions proviennent de l'Angleterre, 243 millions des Etats-Unis, et 115 millions de l'Amérique du Sud. Ainsi près de la moitié de l'importation totale en Allemagne vient du Nouveau-Monde et de l'Empire britannique.
La dépendance de l'Allemagne, en ce qui concerne le pain quotidien, a beaucoup contribué à la décision prise par l'Empereur de doubler la marine allemande.
« Notre avenir, a-t-il déclaré, dépend de la mer. » La décision de doubler la force de la marine de guerre allemande fut proclamée d'une façon significative à la face du monde, immédiatement après que la défaile des armes anglaises dans l'Afrique du Sud cul sérieusement ébranlé notre prestige.
Que la nouvelle politique de construction navale alors annoncée par l'Allemagne, ait été dirigée contre la Grande-Bretagne, c'est un fait que personne ne peut nier; cependant, lorsque l'Empereur allemand vint à
Londres peu après, on eut de lui une explication différente sur les raisons qui l'avaient amené à doubler la flotte allemande.
Il soutint qu'il était inévitable que les Etats-Unis, un peu plus tôt ou un peu plus tard, s'efforçassent d'atteindre à la suprématie de la mer tenue actuellement par la Grande-Bretagne. Quand ce jour viendra, la Grande- Bretagne trouvera dans la flotte allemande sa plus puissante alliée. Il importe que les- nations du Vieux- Monde représentant la culture et la civilisation, se coalisent pour résister à l'attaque des nouveaux barbares du monde occidental, gonflés d'orgueil et de succès et allégés des responsabilités.
Quoi qu'on ait pu dire de cette attitude, c'était un moyen des plus ingénieux de pallier la vérité relativement à la réelle portée de son programme naval.
Après le départ de l'Empereur, on entendit peu parler de ses visées anti-américaines jusqu'en juillet dernier, époque à laquelle il parla à M. Pierre de Ségur, qui était accompagné d'autres touristes français, à bord du Hohenzollern, tandis qu'il était dans les eaux norvégiennes. L'entrevue paraît avoir été purement accidentelle.
M. de Ségur et ses compagnons de voyage visitaient un des fiords norvégiens quand ils rencontrèrent le yacht impérial Hohenzollern. L'Empereur les invita à dîner à bord et après avoir rangé ses invités comme il aurait aligné un corps d'armée, avec la voix et les gestes d'un officier à la parade, il entama une conversation animée avec eux sur un ton élevé, il s'exprima avec une liberté extraordinaire, dangereuse pour luimême.
La conversation qu'il eut porta principalement sur les Etats-Unis, écrivit M. de Ségur dans la Revue de Pu ri s. Il montre peu d'enthousiasme pour ce pays. Selon lui, il y a une menace pour l'avenir dans les trusts colossaux si chers aux millionnaires Yankees, qui tendent à placer une industrie ou un échange international entre les mains d'un seul individu ou d'un groupe d'individus.
« Supposez, dit-il, en substance, que Morgan réussisse à grouper autour de son drapeau plusieurs des lignes de l'océan. Il n'occupe aucune position officielle dans son pays en dehors de sa fortune. Il serait, par conséquent, impossible de traiter avec lui s'il arrivait qu'il y eût un incident international ou qu'une puissance étrangère fût entraînée dans son entreprise. Il serait également impossible d'avoir recours- contre l'Etat qui n'ayant aucun bénéfice dans l'affaire, déclinerait toute responsabilité. Alors contre qui faudrait-il se tourner? »
Pour obvier à ce danger, l'Empereur prévoit la nécessité de former une union douanière étrangère contre les Etats-Unis sur les bases du blocus continental conseillé par Napoléon contre l'Angleterre, de façon à sauvegarder les intérêts de tous et assurer la liberté du commerce continental aux dépens du développement de celui de l'Amérique. Et il nous déclara sans circonlocution que, « devant une telle éventualité, l'Angleterre serait obligée de choisir l'alternative de deux politiques différentes : ou de donner son adhésion au blocus et de se mettre du côté de l'Europe contre les Etats-Unis ou bien de s'unir à ces derniers contre les puissances du continent ».
Cette déclaration, publiée dans un organe important
comme la Revue de Paris, fut naturellement reçue avec scepticisme, et le New-York Herald dépêcha un rédacteur à Berlin afin de savoir si, oui ou non, le gouvernement allemand était prêt à désavouer, contredire ou rétorquer le rapport de M. de Ségur.
L'ambassadeur américain en Allemagne, le docteur Von Helleben, émit l'opinion que le bureau des affaires étrangères pourrait réfuter les prétendus propos de l'Empereur; mais, lorsque la question fut posée à l'office des affaires étrangères, on répondit que cela regardait personnellement l'Empereur.
Une entrevue intéressante, du moins pour sa publicité, eut lieu entre le représentant de l'oflice des affaires étrangères et l'envoyé du New-York Herald, au cours de laquelle interview, ce dernier dit naïvement que le représentant allemand ne paraissait pas se rendre un compte exact de l'importance de l'opinion publique aux Etats-Unis; il ajouta même que l'Allemagne entendait régler non pas absolument à sa fantaisie, mais au moins au mieux de ses intérêts, tous les conflits qui pourraient surgir.
Une allusion à M. Morgan et à la consolidation des industries sur les bases des trusts, indique que l'Empereur est disposé à saisir toute occasion de s'opposer au développement de l'idée américaine qui se montre sous la forme tangible d'entreprises formidables, et surtout à grossir démesurément le danger américain de façon à organiser un Zollverein européen.
A Berlin, l'Union industrielle alleniande a exprimé par la voix de son secrétaire, le Dr Wilhelm Vendlant, son opinion à ce sujet.
Il déclara que le moment était venu pour un Bismark
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d'assembler les nations de l'Europe, afin d'enrayer le péril américain.
Je crois, ajouta-t-il, qu'il faut combattre les Américains avec leurs propres armes. Nous vous proposons donc d'unir tous vos efforts et d'user de toute votre énergie pour arriver à créer une union européenne ».
Ce programme est évidemment inspiré par une idée supérieure; mais qu'en advient-il? Jusqu'à présent, le résultat a été mince.
Car rien ne peut être fait avant 1003, moment auquel Les traités âéronl revisés.
« La réciprocité, » dit le président Mac Kinlcy, dans le discours qu'il fit la veille du jour où il fut assassiné, « la réciprocité est le résultat naturel du développement industriel extraordinaire des Etats-Unis, grâce à la politique fermement établie maintenant. Si par hasard quelques-uns de nos tarifs ne sont plus nécessaires pour le Trésor, ou pour encourager et protéger nos industries chez nous, pourquoi ne seraient-ils pas employés à étendre ou à favoriser nos marchés au
lnill ?
(( Il n'y a que deux sortes de réciprocités : réciprocités en faveur, réciprocités en charges et en prohibitions. La première s'accomplit sous forme de contrat mutuel en manière de traité, et la deuxième par des représailles législatives. »
La principale mesure qui ait défendu les exportateurs des Etats-Unis des droits exclusifs de la part des nations européennes, a été l'existence de séries de traités commerciaux contenant la clause de la nation la plus favorisée, et qui expire en 1903. A cette date, les Autrichiens et les Allemands, peut-être les Italiens.
avec telles autres nations qu'ils amèneront à s'unir à eux, ont l'intention de voir ce qui peut être fait pour protéger leurs propres industries en appliquant un tarif européen équivalent à celui de Dingley, sur les marchandises américaines. En de telles circonstances, il est quelque peu difficile de mettre à exécution la politique préconisée par M. Mac Kinley.
Comme le disait fort justement le président Roosevelt, il ne faut pas oublier qu'en traitant avec les autres nations, nous devons en essayant de trouver dans la transaction un maximum de bénéfices, laisser à nos clients un bénéfice au moins analogue.
Il paraît ne pas y avoir de doute que l'invasion américaine ait quelque peu effrayé les Européens, et que la peur ne se soit pas seulement limitée à l'Allemagne et à l'Autriche. Quand le prince Albert de Belgiqus revint de son voyage en Amérique en 1898, on prétendit qu'il s'écria devant un américain :
« Hélas! vous autres Américains, vous nous dévorerez tous. »
L'amiral Canevaro, ancien ministre italien des affaires étrangères a dit à Toulon, en avril dernier :
« La triple et la double alliance prises ensemble, ont donné trente ans de paix à l'Europe, et il ajouta que ce fait conduirait peut-être les nations européennes à considérer la possibilité et la nécessité de s'unir contre l'Amérique, comme l'exigerait l'avenir de la civilisation. »
Peu de publicistes sont aussi intelligents et aussi libéraux que M. Paul Leroy-Beaulieu; mais il va si loin sous l'influence de la menace venant du Nouveau- Monde, qu'il s'est déclaré spontanément en faveur d'une