CHAPITRE
LEMPIRE OTTOMAN.
Il y a trois ans, lorsque jetais à Constantinoplc, j'ai provoqué un étonnement considérable en déclarant que rien n'était plus probable que les Etats-Unis fussent conduits à résoudre l'insoluble problème de la propriété de Constantinople.
Les faits étaient simples et les déductions évidentes, mais il n'est rien que tant de gens soient aussi lents à reconnaître que les faits saillants d'une situation politique.
Aujourd'hui, grâce aux opérations d'une bande de brigands sur les frontières bulgares, les yeux du public se sont ouverts, et, tant en Europe qu'en Amérique, le premier homme venu, dans la rue, cause des éventualités pouvant se reproduire dans l'empire ottoman, éventualités qui paraissaient être complètement en dehors du cadre de la politique.
L'incident qui a produit un réveil si soudain esl la capture de Miss Stone, missionnaire américaine.
Le 2 septembre 1901, Miss Stone. tandis qu'elle quittait la petite ville de Bansko en Bulgarie pour aller à Diu-
mania en Turquie, traversait la frontière de la Bulgarie à la Macédoine, quand elle fut capturée par une bande de brigands vêtus d'uniformes turcs, et entraînée vers les montagnes avec une dame bulgare de sa suite. Miss Stone et sa compagne furent gardées en captivité avec mise en demeure de payer une rançon de 25,000 livres sterling.
La nouvelle qu'une dame américaine était retenue prisonnière dans les montagnes macédoniennes produisit un grand émoi aux Etats-Unis. Les journaux s'en emparèrent et l'on ouvrit une souscription pour obtenir la rançon demandée. L'on fit manœuvrer la machine diplomatique, et l'Europe et l'Amérique se virent en face d'une question qui, avant qu'elle fût arrangée, menaçait d'engager les Etats-Unis dans une intervention armée en Turquie. En présence d'une telle situation, l'on commença à se demander comment miss Stone se trouvait en Bulgarie, et alors la grande République de l'Ouest s'aperçut pour la première fois de l'extension qu'avaient prises les missions américaines depuis 1858, dont le centre était Andrinople, qui est en dehors de la Macédoine.
La mission possède maintenant trois stations en Bulgarie, et ses 1,500 chrétiens américains qui sont répartis sur le sol de la principauté, fréquentent les églises de Sofia. De plus, ils ont neuf missionnaires aussi bien en Bulgarie qu'en Macédoine et sept institutrices. En Bulgarie, l'administration des missionnaires américains a créé trois écoles pour l'éducation des hommes et des femmes, et un Kindergarten. Ils ont organisé quinze églises où ont lieu des ser-
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vices, régulièrement, en plus de douze endroits de dévotion et ayant près de 15,000 catéchumènes.
L'église de Bansko, d'où partit miss Stone pour le voyage qui se termina si désastreusement, possède 150 membres et sa construction coûta 1,000 livres sterling.
En 1872, les Américains traduisirent la Bible en Bulgare; montèrent une imprimerie, une librairie et une salle de lecture gratuite et publique à Sofia, et publièrent un journal hebdomadaire.
Cette propagande par les Américains n'est pas très populaire parmi les Bulgares, qui sont grecs orthodoxes, mais la propagande théologique est pardonnée à cause des bons résultats qui en découlent.
Les Russes, certes, détestent cette propagande même encore plus que le gouvernement bulgare; mais ici encore l'élément américain vient d'une source inattendue. L'agent russe de Sofia, M. Bachmetieff, a épousé une Américaine, et Mme Bachmetieff est une grande amie personnelle de miss Stone, de sorte que, à un haut point de vue politique, on pourrait espérer voir M. Bachmetieff s'opposer aux actions de miss Stone, tandis qu'au point de vue domestique, l'influence de Mme Bachmetieff a fait de l'agent russe un grand ami et un chaud protecteur de la mission américaine.
Il est vraiment difficile pour toute personne intelligente de ne pas se féliciter des excellents résultats obtenus par les missionnaires américains qui, non seulement ont à travailler pour eux-mêmes, mais ont invité les Bulgares à établir des institutions pareilles. La femme la plus influente de la Bulgarie, Mme W.-B- Kossuroth, était une élève de miss Stone.
Elle avait été élevée avec les idées américaines, et après la mort de son mari, elle s'occupa des affaires qu'il avait laissées.
Mme Popoff, femme du pasteur de l'église protestante de Sofia, fit ses études dans un séminaire d'Ohio. Aussi rien de surprenant à ce que miss Stone soit partie en excursion à la tête d'un groupe d'étudiants, parmi lesquels il y avait trois jeunes femmes bulgares qu'elle allait placer à la tête d'écoles en Macédoine.
Les brigands qui se déguisèrent en Turcs pour éviter les soupçons, sont, prétend-on, des brigands bulgares appartenant au comité insurrectionnel macédonien. Ils ne molestèrent point les institutrices, mais ils emmenèrent miss Stone et Mme Toilka qu'ils gardèrent pour avoir une rançon.
Le résultat immédiat de cet attentat fut que l'attention des Américains s'éveilla. L'on entama aussitôt des négociations. Menaces et promesses ne réussirent point à rendre la liberté immédiate aux captives. Octobre et novembre s'écoulèrent en tentatives vaines. Au commencement de décembre le bruit courut que miss Stone était morte entre les mains de ses ravisseurs. La rumeur fut démentie, mais miss Stone était toujours prisonnière.
L'incident reporta l'attention publique américaine sur l'état anarchique dans lequel se trouve actuellement la péninsule des Balkans, et familiarisa les Etats-Unis, avec des questions qui, jusqu'alors, étaient restées dans le domaine de l'attention du Vieux-JVlonde.
Il est bon de répéter que le pire crime de la diplomatie a été de laisser les provinces turques en proie au plus sombre despotisme.
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Le cri des Macédoniens « Venez à notre secours!... » ne reçut aucune réponse du gouvernement anglais de 1878.
Les Russes, au contraire, leur prêtèrent une aide efficace.
Par le traité de San Stephano, tout ce qui est connu cni mue la « grande Bulgarie », du Danube à la mer Egée, mj, délivré du despotisme flétrissant des Turcs. Au Congrès de Berlin, sur les instances de l'Angleterre et de l'Autriche, la Macédoine fut retranchée de la Bulgarie libre, et livrée de nouveau à l'esclavage. De tous les crimes commis à Berlin celui-ci fut le pire.
Il n'est point nécessaire dans cette étude sur l'américanisation du monde, de s'occuper davantage de la part qu'ont prise, les citoyens des Etats-Unis dans l'histoire récente de l'empire ottoman. J'en ni parlé assez longuement en un livre que j'ai écrit on 1899 intitulé : Les Etats-Unis de V Europe. Je prends la liberté d'en extraire les plus importants passages.
Il y a trente ans, deux Américains chrétiens, ayant une tète sur les épaules, s'établirent en Turquie et se mirent à professer, d'après les méthodes; américaines, à la jeunesse de l'Est, dans une institution appelée le collège Robert. Ils n'eurent jamais à leur disposition un plus grand revenu que 30 ou 40,000 dollars par an. Ils ont tenu la main a. ce que chaque étudiant de leur école fût complètement dressé d'après les principes américains, qui, depuis qu'ils furent importés par les hommes du Mayflower, ont presque fait le tour du monde. Telle était leur ligne de conduite et ils n'y ont point dérogé depuis trente ans.
Avec quel résultat?
Ce collège américain est aujourd'hui l'espoir principal des millions d'habitants qui vivent dans les Etats du sultan ; 200 étudiants demeurent aujourd'hui dans ce collège, et on y a instruit et de là envoyé de par le monde des millions de brillants et intelligents jeunes hommes qui ont porté le levain de l'idée américaine dans toutes les provinces de l'empire ottoman.
Une des choses les plus intéressantes de ce dernier quart de siècle, fut la création de la principauté bulgare. Mais la résurrection de cette nation, quoique matériellement achevée par le sabre libérateur des hordes vengeresses de Russie, est due avant tout au collège Robert.
Ce furent les Américains qui semèrent la graine. Ce furent les hommes du collège Robert qui portèrent en Bulgarie les bonnes nouvelles d'un avenir prometteur de liberté.
La paix signée, les Russes rentrèrent dans leurs foyers. Quand, en passant le Bosphore, les énormes transports bondés de troupes défilèrent devant le rocher de Rouméli-Hissar sur lequel s'élève le collège Robert, les rudes vétérans qui avaient prodigué leur sang sur les champs de bataille des Balkans poussèrent de joyeux hurrahs et firent jouer des airs américains par leurs musiques militaires, rendant ainsi un juste hommage à l'institut qui a été la cause initiale, on peut dire de l'indépendance Bulgare.
C'était le tribut des artisans du sang et du fer aux architectes dont les plans avaient^ervi à construire l'Etat bulgare.
L'influence des Etats-Unis dans l'Est n'est nullement confinée au collège Robert. Il y a d'autres institutions
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américaines fondées à Constantinople; mais comme elles s'occupent de l'éducation de jeunes filles on n'en ressentira l'influence politique que lorsque les fils de ces étudiantes seront parvenus à l'âge d'homme.
Combien d'Américains se doutent, je me le demande, que des pentes du mont Ararat jusqu'aux confins des côtes de la mer Egée, des missionnaires américains ont éparpillé largement sur toute la terre désolée les semences des principes américains? Les Russes ne l'ignorent point et considèrent cette propagande comme dangereuse pour l'avenir.
Et ainsi le levain s'étend par toute la terre.
Si les hommes du collège Robert ont créé une Bulgarie indépendante, de même, ils ont essayé de prouver qu'ils pourraient créer une indépendante Arménie. Ils se sont mis à l'œuvre; mais hélas! bien qu'ils eussent payé lu a veinent de leur personne, la Russie, cette fois, n'était point d'humeur à venir à leur secours.
Le sultan tomba sur eux plein de courroux et les livra aux bachi-bouzoucks et aux Kurdes. Ce qui s'ensuivit est écrit en lettres de sang et de feu dans l'histoire contemporaine de l'Est.
Mais ce n'est pas fini encore.
Les missionnaires américains, qui ne se mêlèrent point à l'insurrection avortée, en règle générale ne furent point molestés.
Ils continuent leur œuvre, enseignant, prêchant, semant le bon grain, tous les jours, créant des forces qui avec le temps renverseront le gouvernement turc et régénéreront l'Arménie.
Graduellement, avec l'effritement de l'autorité turque, avec l'expansion des ambitions américaines, et par-
dessus tout, le développement de la flotte américaine, le rêve de Cobden paraît être en bonne voie de voir sa réalisation.
Rien ne me paraît plus probable que d'apprendre tout à coup, par un de ces beaux jours de sauvages réveils religieux ou d'impérial fanatisme, que quelque brigand ayant échappé à la corde et qui a été décoré par le sultan, ou quelque chef kurde se soit mis en tête de venger les humiliations de l'Islam sur la proche mission américaine.
Il balayera tout sur son passage, à la tête de ses troupes, que ce soit école ou demeure. Il mettra le feu aux constructions; le missionnaire américain sera jeté dans sa demeure incendiée pour y périr brûlé vif, tandis que sa femme et ses filles seront conduites au harem de quelque pacha. Rien ne serait plus conforme aux habitudes ordinaires de ces sauvages. Il n'y a aucune puissance qui puisse défendre les colons américains contre leurs futurs assaillants.
Le jour où un journaliste intelligent écrirait dans cette occurrence quel est le sort de ces femmes américaines — qu'il l'écrira en phrases pleines de vie, clairement, brillamment devant les yeux de toute la race parlant anglais — la perte, l'anéantissement de l'empire ottoman sera scellé.
Il y a 80 millions d'êtres humains aux Etats-Unis dont la plupart parlent anglais, et chacun d'eux penserait que les femmes emprisonnées sont ses sœurs.
Alors la question se poserait, brûlante et implacable : .« Où est Dewey? Où est Sampson? Où sont nos invincibles cuirassés, qui, en deux batailles, balayèrent sur
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mer le drapeau de l'Espagne? A quoi pensent donc nos grands capitaines qui pavoisent leurs navires de guerre, tandis que Ton fait subir à des Américaines des traitements si odieux ? »
Et après de telles questions arriverait vivement Tordre impérieusement réclamé : « Aux Dardanelles! aux Dardanelles! »
Aucune ^puissance au monde ne serait capable d'arrêter la marche des vaisseaux américains, et il n'y aurait aucune puissance en Europe qui tenterait mémo de l'essayer. La patience de la Chrétienté est mise depuis longtemps à une terrible épreuve, et l'Europe Riderait probablement une attitude hésitante, tandis que le coup de mort serait donné aux vestiges de l'Empire ottoman.
A cette vision j'ai peu de chose à ajouter. Mais je pourrais rappeler aux lecteurs anglais, qui connaissent peu ou rien des résultats obtenus par les missionnaires américains, qu'on voit plus de fidèles fréquenter les églises fondées par eux qu'on n'en voit dans celles des missionnaires du Royaume-Uni.
Les Américains viennent après nous, par le total de l'argent souscrit et recueilli tous les ans pour cette propagande religieuse; mais ils ont plus d'adeptes et plus d'adhérents dans le pays et plus de Sunday schools (Ecoles du dimanche).
Les chiffres tirés du rapport de la conférence œcu ménique des missionnaires faite à New- York il y deux ou trois ans sont assez éloquents; les voici :
Statistique des Sociétés américaines et anglaises maintenant occupées à diriger des missions étrangères.
États-Unis. Royaume-Uni.
Nombre des sociétés 49 54
Revenu total (en dollars).... 5,403,04-8 8,266,374
Missionnaires ordonnés 1,352 1,984
Médecins hommes 160 205
— femmes 114 74
Missionnaires frères lais
(non médecins) 109 765
Femmes mariées (non médecins) 1,274 1,148
Femmes non mariées (non
médecins) 1,006 1,668
Total des missionnaires
étrangers 4,110 5,937
Naturels du pays ordonnés. 1,575 1,729 Travailleurs du pays non
ordonnés 15,013 29,779
Total des aides du pays 16,605 31,740
Stations 7,321 15,576
Eglises organisées 4,107 5,100
Fidèles 421,597 326,979
Ecoles du dimanche 7,231 3,817
Association de l'école du dimanche 344,385 213,935
Souscriptions des fidèles du y
pays (en dollars) 628,717 797,355
Chrétiens du pays comprenant les non pratiquants 1,257,425 1,204,033
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Les missionnaires, parlant anglais, dépassent en nombre ceux de toutes les autres nations protestantes réunies. On ne peut que les comparer à ceux envoyés par l'église de Rome. Le parallèle et le contraste entre la race parlant anglais et l'église de Rome est d'un intérêt énorme et incontestable, car pour nous servir d'un mot de M. Gladstone « notre race peut presque prétendre réclamer le droit de fonder une sorte d'église universelle en politique ».
Sur le continent africain les Américains ont à peine commencé d'évangéliser. Les méthodistes (épiscopaliens des Etats-Unis) ont fait de tout le territoire africain un vaste évéché placé sous les ordres de l'évêque Hartzell. De-ci, de-là, sur tout le continent, on trouve des missionnaires américains travaillant à la conversion des idolâtres; mais les Américains ne font que débuter dans les prédications en Afrique.
Et c'est seulement quand un Booker Washington et ses pareils auront créé une race éduquée de noirs Américains que l'américanisation de l'Afrique sera réellement commencée.