MARINE
■110 bâtiments.
381 bâtiments.
Ces chiffres représentent la plus grande somme de force organisée qu'on ait jamais vue à la disposition d'une seule race. La question est maintenant de savoir si cette gigantesque réunion de moyens peut être intelligemment employée. Nous vivons dans un siècle de combinaisons, et ces combinaisons occupent l'esprit des gens qui, comme M. Morgan, cherchent à grouper toutes les ressources de l'activité humaine dans un but déterminé.
C'est cette idée qui a donné naissance aux trusts; c'est cette môme raison qui peut amener l'Amérique et l'Angleterre, à s'unir dans un but de prospérité et de défense communes; et ce n'est pas un vain sentimenta-
lisme qui me fait parler ainsi : la question est assez haute pour que je me sois donné la peine d'en étudier tous les côtés. Rien ne pourrait s'opposer à cette alliance qui nous rendrait plus forts contre les attaques de l'extérieur et, ce qui est plus important encore, qui nous fortifierait contre les dangers qui résultent de la lutte économique que se livrent toutes les nations, lutte qui revêt actuellement un caractère pacifique, mais que l'avenir fera dégénérer en guerre ouverte, en véritable extermination.
New- York peut rivaliser avec le Massachusetts, et la Pensylvanie avec l'Illinois sans danger pour le lien fédéral qui les unit : ce qui revient à dire que tous les états d'une fédération peuvent être rivaux sans que la paix de ladite fédération en soit le moins du monde troublée non plus, d'ailleurs, que la paix universelle.
Si le monde de langue anglaise prenait la résolution de s'unir et de former une cour suprême où tous les différends anglo-américains seraient jugés, les commerçants et les industriels des deux nations pourraient rivaliser sur tous les marchés du monde, sans que les bonnes rela lions qui doivent exister entre l'Empire britannique et la République américaine aient jamais à en souffrir.
Un des phénomènes actuels de la vie politique est une marche vers l'unité des peuples qui parlent la même langue. Témoin, la reconstitution de l'Allemagne et l'unification de l'Italie.
Le xxe siècle verra-t-il l'unité des races de langue anglaise ? C'est la question qui se pose avec sa redoutable inconnue.
Les souvenirs de la via dolorosa de sang et de larmes
qu'a suivie la race germanique pour arriver à l'unité doit enhardir les plus timorés des Anglo-saxons et les encourager à atteindre le même but sans suivre la môme route.
L'histoire de la reconstitution allemande est pleine d'enseignements pour nous; elle contient des encouragements et surtout des avertissements. La race germanique, il y a 100 ans, était un peu dans notre cas : l'Autriche était ce qu'est la Grande-Bretagne, elle avait le prestige historique des races anciennes, elle portait la couronne impériale ; elle régnait sur des races diverses et sa fierté était insupportable. Contre elle se dressaient les Prussiens, ses Américains à elle. Ils étaient jeunes et pleins d'ardeur ; à côté des Habsbourgs, les Hohenzollerns n'étaient que des parvenus ; mais ils avaient le génie de l'organisation, l'instinct du pouvoir et un patriotisme passionné. Entre ces deux maisons, les petits états gouvernés par des principicules, que l'on pourrait parfaitement comparer à nos colonies de langue anglaise, regardaient l'Autriche comme le pivot de la politique germanique.
Nous connaissons tous les conséquences de ce long dualisme : en 1856, Bismarck le dénonçait au patriotisme allemand, s'engageant à le faire cesser ; dix ans après, à Sadowa, il réglait ce différend intérieur à l'avantage de la Prusse ; mais au détriment de la paix de l'Europe centrale. Nous le répétons, les deux grandes sections des races de langue anglaise doivent, par tous les moyens, oublier leurs différends, pour ne songer qu'au bénéfice d'une union qui répondra de leur puissance et de leur prospérité. Il faut souhaiter que l'œuvre " mauvaise de Georges III ne soit pas continuée et para-
chevée. Que le pouvoir ait passé de Westminster à Washington, la querelle est mince si Ton veut bien penser à la question plus haute, qui est de nous assurer la domination du monde. Il y a 6 ans, M. Balfour déclarait que (( l'idée d'une guerre avec les Etats-Unis d'Amérique, porte en soi, comme un abominable parfum de guerre civile ». Depuis, les événements ont renforcé ce sentiment naturel qui lui faisait dire : « Je sens, et il me semble être ici l'interprète de mes compatriotes en disant que l'orgueil de la race à laquelle nous appartenons, est exactement l'orgueil de toute la communauté de langue anglaise. Nous avons un patriotisme domestique, que nous soyons Ecossais, Anglais ou Irlandais ou de tout autre pays de l'Empire, nous avons un patriotisme impérialiste comme citoyen de l'Empire britannique; mais certainement, en plus de tout cela, nous avons un patriotisme anglo-saxon qui embrasse dans ses amples plis toute la grande race qui a tant fait, dans chaque branche des efforts humains, et surtout dans celle qui a produit les institutions libres et les communautés libres, » et M. Balfour ajoutait ces mots marqués au bon coin de la sagesse et qui serviront à clore ce chapitre :
<( Nous pouvons être, taxés d'idéalisme et traités de songe creux. Idéalistes, songe creux, soit ! mais je regarde devant moi avec confiance, en pensant que notre idéal sera un jour la réalité, que nos rêves se réaliseront, dans la précision d'un fait politique ; car, après tout, les circonstances font que tout tend à la matérialisation de cette idée généreuse. »