QUESTION DES I
Pour mettre fin à ces disputes, le chef de l'œuvre des immigrants allemands aux Etats- Unis, M. Cahensly, député au Reichstag, demanda à Rome en 1890, avec le concours de l'Autriche et de l'Italie, que l'on donnât aux diverses populations des Etats-Unis quelques évèques de leur nationalité d'origine.
La proposition n'impliquait nullement une refonte des diocèses, ni qu'il y eut dans un même diocèse deux ou trois évêques respectivement attachés au service des catholiques de diverses langues. On devait comprendre que, dans l'épiscopat américain, il y aurait quelques évèques d'origine allemande, italienne, franco-canadienne, chargés, sans doute, de recommander à leurs collègues irlandais, la douceur des procédés envers leurs diocésains de langue étrangère Ci).
Ce projet causa une grande agitation. Les Irlandais y prirent part en ne remarquant pas
d'autres. Mgr William O'Connell, évêque de Portland (Maine), fait preuve aussi d'une grande sollicitude pour empêcher de devenir protestants les immigrants ne parlant pas anglais dans son diocèse.
(1) Voyez les explications envoyées par M. Cahensly à M. Brunetière, qui avait travesti son projet. Comme M. Brunetière refusa d'insérer la réclamation de M. Cahensly, la lettre fut insérée dans La Vérité du i o janvier 1 89g. et la Revue canonique (L'Américanisme à la Revue des Deux-Mondes, art. de M. Périès).
LA QUESTION DES ÉCOLES g5
qu'on mettait en question la loyauté des catholiques allemands de la même manière qu'on avait attaqué la leur, récemment encore, lors du mouvement a know-nothingiste ».
Rome se prononça contre la demande de M. Cahensly, mais les disputes qu'elle causa entre catholiques furejil encore aggravées par l'incident fameux dit de Faribault, relatif h la « question des écoles ».
Aux Etats-Unis, les paroisses catholiques devraient être forcées, d'après le concile de Baltimore, d'établir, aussitôt qu'elles le peuvent, des écoles paroissiales. Les paroisses d'immigrés parlant une langue étrangère, en se conformant à cet ordre, ont toujours prétendu que les écoles qu'ils fondaient ainsi pour leurs enfants devaient parler leur langue ; ils ont toujours protesté contre l'obligation où des évèques voulaient mettre ces écoles de parler anglais. C'est dans les disputes relatives ii cette question, vers 1884, qu'on prononça, pour la première fois, semble-t-il, un mot appelé à une grande fortune : VAméricatiisme.
L'Américanisme, originellement, est le système qui veut forcer les immigrés à devenir immédiatement américains. Les Irlandais ont relevé ce terme pour désigner leur loyauté à leur nouvelle patrie.
Les immigrés partjcularistes ront gardé pour stigmatiser la tyrannie américaine, l'oppression irlandaise, le fanatisme religieux, le charlatanisme ecclésiastique, l'ambition épiscopale, les déviations théologiques et, en général, tout ce qui leur semble méprisable chez leurs adversaires. L'extension que prend ainsi ce mot symbolise la complexité de la question.
Les écoles confessionnelles semblent nécessaires parce que l'enseignement communal étant neutre, les enfants grandiraient, pour ainsi dire, non seulement en dehors de toute instruction catholique, mais encore perdraient, au contact des enfants de protestants et de libres penseurs, les quelques notions religieuses qu'ils auraient pu recevoir au foyer domestique(i). De plus, les écoles de l'Etat sont « mixtes », c'est-à-dire que garçons et filles suivent les mêmes leçons {2).
liques. lis veilleiii rïgaureuscmeiii à ce qu'aucun instituteur ne fasse acte religieux — il serait protestant — et surtout ne lise ou n'explique quelques versets de la Bible n protestante u avant la leçon, selon le vieil usage.
Quand la paroisse catholique possède son école confessionnelle, elle se desintéresse de l'école communale, et, à moios qi;e des libres penseurs n'en reprennent à leur compte la surveillance, l'écoie redevient ordinairement
(2} Cet usage vient de ce qu'au début < faiblesse des ressources attribuées à enfants des deux sexes dans une même école.
nii,GtH>^le
A moins d'être « américanîstes », les prêtres voient généralement dans ce système beaucoup d'incoovéaients.
Mais si désirable que puisse sembler à un groupe particulariste la possession d'écoles libres, elles sont difficiles à entretenir, d'autant plus que parfois différentes confessions organisent, dans la même ville, chacune une école privée. L'entretien de ces établissements grève fortement les communautés. Même quand il n'y a que deux écoles, leur rivalité entraîne des disputes, parce que ceux qui entretiennent une école libre doivent, de par la loi, payer la taxe des écoles publiques.
Pour obvier à ces inconvénients, les partis en viennent quelquefois à une sorte de compromis dont le type le plus célèbre est celui qui fut longtemps usité dans la ville de Poughkeepsie (New- York).
Dans cette ville, le comité scolaire (ctty schooî board) loua les bâtiments qui servaient d'écoles paroissiales et en conserva le personnel enseignant qui était catholique.
Durant le temps normal de l'enseignement, c'est-à-dire de 9 heures du matin à 3 heures du soir, l'école fut véritablement une école d'Etat, une école neutre où aucune instruction religieuse n'était donnée et que pouvaient fréquen-
ter, sans objections, des enfants de juifs ou de libres penseurs. Les maîtres, qui étaient catholiques, devaient passer leurs examens et tenir leur office, sous le contrôle du comité, dans les conditions ordinaires des autres instituteurs. Du moment qu'ils accomplissaient ainsi loyalement leurs fonctions, ils ne devaient pas être remplacés par des maîtres d'une autre confession.
En dehors du temps scolaire les bâtiments étaient et restaient propriété catholique, et les maîtres pouvaient y donner des leçons d'instruction religieuse.
Dans d'autres villes, les comités scolaires adoptèrent ce système en traitant avec les catholiques ou des dénominations protestantes propriétaires d'écoles. Telle fut, en Géorgie, sous l'influence de Mgr Persico, alors évèque de Savannah, l'extension de ce compromis qu'on appela « système géorgien ».
En 1891 l'archevêque de Saint-Pau! passa avec les autorités civiles de Faribault et de Stillwater un contrat de cette sorte.
Or l'école de Faribault était une école catholique libre de langue française dans un centre canadien (1). Livrer l'établissement au contrôle
{r) Le curé de Faribault était Mgr O'Gorman. M. l"abbé PériÉs l'a présenté ainsi aux lecteurs de la Vérité Française (33 octobre i8t|6) : « Ami personnel de l'archevêque Ireland,
nji, ivC.(.H)l^lc
LA QtlESTEON DES ECOLES 99
du comité scolaire, le soumettre au régime américain, c'était détruire un groupe particulariste, o américaniser » des Canadiens. Les . questions de races et de langues donnèrent à cette affaire un retentissement extraordinaire. L'archevêque fut dénoncé à Rome comme patronant un système qui violait les directions pontificales et conciliaires sur la nécessité des écoles catholiques. Comme Mgr Ireland ne s'était jamais posé sur le terrain des principes, qu'il n'avait prétendu faire qu'un compromis local et temporaire, opportun cependant dans beaucoup de cas similaires, il ne fut pas condamné, mais le pape recommanda de nouveau avec instance l'établissement d'écoles catholiques (i).
Pendant que les catholiques d'Amérique se passionnaient sur le a cahenslysme » et l'affaire de Farîbault, la grande république se préparait à célébrer le quatrième centenaire de la découverte du continent par de grandes fêtes et spécialement par une exposition tenue à Chicago. Le président du comité d'organisation de cette
it en a toutes les idées exagérées, avec plus de mesure. Tant qu'il sera au Dakoca, dans le désert de glace, il ne sera pas dangereux, mais il serait plus compromettant pour l'Eglise qoe Mgr Ireland s'il arrivait à en sortir. « (1) Cf. American ecclesiastïcal Revieiv, supplemeniary is-
lÔO LA QUESTION CES ÉCOLES
exposition demanda au Saint-Siège son adhésion et sa participation. Le pape lui prêta deux pré- , cieuses cartes de l'Amérique conservées au musée de la Propagande. L'une d'elles n'est autre que la carte historique sur laquelle Alexandre VI traça, de sa propre main, la fameuse ligne de démarcation entre les possessions espagnoles et portugaises du nouveau monde. Ce gracieux envoi occasionna une correspondance aimable entré le secrétaire d'Etat pontifical, le cardinal Rampolla et le secrétaire d'Etat de l'Union, M. Porter,
a En même temps, écrivait le cardinal, Sa Sainteté gui a tant de raisons de témoigner des égards spé-. ciaux au gouvernement des Ktais-Unis, a cause de la liberté dont y jouit l'Eglise catholique, et qui admire justement l'esprit d'entreprise et le progrès de ce pays, a décidé de se faire représenter à la manifestation publique qui aura lieu en l'honneur du grand Génois, lors du quatrième centenaire de sa mémorable découverte, par une personne qui n'est pas moins distinguée par ses qualités personnelles que par son grade dans la hiérarchie ecclésiastique. Cette personne est Mgr Satolli, archevêque de Lépante, un prélat hautement estimé à cause de ses vertus, aussi bien qu'à cause de la science profonde, dont il a donné tant de preuves dans ses écrits (i). »
(i) TSerclaes, I. Il, p. 3oi.— Les principaux écrits du cardinal Satolli sont un Enchiridion philosophiae (pars is conti-.
ivC.(.H)^lc