PHYLLOXÉRA POLITIQUE I
reuse que les vieilles monarchies du vieux monde ; et le débordement de la corruption publique et privée la met bien au-dessous de notre pauvre France, livrée, elle aussi, depuis un siècle, à l'expérimentation des faux dogmes modernes (i). «
Catholiques et royalistes s'efforçaient d'empêcher la patrie de prendre modèle sur les Etats-Unis, et, s'ils ne pouvaient détourner ce malheur, du moins ne perdaient-ils aucune occasion de le déplorer.
Un ecclésiastique, Mgr Pasquier, recteur des Facultés catholiques d'Angers disait en iSgtî,: a En politique, comme en beaucoup d'autres choses, l'Amérique nous a plus nui que profité, plus d'une tache de mildew, plus d'un microbe de phylloxéra politique, nous viennent d'au delà de l'Océan (2). »
Assurément, mais pour ne pas être ruinés, nombre de viticulteurs français n'ont pas eu d'autres ressources que de replanter en ceps américains leurs vignobles dévastés par le fléau d'outre-mer. Ne se pourrait-ïl pas que les misères politiques qu'on dit importées de ce pays, n'eussent point d'autres remèdes que l'établissement d'une liberté constitutionnelle plus ou moins semblable à la sienne?
(1) Les Etals-Unis, i" édi[., p. 46?.
(î) Impressions de voyages et de lectures, p. 62.
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Les initiateurs du libéralisme catholique avaient compris la gravité de ces problèmes et quand ils désespéraient d'acclimater dans leur patrie la liberté qui leur semblait nécessaire à l'âme moderne, ils rêvaient parfois de s'exiler dans ce pays idéal. Là, du moins, ils vivraient tranquilles, heureux, servant à la fois le nouveau monde, en lui faisant part de leur science ecclésiastique, et l'ancien, en lui montrant comment on s'adapte pour ne pas mourir. Lacordaire abandonna la pensée de fonder une université catholique à New-York, seulement parce qu'il crut au succès des maisons d'études de Lamennais.
Seul parmi les catholiques, ce petit groupe aima la grande république. Mais aux yeux de la majorité de leurs coreligionnaires, ils étaient justement fauteurs d'une hérésie, le libéralisme, condamné par Grégoire XVI et patronné par des protestants et des athées.
Pourtant, sur ce point, pas plus que sur les autres, l'opposition du clergé n'empêchait la marche des événements et des idées. Ceux qui combattaient pour la conquête des libertés politiques et sociales prenaient même toutes leurs armes dans le livre d'un catholique, Tocqueville, De la démocratie en Amérique. Mais cet ouvrage si célèbre paraissait faux et dangereux au clergé,
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très assuré que la démocratie ne s'établirait jamais en France et que les principes de 1789, réprouvés par l'Eglise, ne pourraient triompher longtemps(i). L'autorité de M. de Tocqueville paraissait d'autant plus importune aux ecclésiastiques qu'il ne craignait point de leur adresser des conseils. Un laïque n'a vraiment pas grâce d'état pour traiter ces questions réservées. En 1864, un autre observateur fortifiait encore son témoignage et ses observations, c'était Frédéric Le Play :
« Pour moi, disait-il, c'est dans la conversation et dans les écrits des catholiques de l'Amérique du Nprd que j'ai suriout puisé l'espoir de voir accomplir prochainemeni, sous l'influence de la religion, la réforme sociale des peuples latins du Sud-Ouest de l'Europe. Jamais en effet, le christianisme, même chez nos écrivains, n'a inspiré des pensées plus nobles et répondant si bien aux besoins de notre
(1) Les doctrines en faveur dans le clergé étaient celles de l'Univers. En voici quelques expressions : « La France rejettera le parlementarisme comme elle a rejeté le protestantisme, ou elle périra en s'efforçani de le vomir, o 26 décembre i85i, art. de L. Vcuillol. — n Le principe idéal de !a liberté est aniichrétien. Il suppose que la volonté humaine est naturellement juste et sainte. Il nie la chute originelle, u jo mars i853, an. de Coquille. — n 11 faut reporter à Luther et à Calvin l'origine de la doctrine moderne de la souveraineté du peuple... Les rois et les empereurs sont les mandataires de la Providence. A. elle seule ils doivent compte de leur c 5 janvier 1834, le même.
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temps que celles qu'exprime habituellement la presse catholique de ce pays.
a La supériorité des catholiques américains s'est révélée dans fa réunion des évéques venus à Rome, en mai 1862, lors de la canonisation des martyrs japonais. La section libérale de cette assemblée formée par la majorité des évéques de France et de l'Allemagne du Nord a toujours eu pour appoint l'unanimité des évéques des Etats-Unis et du Canada. Cette influence bienfaisante s'exercera au profit de la religion et de l'humanité, lorsque l'Eglise universelle, reprenant sa tradition la plus ancienne et la plus féconde, sera de nouveau représentée par des conciles réguliers (i). 0
Justement, cette espèce de libéralisme que l'observateur laïque notait naïvement inquiétait les catholiques intégristes du vieux monde. En 1869, l'abbé Gay, depuis évèque d'Anthédon et coadjuteurdu cardinal Pie, disait à Rome même: « Le Saint-Siège ne saurait trop surveiller l'Amérique du Nord, il s'y prépare de singulières choses. 0
H n'y avait guère qu'un point que les catholiques sans épithète s'accordassent à louer des Etats-Unis : les missions (2). On ne les connais-
(i) La réforme sociale en France, \" édït., ch. I, n* 13.
(2) Les informations n'étaient pas copieuses. Voyez par exemple celles du Correspondant, t. XXXIV {\%b^), Statistique religieuse et ethnographique des Etats-Unis, par René de
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sait guère, il est vrai, que par les vies de quelques saints personnages : la sœur Elisabeth Seton, l'évèque Flaget, le cardinal de Cheverus. Mais on savait, et cela suffisait, que la conversion des Yankees constituait une rude besogne et que le clergé se recrutait surtout parmi cette nation irlandaise si sympathique à la France. Quelques esprits chagrins soutenaient, seuls, qu'on n'évitait là-bas de nombreuses apostasies que par une grande condescendance, beaucoup de concessions doctrinales et pratiques, et qu'il se produisait dans l'esprit des fidèles des infiltrations protestantes.
Au fur et à mesure que le catholicisme semblait décliner en France ef que la démocratie paraissait s'y implanter, les observateurs sincères et indépendants tournaient leurs regards vers les Etats-Unis. « Après avoir consumé sa vie à poursuivre en Europe l'alliance de la religion et de la liberté », Montalembert voulut voir o cette alliance et les fruits qu'elle porte en Amérique. Il allait s'embarquer quand le mal dont il devait mourir l'arrêta soudain ». Le jeune compagnon de voyage qu'il s'était choisi, le
Semallé et les lettres d'un jésuite publiées dans les Eludes (l. II, nouv. série, i863) ; on peul y relever (p. 886) celle appréciation : a Des progrés immenses se réalisent et de plus magnifiques encore se préparent ei s'élaborent. 8
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comte Guillaume de Chabrol, partit néanmoins. A son retour, il publia dans le Correspondant deux études sut Les partis politiques et La législalion religieuse aux Etats-Unis (i).
Un autre Français, M. Pierre Duvat, qui avait longtemps séjourné en Amérique, donna aussi, dans la même revue plusieurs articles dontles applications étaient très faciles à tirer(2). Manifestement les libéraux étaient alors décidés h proposer comme inodcle la direction religieuse des Etats-Unis, Le concile du Vatican vint bientôt leur prouver que l'Eglise romaine passait outre, continuant son chemin. La guerre de France, la chute de l'empire, l'établissement de la république, les intrigues relatives à une restauration monarchique détournèrent l'attention des exemples d'outre- mer. Les catholiques s'inspirèrent alors du passé, sans regarder suffisamment ni le présent du pays, ni les évolutions modernes dans le monde entier. Les Etats-Unis qui avaient été peu connus et peu appréciés parmi eux, furent bientôt oubliés, et, quand ils accordèrent de la faveur à ceux qui leur signalaient des exemples étrangers, ils s'arrêtèrent à
(1) Octobre 18676168.
(2) Caractère religieux de l'Amérique, n* d'août 1868 ; La liberté religieuse, janvier 1869; Les origines de la séparation de l'Eglise et de l'Etal, janvier 1870.
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la république de l'Equateur. La Vie de son président Garcia Moreno eut un immense succès. Elle parut en mai 1887 ; trente-cinq mille exemplaires se vendirent en France pendant cinq années. Elle fut lue comme un livre de théologie et de mystique, sans tenir grand compte de son cadre terrestre. On ne voyait guère, dans l'Equateur que Garcia Moreno; on ne voyait que l'Equateur dans cette Amérique du Sud dont les autres Etats présentent aux catholiques de si grands sujets de réflexions.
Dans le même temps, Fattention du clergé de France fut ramenée aux Etats-Unis par l'affaire des Chevaliers du Travail. Un cardinal conservateur franco-canadien, les avait excommuniés et fait condamner à Rome; un cardinal progressiste, irlandais, les défendait et faisait lever la condamnation. Le conflit semblait étrange, d'autant plus qu'il y allait d'une idée nouvelle et très suspecte : la démocratie chrétienne. Néanmoins l'incident fut peu connu du clergé de France ; les périodiques catholiques n'eurent guère le courage même de signaler le mémoire soumis à la congrégation romaine de la Propagande par le cardinal de Baltimore {1).
(i] Sur l'affaire des Chevaliers du Travail, voy. Cl, Jannet, op. cil,, t. 11, pp. 199, 104, ai5, 3î5, 173 ; Léon Grégoire (G. Goyau), Le pape, les catholiques et la question sociale,
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En général, à cette époque, pour les catholiques de France, tout le bien, aux Etats-Unis, était produit par le levain du catholicisme, tout le mal par le protestantisme, et comme le bon levain devenait de plus en plus fort, la république allait en s'affermissant et en se civilisant.
L'heure des informations moins sommaires allait sonner.
En 1889, le gendre de Montalembert, le vicomte C. de Meaux, passa l'Atlantique pour assister aux fêtes et au congrès célébrés à Baltimore à l'occasion du centenaire de la hiérarchie catholique. Il publia les observations de son voyage en les complétant avec celles du comte de Chabrol. « Par les yeux de cet ami, disait-il, à qui je me fie plus qu'à moi-même, j'ai vu TEglise catholique aux Etats-Unis, telle qu'elle
3'édit., 1895, pp. 44-5o; F. Klein, L'Eglise elle siècle, pp. 56- Sg; M. Leclerc, .op. cit., pp. 254-256; T'Serclaes, II, 35 sqq.; E.-M. de Vogué, Affaires de Rome, § IV ; L'Association catholique, mai 1887, le mémoire du cardinal Gibbons, juin 1887, la traduciion des considérations publiées par Manning dans le Tabtet, et un article sept. 1887; Tardivel, p. î5.
II faut remarquer que pour faire lever la condamnation des Chevaliers, le cardinal Gibbons représenta qu'elle ferait passer l'Eglise fojr anti-américaine et pousserait beaucoup de catholiques à la rébellion. Il mit à la An de son mémoire ce suprême argument : « Les revenus de l'Eglise qui, chez nous, viennent entièrement des offrandes libres du peuple, souffriraient immensément et ce serait la même chose pour le denier de Salnt-
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était il y a vingt-cinq ans; je l'ai vue de mes propres yeux telle qu'elle est aujourd'hui et je puis ainsi mesurer la dernière étape du chemin parcouru (i). »
D'autres voyageurs, moins spécialement intéressés aux choses religieuses, donnaient aussi de précieux renseignements. M. Max Leclerc rapportait une entrevue au courant de laquelle Mgr Ireland lui avait dit :
0 Vos prêtres vivent sur le passé, ils se trop en dehors du monde, ils sont enfermés dai théologie et n'en sortent pas ; ils n'ont pas le coi de la vie moderne; ils ne voient pas l'avenir; à peine ouvrent-ils les yeux au présent. L'Eglise, en EU' rope, en France particulièrement, l'Eglise don (2)
Le clergé français fut tiré de sa somnolence. péniblement et en sursaut, parle bruit du toas: que prononça le cardinal Lavigerie, le 12 novembre 1890. Le cardinal y avouait implicitement ce que personne ne pouvait contester: l'opposition des catholiques à la république, et il prêchait le ralliement à la forme de gouvernement voulue par la nation.
(1) Le Correspondant, 10 avril 1890, p. 102, Cel article forme !e premier chapitre du livre publié par M. de Meaux. L'Eglise catholique et liberté aux Etats-Unis, (Paris, Lecoffre, !• édit., 1893, in-12, 11-426 pp.).
(3) Choses d'Amérique, p. 247.
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0 Cetie adhésion, disait le cardinal, ne doit être ni une œuvre d'entrainement, ni, à plus forte raison, une œuvre d'enthousiasme. Ce doit être une œuvre de résignation, de raison et, pour nos catholiques,... une œuvre de conscience. Il en vrai que l'on s'est habitué, en France, par suite de laiiitude d'un grand nombre de ses défenseurs, à regarder la république comme un gouvernement impie et sectaire ; mais, en soi, la forme républicaine n'a rien de nécessaire à cet égard. Le seul gouvernement existant aujourd'hui dans le monde qui ait un caractère vraiment et complètement caiholique est, en effet, une république : la République de l'Equateur ; le seul où la libené de l'Eglise ne reçoit aucune atteinte est encore une république : la République des Etais- U»is(,). .
Comme, dans les circonstances, il était vraiment difficile aux catholiques français de prendre modèle sur l'Equateur, ils tournèrent leurs regards vers l'Amérique du Nord.
(i) Circulaire du cardinal aux curés de son diocèse, datée du [4 novembre 1890.
Besoin et difficulté de croire. — ment néo-chréiien. — L'encjcliqi M. l'abbé Charles Maignen. — Le cien. — Le dogme de VAme de l'Egli
a Vous me voyez, mon cher, irès irrilé : je sors d'une société de jeunes gens qui m'ont invité à B croire », Une telle invitation, en i8go, n'a pas manqué de me surprendre. Mais, comme je leur demandais avec timidité quelques renseignements sommaires sur l'objet et les fondements de leur croyance, celte question que de plus grands personnages que moi leur avaient déjà posée, tes a laissés (l'imagineriez-vous?) non pas perplexes, mais dédaigneux. Ce sont ceux-là, je pense, qu'on appelle des « néo-chrétiens ». Moi, je les appellerais tout simplement les B Néo... » cela serait plus vrai et au fond les contenterait. Enfin, tout ce que j'ai pu obtenir d'eui, c'est qu'ils ont assez du dilettantisme. Vous ne les sortirez pas de là ! ( i ) »
(i) P. Lasserre, La crise chrilienne, p. 167.