‹ L'américanismeChapitre 59 sur 120 · ANTINOMIES · texte numérisé non relu

ANTINOMIES

jours dans l'impossibilité de reprendre une . revanche qui serait le retour au moyen âge et à l'asservissement de la raison.

Or le pape imposait le ralliement aux catholiques comme si la République, en France, eût été une forme de gouvernement quelconque et non point une doctrine dont l'idéal est condamné par le Syllabus.

Les catholiques très soumis et les politiques qui voulaient ou flatter le pape ou bénéficier de leur obéissance, ne faisaient point attention aux contradictions manifestes dans la circonstance. Les catholiques intransigeants, les anciens partis légitimiste et orléaniste s'efforçaient de les mettre en relief et même de les aggraver. Beaucoup de fidèles des comtes de Paris et de Chambord s'irritèrent en entendant les américanistes persifler ceux qui pleurent sur des tombes qui ne se rouvriront pas{i). Ils souriaient amèrement devant les affirmations cent fois répétées que le catholicisme c'est la démocratie; jusqu'alors la grande majorité du clergé leur avait dit: le catholicisme, c'est la monarchie.

Aux antinomies politiques s'ajoutaient les diflicultés religieuses. Les intégristes voyaient dans l'américanisme la reprise de l'ancien libé-

(0 L'Eglise et le Siècle, p. 96.

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ralisrae catholique aggravé par révolution suspecte qui devait produire, quelques années plus tard, une véritable crise de la foi.

A leurs yeux, le véritable américanisme, l'américanisme pur et simple, se proposait de mettre l'Eglise d'accord avec la société moderne, quitte à passer sous silence ou même à modifier non seulement la discipline mais encore les dogmes essentiels comme la Trinité, l'Incarnation, l'Infaillibilité du pape. L'américanisme aurait voulu abandonner l'héritage doctrinal des siècles chrétiens, et transformer le catholicisme en une grande force sociale, sagement progressiste, spécialement occupée des pauvres, — de ces pauvres qui sont encore en dehors de Tintluence de la science, et qui, d'ici longtemps, ne peuvent être élevés et soulagés que par l'Eglise (i). L'américanisme est la doctrine de Renan :

a Le peuple ne peut plus porter qu'une religion sans miracles ; mais «ne lelle religion pourrait être bien vivante encore, si, prenant leur parti de la dose de positivisme qui est entrée dans le tempérameni Inieileciuel des classes ouvrières, les personnes qui ont charge d"àmes réduisaient le dogme autant qu'il

(i) « Le catholicisme américain est une religion d'action sociale. Aussi est-il une religion d'indifférence dogmatique, u Bargy, p. ic)G.

est possible, et faisaient du culte un moyen d'éducation morale, de btetifaisante association. Au-dessus de la famille et en dehors de l'Eiai, l'homme a besoin de rEglise[i). »

Tel est, disaient les intégristes, le véritable sens des discours des Ireland, des Spalding et autres auteurs classiques de l'école. La plupart n'osent point exposer le programme complet. Quelques enfants perdus le laissent entrevoir. L'un d'eux l'a suffisamment avoué dans la Conlemporary Review de février 1898(2).

L'un des principaux apôtres de cette transformation de l'Eglise a été le P. Hecker, Ancien protestant et philosophe transcendantaliste, il a fondé une religion vraiment nouvelle. Il remplace l'autorité et l'enseignement de l'Eglise par la seule force d'un illuminisme intérieur qu'il appelle le Saint-Esprit. Cette lumière doit être, pour les initiés, le suprême et le seul guide, il les émancipe de l'autorité de l'Eglise extérieure.

Pour propager ses idées, Hecker a fondé une congrégation à laquelle il a donné le nom de Saint-Paul, — par opposition à Saint-Pierre, — congrégation qui est restée stérile puisqu'elle ne possède qu'une ou deux malsons et qu'elle

(1) L'Antéchrist, p. L.

(2) Libéral cutliolicism, j

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n'a pas compté depuis sa fondation quarante membres, congrégation qui est restée suspecte puisqu'elle n'a jamais, joui de la confiance de son ordinaire (i), et que ses constitutions n'ont jamais été approuvées par Rome.

L'œuvre d'Hecker est continuée en Amérique par le P. Elliot et par Mgr Keane, son autre fils spirituel, qui se vante toujours d'avoir appris de lui la vraie science de la vie intérieure et qui a osé débiter à Rome même ses idées sur le Saint-Esprit.

En France, le parti est représenté par M. l'abbé Klein, M. Paul Desjardins, un. sécularisateur de la morale, et M. Auguste Sabatier, Ce dernier, quoique doyen de la Faculté protestante de théologie, a emprunté aussi quelques-unes des idées du P. Hecker, dans sa religion subjective.

Les résultats de ce mouvement se constatent dans le naufrage de l'abbé Charbonnel et de trente-quatre autres prêtres {2), dont six sont allés continuer sur les bancs de Sabatier leur initiation américanisie. Voilà le terme auquel le caractère vif, ardent, et la pensée logique des Français, devait fatalement et promptement

(i) L'archevêque Corrigan.

(î) L'un d'eun, M. Henri Duhamel, a publié Journal d'un dé/roqué, roman, préface de Laurent Tailhade (Paris 1899).

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conduire l'ainéricantsme. Si les conséquences ont été plus lentes à tirer dans les autres pays, l'extension de cette conjuration anti-catholique n'en est pas moins remarquable. Des œuvres de l'abbé Klein ont été traduites en allemand, en italien, en espagnol, en flamand. Dans le Royaume-Uni les influences Heckeriennes sont faciles à constater chez des Irlandais et chez des convertis. En Allemagne, on connaît le docteur Schell qui aime à citer les auteurs de l'école d'Hecker (i).

Si l'américanisme religieux est incontestablement une hérésie, l'américanisme politique, légitime en soi, se trouve ordinairement lié à des principes erronés. Les américanistes américains ont une manière particulière de vanter leurs libertés religieuses. A les croire, l'Etat serait chose plus grande que l'Eglise et ils seraient américains avant d'être catholiques {2). Ceuxlà même qui se piquent le plus d'orthodoxie,

(1) Voy. Schell, Der alte Glaube und die neue Zeit.

(3) 0 L'Eglise catholique aux Etals-Uuis est avant tout l'Eglise d'Amérique». Bargy, p. ]86. n Le patriotisme de l'Eglise américaine a été mis à l'épreuve. C'est en américanisant les fidèles qu'elle en a perdu plus de la moitié : en les familiarisant avec la langue, les lois, les mœurs de leur nouveau pays, elie a hâté leur désection vers le protestantisme ou vers la libre pensée... Oc chaque catholique l'Eglise veut faire un Américain, même au risque de préparer en lui un protestant. Le loyalisme envers le pays passe même avant Ig dévouemenl à la foi. b Bargy, p. i85.

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comme Mgr O'Connell, n'osent pas dire ouvertement que l'indépendance de l'Etat vis-à-vis de l'Eglise est un malheur. Bien plus, la distinction de l'américanisme en système religieux et système politique n'est souvent qu'une habileté. Tel qui se prétend américaniste au point de vue politique, l'est dans le fond du cœur sans restriction : il cherche seulement à masquer un côté dangereux et menaçant de ses opinions; il croit que le moment n'est encore pas venu de livrer toute sa pensée.

C'est ainsi qu'un bon nombre de catholiques intransigeants se sont représenté l'américanisme. On ne peut dire qu'ils aient eu complètement tort, même quand ils lui ont prêté les idées les plus radicales et les plus astucieuses. Tous ceux qui désiraient une adaptation de l'Eglise romaine à la société moderne regardaient complaisamment ce mouvement et tous croyaient qu'il réaliserait leurs désirs. Des protestants et des rationalistes en attendaient une véritable réforme, il était assurément injuste de solidariser ces vues avec celles de beaucoup d'ecclésiastiques des deux mondes qui s'étaient édifiés dans la Vie du Père Hecker, maisil semble bien que des catholiques, même des prêtres (i) aient

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conçu l'idée de faire triompher, sous son couvert, les théories les plus hardies, même des théories absolument incompatibles avec la dogmatique traditionnelle. D'ailleurs il était facile de voir que tous les « novateurs », quelle que fût la spécialité de leur travail intellectuel, favorisaient Taméricanisme (i).

Les adversaires s'en sont plaints; les partisans plus ou moins avoués en ont plaisanté (2). Dans

phrase : The Americanizacion of Ihe world spells thc Americanization of ihe Church.

(1) Voy. par exemple, M, l'abbé Loisy dans la Revue critique du 3 octobre 1898, compte-rendu de la brochure de M. Klein: Une campagne contre l'Eglise d'Amérique (Extrait du Correspondant). M. Loisy appelle le livre de M. Maignen n un pamphlet odieux et ridicule. D On peut remarquer aussi que M. Loisy ne trouve pas la brochure de M. Klein assez explicite et dit que a la question de principes méritait d'être indiquée

Une note parue dans VOsservatore cattolico de Milan et reproduite dans le A'ouvWiiîte de Lyon, 3o novembre 1898, montre jusqu'à quel point la question devenait complexe pour les conservateurs : n Parmi les opinions peu conformes au sentiment commun des théologiens et associés à tort ou à raison aux théories de l'américanisme, il faut se mettre en garde contre celles de l'évolulionisme appliqué à l'homme, soit quant au corps, soit quant à l'âme qui ne serait pas considérée comme la forme substantielle du corps humain, comme si ces opinions pouvaient n'être pas confondues avec l'évolutionisme condamné par l'enseignement des Saintes-Ecritures sur l'origine de l'homme, b

(1) « Par extension, est devenu américaniste quiconque juge qu'il peut être souhaitable de réaliser un progrès, de tenter une réforme, au lieu de se ligcr dans la somnolence des vieilles pratiques, jadis, d';iillcur)^, innoviitiuns, inals ;iyaiit

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les discussions le mot prit rapidement une signification si étendue, et, au gré de ceux qui l'employaient, si variable, qu'il fut impossible d'en formuler une définition qui s'imposât.

« Le mot américanisme, disait la Revue du Clergé Français, n'a été communément usité que pour désigner des procédés d'action, l'attitude du clergé des Etats-Unis dans les choses politiques' ou sociales {1). »

Il n'en est pas moins vrai que cette manière de garder à la question ses proportions naturelles et son sens historique, ne fut pas longtemps admise en France. On y a considéré les principes dont devaient s'inspirer les procédés et les attitudes du clergé d'Amérique bien plus que ses actes. On a oublié que les prêtres yankees pouvaient agir sans se réclamer de systèmes savants et complets, seulement sous l'influence des nécessités pratiques du moment.

C'est pourquoi M. l'abbé Deshayes (2) proposait la définition suivante ;

a Un ensemble assez disparate d'aspirations natii-

subi l'offei du temps. Ce que l'on demande n'aura aucun port, de près ni de loin, avec les idées, les procédés, les lûmes en faveur et en usage au Nouveau Monde ; du que c'est un effort pour sortir du statu quo, c'est de canisme. » Pierre VeuiUot, Univers, 3i aoljt 1898.

(1) N'du j5 mars [899.

(2) Professeur au grand séminaire du Mans.

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ralistes et libérales plus accusées sur le terrain pratique de l'action que dans le domaine théorique des idées (i). »

M, Charbonnel disait :

« Ce qu'il y a au fond de américanisme, c'est une sorte de néo-protestantisme. Par liniermédiaire de la race anglo-saxonne, les idées protestantes s'insinuent dans le catholicisme des races latines [2). »

M. d'Héricault avançait une définition plus oratoire ;

a L'Américanisme n'est pas seulement une tenta* tive de l'hérésie, c'est une Invasion de la barbarie. Ce n'est pas seulement une adaptation du protestantisme au catholicisme : c'est l'assauid'un pouvoir nouveau contre la société, contre la société chrétienne; c'est l'anéantissement de bon nombre des

(i) Dictionnaire de théologie catholique (Paris jgoo) art. Amiricaniime.

(î) Revue chrétienne, octobre 1898. p. 265. — On peut rapprocher celte situation de la suivanie : « Quand on presse les paroles de ces Anglo-Saxons, qui apportent dans les choses religieuses l'audace et le sens pratique de leur race, on découvre au fond de leur pensée une pointe d'ironie contre les gens du vieux inonde, qui ne savent ai s'accommoder aux circonstances, ni les accommoder à leur volonté. Et l'on ne peut s'empêcher de songer que ta Reforme, dans ce qu'elle eût de légitime et de nécessaire a trouvé après trois siècles son accord avec l'autorité traditionnelle dans ces esprits si librement soumis. Par d'autres côtés, ils nous ramènent à la primitive église. 9 E-.-M. de Vogué, Affaires de Rome.

conquêtes sociales faites pendant dix-huit cents ans par le catholicisme; c'est l'argent conire l'honneur, la brutalité hardie contre la délicatesse, la quête outrancière du bien-être matériel contre la paisible jouissance de soi-même, la machinerie contre la philosophie ; c'est le succès tapageur devant l'idéal ; c'est l'achat de tout, le vol de tout, le triomphe insolent de la force grossière, la rapine heureuse remplaçant le droit et indiquant le devoir ; oui, l'américanisme est bien tout cela, ei c'est ce que je voudrais pouvoir appeler la barbarie de la civilisation. Celte barbarie nouvelle est représentée par le Yankisme, et l'Américanisme religieux n'est qu'un des assautsdu Panaméricanisme {[]. n

M. Tabbé Naudet disait:

0 Une question se pose, partout, chez tous : Qu'est-ce que 1' « Américanisme » ? Nous voulons dire 1' « Américanisme » selon la formule des détracteurs des grands évêques américains. Et la réponse ne se trouve nulle part,

a Est-ce un état d'esprit, est-ce une doctrine ?

« Si c'est un état d'esprit, point n'était nécessaire d'aller l'étudier au loin et de lui donner un nom d"outre-océan. Lacordaire, Montalembert et toute cette école qui donna à l'action catholiquedu milieu de ce siècle un si puissant éclat, avaient dit tout ce que nous trouvons dans les discours de Mgr Ireland. Les instructions du Pontife Romain orientant les

[ I ) Revue générale, juin i Sgij, p. 769. — Voyez ci-dessus.

catholiques français vers la République, en sont, à l'heure actuelle, une application pratique ; et nul n'ignore avec quelle énergique persévérance, ouvertement ou obliquement, les détracteurs de Mgr Ireland s'élèweni contre cette application.

a Si r » Américanisme » est un corps de doctrine, nous confessons l'avoir trouvé dans le livre de M. l'abbé Maignen qui le dénonce et dans divers articles publiés par la Vérité, mais nous ne l'avons vu exposé nulle part ailleurs, pas même dans l'adaptation française de la Vie du P. Hecker qui a été le point de départdu débat [[). »

Quelle qu'ait été l'essence de l'américanisme, on y distingua bientôt quatre grandes variétés.

L'américain était en compromis avec les protestants. Les catholiques des Etats-Unis pour se concilier la faveur de leurs concitoyens, pour paraître devant eux larges d'esprit, s'étaient laissés entraîner à des concessiotis blâmables. C'était l'hérésie a concessioniste ». Les chefs étaient évidemment l'archevêque Ireland, le cardinal Gibbons, révêque Spalding.

L'italien voulait séparer la politique de la religion. Il sacrifiait le pouvoir temporel du pape pour admettre l'unité patriotique. Il rêvait à la formule: l'Eglise libre et l'Etat libre. Il

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