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CHAPITRE III

L'AMÉRICANISATION DE L'IRLANDE.

C'est là un excellent thème de discussion de savoir comment et par quels moyens l'empire britannique sera américanisé. Bien des forces s'y exercent qui échappent à nos yeux. La principale n'est pas apparente, car son travail est silencieux et subtil comme les lois de la gravitation. Ce n'est d'ailleurs pas autre chose que la loi de la gravitation appliquée au monde politique. Dans le monde stellaire, les moindres cheminent autour des plus grands. Il est impossible de construire un système solaire dans lequel une ou plusieurs planètes seraient plus grandes et plus pesantes que le soleil.

Il y a un siècle la Grande-Bretagne était le soleil du système politique du monde anglais. La population était de 16 millions d'individus, tandis que les Etats-Unis ne comptaient que 5 millions de citoyens.

Les Américains s'étaient détachés de la mère-patrie, mais ils avaient la force et la vitesse acquises que leur avait imprimées une masse compacte de 16 millions exerçant continuellement son action sur un corps plus faible d'un tiers. Pendant les trois quarts du siècle Ja

force silencieuse de gravitation fit sentir son influence à un degré continuellement décroissant, jusqu'au moment où la force des deux nations se neutralise, et leur position se renverse. C'est alors que les Etats-Unis commencent, à leur tour, à peser sur les destinées du Royaume- Uni. L'action de cette force invisible pendant un certain temps demeura inaperçue, en raison des acquisitions faites en Asie et en Afrique par la plus petite nation. Mais bientôt après on s'aperçut que les individus dont l'empire britannique avait fait des citoyens étaient, au point de vue de l'action civilisatrice, des quantités négligeables. Les centaines de millions d'Hindous n'ajoutaient rien à la force intrinsèque du peuple britannique; ils constituaient une partie du fardeau de Vhomme blanc. Ils ne comptaient dans le problème de la gravitation politique que parce qu'ils tendaient à obscurcir les forces réelles qui gouvernent la situation. C'est que le centre actif des deux Etats n'est formé que de la race blanche. L'influence mutuelle de la Grande-Bretagne sur l'Amérique, ou de l'Amérique sur l'Angleterre dépend surtout du nombre et de l'intelligence des citoyens et de l'intensité de leur cohésion. Cette cohésion n'est pas nécessairement géographique; dans son essence elle est morale, sentimentale et intellectuelle. C'est dans la volontaire association entre citoyens libres et se gouvernant eux-mêmes que demeure le secret des forces de l'Etat.

Nous touchons à un autre élément de faiblesse qui pèse fortement sur la Grande-Bretagne, et l'empêche de soutenir la comparaison avec les'- Etats-Unis, nous voyons que les citoyens de la libre Amérique à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils appartiennent, sont des

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citoyens volontaires; ils sont fiers de leur titre, et demeurent fidèles aux institutions qu'ils se sont données. Ils sont des millions qui sont nés sur d'autres terres; mais ces étrangers d'origine rivalisent avec les natifs dans l'enthousiasme général pour les lois qui régissent les Etats-Unis.

Si nous tournons les yeux sur l'Angleterre, nous nous apercevons que là, il n'en est pas de même. Non loin de nous s'étend un pays qui abrite une population nombreuse, dont la majorité est constamment dans un état latent de rébellion. La majorité du peuple irlandais acquiesce tristement à l'irrésistible logique de la force majeure. Les Irlandais ne sont pas fiers de leur titre de citoyens britanniques; ils le méprisent même; ils acceptent d'avoir des représentants à Westminster à seule fin d'user du bulletin de vote, comme on se sert de la pique ou du fusil. Et quand on compare les forces respectives des deux grandes sections de langue anglaise, que l'on cherche leur point vulnérable, on ne peut s'empêcher de penser que l'Irlande est au corps de l'empire britannique, ce que le talon était au bouillant Achille. L'échec de notre action en Irlande et l'impossibilité de conquérir l'amitié de ses habitants sont le résultat de fautes successives; et ce sont ces fautes, qui, dépassant les autres, ont transféré la direction de notre race à, nos fils d'au delà des mers.

Il y a à peu près quarante ans que les Etats-Unis étaient déchirés par une effroyable guerre intestine. La lutte dura cinq ans; c'est le Nord qui en sortit vainqueur. Le Sud cruellement abaissé, écrasé, ruiné dut demander la paix. Les Etats séparatistes furent forcés à la pointe des baïonnettes de rentrer dans l'Union; mais en dépit

de tous les étendards sanglants, en dépit du million de tombes où dorment du dernier sommeil les hommes sacrifiés, en dépit des haines entre vaincus et vainqueurs, la plaie sanglante ouverte par la guerre se ferma grâce aux bienfaits du Home Rule. Quand la guerre éclata entre l'Amérique et l'Espagne, aucun soldat ne s'engagea pour la défense du pavillon étoile avec plus de cœur et d'entrain que les fils des hommes qui, sous Davis et Lee, avaient versé leur sang pour la destruction de l'Union.

Le contraste qui existe entre la complète réconciliation qui s'est effectuée entre le Nord et le Sud de l'Amérique et notre incapacité de trouver même un motus vivendi entre Irlandais et Anglais, donne la mesure de la différence que l'on découvre entre le génie de la république américaine et celui de l'empire britannique. Le secret de cette différence réside dans le fait, que les Américains ont franchement et pleinement reconnu le gouvernement existant par le consentement des gouvernés, tandis qu'une bonne moitié des Anglais n'a jamais accepté les institutions sous lesquelles ils vivent. Le vieux virus du gouvernement absolu qui fut la malédiction du xvme siècle sous les Stuart, revint, après le Commomvealth, à la Restauration et ne disparut pas complètement en 1688. Il revint encore au xvme siècle sous Georges III, et eut pour résultat, la perte de nos colonies américaines. Au xixe siècle nous réussîmes à le supprimer partout, excepté en Irlande. Dans ce pays, grâce à la Chambre des Lords, nous exagérâmes la fatale propension inhérente aux conservateurs qui essayent toujours de gouverner une nation, sans s'inspirer de ses besoins, contre sa volonté, et en opposition

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avec ses idées. Comme résultat, nous le répétons, nous possédons l'Irlande; mais l'Irlandais est plutôt un élément de faiblesse que de force. Les Irlandais sont comme le sel dans le mortier de l'empire, et leur influence affaiblissante et dissolvante ne se confine pas seulement au Royaume Uni. L'existence de sujets révoltés, d'hommes créés citoyens sans leur volonté, est toujours une source de faiblesse pour les Etats. Cette erreur politique dont nous avons vu les funestes effets, nous la commettons encore, à l'heure présente, en persistant dans une lutte odieuse et obstinée. Nous avons déjà sacrifié 20,000 hommes et dépensé 200 millions de livres sterling pour forcer les Hollandais de l'Afrique du Sud à se soumettre à notre domination. Nous en avons tué des milliers; nous avons dévasté leurs terres, et tout cela pour en faire nos « sujets •». S'ils avaient voulu devenir nos concitoyens, ils auraient été pour nous une source de force. Mais forcés par la guerre à se soumettre à nos lois, ils seront pour nous une source de constante faiblesse. Nous aurons, deux Irlandes au lieu d'une, et chacune s'efforcera, le jour venu, de briser le lien fragile qui l'unit à la métropole pour chercher des destinées meilleures sous un pavillon qui lui offrira plus de liberté.

En vue des éventualités qui peuvent résulter de la catastrophe qui a détruit notre domination dans le Sud de l'Afrique, il n'est pas sans intérêt de lire attentivement la Déclaration d'indépendance que les colons américains notifièrent à la mère-patrie le 4 juillet 1776, affirmant leur volonté de s'occuper désormais de leurs propres destinées.

J'imagine qu'il y a peu d'Anglais qui aient parcouru ce

fameux document, dont la lecture cependant est pleine d'enseignements. Nous ne pouvons résister au désir de le reproduire, parce qu'il nous apparaît comme l'épitaphe de notre empire :

Au Congrès, 4 juillet 1776.

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