‹ L'américanismeChapitre 105 sur 120 · LA CRISE POLITIQUE · texte numérisé non relu

LA CRISE POLITIQUE

ment de reprendre les thèses de ceux qu'ils appellent « les catholiques libéraux u. Il n'en était pas moins vrai qu'en face du parti qui voulait continuer la sécularisation de la société, la reprise de ces idées semblait opportune et nécessaire. C'est pourquoi, sans qu'on veuille se l'avouer, le libéralisme catholique fut remis en honneur presque unanimement dès 1898, servant de soutien aux autres thèses de l'américanisme. Mais les sécularisateurs refusaient tout compromis, connaissant la tactique et se souvenant de la manière dont les vrais principes théologiques avaient été mis en pratique sous la restauration, sous l'empire, sous le gouvernement de « l'ordre moral ». Ils croyaient entendre la célèbre formule : « Nous vous réclamons au nom de vos principes une liberté que nous vous refuserons au nom des nôtres. » Et cette contradiction était la cause des querelles intestines qui usaient tant de forces de la France.

Un seul parti semblait de plus en plus fort, se flattait de conquérir la prépondérance au vingtième siècle : la démocratie. Elle montait soucieuse de vérité, de logique, de choses positives et non point d'hypothèses théologiques ou de compromis ecclésiastiques. Elle témoignait un profond mépris pour ceux qui dans le débat

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du fait historique de la révélation invoquaient des raisons d'ordre utilitaire ou social. Elle était à même de voir trop clairement que leurs prétendues convictions n'étaient qu'une politique (i). Les bonnes paroles que lui avait adressées Léon XIII, parce qu'il désespérait des monarchies, la laissèrent indifférente ; elles étaient d'ailleurs peu suivies ou même méconnues par nombre de catholiques. Leurs discussions, dégénérant dans des personnalités injurieuses, prouvaient clairement que !c clergé de France se débattait dans une espèce d'anarchie. Tandis qu'en 1894, un des écrivains que Léon XIII avait choisis pour faire connaître officiellement sa pensée et le sens exact de ses directions appelait l'usinier du Val-des-Bois, M. Harmel,

{i) Qu'on se reporte, par exemple, à l'ariicle du Nouvelliste (Lyon), 26 janvier 1903. — Je cite ce journal parce que des théologiens très orthodoxes ont une grande influence sur sa rédaction. — Dans cet article, les travauxdes savants catholiques contemporains, et surtout des exégèles, sont représentés comme inspirés non par Tamour de la vérité pure, mais simpiement par des nécessités de tactique, a Historiens, disciples de i'évolutionisme dans la science et l'histoire, dans la morale et la théologie elle-même, nous devrions subordonner nos convictions à l'opportunité de les manifester ou de les modifier. Même lactique aussi dans les questions sociales. » Evidemment pour le rédacteur on ne doit toucher ni au vieux système théologique, ni aux vieux systèmes politique et économique : les uns et les autres représentent la vérité absolue, contre lesquelles ta sincérité et la justice n'ont aucune objection à faire valoir.

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un «éminent industriel et sociologue» (1), «un apôtre laïque (2) » s' expliquant avec « infiniment de prudence (3) », Mgr Turinaz, en 1902, au nom des enseignements de Léon XI H, s'efforçait de le déconsidérer devant la France entière. Dans sa brochure il posait et examinait ces questions :

« Qu'est-ce que ces jeunes prêtres et ces séminaristes vont apprendre au Val-des-Bois ? Serait-ce le respect du clergé plus ancien, le respect des évêques, de leur dignité et de leur autorité? (p. 71). Vont-ils apprendre au Val-des-Bois ce qu'est en pratique la direction des masses d'ouvriers dans la grande industrie ? (p. 74). Vont-ils apprendre à exercer sur la classe ouvrière un apostolat inspiré par le zèle mais aussi par l'intelligence et la sagesse? (p. 74). Vontils apprendre auprès du Bon-Père à réaliser à la perfection les enseignements de Léon XIII sur le juste salaire, sur la charité à l'égard de l'ouvrier, à l'égard surtout de la femme, de la mère de famille ? (p. 75). Vont-ils apprendre la parfaite loyauté dans les relations entre catholiques ? (p. 77). M. Harmel apprendra-t-il à ces jeunes ecclésiastiques à obéir aux enseignements si souvent répétés de Léon XIII sur l'union des pauvres et des riches, des ouvriers avec leurs patrons, sur l'appel surtout qu'il faut faire « au bienveillant concours de ceux à qui leur situation, leur fortune, leur culture intellectuelle ou

(1) T'Serclaes, op. cit. II, p. 112.

(2) Ttid., p. 3o5.

li)lbid.,p. lia.

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morale assurent plus d'influence dans la société (p. 78) « ?

L'examen finit par l'anecdote suivante :

« Il y a quelques années, à la fin d'un dîner dont les convives étaient asse^ nombreux, un religieux, voulant constater jusqu'où allait.... l'ambition de M. Harmel, lui adressa quelques éloges et termina en l'appelant le pape laïque ! Les amis de M. Harmel applaudirent avec enthousiasme et lui remercia en pleurant de reconnaissance. Je tiens le fait de ce religieux lui-même, qui n'est pas le premier venu (p. 79). »

Quelques mois après, M. Harmei conduisait, comme de coutume un pèlerinage à Rome et . était reçu par le pape avec de plus grands égards qu'un évèque de France. Le trait terminait à la manière ordinaire l'incident causé par la brochure de Mgr Turinaz. Au-dessus des disputes des partis, le Saint-Père apparaissait toujours un sourire énigmaîique sur les lèvres, fixant au loin les yeux comme pour pénétrer un avenir obscur, et distribuant aux combattants, progressistes ou rétrogrades, ses bénédictions, ses ordres pontificaux (i) et même de petits cadeaux (2).

(1) En iSçf), M. Georges Goyau reçut la dignité de commandeur de Saini-Grégoire-Ie-Orand. M. Harmel a été créé

(2) Par eïemple, dans une audience privée, Léon XIII fit

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Après avoir reconnu la gravité d'une situation dont ils ne pénétraient point suffisamment les causes, les adversaires de l'américanisme avaient l'habitude, pour montrer l'étendue et l'horreur du péril, de parler du nombre des prêtres qui à ce moment sortaient d« l'Eglise romaine (i). « Quelles sont les causes de ces apostasies ? » demandait Mgr Turinaz. Et il rapportait, les trouvant bonnes, cette fois, et indiscutables, puisqu'elles servaient sa cause, les explications de M. Charbonnel qui après avoir cité les principaux apôtres de Taméricanisme disait ;

" Sans nul doute, je dois aux idées que ces hommes représenient mon « apostasie n, si Ton veui, et moi je dis : ma libération. Mais il fallait ajouicr à ces idées ce qui n'est que de moi et ne saurait être attribué à d"auires : un acte de volonté loyal et sincère.

« Ayant bien reconnu mes illusions et que toute évolution libérale du catholicisme est impossible, je

don à M. Fonsegrive u de son portrait en un camée encadré d'or et enrichi de brillants s. Voyez là-dessus les réflexions de Mgr Turinaz, la Vérité Française, 7 mars 1902 ; sur le voyage de M. Fonsegrive, voyez l'ie Catholique, 20 avril 1900.

(1) « Depuis quatre ou cinq ans, on peut dire sans exagération aucune, qu'il est sorti, annuellement deux cents prêtres de l'Eglise de France. » La Revue, i" janvier igoS ; article de M. R. Guinaudeau, prêtre sécularisé. Il m'a été impossible de trouver les pièces justificatives d'une telle e ' ' me semble exagérée.

quittai l'Eglise, Assurément, la logique de l'Américanisme doit aboutir à cette conclusion : car rien n'est plus contraire que l'Américanisme aux principes catholiques. Oui, la séparation ! Oui, le schisme, le schisme ! Si les temps ne sont plus oîi les schismes se font par la masse du peuple, des individualités seront schismatiques et rompront avec l'Eglise. Cesi la menace fatale(i). »

Jusque là quand un prêtre sortait de l'église ou même quand il y restait en se distinguant par ses études historiques ou dogmatiques qui dérangeaient les vieilles idées traditionnelles, son cas rencontrait une explication classique : « Il veut se marier ». L'américanisme eut du moins le grand mérite de compléter la psychologie très courte de bon nombre d'intégristes. Ils admirent que cette doctrine pouvait être aussi une cause de « perversion ». Néanmoins on lie voit pas dans les principes du père Hecker si soumis au pape ce qui peut conduire au schisme. Il en va autrement si l'on regarde l'américanisme sous l'aspect d'adaptation de l'Eglise aux idées modernes.

Mais cette tentative avait commencé en France avant le P. Hecker, elle s'était portée sur des matières auxquelles il est resté étranger, et, si elle a produit des défections, elles ne peu-

{1) Revue Chrétienne, 1" octobre iSgg.

vent lui être imputées. Le premier et le plus illustre des apostats fut Lamennais, le grand promoteur du mouvement ultramontain qui aboutit au concile du Vatican. 1! sortit de l'Eglise, désespérant de l'adapter au progrès démocratique. Depuis, l'exode a continué par divers chemins: les uns parce qu'ils ne pouvaient concilier la théologie romaine avec l'histoire, comme Guettée et le D' Michaud ; d'autres parce qu'ils la jugeaient condamnée par la critique biblique, comme M. Ledrain et M. Amélineau; d'autres encore parce qu'ils étaient doués d'une mentalité moderne incapable de s'accommoder d'un système qu'on leur représentait comme essentiellement moyenâgeux, tel le père Hyacinthe Loyson. Il n'en est pas moins vrai que les défections sont de plus en plus fréquentes au fur et à mesure que les résultats de la science pénètrent dans un milieu qui n'est pas destiné à les recevoir. Et s'il y en a tant à partir, combien plus encore ne sont-ils pas ébranlés !

Il est un autre fait sur lequel les adversaires de l'américanisme auraient dû fixer leur attention pour en tirer la philosophie : les défections de tant d'hommes distingués qui n'avaient point lu les théologiens d'outre-mer et qui n'ont pas cru pouvoir honnêtement mourir 'dans la

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