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CHAPITRE II

Que l'on veuille bien admettre, pour la solidité de mon argumentation et la compréhension de ce qui va suivre, que l'union des races de langue anglaise doit être désirée dans l'intérêt de la paix du monde et de la liberté de l'humanité.

Comment cette union pourra-t-elle se faire ? D'avance je répondrai à ceux qui pourraient m'accuser de manquer de tact politique et de précipitation dangereuse capable de nuire à l'œuvre naturelle qui s'accomplit, je répondrai que les événements antérieurs, et les idées qui se sont fait jour dans la presse des deux continents m'autorisent à discuter les tendances, les forces et à prévoir la course de l'évolution naturelle des éléments existant dans l'Empire britannique et dans la République américaine, et dans les nations qui entourent les frontières de ces deux puissances. Le problème est si haut, si complexe, il comporte tant de bien dans sa solution si impatiemment attendue, que c'est presque un devoir d'en saisir non seulement les intéressés mais encore l'humanité tout entière.

Si les deux états principaux de langue anglaise doivent vraiment s'unir pour former le puissant faisceau que nous souhaitons, il convient de rechercher le moyen de cimenter cette union sans que l'amourpropre des différentes parties qui composeront ce grand tout ait à en souffrir. Ceci admis, on se demande si ce sont les institutions républicaines qui doivent s'effacer ou se modifier devant l'idée monarchique, ou si c'est la monarchie qui se laissera façonner par la pensée démocratique. Ce qui revient à dire : nos institutions seront-elles américanisées ou, au contraire, le cachet britannique s'imprimera-t-il plus profondément sur la constitution américaine ?

Nous devons espérer qu'entre les mœurs et les tendances de ces deux nations un équilibre raisonnable s'établira et que, lorsque le jour de la réunion viendra, il y aura si peu de différence dans les institutions, que la fusion s'accomplira toute seule et que les éléments anglais et américains produiront une nation anglo-américaine selon une formule nouvelle, ne se laissant dominer par aucun des caractères particuliers qui caractérisent l'Anglais ou l'Américain.

Comme nous le disions tout à l'heure, la question est complexe et mérite un examen attentif. D'abord existe-til une différence fondamentale entre la Constitution anglaise et la Constitution américaine ? Ce qui les différencie, c'est qu'en Angleterre nous avons une monarchie héréditaire, tandis qu'aux Etats-Unis il y a une république élective ; c'est que nous n'avons pas de Constitution écrite, tandis que de l'autre côtéjle l'Atlantique on possède la meilleure Constitution écrite qui soit connue. " La Constitution des Etats-Unis de langue anglaise de

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vra être écrite. Nous trouverons des Anglais pour suggérer qu'il n'est point besoin de Constitution écrite pour perpétuer les traditions qui sont l'honneur de l'Angleterre ; mais ce qui est vrai pour les Iles Britanniques peut ne plus l'être quand le système politique et social sera modifié. Nous n'avons d'ailleurs qu'à examiner ce qui s'est passé pour nos grandes colonies. Quand les Etats du Canada (Dominion) ont été constitués, la fédération a demandé sa reconnaissance civile par l'établissement d'une Constitution. L'année dernière les choses se sont passées de même en Australie par la création du Commonwealth. Si M. Gladstone avait réussi à faire passer le Home Rule, ce Bill aurait été la Constitution écrite ou la charte fondamentale du nouveau gouvernement d'Irlande. L'adoption d'une Constitution écrite me paraît inévitable et cette adoption serait le caractère principal des Etats réunis qui, par ce côté, seraient plus américains qu'anglais.

En dehors de cette différence de constitution traditionnelle et de constitution écrite, l'Empire britannique et la République américaine diffèrent encore par le moyen dont leurs chefs d'Etat respectifs sont nommés : les républicains élisent leur chef pour 4 ans ; les Anglais couronnent pour la vie le fils aîné du souverain décédé.

Nous n'avons pas à discuter ici les avantages d'une constitution monarchique ou démocratique. Les Américains seraient peut-être les premiers à s'opposer, pour l'Angleterre, à un changement de constitution. La couronne ou plutôt la royauté doit rester comme l'image historique et symbolique de l'Angleterre avec laquelle elle est intimement liée. On ne conçoit pas plus l'Angleterre sans la monarchie que Londres sans brouillard.

Néanmoins les royalistes les plus fervents, les plus loyaux, ne peuvent pas concevoir non plus les Américains devenant les dévoués sujets des descendants de Georges III. Même si les descendants de Washington se convertissaient à la monarchie héréditaire et constitutionnelle, il est à présumer qu'ils exigeraient que leur souverain fût un Américain imprégné des idées américaines. Aucun citoyen né à l'étranger quels que soient les services qu'il ait rendus à l'Etat, quelque lointaine que soit la date de sa naturalisation, ne peut occuper le siège présidentiel même pour l'espace de 4 ans. Cette condition sine qua non deviendrait plus rigoureuse encore si l'on décidait que le roi américain pourrait transmettre sa couronne à ses descendants. La conversion des Américains aux principes monarchiques, loin d'être une cause de fusion, deviendrait au contraire un obstacle pour l'union des deux grandes puissances ; car il y aurait à compter avec les rivalités dynastiques. Mais ce danger ne doit pas être sérieusement envisagé. Si l'union des deux grandes sections de langue anglaise doit s'accomplir un jour, ]e futur chef de la fédération nouvelle sera certainement un républicain, même si la monarchie continuait à être chérie dans les Iles Britanniques comme une institution locale, qui fait partie du patrimoine traditionnel d'un peuple. Ce qui différencie encore, dans l'état actuel des choses, les Américains des Anglais, c'est la répudiation par les premiers du principe d'une pairie héréditaire et d'une Eglise établie, et l'acceptation avec toutes ses conséquences logiques du principe de gouvernement .du peuple, par des représentants salariés, choisis par collèges en proportion exacte de leur nombre, selon le recensement décen-

nal. Ce sont des traits très différents qui frappent vivement l'observateur.

Les Américains resteraient sans passion si l'on agitait devant eux ces questions de second plan. Il n'en serait pas de même avec les sujets du roi. Si à l'heure actuelle on plébiscitait sur la question de savoir si l'Empire britannique doit conserver la législation héréditaire de l'Eglise établie et enfin la représentation communale dont les membres ne sont point payés, l'Empire se partagerait aussitôt en deux camps; néanmoins une majorité se dessinerait en faveur du système américain.

En Angleterre, sans aucun doute, le plus grand nombre irait à la monarchie telle que nos aïeux nous l'ont léguée ; mais au pays de Galles et en Irlande, voire même en Ecosse, bien que pour cette partie des Iles Britanniques, il serait imprudent de se montrer affirmatif, l'avis exprimé serait bien différent. Nous nous enorgueillissons d'avoir enserré le monde, dans un cercle de colonies autonomes mais loyales à la couronne; cepen-. dant il ne faut pas oublier que ces colonies se sont donné des Constitutions établies sur le modèle de la Constitution américaine et sont par conséquent opposées aux grandes lignes de la politique traditionnelle anglaise. Il ne nous a pas encore été donné de voir transporter aux colonies une chambre héréditaire, une Eglise d'Etat, ou le système anglais d'une représentation inégale et gratuite.

Les descendants de George III n'ont conservé la fidélité des colonies à la mère patrie qu'en leur concédant des constitutions calquées sur les principes de Georges Washington. Le segment anglais de la Grande- Bretagne peut rester fidèle aux vieilles constitutions bri-

tanniques; mais la Plus Grande-Bretagne les répudie avec une unanimité absolue.

M. Whitelaw Reid fut, comme on le sait le représentant des Etats-Unis au jubilé de la Reine en 1897. Il vit Londres dans tout l'enthousiasme de son absolu loyalisme ; et dans la foule qui se pressait autour de la Souveraine, aucun citoyen ne se montrait plus respectueusement empressé, plus passionnément dévoué que « les Premiers » des colonies. Mais M. Whitelaw Reid qui examinait non seulement en diplomate, mais encore en observateur subtil, fut surpris de découvrir que presque tous ces loyaux sujets, ministres de la Couronne étaient au fond de parfaits yankees, de tempérament comme de raison. J'ai demandé à ce diplomate de m'expliquer ce qu'il y avait d'un peu sybillin dans son expression (( parfait yankee », et voici ce qu'il m'a répondu :

« J'ai voulu dire que les « Premiers » des colonies anglaises n'ont rien de commun avec les ministres anglais et tous vos politiciens. Leur point de vue est américain, et leurs idées politiques sont absolument semblables aux nôtres. Ce sont de loyaux sujets de la Reine sans doute ; mais ceci est tout particulier: leurs actes politiques sont des actes républicains. Ils partent des mêmes principes ; leur raison chemine dans le même sentier et ils arrivent, aux mêmes conclusions. Aucun d'eux ne tolérerait l'établissement d'une Chambre des lords dans la colonie qu'ils administrent, ni d'une Eglise d'Etat ; même en ce qui concerne le libre échange, leurs idées sont plus américaines qu'anglaises ; en leur parlant je n'avais pas besoin de prendre les mêmes précautions que si je me fusse adressé à des Anglais de la métropole.

Nous devons donc admettre comme absolument ma-

nifeste, que les institutions distinctives anglaises, comme la Chambre des lords ou l'Eglise d'Etat ne figureront pas dans les institutions des Etats réunis. Il est à croire môme que le désir toujours grandissant qui se manifeste un peu partout de se débarrasser de ces institutions surannées, hâtera la réunion des deux races. Tout cela signifie une chose et une chose seulement, c'est que le premier pas doit être fait par nous ; car il serait fou de penser un instant à forcer les Américains à nous rejoindre au milieu de la route, parce que cela reviendrait à dire qu'il est nécessaire, pour arriver à une entente, d'obliger les Américains à accepter les institutions dont nous-mêmes nous sommes las.

Il faut bien le dire, on rencontre souvent, presque toujours même, des Américains fiers de leur Constitution; mais combien rencontre-t-on d'Anglais qui soient orgueilleux de la leur ?...

Je ne limite pas cette remarque aux Irlandais, aux Gallois, aux Ecossais et Anglais libéraux, parce qu'ils sont naturellement en révolte ouverte contre le veto permanent qu'oppose à toute législation libérale la Chambre des lords. J'ai trouvé les plaintes les plus acrimonieuses contre les obstacles qui gênent le jeu de la machine constitutionnelle dans la conservatrice Guaterly et dans les discours des ministériels.

Nous avons d'ailleurs été tous témoins du mauvais état de la machine parlementaire, et avons été tous d'accord pour le constater ; et nous ne différons avec nos adversaires qu'en ce qui concerne la cause qui a déterminé l'accident. Les avocats les plus fidèles du système actuel, ne peuvent s'empêcher, lorsqu'ils parlent de ce qui se passe à Westminster, d'en parler

avec amertume, sinon avec acrimonie. Cette attitude contraste singulièrement avec celle des Américains qui parlent toujours avec enthousiasme de leur constitution ce qui est d'ailleurs absolument conforme à leur pensée.

M. Bryce, à la première page de son admirable ouvrage sur Y American Commonweallh, appelle l'attention de ses lecteurs sur le profond et presque religieux respect que professent les Américains pour leurs institutions. Ce n'est pas seulement dit M. Bryce parce que l'expérience tentée s'exerce sur une échelle particulièrement vaste, c'est parce que c'est plus qu'une expérience et que l'on s'imagine comme ils se l'imaginent euxmêmes qu'ils possèdent les meilleures institutions vers lesquelles, par la loi du destin, le reste du monde civilisé est forcé de s'acheminer, les uns plus vivement, les autres plus lentement, mais tous infailliblement. »

Quand deux parties sont en cause, que l'une est convaincue du mauvais état de sa cause; que l'autre au contraire, croit fermement posséder le droit et la raison, il n'est pas difficile de prévoir laquelle des deux l'emportera dans l'avenir. Nos lecteurs comprennent qu'il s'agit ici des Anglais et des Américains.

« La Constitution américaine, a dit M. Gladstone, est, autant que je puisse l'affirmer, le plus admirable ouvrage qui soit sorti du cerveau des hommes. Elle a fait ses preuves pendant un siècle, répondant à toutes les exigences des situations provoquées par une expansion sans exemple au point de vue de l'importance et de la rapidité; et sa résistance aux modifications profondes, quoique non totales, prouve la sagesse- de ses auteurs et la force de son autorité. »

M. Bryce n'est pas moins élogieux, parlant de la

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Constitution américaine, il dit : <c D'après toutes les déductions elle prend rang au-dessus de toutes les Constitutions écrites à cause de l'excellence intrinsèque de ses éléments, de son adaptation aux besoins du peuple, de sa simplicité, de sa brièveté, de la précision de son langage, du mélange judicieux, des définitions de principe, joints à la clarté des détails. »

Un autre homme d'Etat qui n'a pas craint d'attirer L'attention du public anglais sur les bienfaits de la Constitution américaine, est le marquis de Salisbury, le premier ministre conservateur. Nous n'avons pas à examiner si ce qu'il admire le plus dans cette Constitution, c'est la garantie qu'elle offre contre les innovations dangereuses ou la liberté qu'elle donne à l'homme de contracter selon ses besoins. Ce qui ressort surtout de ce fait que l'homme d'Etat anglais ne dissimule pas son admiration pour la Constitution américaine, c'est que la Constitution sous laquelle et au nom de laquelle il gouverne, n'offre pas les mômes garanties.

Citons encore l'opinion de Cecil Rhodes, dont le langage brutal était caractéristique; il disait :

« Pour sauver l'empire britannique il faut deux choses : le Home Rule et des droits protecteurs; et si vous me demandez pourquoi je crois trouver le salut dans le Home Rule, et ce que l'expression signifie, je vous répondrai : « Lisez la Constitution américaine! »

Avons-nous besoin d'autres témoignages encore? Je ne le crois pas.

Comme fiche de consolation, on peut dire à l'Anglais susceptible que la Constitution américaine, comme le peuple américain lui-môme, sort de cette Ile Britannique qui a été le berceau de la race.

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