ÉDUCATION DES FEMMKS AUX ÉTATS-UNIS
sait d*un ton si péremptoire : « La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées, n'est point du ressort des femmes. » Les Américaines ont protesté contre cet arrêt. Comme le philosophe devant qui on niait le mouvement, elles se sont mises à marcher. Quelques-uns des professeurs de mathématiques les plus renommés de la Nouvelle-Angleterre sont des femmes; dans les universités où les deux sexes participent aux mêmes leçons, les filles se font presque toujours remarquer par la promptitude de leur esprit, la précision de leurs réponses.
De ce fait incontestable, les Américains ont eu, selon nous, grand tort de conclure que la même culture convenait aux hommes et aux femmes. Les devoirs des uns et des autres étant fort divers, l'éducation, qui n'a d'autre but que d'apprendre à les remplir, doit être différente. On ne conteste pas aux États-Unis la première partie de cette proposition, maison échappe à la secoiide par un sophisme assez spécieux. « Gomme des plantes d'espèces variées puisent dans un même sol les sucs qui doivent les alimenter, sans que pour cela elles perdent rien de leurs qualités distinctives, ainsi, dit-on, l'esprit fde rhomme et celui de la femme dégagent d'un même enseignement une nourriture capable de développer leurs facultés particulières. » Loin de rejeter cette comparaison, nous demandons à la pousser plus loin. Ne saiton pas que certaines plantes demandent l'ombre ei la fraîcheur, tandis que d'autres ne s'épanouissent que sous une chaude et vive lumière? celles-là veulent rimmidité, celles-ci un terrain sec et sablonneux, et n'est-ce pas le talent du jardinier que de savoir donner à chacune d'elles ce qui lui convient?
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La fausse direction imprimée à l'esprit des Américaines n'a pas produit tout d'abord de résultats fâcheux, parce que la religion en atténuait les effets. Une éducation virile a rendu les femmes vaillantes et éclairées sans les empêcher d'accomplir dans la famille leurs modestes devoirs ; l'ardeur d'une foi vive leur montrait la beauté de l'abnégation, et l'énergie de leur âme leur donnait le courage de sacrifier sans murmures à la soumission de l'épouse l'amour de l'indépendance. Mais, tout en les admirant, il faut reconnaître qu'il y a peut-être en elles moins de charme ; la manière dont on les élève, d'après Tocqueville lui-même, qui pourtant a si bien apprécié leur mérite, « tend à faire des femmes honnêtes etfroides, plutôt que des épouses tendres et d'aimables compagnes de l'homme. »
Ce défaut de grâce et d'expansion, que l'illustre auteur de la Démocratie en Amérique constatait il y a trente ans, et qu'il accusait d'enlever aux relations de la famille une partie de leur douceur, vient, ce nous semble, de l'éducation uniforme donnée aux garçons et aux filles. On apprend aux femmes l'algèbre et la philosophie; on leur fait discuter les questions sociales comme si elles devaient un jour devenir membres du Congrès; puis, quand on a éveillé en elles des aspirations dangereuses, i on les renferme dans l'intérieur d'un ménage, on restreint leur horizon aux devoirs domestiques, on prétend que leur unique souci soit d'assurer le confort de leur mari et de leurs enfants.
Le sentiment du devoir les soutient; mais, au lieu de le suivre avec cette satisfaction intiine qui résulte de l'accord complet entre les facultés et le but à atteindre, elles ont à soutenir des luttes intérieures, ont les traces se retrouvent dans leur maintien con-
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trainl et austère; elles n'ont pas été élevées pour la famille; elles acceptent comme une nécessité le sort qui leur est fait ; mais il n*y a pas en elles le radieux épanouissement d'une plante qui, grâce à des soins judicieux, est parvenue à sa floraison naturelle. Sans doute, il fallait élargir, pour les femmes, le domaine de l'étude. Nous ne saurions trop le répéter, l'instruction donnée aux filles a une extrême importance, au point de vue social comme au point de vue religieux. L'Église catholique, que l'on accuse d'obscurantisme, a été la première à le proclamer; de tout temps elle a compté, parmi ses saintes, des âmes aussi remarquables par le savoir que par la vertu ; il y a deux cents ans, à une époque où la science féminine était peu en honneur, un de ses prélats les plus vénérés, Fénelon, ne craignait pas de parler « de l'étendue des connaissances qu'il faudrait » donner aux filles, pour les rendre propres à ce gouvernement domestique qui exige tant de discernement et d'élévation d'esprit. Non-seulement le vertueux évêque voulait leur faire apprendre l'histoire, la poésie, la musique et la peinture, mais encore il demandait qu'elles eussent quelques notions de droit; que celles qui étaient riches fussent en état d'administrer leurs terres, science alors assez compliquée, et il ne reculait pas même devant l'étude du latin.
L'instruction n'est pas, tant s'en faut, dangereuse ou nuisible aux femmes, mais cette instruction doit être dirigée de manière à se concilier avec l'accomplissement de leurs devoirs futurs ; vous voulez que l'épouse, la mère reste au foyer domestique, pour en être Tâme et la sauvegarde ; vous convenez que c'est là sa mission ; que l'arène publique n'est pas faite pour elle ; que ses devoirs, non moins grands, non moins saints que ceux de
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rhomme, sont d'une nature différente ; tournez donc son éducation vers le but que vous vous proposez; laissez-la le plus possible au sein de la famille ; qu'elle s'y forme aux occupations paisibles de son sexe ; qu'elle y prenne le goût d une vie de tendresse et de dévouement. La science ne doit pas lui ouvrir le chemin des honneurs et des emplois, mais seulement lui permettre d'exercer autour d'elle un doux apostolat d'amour. A quoi lui serviront ces discussions passionnées sur des droits politiques dont elle n'est pas appelée à jouir, sur des lois qu'elle n'est pas chargée de faire ; à quoi bon tant d'algèbre et de mathématiques? Ne vaudrait-il pas mieux ne lui apprendre de ces choses que ce qui est nécessaire à former son jugement, et employer le temps ainsi gagné à des études plus utiles pour elles? Ars longa, vita brevîs. On dérobe au nécessaire ce que l'on donne au superflu. La littérature et les arts, qui contribuent si fort à embellir la vie, tiennent trop peu de place dans l'éducation des Américaines, et celte lacune nous semble regrettable ; mais elle devait se produire dès que l'enseignement devenait le même pour les garçons et pour les filles; les hommes voulant avant tout, particuhèrement aux États-Unis, apprendre les sciences politiques et celles qui se rapportent à l'industrie ou au commerce, ce sont elles qu'on a de préférence enseignées dans les écoles communes.
Les Américains ont le sens trop droit pour ne pas s'apercevoir prochainement de l'erreur où ils sont tombés. Déjà même, à New-York, on commence à se demander si le système en vigueur a réalisé toutes les espérances qu'il avait fait concevoir. Voici comment s'exprime à ce sujet le Rapport de 1864 : a II est grandement permis de mettre en doute que les écoles de grammaire pour les
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filles répondent aussi bien que celles des garçons aux exigences ultérieures de la vie; ce défaut frappe chaque jour davantage les esprits sérieux, et de toutes parts on demande que l'éducation devienne plus pratique, p Pour un peuple qui passe si vite de la théorie à l'action, un tel aveu est bien prés de la réforme.
La discordance qui existe entre la destinée des femmes et renseignement qu elles reçoivent, menace, si Ton n'y porte remède, de troubler profondément la famille. Bien des indices précurseurs annoncent l'approche de Torage. Dans les grandes villes, il n'est pas rare de rencontrer des tribuns en jupons, qui revendiquent les droits de leur sexe et se répandent en violentes invectives contre « les oppresseurs dont l'injustice condamne les femmes à languir dans des occupations indignes d'elles. » Nous savons bien qu'il ne faut pas donner une portée trop grande à de pareils faits, mais on ne saurait nier qu'ils n'attestent un malaise réel, un dégoût trop général des devoirs domestiques. Les Américaines luttent vaillamment contre le fol esprit de révolte éveillé en elles; un grand nombre se montrent aussi soigneuses des moindres détails du ménage qu'habiles aux choses de l'esprit; la vigueur qu'un savoir étendu communique à leur âme se joint à la religion pour les faire triompher de suggestions dangereuses; mais il serait plus sage de ne pas les soumettre à de telles épreuves.
RÉSULTATS GÉNÉRAUX DE L'ENSEIGNENëNT AMÉRICAIN.
Pour apprécier avec une entière justice le système des écoles communes, il est nécessaire de se rappeler le milieu où il fonctionne, le caractère et les besoins du peuple qui Ta imaginé. Deux principes dominent la vie américaine: l'égalité absolue des conditions, la parfaite liberté de conscience; ces principes, que chacun s'accorde à respecter, deviennent le point de départ d'une activité incessante. Gomme toutes les canières sont ouvertes à tous, les citoyens prennent une part considérable au mouvement politique; l'ambition stimule les efforts; l'esprit de spéculation grandit; les entreprises commerciales atteignent des proportions gigantesques. L'arène religieuse n'est pas moins vaste; toute forme de croyance peut s'y produire, mais à la condition de n'empiéter sur les droits et la liberté de personne. Enfini si l'on songe à la situa-
tion particulière des États-Unis, à leurs abondantes ressources naturelles, qui offrent toujours au talent et au travail des récompenses assurées, on pourra se faire une idée assez exacte de la nation américaine, et comprendre comment la méthode actuelle d'enseignement a dû y prendre naissance.
Uécole est la reproduction exacte de la société; on y retrouve l'amour de l'indépendance et de l'égalité, l'ardeur inquiète qui voudrait tout embrasser à la fois, la soif du progrès qui court au-devant des nouveautés les plus hardies; on rencontre dans ce monde en miniature, la confiance qui ne recule devant aucun obstacle l'excessive sensibilité à la louange et à la critique, la prédominance absolue de l'utile sur les travaux qui sont du domaine des arts et de l'imagination. L'enseignement est démocratique, égal pour tous, accessible à tous; il prépare merveilleusement à la vie active; il façonne les citoyens aux devoirs publics. Peutêtre inspire-t-il une émulation trop fiévreuse; peutêtre, en faisant aborder une foule de sciences que les élèves n'ont pas le temps d'approfondir, favoriset-il le goût de Tinslabilité; mais ces défauts sont tellement inhérents au caractère national, que les Américains ne les aperçoivent pas, ou même y voient un titre de gloire.
Rendre la majorité de la nation intelligente, atten« tive aux affaires de l'État, capable d'assurer elle-même le bien du pays, former des hommes propres à remplir la tâche* immense de l'industrie et de la colonisation sur un sol nouveau, voilà ce que devaient se proposer les législateurs de l'Union, et leur mode d'enseignement y a parfaitement réussi. Dans nos collèges, on semble n'avoir d'autre, ambition que d'élever des sa-
vants et des littérateurs; la jeunesse en sort dépourvue de toute notion pratique, ignorante des besoins de la nation, des éléments véritables de sa puissance, prête, en un mot, à être le jouet de toutes les erreurs. Aux États-Unis, on croirait mal servir le pays si Ton en faisait, de ses intérêts, des conditions de son existence et de sa prospérité, la première des études.
Dans cette société individualiste, où toutes les libertés particulières sont si fort développées, une des choses qui frappent le plus l'observateur, c'est la discipline rigoureuse des écoles communes. Les élèves manœuvrent avec une précision militaire; un mot, un geste, font mouvoir à rinstant des centaines d*enfants, on s'étudie à dompter et assouplir la volonté, à inspirer la soumission la plus absolue. Quelques instants de réflexion montrent cependant la sagesse d une pareille métliode. L'autorité paternelle est extrêmement faible; les parents apprennent de bonne heure aux enfants à penser et agir par eux-mêmes, ils s'appliquent à développer en eux Ténergique volonté, qu'ils regardent comme le principal élé* ment du succès. Plus un jeune homme se trouve vite en état de se frayer une voie dans le monde, de se passer de conseils et d'appuis, plus sa famille se montre satisfaite. On crée ainsi, sans doute, des individualités puissantes^ mais on perd le respect de l'autorité, des enseigne» ments de l'expérience, freins salutaires qui contiennent la fougue de la jeunesse.
Tel est le précoce esprit d'indépendance produit par le courant de la vie sociale, que des garçons et des filles de douze à quatorze ans se jugent capables de décider seuls d'une foule de choses pour lesquelles des Européens de vingt ans se croiraient tenus de demander l'assentiment paternel. Ce
n'est pas là une situation normale, et quiconque porte un intérêt véritable à la grande république américaine doit désirer que Ton applique un prompt remède à une pareille plaie. •
Si nous voulions rechercher la cause d'un mal « qui alarme profondément les hommes sages, » peut-être la trouverions-nous dans raffaiblissement de l'autorité religieuse, dans l'extrême fractionnement des croyances; ir.ais, laissant une discussion qui n'entre pas dans notre sujet, nous nous bornerons à dire que les législateurs américains ont, autant qu'il était possible, atténué les fâcheux effets de cette abdication des parents. L'éducation publique est le contre-poids de celle de la famille. Si l'enfant méconnaît l'autorité paternelle, il est au moins forcé de se courber devant celle de la société, dont l'école est le diminutif. Ainsi s'explique cette double tendance de l'esprit américain, si impétueux, si avide de liberté et cependant si soumis à la loi. Il n'y a pas de peuple qui obéisse plus volontiers aux règles qu'il accepte. Ainsi, la discipline rigoureuse de l'école est la sauvegarde de la sécurité publique.
Jusqu'ici, nous n'avons examiné que le côté social de renseignement, et nous l'avons trouvé admirablement approprié aux besoins du pays ; mais dans toute éducation saine, la religion tient une large place, car elle seule donne une base solide au sentiment du devoir. Dieu est le principe fécond d'où découle la vie morale comme la vie physique ; les Américains ne l'ignorent pas, et de là vient l'importance extrême qu'ils attachent aux croyances, même sous le point de vue des intérêts de la terre. Convaincus que pour user sans péril de la liberté politique, les hommes doivent se soumettre d'abord aux règles sévères de la conscience et de la foi» ils considèrent le christia-
nisme comme la condition de leur indépendance, et, non contents de le conserver pour eux-mêmes, ils travaillent avec ardeur à le répandre dans les territoires que leurs pionniers conquièrent^haque jour sur la nature sauvage. «Nous veillons, disent-ils à ce que les nouveaux États soient religieux, pour qu'ils nous permettent de rester libres. »
On devrait conclure de ces faits que, dans l'Union américaine, la religion est Fâme de l'éducation publique, et ce n'est pas sans une pénible surprise qu'on Ten voit presque exclue. La crainte de Tesprit de secte a engagé les législateurs à interdire «tout enseignement qui tendrait à favoriser une communion particulière. » Cette restriction équivalait à une suppression complète, car il était impossible d'expliquer l'Écriture sans pencher .vers l'une ou l'autre des mille croyances qui se partagent le monde américain ; l'instruction est ainsi devenue bientôt purement laïque.
Heureusement, il n'y avait pas à craindre que la séparation de la science et de la foi parût aux enfants des écoles communes la condamnation de l'une ou de l'autre, le résultat de l'hostilité qui existerait entre elles. On pouvait se reposer sur la société, comme sur la famille, du soin d'atténuer les effets de cette fâcheuse scission. L'atmosphère morale est, aux États-Unis, essentiellement religieuse, et les Écoles du dimanche, suivies avec assiduité, suppléent, autant qu'il est possible, aux lacunes de l'enseignement public ; ces réunions fondées par les ministres des diverses Églises, rivalisent de zèle pour inculquer à la jeunesse les croyances chrétiennes.
Quoique fonctionnant dans des circonstances aussi favorables, le système adopté par les écoles communes soulève cependant en Amérique plus d'une objeclioh.
éveille plus d'une crainte, a L'importance, sinon l'absolue nécessité de l'éducation religieuse, disait en 1864, le Rapport de la Pennsylvanie, devient de jour en jour plus visible. Si nous voulons maintenir nos institutions, il est essentiel d'élever le niveau des caractères, de raviver au milieu de nous l'esprit chrétien. La génération qui va prendre prochainement notre place ne doit pas seulement avoir la main habile, le cœur fort, l'esprit éclairé, il faut aussi' qu'elle apprenne à aimer Dieu et les hommes, à pratiquer le devoir. »
On ne peut nier que l'ardente foi des anciens puritains ne tende à subir chez leurs descendants une transformation fâcheuse. Elle devient un sentiment vague, mal défini, qui flotte au souffle des doctrines contraires et qui, malgré ses efforts pour se rattacher au lien commun de l'amour du Christ et de la vérité, perd chaque jour quelque chose de son bienfaisant empire sur les âmes. Ce résultat doit être en grande partie attribué à l'absence de l'enseignement religieux dans l'école commune; les Américains, nourris dans la crainte de l'esprit de secte, s'effrayent de tout dogme positif; habitués cependant à aimer, à respecter la religion chrétienne, ils prétendent en conserver l'esprit parmi eux, et de là vient le succès croissant de l'Unitairisme, dernier rempart qui protège contre la négation philosophique une foi affaiblie, mais encore vivante. A côté de ce vaste courant s'en forme un autre contraire; les croyances menacées cherchent un refuge dans l'orthodoxie; on éprouve le besoin d'un symbole précis où l'intelligence, fatiguée de contradictions, trouve enfin le repos, où le cœur puise la force en même temps que l'amour.
Ces symptômes, constatés par tous les observateurs, ne marquent-ils pas en Amérique l'approche imminente
de la révolution prévue par Tocqueville, lorsqu*iI disait : « Nos neveux tendront de plus en plus à ne se diviser qu'en deux parts, lés uns sortant entièrement du christianisme, et les autres entrant dans le sein de TËglise romaine?!
BTAT GÉNÉRAL DE LÀ RELIGIOR,
L'organisation politique des Etats-Unis, et Tadmirable diffusion de renseignement dont ils offrent Texemple, leur méritent une place à part dans le monde civilisé. En même temps qu'ils ont résolu, de la manière la plus complète, le problème qui agite l'Europe, celui de remettre entre les mains du pays le soin de gérer ses propres affaires, de se gouverner lui-même, qu'ils l'ont rendu majeur et maître de ses actes, ils ont reconnu aussi que l'éducation seule peut protéger les libertés publiques ; un peuple ignorant ,sera toujours le jouet d'un despotisme quelconque, qu'il obéisse à un autocrate ou à d'obscurs meneurs ; ils ont donc éclairé les masses, pour les mettre en état d'apprécier leurs véritables intérêts.
Mais comment se fait-il que cette nation si jeune, la dernière venue dans l'histoire du monde, ait su réaliser si
facilement des progrès que nos vieilles sociétés poonuivent avec tant de peines et d'efforts ? Sans doute, il faut attribuer une partie de ce résultat à la situation même de rAmérique ; vierge de préjugés et d'antiques coutumes, elle ne présentait nul obstacle à l'esprit novateus des colons. Gela pourtant ne suffit pas pour expliquer les États-Unis. Les hommes forment les nations à leur image, et ce sont les idées qui font les hommes ; où les fondateurs de la Nouvelle-Angleterre ont-ils puisé les principes féconds qu'ils ont si heureusement appliqués? Il nous faut ici remontera l'origine du peuple américain, rechercher les caractères qui, dès son arrivée dans le nouveau monde, le distinguent de tous les autres.
Quels motifs président d'ordinaire à la formation des société? Le besoin commun de la défense, l'amour de la liberté, l'ambition, l'intérêt. Telles sont les forces qui ont créé la Grèce, Garthage et Rome ; telles sont, à des degrés divers, celles qui ont enfanté les nationalités d'Europe. Quant aux colonies, elles ont eu presque toutes pour premiers habitants des spéculateurs, des industriels, souvent môme des aventuriers sans aveu qui, chassés de leur pays par la misère, s'en vont courir le monde à la conquête des richesses.
Les Ëtats-Unis, ceux du Nord au moins, c'est-à-dire ceux qui ont marqué à leur empreinte la nation entière, ont dû leur naissance à une cause bien différente ; ils sont nés du sentiment religieux.
Des hommes persécutés en Europe pour leur foi, et qui allaient chercher sur les plages solitaires du nouveau monde la liberté d'adorer Dieu selon leur conscience, voilà quels ont été les fondateurs de la Nouvelle-Angleterre, de New-York, delà Pennsylvanie. Pendant toutle dixseptième siècle, l'émigration continue. Et ces colons
qu'amène un flot incessant, ils ne sont point sortis des classes pauvres, auxquelles tout changement parait un gain : la plupart laissent derrière eux une position sociale, une fortune dont ils vont sacrifier la douceur pour s'exposer aux fatigues d'une difficile entreprise. Venus de contrées différentes, les uns d'Angleterre, les autres de France ou de Hollande, ils sont unis dans une même pensée, ils demandent à la terre d'Amérique d'abriter leurs croyances, ils ont un nom commun, ils s'appellent les Pèlerins.
Écoutons comment un historien des États-Unis, Nathaniel Mort on, raconte le départ des premiers émigrants. « Au moment de quitter la ville qui avait été pour eux un lieu de repos S ils étaient calmes, car ils savaient qu'ils étaient étrangers ici-bas. Ils ne s'attachaient pas aux choses de la terre, mais levaient les veux vers le ciel, leur chère patrie, où Dieu avait préparé pour eux sa cité sainte. Ils arrivèrent enfin au port, où le vaisseau les attendait. Un grand nombre d'amis, qui ne pouvaient partir avec eux, avaient voulu du moins les suivre jusque-là. La nuit s'écoula j^ans sommeil ; elle se passa en épanchements d'amitié, en pieux discours, en expressions pleines d'une véritable tendresse chrétienne. Le lendemain, ils se rendirent à bord ; leurs amis voulurent encore les y accompagner ; ce fut alors qu'on ouït de profonds soupirs, qu'on entendit de long embrassements et d'ardenles prières, dont les étrangers eux-mêmes se sentirent émus. Le signal du départ donné, ils tombèrent à genoux, et leur pasteur, levant au ciel des yeux pleins de larmes, appela sur eux la miséricorde divine. »
* Delft, en Hollande, où ils avaient trouvé asile quand la persécution les obligea de s'exiler d'Angleterre.
La même piété profonde régla Torganisation de la colonie. Le jour de leur débarquement, les pèlerins signaint un acte ainsi conçu :
a Nous, dont les noms suivent, qui pour la gloire du Seigneur, le développement de la foi chrétienne et Thonneur de notre patrie, avons entrepris de fonder un établissement sur ces rivages reculés, nous convenons devant Dieu, par ces présentes, de nous former en corps civil et politique, dans le but de nous gouverner et de travailler à l'accomplissement de nos desseins. »
C'est donc la pensée religieuse qui a fait l'Amérique, c*est elle qui inspire ses institutions et ses lois, qui éclaire toute son histoire, a Nous devons nous rappeler sans cesse, dit un autre auteur, que notre colonie a été fondée dans un but chrétien, non dans un but de commerce. Si quelqu'un parmi nous estime le monde avant la reli* gion, celui-là n'est pas un véritable fils de la Nouvelle- Angleterre. » Pleins d'une foi enthousiaste et avivée par la persécution, les premiers pèlerins avaient cherché dans la seule Écriture les bases de l'ordre social ; aussi firent-ils une œuvre dont le monde n'avait pas encore eu d'exemple, et les Américains ont raison de prétendre que nous les jugeons mal quand, pour apprécier leur état politique, nous essayons de le comparer avec le nôtre. Tandis qu'en Europe, les débris du droit romain, les coutumes des tribus germaines, les souvenirs de la féodalité, pénètrent les lois et les mœurs, aux États-Unis, la société dérive uniquement de la religion.
L'Évangile proclame la fraternité des hommes, il les déclare tous égaux devant Dieu; les colons transportèrent dans l'ordre temporel ces principes chrétiens; ils présentèrent dès Torigine le singulier phénomène d'un État où il n'existe ni seigneurs, ni peuple. La démocra-
tie, telle que n'avaient point osé la rêver les peuples les plus libres des temps antiques se fondait, grande et forte dès sa naissance, sur ce sol nouveau.
L'Écriture sainte pose comme point de départ de tous les dogmes religieux, la liberté humaine; elle l'affirme aux premières pages de la Genèse, et partout, dans la suite des temps, les écrivains sacrés nous montrent Dieu se désarmant, pour ainsi dire, de sa puissance devant Télincelle de volonté intelligente qu'il a mise au front de sa créature; il ne veut rien obtenir de l'homme par la contrainte, mais il lui demande de s'associer librement à l'action divine. Ce grand fait explique tous les autres; sans lui, la chute originelle n'existe plus, la rédemption devient inutile, le christianisme tombe.
Les législateurs de la Nouvelle-Angleterre avaient appris à l'école des Uvres saints le respect du droit, la notion de la vraie liberté; ils eurent, sur les devoirs de la société envers ses membres, des idées pures et pro* fondes. A peine sortis de cette Europe où Tabsolutisme foulait aux pieds les derniers vestiges des franchises du moyen âge, ils établirent comme règles primordiales de la colonie qu'ils fondaient, l'intervention du peuple dans les affaires publiques, le vote libre de l'impôt, la respon* sabilité des agents du pouvoir et le jugement par jury.
Les convictions religieuses des nouveaux colons» les sentiments de fraternité chrétienne dont ils étaient animés et qui les poussaient à prendre un soin jaloux dés droits et de la liberté de chacun, attirèrent aussi leur attention vers un intérêt non moins sacré> celui de l'éducation de la jeunesse; ils considérèrent comme le premier de leur devoir d'éclairer les âmes afin de les prémunir contre l'erreur et les fortifier dans la vertu, car ils savaient que c'est au milieu des ténèbres que l'en-
nemi au genre humain dresse ses embucnes. iNous avons montré quels fruits abondants avait produits le zèle pieux des colons pour l'enseignement de tous ; leurs descendants animés encore du même esprit, sont pleins de confiance dans refficacité du christianisme et de Tinstruction pour entretenir l'esprit public et combattre les périls qui menacent la nation.
L'état social et politique des Etats-Unis découle du christianisme; les Pères de la Nouvelle-Angleterre étaient des apôtres qui, au prix des sacrifices les plus pénibles, poursuivaient le triomphe de leurs croyances, des hommes au caractère fortement trempé, qui met* talent l'honneur de leur foi au-dessus de tout, aux yeux desquels la fortune, la patrie, la vie même semblaient peu de chose, si la conscience n'était pas libre. Aussi quelle force n'ont-ils pas puisée dans l'élément religieux qu'ils ont placé au sein de leur société! « Les principes de la Nouvelle-Angleterre, dit Tocqueviile, se sont d'abord répandus dans les États voisins ; ils ont ensuite gagné de proche en proche les plus éloignés et ont fini, si je puis m'exprimer ainsi, par pénétrer la confédération entière. Ils exercent maintenant leur influence au delà de ses limites sur tout le monde américain. La civilisation de la Nouvelle-Angleterre a été comme ces feux allumés sur les hauteurs qui, après avoir répandu la chaleur autour d'eux, teignent encore de leurs clartés les derniers confms de l'horizon. »
Mais si les colons avaient emprunté aux idées générales de la rehgion chrétienne les principales lignes de leur édifice social, ils n'avaient pu se défendre d'y introduire aussi l'esprit de secte dont la plupart étaient imbus. 11 semblait que, persécutés en Europe pour leur foi, les Pèlerins dussent comprendre tout le prix de la liberté reli-
gîeuse, il n'en fut rien pourtant. Cette croyance à laquelle ils ont tout sacrifié, ils veulent la voir régner sans partage; de là, ces dispositions arbitraires qui fourmillent dans leur histoire, quoiqu'elles soient en désaccord complet avec l'ensemble de leurs institutions.
Dans le Gonnecticut, la loi oblige, sous peine d'amende, tous les habitants à entendre le service divin, elle frappe de châtiments rigoureux les chrétiens qui veulent adorer Dieu sous une forme différente de celle qu'elle prescrit; les quakers et autres hérétiques qui chercheraient à pénétrer dans la colonie doivent être condamnés à la prison ; en cas de récidive, ils auront les oreilles coupées, la langue percée par un fer rouge. Les pénalités contre les catholiques sont plus rigoureuses encore ; le prêtre qui mettait le pied sur le territoire de New-Haven et des Massachusetts après en avoir été chassé une première fois, était puni de mort.
La morale n'est pas l'objet d'une moindre vigilance. Le blasphème, la sorcellerie, l'adultère, entraînent la peine capitale; la paresse et l'ivrognerie sont sévèrement réprimées, celui qui se rend coupable de mensonge est condamné à l'amende ou au fouet. Dans les Étals fondés par les puritains, l'ardeur réglementaire va jusqu'au ridicule. On prohibe l'usage du tabac, on défend, non-seulement de travailler le dimanche, mais de cuire la viande, de faire les Uts, de balayer les maisons, de se raser; on défend de courir ce jour-là, de se promener dansson jardin ou ailleurs, si ce n'est pour aller au temple ; on défend aux mères d'embrasser leurs enfants, etc.
C'est aux catholiques que revient l'honneur d'avoir les premiers inauguré la liberté religieuse dont l'Amérique fait aujourd'hui une si large application. Lord Baltimore, ayant obtenu du roi Jacques 1" une concession de terres
SOO L'AMÉRIQUE ACTUELLE.
en Amérique, était venu s'établir dans le Haryland avec deux cents familles anglaises catholiques. Le noble colon, anglican d*abord, avait abjuré le protestantisme an spectacle des violences commises par les partisans du culte réformé. C'était en haine de la persécution qu*il s'était converti, aussi son premier soin fut-il d'établir, dans toute l'étendue de la province, la liberté de coth science, a Attendu, dit Y Acte de Religion pubUé en 1649, que la contrainte en matière de foi religieuse a produit de dangereux résultats chez toutes les sociétés qui l'ont employée ; afm aussi défavoriser la paix et la tranquillité dans le gouvernement de cette province, et surtout de maintenir une mutuelle charité entre ses habitants, toute personne faisant profession de croire à la divinité de Notrc-Seigneur ne pourra être inquiétée ni dans sa religion, ni dans le libre exercice de son culte. »
Le législateur restreignait, il est vrai, aux chrétiens seuls la protection de la loi ; mais, à l'époque où l'acte fut rendu, cela importait peu; le rationalisme ne s'était pas emparé des esprits,etles protestants, peu éloignés encore de leur point de départ, ne songeaient pas à se diviser sur les dogmes fondamentaux. La proclamation enveloppait donc toutes les sectes, tous les colons dans une même mansuétude.
Par malheur, cette tentative devançait son époque. Les dissidents, proscrits dans les autres États, vinrent chercher asile au Maryland ; ils ne lardèrent pas à être plus nombreux que la population catholique, et, au lieu de suivre le noble exemple de lord Baltimore, ils firent régner une odieuse intolérance dans cet État, qui, le premier, avait abrité la liberté religieuse.
Cinquante ans plus tard, Guillaume Penn, marchant sur les traces de lord Baltimore, essaya aussi de reven-
diquer les droits de la conscience. Mais, entravé dans son généreux dessein par r esprit général de son temps et par la surveillance ombrageuse de la mère patrie, il dut défendre aux catholiques le libre exercice de leur culte.
Telle était la situation religieuse de TAmérique quand éclata la guerre de Tindépendance.Les rivalités de sectes divisaient profondément les États, l'amour de la liberté les réunit; ils oublièrent les diversités de croyances pour combattre sous un même drapeau, et plus tard, quand la victoire eut récompensé leur courage, ils confondirent dans une admiration commune tous les défenseurs de leur cause. Les semences jetées par lord Baltimore et par Guillaume Penn avaient d'ailleurs germé lentement dans les esprits; la joie du triomphe et les nécessités de la po- Utique hâtèrent le règne de la tolérance.
Les colonies s'étant constituées en fédération, le gouvernement central chargé de les représenter ne pouvait prendre parti plutôt pour la croyance d'un État que pour celle d'un autre; aussi, la haute intelligence de Washington n'eut pas de peine à faire adopter par le Congrès le principe de la liberté de conscience. Alors fut rendue la loi mémorable qui consacra l'affranchissement moral des citoyens américains et régla, comme ils ne l'avaient jamais été auparavant, les rapports de l'Éghse et de FÉtat.
Le législateur proclame d'abord l'égalité civile et politique de toutes les communions : a Nul serment religieux ne sera jamais exigé pour remplir une charge ou un office pubUc quelconque aux États-Unis. »
Mais la Constitution ne s'arrête pas là; non-seulement elle ne veut restreindre, sous prétexte de croyance, les droits d'aucun citoyen, elle défend encore d'intervenir, en aucune façon, dans le domaine de la conscience : « Le
Congrès ne fera aucune loi pour établir une religion quelconque ou pour en prohiber le libre exercice. »
Ces simples mots sont toute une révolution ; jusque-là, on avait bien pu voir, et Ton avait vu en effet, des princes tolérer dans leurs États diverses formes de culte, mais la tolérance même suppose le droit d'interdire ; on ne permet que ce qu'on pourrait défendre.
Toujours et partout, dans l'antiquité païenne comme dans les siècles chrétiens, dans les pays catholiques comme dans les pays protestants, la religion avait été liée au pouvoir civil ; les princes s'étaient déclarés les gardiens de la conscience publique: et, suivant que les ËgHses servaient leurs intérêts ou entravaient leurs desseins, ils les avaient tour à tour protégées et persécutées. La décla' ration du Congrès ouvre dans l'histoire une ère nouvelle. La séparation des deux puissances est nettement formulée; le gouvernement de l'Union ne protège pas, n'autorise pas tel ou tel culte, il reconnaît son incompétence en matière religieuse. Toute forme de doctrine, pourvu qu'elle ne porte atteinte ni à Tordre public, ni à la morale, est libre de se produire au grand jour ;«le catholicisme lui-même, qui avait toujours vu les sectes protestantes, si ennemies qu'elles fussent les unes des autres, se réunir contre lui, le catholicisme est compris dans cet acte d'émancipation des croyances religieuses. Lorsqu'à la fin du siècle dernier, la cour de Rome forma le projet d'ériger un siège épiscopal en Amérique, et qu'elle sonda les dispositions du Congrès à cet égard, il lui fut répondu que le gouvernement des États-Unis n'avait rien à voir dans cette affaire, les choses religieuses n'étant pas de son domaine. Depuis lors, le catholicisme, profitant de la liberté absolue qui lui était ainsi laissée, a pris dans l'Union un accroissement rapide, et jamais le pouvoir civil
ÉTAT GÉNÉRAL DE U RELIGrON. 200
n'est sorti de la stricte neutralité prescrite par la Gonstitution de 1787.
La liberté de conscience inscrite au front des lois américaines, respectée par le Congrès, tout n'était pas gagné encore, ii^ fallait en introduire l'application au sein de chacun des États particyliers dont se coniposait la fédération. L'œuvre fut plus longue et plus difficile, l'esprit de secte résista longtemps : mais l'impulsion était donnée, les législatures particulières devaient tôt ou tard suivre l'exemple du gouvernement central.
Aujourd'hui, rien n'est l'objet d'une réprobation plus universelle que le sectarianisme, les Américains regardent la liberté religieuse comme une des plus précieuses conquêtes du christianisme, comme le meilleur moyen d'assurer son empire; la vérité ne devient vivante et forte que quand elle a gagné les cœurs par la persuasion ; si elle n'est pas acceptée par l'esprit, en vain règne-t-elie à l'extérieur, elle est morte au dedans. C'est la liberté qui lui permet d'exercer la puissance d'action qu'elle porte en elle-même ; par la liberté, non-seulement elle devient féconde dans les âmes qui l'ont reçue, mais encore elle acquiert une merveilleuse faculté d'expansion. Nous sommes si bien faits pour elle, que nous ne pouvons l'apercevoir, lorsqu'elle se présente à nous, ornée seulement de sa beauté divine, sans nous sentir troublés jusqu'au fond de notre intelligence. Que l'erreur ait recours à la contrainte et à la violence, ce sont des moyens bons pour le mensonge; la vérité, qui descend du ciel, ne saurait avoir pour armes que la paix, la douceur, la liberté; si d'imprudents défenseurs essayent de lui en donner d'autres, ils la travestissent, les hommes ont peine à la reconnaître.
Ces principes sont si profondément entrés dans l'esprit
des Américains, que Tundes Etats les plus réfractaires à laliberté religieuse, la Virginie, qui, jusqu'en 1830, avait gardé les dispositions oppressives de Tanciénne législation, s'exprimait de la manière suivante, quand elle se décidait enfm à entrer dans le courant des idées améri* caines.
« Considérant que le Très-Haut a créé les âmes libres, que tout ce que Ton fait pour les influencer par des châtiments temporels ne tend qu*â engendrer des habitudes d'hypocrisie ou de bassesse ; considérant que priver les citoyens de la confiance publique, ne leur accorder les emplois que s'ils professent telle ou telle doctrine , c'est injustement les dépouiller d'avantages auxquels ils ont droit ; considérant que ce système a pour effet de corrompre la religion même qu'il se propose de favoriser, puisqu'on lui gagne des partisans en offrant le monopole des honneurs et des salaires ; considérant enfin que la vérité est puissante, qu'elle ne peut que triompher dans sa lutte contre l'erreur, si l'intervention humaine ne la prive de ses forces naturelles, savoir, la libre discussion devant qui les fausses doctrines ne peuvent longtemps subsister; par toutes ces raisons l'Assemblée générale déclare que tous les citoyens pourront professer leurs convictions en matière de foi, sans que cela puisse jamais amoindrir, éteindre ou affecter en rien leur capacité civile. »
Faut-il conclure, de l'égalité politique accordée à tous les cultes, que l'Amérique ait de nos jours cessé d'être une nation sincèrement chrétienne? Est-ce à dire qu'en reconnaissant les mêmes droits à toutes les croyances, elle n'en partage aucune ?
A cela on pourrait répondre que l'intolérance n*e8t pas, tant s'en faut, la marque distinctive de la foi religieuse;
les hommes qui font profession de ne rien croire ne se distinguent pas, Texpérience le montre, par leur esprit de conciliation; bien au contraire, toute contradiction les irrite ; c'est un crime de ne pas penser comme eux; au nom d'une liberté imaginaire, ils nient les droits de la conscience, et il suffit de reconnaître Dieu pour être considéré par eux comme un ennemi contre lequel toutes les violences sont permises.
L'histoire, les mœurs, les institutions des États-Unis prouvent que la nation est restée profondément religieuse; il n*est pas de pays où le christianisme se mêle davantage à la vie sociale et politique; le Congrès n'ouvre aucune séance sans appeler sur ses délibérations les lumières d'en haut, et les membres des deux chambres se réunissent chaque dimanche, dans une des salles du Gapitole, pour assister au service divin. En un mot, selon l'heureuse expression d'un auteur contemporain, « le gouvernement des États-Unis a trouvé le secret d*être le plus religieux de tous les gouvernements, sans religion d'État. »
Si, du Congrès, nous portons nos regards sur la masse du peuple, nous la trouvons animée des mêmes sentiments ; on sait avec quelle rigueur est observée la loi du dimanche : voyages, plaisirs, affaires, tout est suspendu; les boutiques se ferment, les cafés et les spectacles cessent d'offrir à la foule ]eurs distractions équivoques; chacun se recueille dans la prière, se retrempe par des pensées fortes et sérieuses. Ce jour-là est le jour de Tâme, on médite sur ses devoirs, on grave en soi-même les lois éternelles du'bien et du vrai.
Les citoyens apprennent à cette école les vertus solides qui rendent l'homme capable de la liberté; point n*est besoin de les enfermer dans un étroit réseau d'ordon-
nances et de réglementations, on peut sans crainte diminuer les entraves extérieures, ils ont dans leur conscience un frein plus puissant et plus salutaire. C'est ainsi que la religion, après avoir fondé les institutions politiques des États-Unis, les entrelient et les conserve ; aussi est-elle aux veux des Américains la condition essentielle de la liberté. <( Un peuple sans croyances peut à la rigueur, disent-ils, trouver Tordre et la paix sous un gouvernement despotique ; une nation comme la nôtre périrait bien vite si elle n'était chrétienne. »
L'influence religieuse pénètre si profondément les mœurs qu*on la retrouve partout. Elle domine dans la presse qui, tout en demeurant étrangère aux discussions de sectes, défend les grands principes du christianisme et la morale de l'Évangile. Parmi les deux mille journaux qui circulent aux États-Unis, on en compte à peine trois ou quatre qui osent s'attaquer à la religion ; encore ne trouvent-ils de lecteurs que parmi les étrangers, tant l'opinion publique se déclare contre eux. La justice se montre imbue du même esprit. Les tribunaux ne reçoivent pas la déposition d'un athée, car ils estiment qu'on doit avoir peu de confiance dans la parole de quiconque ne reconnaît ni loi divine, ni sanction morale ; mais ils respectent la diversité des croyances et n'imposent pas à tous la même forme de serment. Le quaker se borne à une affirmation solennelle, l'Israélite jure sur le livre de l'Ancien Testament, quelques sectes lèvent la main, d'autres la posent sur la Bible. Tous les États punissent les offenses à un culte quelconque, interdisent les jurements, les blasphèmes, les livres licencieux.
Le respect unanime que les Américains professent pour la' rehgion n'empêche pas la pensée chrétienne de se fractionner chez eux en une quantité de
sectes si prodigieuse que Fimagination recule, effrayée, devant ce conflit de doctrines et de croyances. Le protestantisme qui, en Kurope, garde encore une certaine uniformité, n'a pu soutenir l'épreuve de la liberté américaine; mille congrégations rivales se disputent les esprits, et Ton pourrait citer des familles qui comptent dans leur sein autant de croyances différentes qu'elles ont de membres.
Au milieu de cette confusion cependant, sept ou huit communions principales se distinguent par le nombre de leurs adhérents et la place, qu'elles ont tenue dans l'histoire primitive des États-Unis.
La première est le presbytérianisme, qui conserve encore aujourd'hui les sévères traditions puritaines, et qui, fîer de l'influence qu'il a exercée sur le développement religieux du pays, se nomme lui-même « la moelle épiniére de l'Amérique. » Il est froid, rigide, d'une austérité qui va jusqu'à l'excès, mais il arme fortement la volonté; c'est la religion des hommes d'initiative et d'entreprise, des commerçants et des industriels. Sa sécheresse dogmatique ne l'a pas empêché toutefois de subir l'inévitable loi du morcellement qui frappe les sectes protestantes ; il y a les presbytenens du Nord^ qui anathématisent Tesclavage et les esclavagistes, les presbytériens du Sud qui, au contraire les défendent; les presbytériens de Vancienne école, les presbytériens ré" formés, les presbytériens unis, etc. Tous se font une guerre implacable, leurs discordes ne sont pas une des moindres causes qui entretiennent les défiances de la Nouvelle-Angleterre contre les États méridionaux, et empêchent les plaies de la guerre civile de se cicatriser.
A côté des presbytériens se placent les congfégationa' listes, qui ont avec eux une grande ressemblance. Ils des*
cendent également des premiers pèlerins, et leurs mœurs ont conservé des traces de la rigueur puritaine; ils sont éclairés, ardents au travail, ennemis du luxe; leur culte, plein d une roideur formaliste, s'adresse souvent à la raison, jamais au cœur. Les Églises, complètement indépendantes les unes des autres, se gouvernent ellesmêmes et ne laissent à leurs pasteurs qu'une autorité purement morale, car la congrégation seule décide de toutes choses.
Ces deux sectes forment la partie la plus vivante du protestantisme; bien que, réunies, elles ne comptent que huit cent mille fidèles, ce qui, relativement à la population totale de TUnion, est une minorité bien faible, elles tiennent la place d'honneur, car elles renferment dans leur sein les hommes les plus énergiques et les plus influents du pays.
Vépiscopalisme tient aussi un rang distingué dans cette hiérarchie des Églises américaines ; il est le culte des classes opulentes, qu'attire et retient la pompe de ses cérémonies. La protection de la Grande-Bretagne en avait fait autrefois la religion privilégiée, officielle de plusieurs territoires américains ; il conserve encore la liturgie anglicane; ses associations, et ses temples sont plus riches que ceux d'aucune autre secte. On doit dire aussi à sa louange que l'on trouve chez quelques-uns de ses membres une spirituahté haute et pure, un véritable esprit chrétien. Étranger aux discordes qui troublent l'Amérique, il a fait, dans ces dernières années, de louables efforts pour concilier les partis, et, suivant en cela l'exemple des catholiques et des quakers, il a tendu à tous une main fraternelle, sans distinction de drapeau politique. Malgré tant de causes qui devraient favoriser son extension, il perd cependant chaque jour du
terrain. Le nombre de ses. adhérents ne s'élève pas à plus de 160,000.
Le méthodisme et le baptisme sont , au contraire , les formes de culte préférées par les artisans et le bas peuple ; c'est à Tune ou l'autre de ces communions que se rattachent d'ordinaire les nègres, quand ils n'ont pas été tenus dans l'ignorance qui, logiquement, devait être le partage de créatures auxquelles on refusait le droit d'avoir une volonté, de connaître les liens et les vertus de la famille, puisqu'on vendait au plus offrant, selon le caprice du maître , tantôt le mari, tantôt les enfants ou la femme. Rien n'est plus touchant que d'assister, dans une des églises particulières où les relègue le préjugé public, aux réunions religieuses de ces pauvres gens. La misère de leur situation a rendu leurs âmes plus accessibles à la douceur des dogmes chrétiens, plus disposées à en reconnaître la sublime profondeur; aussi les prières sont-elles entremêlée^ de larmes, de cris d'amour et d'enthousiasme. Parfois, quand le prédicateur parle des miséricordes infinies de Dieu , de sa tendresse pour les petits et les faibles , on entend retentir de véritables tonnerres d'alléluias.
Les États du Sud, du Centre et de l'Ouest renferment un nombre considérable de congrégations méthodistes ; on évalue à douze mille environ le nombre de leurs temples et à seize cent mille celui de leurs membres. Il ne faut pas croire que toutes les églises réunies sous cette dénomination commune professent la même foi et le môme culte : autre est le méthodisme des Africains autre celui des wesleijens ou des dissidents ; toutefois le fractionnement de celte secte est loin d'égaler celui des baplistes, dont les quinze cent mille fidèles se partagent en une foule de communions différentes. La principale
est celle des réguliers, mais les baplistes du Libre Arbi' trey ceux du Septième Jour et des Sut Commandements ont recruté de nombreux partisans djans la Nouvelle Angleterre, les winebrennariens s'étendent en Pennsylvanie, les disciples ou campbellistes dans la Virginie, le Kenlucky, rOhio, rillinois. A cette énumération il y iiurait encore à joindre les antimissionnaires , les mennonites et bien d'autres, mais le détail en serait trop long.
L'immigration allemande a, depuis un demi-siècle, augmenté notablement Timportance du luthéranisme àux États-Unis. Les colons arrivent, pour la plupart, imbus de ce matérialisme si général dans les basses classes de la société germanique; une fois en Amérique, plongés dans un milieu profondément chrétien, ils sentent se ranimer au fond de leur cœur un reste de foi, et beaucoup d'entre eux adoptent, sur cette terre étrangère, le culte qu'ils avaient repoussé dans leur pays. L'Église luthérienne ne renferme pas aujourd'hui moins de deux cent cinquante mille membre^-
Les quakers ou amis y cette secte si douce et si charitable, qui a compté tant d'âmes évangéliques, et qui, malgré ses bizarreries, est toujours restée digne du respect de tous, les quakers sont bien déchus aujourd'hui du rang qu'ils occupaient dans FUnion américaine ; ils ont perdu leur prépondérance dans l'État même qu'ils avaient fondé. Philadelphie, leur métropole, garde encore le cachet de paix, de recueillement, de simplicité qu'elle en avait reçu ; mais, sur les quatre cents églises qu'elle possède, une dizaine au plus appartiennent à la célèbre communion des Amis. Toutefois , au milieu des ramifications innombrables des sectes du nouveau monde, ils méritent encore de fixer l'attention, car le chiffre de leurs adhérents ne s'élève guère à moins de cent mille.
ÉTAT GÉNÉRAL DE LA RELlGIOx\. 217
Dans Tesquisse rapide qui précède, un fait aura frappé le lecteur, c'est la faiblesse numérique des Églises que nous avons présentées comme les foyers principaux de la pensée religieuse. En les réunissant toutes, à peine arrive-t-on à un total de cinq ou six millions de fidèles; si Ton ajoute à ces différents cultes le catholicisme qui prend aux États-Unis, ainsi que nous le montrerons plus loin , une extension prodigieuse, on trouve que dix millions à peu près d'Américains sont classés dans ces grandes dénominations ; mais la nation renferme trente-cinq millions d âmes, que deviennent donc les vingt-cinq millions qui restent? Si Tinfluence chrélienne pénètre tout le corps social, comment la statistique ne nous présentet-elle que des minorités aussi restreintes?
Plusieurs raisons expliquent cet état de choses. Et d'aborjd, une multitude d'Églises qui, par leur infério^ rite relative, échappent au recensement, formeraient néanmoins, si ou avait le temps et la patience de les grouper ensemble, un chiffre de fidèles très-considérable. Telle secte, par eiemple, ne s'étend pas plus loin que la ville où elle a pris naissance, elle ne réunit que deux ou trois mille croyants ; telle autre ne possède que cinq ou six temples, voire même un seul; mais toutes enseignent les grands devoirs, les dogmes principaux du christianisme, toutes travaillent à la diffusion des croyances.
L'organisation particulière des congrégations protestantes contribue aussi à rabaissement singulier des chiffres de la statistique religieuse. Pour être reçu membre d'une Eglise, pour être compté au nombre des fidèles, il faut des formalités nombreuses ; on doit subir un minutieux examen, exposer devant l'assemblée des dignitaires de la paroisse l'état de son âme et les motifs pour les-
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quels on a résolu d*einbrasser une vie plus chrétienne. La congrégation prononce au scrutin secret sur le mérite du candidat ; s'il est accepté, il devient un frère^ il est admis à la cène ; s'il est rejeté, il reste confondu dan^ la foule, jusqu'à ce que de plus sérieux efforts pour s'amender lui permettent de se présenter de nouveau. De grands avantages étaient attachés autrefois au titre de communiant; seul, il conférait les droits civils et politiques ; on ne pouvait, ni voter dans aucune élection, ni être magistrat ou fonctionnaire, si l'on ne faisait partie de cette élite de fidèles. Aujourd'hui, que la liberté de conscience a triomphé, que nul appût n'engage plus 'es citoyens ù se courber devant ces conditions rigoureuses, un grand nombre d'Américains, tout en restant chrétiens de cœur, n'embrassent la foi d'aucune secte particulière.
D'ailleurs, il est quelquefois onéreux de faire partie des congrégations. Les églises, aux États-Unis^ ne sont pas, comme chez nous, d'hospitalières demeures, où le pauvre et le riche peuvent venir s'asseoir l'un près de l'autre, sous le regard du Père commun des hommes ; elles ont, en toutes choses, un caractère d'exclusivisme, ce sont des propriétés privées, elles appartiennent à ceux qui les ont achetées ou construites ; de plus, comme les ministres protestants reçoivent pour la plupart des traitements considéi^ables, on loue dans les temples les places fort cher, pour subvenir aux frais de la prédication. Il en résulte, et les protestants éclairés déplorent cet état de choses, que les pauvres sont, de fait, bannis d'un grand nombre d'églises.
Enfin, le spectacle de la multiplicité des sectes américames est, on en conviendra, peu propre àinspiver aux âmes des convictions ardentes. Devant celte foule de oioc-
leurs, qui, tous, avec une égale assurance, donnent de la foi chrétienne des interprétations diverses, la pensée publique, troublée, a cherché un refuge contre Fincertitude. Altérée de vie religieuse, elle n'a point songé à fouler aux pieds les croyances sur lesquelles repose l'édifice social, mais elle a voulu se rattacher aux dogmes qui n'étaient ébranlés par aucune attaque. C'était chose difficile; combien de vérités chrétiennes qui n'aient pas été rainées par l'une ou l'autre des sectes rehgieuses? 11 fallut éliminer beaucoup, éliminer encore, et enfin voyant qu'on penchait sur l'abîme du rationalisme, on s'arrêta. C'est ainsi que naquirent aux États-Unis les doctrines unitaires et universalistes.
On sait que, s'appuyant sur le principe du libre examen, qui est le drap'eau, la grande arme de guerre du protestantisme, ces nouveaux systèmes religieux ont presque fait table rase des dogmes consacrés par l'adhésion séculaire des chrétiens. Toute croyance qui n'émane pas des lumières naturelles de la raison a été déclarée suspecte et non obligatoire ; on a supprimé tout symbole, faute d'avoir pu s'entendre pour en formuler un, et l'on a pensé trouver dans la seule charité évangélique, dans Tamoift* commun du bien et du vrai, un lien suffisant pour unir les différentes Églises.
Des doctrines aussi hardies, aussi nettement formulées, paraissaient devoir conduire tout droit à la négation absolue, ou du moins aboutir à cette religion faible et spéculative, qu'on appelle la religion naturelle. Il en eût été ainsi en Europe, mais la vigueur du sentiment chrétien préserva l'Amérique de ce péril. Un homme, doué d'une noble intelligence et d'un grand cœur, Channing, devint l'interprète des idées unitaires, et l'on ne peut s'empôcher, en lisant les pages touchantes où il épanche
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son âme, d'élre saisi d'une respectueuse surprise. Ce novateur, qui se glorifie de n'appartenir à aucune secte, qui proclame Taltière souveraineté de la raison, est en même temps le disciple le plus fervent de l'Évangile ; il fait de ce livre inspiré la règle de sa vie; le christianisme le prend tout entier, il n'est pas une de ses pensées, pas une de ses actions qui n'en reflète la lumière. « Les grands problèmes du jour, dit M. Laboulaye, éducation, perfectionnement moral, élévation des classes laborieuses, tempérance, abolition de l'esclavage, paix universelle, droits politiques, forme de gouvernenient, tout, pour Channing, se ramène à ces deux principes, amour religieux des hommes, respect religieux de leur liberté. »
Gomment le célèbre chef de l'unitairisme trouva-t-il moyen, sur une foi aussi faible, de greffer une vertu aussi haute que la sienne, et qui jamais ne se démentit un instant? comment, lorsqu'au nom de la raison, il rejetait tous les dogmes, à commencer par la divinité du Christ, eut-il le secret de rester si profondément chrétien? C'est une de ces heureuses inconséquences que Ton rencontre souvent dans les natures généreuses, etqui les font échapper à leurs propres erreurs.
Channing avait, dés sa jeunesse, senti s'allumer en lui la sainte passion de la vérifé; il l'avait poursuivie avec ardeur, mais nulle des sectes protestantes n'avait pu satisfaire la soif de son âme ; nulle ne portait au front ce signe distinctif qui chasse le doute et l'hésitation. C'était encore l'époque où le catholicisme, objet de préventions générales, était considéré aux États-Unis comme un ennemi public. On répétait que, pour embrasser ce culte rétrograde, il fallait abdiquer sa liberté, abdiquer sa rai, son ; le temps n'était pas venu où l'Amérique devait ap-
prendre queranlique Eglise n'ajamaisdemandéàl'hommo le sacrifice des privilèges inaliénables qui forment l'essence même de son être, et lui donnent la royauté sur les autres créatures. Ghanning ne savait pas que le catholicisme pouvait dire avec un de ses orateurs les plus illustres : f La raison venant de Dieu, elle doit être d*accord avec le témoignage divin renfermé dans la tradition et rËcriture) sans quoi la lumière serait en contradiction avec la lumière, et Dieu avec lui-même *. »
Ghanning donc, malgré les sympathies secrètes qui, personnellement, Tattiraient vers TEglise, s'en détourna pour se jeter dans les bras du libre examen. « Je suis, écrivait-il, prêt à sacrifier pour la religion, mes biens, mon honneur et ma vie, mais Je ne dois pas renoncer à la plus haute faculté que Dieu ait mise en moi, ce serait commettre un sacrilège. »
Cependant, cette raison même dont Ghanning revendiquait si noblement les droits lui disait, d*accordavec Texpérience, que la doctrine du libre examen doit logiquement, infailliblement, aboutir à un fractionnement illimité. Dès qu'on repousse toute autorité extérieure, qu*on abandonne au sens individuel Thiterprétation de TÉcrilure, il faut, pour être conséquent avec soi-même, se résoudre à voir la foi subir les modifications les plus nombreuses et les plus inattendues, car il doit arriver un moment où, comme l'avait prévu, il y adeux siècles, le génie de Bossuet, le protestantisme comptera autant d'Églises que de têtes. Ce résutat, Ghanning le regarde en face et Taccepte bravement. On peut dire que la doctrine unitaire est le dernier effort de la Réforme pour se soustraire à la dissolution qui la menace. Réduite à recon-
4 Lacordaire, XI* Conférence de Notre-Dame. 183G.
m L'AMÉRIQUE ACTUELLE.
naître que toutes les vérités dogmatiques lui échappent Tune après Tautre, qu'elle n*a point de base solide pour en asseoir une seule, il lui faut aujourd'hui, si elle veut rester conséquente avec ses principes, déclarer que la foi n*est pas le caractère propre, essentiel du chrétien.
« Nous n'avons ni credo, ni symbole établi, disait, en 1831, Channing à M. de Ge'rando. Chacun pense par soimême et diffère d'autrui, si bien que mes écrits vous donneront mes opinions personnelles plutôt que les dogmes d'une secte. » Ainsi, après avoir émis l'étrange doctrine que la foi suffit à sauver l'homme, alors même qu'elle ne porte aucun fruit et ne se manifeste point au dehors par les bonnes œuvres, le protestantisme, haletant, tombe aujourd'hui dans un excès contraire; les croyances ne sont plus rien aux yeux de Funitairisme. Individuelles, changeantes et diverses comme les a faites le libre examen, elles n'ont plus ni force ni prestige ; elles ne sauraient être le signe distinctif de rÉgliseuniverselle fondée par le Oirist.
Mais, quel sera le lien de tant d'esprits si différents, car nous avons beau faire, l'idée d'unité a été gravée au fond de notre âme par une main trop puissante pour que nous puissions l'en effacer? C'est dans le cœur de l'homme qu'il faut la chercher, répond l'unitairisme, ce doit être lamour de Dieu et du prochain, la céleste charité prô* chée par le Christ.
Fort bien, ces paroles sont belles, et nous reconnaissons qu'un certain nombre des disciples de la nouvelle secte, Channing à leur tête, les ont noblement mises en pratique. Mais, qui ne voit que c'est là un sentiment, non une doctrine; une aspiration généreuse, non une religion ? L unitairisme se trompe, d'ailleurs.
lorsqu'il suppose que des croyances incertaines peuvent exercer sur les mœurs une action efficace ; le cœur n'aime ou ne hait que sous l'impulsion de l'intelligence ; il ne se dévoue que quand l'esprit lui a montré la beauté' de l'objet pour lequel il sollicite son affection : ce sont les convictions qui font jaillir la volonté. Channing lui-même n'aurait pas apporté dans l'accomplissement du bien tant de zèle et d'abnégation, si une foi profonde n'avait pénétré son âme.
Bien que l'unitairisme fût la conséquence légitime du libre examen, il souleva partout en Amérique une vive opposition ; les sectes protestantes s'effrayèrent en voyant tomber ce reste de dogme qu'elles considéraient, non sans raison, comme leur seule défense contre l'invasion du rationalisme. Elles ne s'apercevaient pas qu'ellesmêmes, par leurs propres divisions, l'avaient sapé jusque dans ses fcndements et qu'il n'était pas besoin de la main de Cihanning pour le faire crouler de toutes parts. Bien loin de vouloir détruire, Tunitairisme s'efforçait de trouver, dans cette poussière, les matériaux d'un édifice religieux durable. Aussi, malgré les anathèmes des docteurs protestants, avait-il commencé à se répandre dans les centres les plus éclairés de la Nouvel le- Angleterre, lorsque la question de l'esclavage, en lui donnant un drapeau commun, vint lui communiquer une nouvelle force. Au nom de Dieu et de la justice, Channing défendit les nègres avec une éloquence qui rallia autour de lui tous les esprits généreux. Ce furent les beaux jours de l'unitairisme. Privé maintenant des chefs qui lui avaient donné la grandeur et la tendresse de leur âme, il puise encore dans le milieu chrétien qui l'environne la force de rester un corps religieux, mais cette ombre de foi qui le distingue des systèmes philosophiques tend de
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plus en plus a s*affaiblir. 11 recrute des adhérents, il fonde peu d'églises, forme peu d'associations philanthropiques ; nous ne croyons pas porter un jugement inexact et sévère en disant que la vie chrétienne se retire de lui.
Cependant le proteslantismeavecses variationsînfînies, Tunitairisme avecses tendances rationalistes, ne résument pas toute la pensée religieuse américaine. La vue de la désunion des Églises réformées a fait autre chose que de produire dans les âmes le dégoût de toute formule arrêtée de croyance, elle en a ramené un grand nombre vers le catholicisme. On a voulu connaître cette foi qui, ferme et tranquille au milieu des orages, a traversé dii^-huit siècles sans laisser aux buissons et aux épines du chemin, le moindre morceau de sa robe doctrinale, et qui embrasse l'univers dans sa sereine unité. En la voyant à l'oeuvre, on a été obligé d'avouer qu'elle possède aussi cette charité divine dont les unilairiens avaient fait la pierre angu-* laire de leur système. Channing avait été le premier à le reconnaître; quoique si éloigné par le dogme, il n'a pas assez d'éloges pour cette Eglise dont son âme était digne d'amirer et de comprendre la féconde tendresse.
Un mouvement marqué s'opère en faveur du catholi« cisme ; au milieu des horreurs de la guerre civile, il a seul réuni dans un fraternel amour tous ses enfants, sans distinction de partis ni d'opinions politiques; il continue aujourd'hui à remplir sa mission d'apaisement, et sa charité lui gagne les cœurs, autant que Tunité persistante de sa doctrine frappe les intel* ligences.
Quand on observe aux États-Unis la situation du catholicisme et que Ton compare la sympathie dont il est en-
touré, avec les attaques auxquelles il est si souvent en butte de ce côté de FOcéan, une question se présente naturellement à l'esprit. Quelle est la cause de cette différence ? L'Eglise a-t-elle en Europe moins de douceur et de mansuétude? est-elle moins unie en matière de foi? si elle porte au front les mêmes signes de grandeur, pourquoi n'obtient-elle pas les mêmes respects? C'est qu'aux États-Unis, l'Église est complètement séparée de l'État, on ne la regarde pas comme inféodée à tel ou tel système politique, à telle ou telle forme de gouvernement ; le double exemple de TEurope et de TAmèrique montre ce que la religion gagne à être laissée à ses seules forces.
Comme le dit admirablement Tocqueville, a en s'unissant aux différentes puissances de ce monde, elle ne saurait contracter qu'une alliance onéreuse. Lorsqu'elle s'appuie sur des intérêt fugitifs, elle devient presque aussi fragile que tous les pouvoirs de la terre. Seule, elle peut espérer l'immortalité ; liée à des puissances éphémères, elle suit leur fortune et tombe souvent avec les passions d'un jour qui les soutiennent. »
11 faut avouer cependant que la liberté complète accordée à toute croyance a parfois permis à d'étranges écarts de se produire en Amérique. On a vu les tendances les plus contraires, les sectes les plus bizarres s'étaler au grand jour, à côté des formes anciennes du culte établi; mais ce désarroi de la pensée, ne doit-on pas l'attribuer à la désorganisation du protestantisme, qui laisse tant de consciences inquiètes, plutôt qu'à la liberté religieuse? Le froid du scepticisme n'a pas glacé les Américains, ils ont soit d'idées divines, et ils sentent le terrain de la foi trembler sous leurs pas; leurs aber-
rations mêmes témoignent que le sentiment de Tinfini n'est pas éteint en eux. Partout cependant où règne la liberté, le remède est à côté du mal; dés qu'on permet à la vérité de se mesurer contre les faux systèmes, elle les écrase de sa force céleste et les intelligences retrouvent sous ses lois la confiance et le calme.
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LES MORHONS.
Parmi les sectes sans nombre qui ont pris naissance, depuis quelques années, dans TExlrême-Ouest, les Mormons forment la plus considérable et la plus singulière. Bien des relations nous oni déjà fait connaître ce peuple étrange, mais prévue toutes le représentent comme un amas d'hommes insensés, de fanatiques turbulents et vi" cieux; cependant, ils ont fondé une communauté floris* santé, qui compte près de 200,000 âmes, ils ont conquis le désert à force de travail, créé des villes et des cultures dans des lieux qui, au dire de tous les explorateui^^ étaient voilés à une stérilité irrémédiable. Il faut donc qu'un germe Vivifiant se tl*ouve mêlé aux utopies qui ont d'abord égayé le public. Le secret de cette puissance, nous allons le demander à la source même du mormo-
nisme ; c'est d'après son propre témoignage que nous Jugerons ce peuple singulier.
Dans la partie orientale des montagnes Rocheuses s*étend, au nord de la chaîne du Wasatch, une plaine qui, vue par un beau jour d été, semble enveloppée d'un flot d'or et de pourpre, grâce à l'éclat des myriades de tournesols dentelle est couverte, grâce surtout à la radieuse vapeur que les chauds rayons du soleil aspirent à la surface d'une multitude de lacs, de marécages et de rivières. Vers le sud, une chaîne de montagnes, que les Indiens appellent Oquirrh, confond avec les nuages ses cimes brumeuses; à l'ouest, s'étendent les riants bosquets de la cité sainte, de la capitale des Mormons, la Nouvelle-Jérusalem; au delà, le Jourdain porte le tribut de ses eaux vers le lac Salé, dont l'immense nappe bleue remplit le fond de la plaine. La ville ressemble à un vaste parc dans lequel se détachent , sur d'innombrables bouquets d'arbres d'un vert sombre , un kiosque, une chapelle, un tribunal. Plus loin, sur une hauteur, le camp américain déploie ses tentes blanches et jaunes; car le gouverne* ment de Washington suit d'un œil inquiet les progrès de la secte, et il a envoyé dans TUtah des troupes nombieuscs.
Placée au milieu de ce site admirable, entourée d'une ceinture de champs cultivés et merveilleusement fertiles, la Nouvelle-Jérusalem doit sembler une véritable terre promise, un paradis terrestre, à Fémigrant fanatique et pauvre qui n'a connu jusque-là d'autre demeure que les bouges infects de Londres et de Liverpool.
Si l'on en croit les Mormons, une vision céleste détermina la fondation de la ville. Comme leur chef Brigham Young traversait les montagnes, cherchant où il établirait son peuplCi un ange lui apparut en songe, lui montra une
éminence de forme conique, et lui donna Tordre d*y construire le temple de la Loi. Le prophète descendit vers le lac Salé, trouva l'endroit décrit par l'envoyé de Dieu, et s'y fixa avec ses disciples. La Nouvelle-Jérusalem est située entre deux mers intérieures, le lac Ulah et le lac Salé, que le Jourdain relie Tun à l'autre; mais cette rivière, ne faisant que suivre une vallée arrosée déjà par de nombreux courants, sert peu à l'irrigation. Brigham ïoung a formé le projet de creuser un canal qui amènerait les eaux de l'Ulah sur les versants inférieurs de la chaîne du Wasatch ; cette entreprise, qu'il faut s'attendre à voir exécuter si rien n'entrave le développement du mormonisme, fertiliserait d'immenses espaces de terre stérile.
La cité couvre une superficie de 1 ,200 hectares , divisée en trois cents blocs égaux, dont chacun, à son tour, est partagé en huit sections. Le temple, ou plutôt l'emplacement sur lequel il doit s'élever, — car, dans cette ville des saints, on a construit tous les autres édifices publics avant la maison de Dieu, — occupe le centre de la ville; mais ce n'est encore qu'un amas de bâtiments grossiers précédé d'un bowery, hangar couvert de planches et de branchages où les fidèles qui n'ont pu trouver place dans les tabernacles provisoires, se mettent à l'abri de la pluie et du soleil. Sur chaque côté du temples ouvre une rue, large de 40 mètres, qui se dirige en droite ligne vers la plaine. Des voies parallèles à celles-ci courent à l'est, à Touest, au nord et au sud, disposition qui serait assez monotone, si ces avenues symétriques n'étaient égayées par des bouquets d'ailantes et de caroubiei^, rafraîchies par des ruisseaux d*eau vive. La principale rue, celle qui aboutit à la façade projetée du temple, devait être réservée aux prophètes mormons; les maisons,
plus grandesret plus espacées, ont un caractère presque religieux ; mais le commerce ne tarda pas à envahir les abords du lieu saint; des banques , des magasins, des hôtels s'élevèrent auprès des demeures de Brigham Young, de Kimball, de Wells, les trois principaux chefs de la Nouvelle-Jéru«alem. Les frais jardins furent remplacés par des boutiques, et Ton abattit les arbres qui bordaient la route, afin de pouvoir plus facilement charger et décharger les marchandises. En somme, cette i*ue large, poudreuse, encore dépourvue de pavés, présente les trois états par lesquels passe toute ville américaine ; à côté des maisons bâties en adobes^ c'est-à-dire en briques séchées au soleil, s'élèvent la maisonnette de simples troncs d'arbres, et l'habitation de pierre destinée aux riches.
Sous le rapport extérieur, la capitale du mormonisme diffère donc peu des cités du Kansas et du Missouri, si ce n'est qu'on n'y voit point de tavernes, de maisons de jeu, qu'on n'y rencontre point de gens ivres et querelleurs, car une police sévère empêche tout désordre* Mais entrons dans ces demeures de si bonne apparence, si bien ombragées d'arbres fruitiers, si coquettement tapissées de plantes grimpantes : c'est là que se cache le ver rongeur de cette étrange société. Plusieurs cottages, pareils à des chalets suisses, sont disséminés dans le jardin.
•^ A qui appartiennent ces jolies villas?
-*- Aux épouses du frère Kimball, nous répond un pas« sant ; chacune d'elles habite un pavillon séparé.
— Cela n'est peut-être pas inutile pour empêchef les querelles ; tous les Mormons ont-ils cette pré' voyance?
— Nous réglons comme il nous plaît nos affaires domestiques ; voyez là-bas celte gvaude vuaisoa construite
en pierre rouge i c'est la demeure d'Hiram Clawson ; ses trois premières femmes y sont réunies avec une vingtaine d*enfants.
— Cependant j'aperçois au fond un cottage isolé, blotti au milieu dun buisson de roses.
— Il est vrai, Hiram a épousé dernièrement la plus jeune fille de notre prophète, et il a fait mie exception en sa faveur.
— Ah ! sans doute, la fille d'un sultali doit avoir des privilèges !
Ainsi, détruisant le foyer domestique, une secte, qui n*a de chrétien que le nom, essaye d'introduire , au sein d'une société européenne, les mœurs du mahométisme. Il serait difficile d'expliquer le succès d'une semblable doctrine, si l'on ne réfléchissait que ses apôlres s'adressent à des hommes ignorants, grossiers, déshabitués de toute croyance. Brigham Young qui, le premier, introduisit la polygamie chez les Mormons, la présenta d'abord, non comme un droit, mais comme un don que Dieu fait à ses élus; recevoir du ciel, par la bouche de son envoyé, l'autorisation de prendre une nouvelle épouse était la récompense du zèle et de la sainteté. Peut-être le prophète entendait-il réserver ce privilège aux dignitaires de son Église; mais bientôt comprenant, combien une telle institution aiderait à l'accroissement de sa secte, il en généralisa l'usage. On ne saurait nier, en effet, que la pluralité des femmes, ce crime de lèsecivilisation, ne soit un élément jde force au début d'une société. Si, par un moyen quelconque, un peuple attire sur son territoire les filles des autres nations, la possession d'un tel trésor lui donne un pouvoir d'extension immense. Le prophète commença donc à enseigner que tout fidèle est libre de conlradet xûa.m'gfc «h^^ Vs»
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épouses des gentils, et, pour joindre Texemple au précepte, il ramena des États de TEst une jeune Américaine qu'il avait enlevée à son mari.
Les femmes cependant «entent qu'elles sont abaissées par le mormonisme ; aussi un certain nombre d'entre elles, malgré la défaveur jetée sur le célibat, préfèrent une vie d'isolement et de travail à la richesse qu'elles pourraient trouver dans le harem du prophète. Celles qui sont mariées ont perdu la grâce et l'enjouement de leurs sœurs d'Europe. Les saints disent qu'en revanche elles sont devenues meilleures épouses, plus tendres mères, qu'elles ont gagné en vertus solides ce qu'elles ont dépouillé de charme extérieur.
Pour un observateur impartial, il est évident qu'elles ont cessé d'être ce que le christianisme les avait faites, les compagnes, les amies de l'homme ; elles sont devenues les esclaves d'un maître. Elles ne président plus aux repas delà famille, elles s'éloignent du salon, qu'elles ne savent plus animer de leur sourire, pour se renfermer dans la cuisine ou dans la buanderie. Quand parfois elles viennent, un enfant sur le bras, apporter des fruits ou des gâteaux, elles ont un air froid et contraint, comme si elles craignaient que la conversation la plus insignifiante avec un étranger ne fût regardée par leurs maris comme une intrusion coupable.
Au lac Salé, la femme doit se tenir à sa place. Une jeune fille n'ose parler à son père qu'en l'appelant « monsieur; » elle ne se permet guère de s'asseoir en sa présence à moins d'en avoir reçu l'ordre.
Il est vrai qu'en compensation de leur servitude, le code mormon accorde aux belles enthousiastes qui l'adoptent toute liberté de choisir l'époux dont elles partageront le trône dans la vie future; car les prophètes du lac Salé,
pour compléter leur doctrine sensuelle, ont imaginé un paradis fort semblable à celui de Mahomet, si ce n*est que les filles de la terre doivent y jouer le rôle de houris. Toute femme, mécontente de son mari ou ambitieuse d'honneurs célestes, peut, malgré les liens qui enchaînent son sort ici-bas, se fiancer pour Tautre monde aux princes du mormonisme. Ni le temps, ni le lieu, ne sont un obstacle à ces unions mystiques, que le prophète seul a le droit de consacrer.
L'imagination d*une croyante s'enflamme-t-elle au récit des actions héroïques d*un saint de la nouvelle foi, aspire-t-elle à devenir son épouse pour réternité, Brigham Young peut condescendre à son désir, même quand Tobjet de cette passion serait dans un autre continent, même quand il serait mort depuis plusieurs années. Le fondateur de la secte, Joseph Smith, est le fiancé favori des ferventes Mormones, mais le chef actuel de la Nouvelle-Jérusalem se réserve, quand l'épouse est hbre de liens terrestres, de donner au prophète défunt un substitut temporel.
« 11 n'y a rien de si étrange, dit un voyageur anglais, H. Dixon, que cette passion des saintes pour des hommes depuis longtemps ensevelis dans la tombe. Une dame de New-York brûlait d'un vif désir d'être unie à Joseph Smith. Elle se rendit au lac Salé, se jeta aux pieds de Brigham Young et le supplia avec larmes de la fiancer à l'homme dont l'histoire avait si vivement excité son admiration. Le chef du mormonisme refusa d'abord. Pour célébrer ce mariage , il fallait un suppléant, et qui pouvait remplacer le prophète mort, si ce n'est son successeur? Cependant le harem de Brigham était rempli, une nouvelle épouse gênait ses arrangements domestiques. Il fit à la dame une réponse évasive et la
congédia. Mais celle-ci ne se découragea point; ses instances devinrent si pressantes, son zèle si touchant, quToung finit par se laisser attendrir. 11 Tunit à Joseph pour le cieU consentit à remplir auprès d'elle roffice de substitut terrestre, et l'admit dans son sérail.
Les femmes néanmoins ne sont pas, comme en Orient, comdamnées à une réclusion complète. Brigham, qui sait combien elles conservent encore d'influence et combien il est nécessaire de les attacher à sa doctrine, cherche à leur faire oublier dans les fêles ce qu'il leur enlève de dignité morale. Des réunions brillantes ont lieu très-souvent, et la danse trouve grande faveur chez les saints du dernier jour, comme s'intitulent les Mormons. Le prophète , dont le système paraît reposer sur ce principe : réconcilier la religion avec le plaisir, encourage également les représentations scéniques qui sont, selon lui, un puissant moyen de moraliser le peuple. Aussi, tandis que les fondations de son temple ne sont pas même achevées, la Nouvelle-Jérusalem possède déjà un théâtre, qui est un modèle d'élégance et de confortable.
Cet édifice, de style dorique, fort simple au dehors, est soutenu à l'intérieur par de légères colonnades, auxquelles Tabsence de loges et de balcons donne un aspect aérien. Les peintures sont blanches , relevées par quelques dorures de fort bon goût. Le parterre s'élève en amphithéâtre à partir de l'orchestre, de sorte que chaque spectateur peut parfaitement voir la scène. C'est là que chaque soir se réunit^sent les évêques et les anciens du peuple, entourés de leurs femmes et de leurs enfants. Un fauteuil à balançoire est placé pour le prophète au milieu de ses saints; près de lui se tiennent quelques-unes de ses épouses, Ëlisa l'inspirée, la pâle Henriette, Amélie la
magnifique; puis viennent, rangés selon leur ioïportance, les principaux dignitaires mormons : Heber Kimball, premier conseiller d'Young ; Daniel Wells, général en chef; Georges Smith, apôtre et historien de l'Église ; Edward Hanter, archevêque primat, Stenhouse, éditeur du Daity-Telegraphy etc. Mais Brigham ne se borne pas à sanctitier le théâtre de sa présence ; pour le réformer d'une manière efficace, il faut, dit-il, commencer par relever Tacteur, et dans ce but, il fait paraître sur Testrade ses propres enfants. Trois des jeunes sultanes, Alice, Emilie, Zina jouent, pour l'édification des fidèles, les pièces du répertoire européen, car la purification rêvée par Young ne va pas jusqu'à prendre, comme les mystères du moyen âge, les légendes bibliques pour sujet . de ses drames.
Un des caractères particuliers qui distinguent les Mormons, un de ceux qui surprennent le plus l'étranger, c'est la place minime que la religion occupe dans leur vie. Tandis que les prolestants, tout en retranchant comme inutiles une foule de pratiques de piété, observent la sanctification du dimanche avec une rigueur judaïque, tandis que les musulmans eux-mêmes sont appelés à la prière cinq fois par jour, les saints prétendent être au fond du cœur assez recueillis, assez intimement unis à Dieu pour n'avoir pas besoin de vaines formules. Les sermons du prophète sont inspirés par l'esprit le plus terrestre et le plus positif, témoin le discours suivant qu'il adressa un jour à une bande de colons, arrivée la veille dans la Nouvelle-Jérusalem.
« Mes frères bien-aimés en Jésus-Christ Notre-Seigneur, vous avez été choisis par le Dieu tout-puissant, et envoyés en ces lieux pour travailler à édifier son royaume. Mais une longue marche a épuisé vos forces. Reposez-vous en-
core un jour, deux jours, plus s'il le faul ; puis vous vous lèverez pleins de courage et vous chercherez à gagner votre vie en vous rendant utiles. Ne vous préoccupez pas plus qu'il n'est nécessaire de vos devoirs religieux ; vous accomplissez une œuvre sainte, Dieu se chargea du reste. Que la joie remplisse votre cœur ! Regardez cette vallée si belle et si riante : elle a été fécondée par le travail de vos frères dans la foi. Suivez leur exemple. Ils ont appris d'abord à faire pousser un chou, puis un oignon, une pomme de terre; à construire une maison, à planter un jardin, à élever des bestiaux, en un mot à vivre. Votre premier devoir est de les imiter; le second, pour ceux d'entre vous qui sont Danois, Allemands ou Suisses, est . d'apprendre l'anglais, la langue du Seigneur, la langue du livre des Mormons, la langue des saints. Remplissez d'abord ces obligations, vos autres devoirs vous seront enseignés en temps convenable. »
Ainsi, dans la doctrine de Rrigham Young, TuTiique nécessaire n'est plus d'agrandir son cœur et son intelligence, de purifier son âme pour se rendre digne d'entrer en communion avec Dieu : ce qu'il faut poursuivre avant tout, c'est le bien-être matériel.
11 est vrai qu'empruntant à la civilisation chrétienne son activité créatrice, les Mormons demandent la possession des richesses, non au glaive et à la violence, mais au travail, lisent choisi l'abeille pour emblème, leurs, apôtres poussent la charrue, leurs patriarches bâtissent des mouUns et font paître les bestiaux. Dans une ville où le labeur manuel est presque divinisé, les plus hauts dignitaires s'élèvent dans l'estime publique en proportion des services qu'ils rendent au commerce et à l'industrie. Cette impulsion puissante, donnée à l'action humaine est ce qui fait la force du mormonisme, carie
travail possède une vertu régénératrice et féconde. Il est sans doute une expiation ; mais comme, dans Tordre providentiel, Texpialion ne doit point être stérile, il est en même temps l'effort rédempteur qui lève la malédiction jetée sur le sol et celle qui pèse sur rintelligence ; il est Tunique moyen laissé à Thomme de reconquérir sa royauté perdue et d'imiter, quoique la sueur au front et les mains déchirées par les épines, Taction paisible et vivifiante de Dieu.
Cependant, pour porter des fruits véritablement salutaires, il faut que le travail soit inspiré par le devoir et la charité, non par la soif des jouissances. En offrant la richesse pour but à tous leurs sectateurs, les Mormons en ont assurément beaucoup augmenté le nombre , car la passion du bien-être est la plaie des sociétés modernes, mais ils se sont pour Tavenir créé un péril ; nul édifice durable ne reposera jamais sur une telle base.
Ces réserves faites, on ne peut qu'admirer l'activité intelligente avec laquelle ils ont, dans l'espace de quelques années, transformé un aride désert en un pays riant et fertile; ils occupent aujourd'hui un territoire plus grand que l'Espagne ; ils ont une capitale populeuse, et grâce à Timraense espace dont ils disposent, grâce à leurs rares qualités colonisatrices, ils ont su jusqu'à ce jour donner à tous leurs adhérents l'abondance en échange du travail.
Aussi cette secte, que l'extravagance et l'immoralité de sa doctrine semblaient condamner à une prompte mort, se répand en Amérique et même en Allemagne, en Angleterre, avec une facilité qui fait pousser un cri d'alarme au protestantisme. Il y a trente-six ans, le mormonisme comptait six adeptes; il en a aujourd'hui cent soixante mille dans les États-Unis, quinze mille dans la
Grande-Bretagne, dix mille dans le reste de l'Europe, vingt mille en Asie et dans les mers du Sud. Il pourrait au besoin lever une armée de vingt mille hommes, et chaque jour des bandes d'émigrants viennent le grossir.
Le fondateur du mormonisma, Joseph Smith, n*étai| cependant pas un de ces esprits supérieurs qui, soDdaot d'un regard profond les tendances d'un peuple et d'un siècle, savent en faire les instruments dociles de leur volonté. Ignorant, vicieux et pauvre, il aurait probablement vu sa doctrine tomber dans Toubli qu'elle méritait, sKle haine de ses ennemis ne lui eût donné Tauréole du martyre. En vain, se posant comme envoyé du ciel, il avait promulgué l'évangile de la nouvelle loi, gravé par l'ordre de Dieu même sur des tablettes d'or. Ce livre précieux, formé de minces lames de métal, avait été, disait Smitb, rédigé sous l'inspiration de l'Ësprit-Saint par un prophète nommé Mormon, qui vivait au cinquième siècle de notre ère; mais les hommes de ce temps n'étaient pas dignes de jouir des bienfaits de la révélation divine; le code sacré fut enfoui sur une colline de rOntario, jusqu'à ce que naquit Télu qui devait le mettre en lumière. Peu de gens avaient été assez crédules pour ajouter foi à ces fables. Traqué par la banqueroute de l'Ohiô au Mis* souri, puis à l'Illinois, où il avait fondé la colonie de Nauvoo , Joseph se débattait entre les poursuites de ses créanciers, les intrigues de ses propres partisans et la vindicte publique, quand, arrétéen 1845, il fut tué dans sa prison de Carthage par une bande d'hommes masqués. Dès lors, on oublia sa fourberie, sa cupidité, ses débauches, son ambition, son ignorance, pour ne voir en lui qu'unjuste persécuté indignement. Vivant, il trouvait dans ses propres vices un témoignage accablant contre
sa doctrine; mort, il devint le successeur de Moïse et de Jésus-Christ.
Un homme doué d'une grande habileté, d'un esprit éminemment pratique, Brigham Young, prit en main Théritage de Joseph Smith. Son premier acte d'autorité fut de transporter ailleurs le siège de la secte, car le mormo* nisme s'était trop avili dans l'illinois pour y faire beaucoup de prosélytes. Les saints devaient quitter un pays où ils n'avaient rencontré que l'oppression ; comme le peuple juif, ils devaient sortir de la moderne Egypte pour marcher à la conquête d'une nouvelle terre de Chanaan.
Au delà des prairies occidentales, au delà des montagnes Rocheuses, se trouvait un désert dont nul homme blanc n'avait encore réclamé la possession. Une mer morte, non moins désolée que celle de la Palestine, le grand lac Salé, s'étendait au milieu de^ plaines solitaires; les sources qui alimentent cette immense nappe d'eau étaient, disait-on, améres ou infectes, et la maigre végétation qui croissait à regret sur ses bords ne pouvait servir à la nourriture de l'homme. Young recueillit sans doute des informations plus exactes et plus encourageantes, car il déclara sans hésiter à ses disciples qu'une révélation divine lui avait ordonné de les conduire dans ce pays« où Tabondance bénirait leurs efforts*
Remplies d'un religieux enthousiasme, toutes les fa* milles de Nauvoo firent à la hâte leurs préparatifs dé départ ; 500 lieues les séparaient de l'aride terre promise ; l'hiver commençait, les jours étaient courts, le sol couvert d'une neige épaisse ; la faim, la soif, les maladies attendaient les Mormons dans Ce périlleux voyage^ après Iccfuel il leur faudrait soutenir ulie nouvelle lutte contre la nature pour conquéril* une demeure;
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Mais l'élasticité du caractère américain a des ressources pour toutes les situations ; les hommes de l'Extrème-Ouest peuvent tour à tour être charpentiers, boulangers, fermiers; un cordonnier construira un pont, un prédicant défrichera une forêt, i^n légiste cuira le pain. Brigham savait les souffrances de toutes sortes qui étaient réservées à ses adhérents; mais il savait aussi ' de quoi sont capables des fanatiques doués d'une volonté persévérante. Quand les émigrants arrivèrent aux montagnes, ils avaient déjà creusé le long du chemin plus d'une tombe ; pourtant ils n'éprouvèrent ni découragement ni inquiétude à la vue des chaînes abruptes, à peine creusées de gorges étroites perdues dans la neige. Les hommes jeunes et vigoureux marchaient à lavant-garde, repoussant les bêtes féroces, tuant les serpents à coups de pierres, frayant un passage pour les femmes et les vieillards.
Jour après jour, semaine après semaine, ils s'avance* rent laborieusement dans ces tristes sierras ; leurs pro* visions s'épuisaient, le gibier devertait rare, et à la On de ce rude pèlerinage, ils ne pouvaient attendre que l'aridité du désert. Brigham Young soutenait leur courage par le récit des révélations qu'il prétendait avoir reçues de Dieu ; en dépit du froid et de la faim, en dépit de l'as* pect désolé que présentaient ces sohtudes pendant l'hiver, les yeux des Mormons rayonnaient d'enthousiasme et les trompettes résonnaient joyeusement lorsqu'ils descendirent les pentes nues qui conduisaient à leur héritage.
Le prophète se mit aussitôt à l'œuvre; il explora les aéfilés, traça le plan de sa ville, indiqua des sources d'eau vive, des pâturages fertiles au milieu de ces plaines que l'on croyait condamnées à une irrémédiable
slérilité. Le peuple vit dans ces découvertes un miracle» et il commença d*avoir en Brigham Young cette foi aveugle qui fait du chef des Mormons le potentat le mieux obéi de la terre. Bientôt les champs furent ensemencés ; on exploita les salines, on éleva des scieries, des troupeaux commencèrent à paitre sur les collines, et la Nouvelle-Jérusalem, Sait Lake City, sortit rapidement du sol. Les Peaux-Rouges, d'abord hostiles, furent gagnés par des largesses et des bons traitements : (( Nous trouvons plus d'économie, dit Young, à nourrir les Indiens qu'à les combattre. » Aujourd'hui, après vingt années seulement, la colonie est devenue riche et puissante, ses marchands ont établi des comptoirs à New- York et à Londres, ils ont eu, en 1867, un représentant à l'Exposition universelle de Paris.
D'où est venu aux Mormons cet accroissement rapide qui menace de causer un jour de sérieux embarras à l'Union américaine? Nous avons vu que l'amour du travail, exalté jusqu'à la passion, est l'un des premiers éléments de leur force ; ils en trouvent un second dans leur active et ambitieuse propagande.
Les saints ont des écoles et des chapelles,, des livres et des journaux à Londres, à Liverpool, à Glasgow, à Copenhague et dans plusieurs villes d'Allemagne. Chaque année, un grand nombre d'apôtres quittent le lac Salé pour convertir les nations. La manière dont ils sont choisis et envoyés à travers le monde prouve l'immense autorité qu'exerce le prophète. Un jour, se promenant à pas lents dans Main-Street, il aperçoit un jeune fermier qui conduit un attelage ou pousse un troupeau de bœufs. 11 l'appelle, lui dit que le Seigneur l'a choisi pour répandre sa parole, et lui ordonne de partir aussitôt. La durée de la mission
peut yarier de im à dix ans ; le lieu sera Liverpool, Damas, Dehli ou Pékin. Le jeune homme n'élève pas la moindre objection; il prend congé de ses amis, embrasse ses femmes et ses enfants, puis il s'en va sans argent, sans provision d'aucune sorte, pour accomplir l'ordre qu'il a reçu. Il n'est point en Orient d'esclave qui obéisse à son maître avec une soumission plus aveugle et plus prompte. Le nouveau missionnaire pourvoit à sa subsistance en louant ses services à quelque convoi de marchands qui se dirige vers le lieu de sa destination. S'il doit se rendre en Europe, il reste à New-York jusqu'à ce qu'il ait gagné par son travail le prix du passage ; plus souvent encore, il s'engage comme matelot à bord d'un navire, pour prêcher à l'équipage la doctrine des Mordions.
Arrivé en Angleterre, il se loge chez quelque saint du pays, ou, s'il n'a point cette ressource, il entre comme ouvrier dans une grande manufacture. Là, il éveille chez ses compagnons le dégoût de leur état présent, le désir d'une condition meilleure, il leur promet non-seulement le salut pour le monde à venir — beaucoup peut-être n'y songeaient guère — mais surtout des biens terrestres en celui-ci. L'artisan aura des fabriques, le laboureur, des fermes. Le mormonisme doit trouver aisément accès auprès des mécontents et des déshérités, car le ciel qu'il annonce n'est pas entièrement au delà du tombeau; les richesses, disent ses missionnaires, sont l'héritage lé* gitime des saints ; la pauvreté n'est pas un état béni^ qui permet à l'homme d'amasser des trésors de grâce et de mi* séricorde ; lespuissants de la terre ont inventé ce sophisme pour tenir le peuple dans l'abaissement^ mais Dieu ap* pelle tous les siens à la fortune et aux jouissances.
Enfin les Mormons exploitent avec une rare habileté la
tendance à rémigration qui travaille les classes inférieures en Angleterre et en Allemagne. Bien des familles pauvres voudraient quitter le pays où elles vivent misérables pour se rendre sur cette terre d'Amérique où la propriété est d'une acquisition si facile ; mais elles sont effrayées de rinconnu. Comment des paysans, qui ne sont jamais sortis de leur village, oseraient-ils aller sans amis, sans protecteurs, chercher fortune dans une contrée lointaine ! Le mormonisme tourne à son profit cette difficulté. Tout s'aplanit devant les néophytes ; ils sont escortés pendant la route par des hommes qui ne sont plus pour eux des étrangers; ils savent qu'à leur arrivée dans l'Utah, ils trouveront des amis prêts à les recevoir, des demeures et du travail. Jamais secte qui aura recours à des moyens aussi efficaces ne manquera de prosélytes.
La propagande déploie une activité particulière pour convertir les femmes. A la pauvre ouvrière qui s'étiole dans une filature et dont le sens moral s'affaiblit dans un milieu malsain, le missionnaire mormon vante les charmes d'un pays où toutes les filles sont appelées à devenir les épouses des prophètes, où, affranchies des rudes travaux, dévolus aux hommes seuls, les mères de famille n'ont d'autre soin que d'élever en paix leurs enfants, de maintenir Tordre dans une maison riche et confortable.
Sa mission achevée, l'apôtre retourne au lac Salé, suivi d'une bande nombreuse de disciples. C'est ainsi que, sous l'inspiration d' Young, le mormonisme prend chaque année une nouvelle extension. Le prophète n'a pas cette largeur de vues qui fonde les institutions durables ; mais il sait faire servir à ses desseins les grandes passions des sociétés modernes, l'amour de l'or et du plaisir. Â l'aide de ces leviers puissants.
il a réalisé une œuvre qui semblait impossible. Il a fondé, au milieu d'un peuple libre, le pouvoir le plus despotique qui fut jamais; dans un pays qui rejette les religions d'État, il a' placé son Église au-dessus des lois humaines; il a fait revivre au dix-neuNième siècle, les formes sociales qui existaient en Syrie deux mille ans avant la naissance du Christ. Foulant aux pieds la science et les leçons de l'histoire, les Mormons rejettent ce que la race blanche a coutume de regarder comme les plus précieuses conquêtes du temps et de la pensée, la liberté personnelle, la vie de famille, la forme représentative du gouvernement, les droits de la presse et de la tribune, Tégalitédevantla jusiice. Ils répudient ces biens si chèrement achetés pour se soumettre aveuglément à un homme sans éducation et sans naissance. « Le prophète qui a créé noire Église, disent-ils, est maître d'en disposer comme bon lui semble. Le contredire ou lui résister est le plus sûr moyen d'aller en enfer. »
Bien que les saints des derniers jours baptisent leurs adeptes au nom de Jésus et qu'ils prétendent tirer tous leurs dogmes de la Bible, on ne saurait leur donner le litre de chrétiens. Une mosquée mahométane offre avec nos églises plus de points de ressemblance que leur temple, car les musulmans ont brisé les idoles, tandis que le mormonisme les rétablit.
Dieu cesse d'être souverain créateur de l'univers ; il n'est plus que le président du royaume céleste, une sorte de Jupiter antique, fait de chair et d*os comme les mortels, sur lesquels il n'a aucun droit, dont il n'est ni le maître, ni le père, puisqu'il ne leur a pas donné la vie. Après avoir ainsi affranchi leshommes, après leur avoir dit — chose agréable à entendre pour l'orgueil — qu'ils ne sont point des êtres créés qui dépendent nécessairement
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de celui qui les a faits, le mormonisme complète son œuvre en les élevant au niveau de Dieu. Participants de la nature divine, sans commencement et sans fin, ils sont appelés à s*asseoir un jour sur des trônes célestes.
Si les Mormons ont emprunté au mahométisme ses mœurs corrompues et son gouvernement despotique, on voit qu'ils en diffèrent profondément au point du vue des doctrines religieuses ; et, comme les croyances sont Tâme qui façonne les sociétés à son image, une divergence non moins complète sépare les saints de TUtah des peuples musulmans. Le Coran méprise et avilit l'homme; du sein de sa grandeur égoïste et solitaire, Allah nç laisse tomber sur sa créature aucun rayon de liberté, de mérite ou d'amour; l'humanité n'est qu'un vil instrument, un troupeau d'esclaves. Cette doctrine a enfanté le fatalisme et fait de l'Orient un cadavre. Le livre des Mormons, au contraire, exalte l'homme jusqu'à la folie, il surexcite outre mesure son activité ; et, tandis que les sociétés mahomélanes, dont l'immobilité est la règle, ont pu garder longtemps une apparence de vie, la secte de firigham Young est probablement destinée à périr dans les convulsions et les tempêtes.
Le rang assigné aux différents êtres ne bouleverse pas moins les idées chrétiennes, car les Saints relèguent les anges au dernier degré de la hiérarchie intellectuelle. Ils placent au sommet de l'échelle céleste les dieux immortels, êtres composés d'un corps et d'une âme arrivés à leur plus haute perfection; c'est l'état auquel doivent parvenir les Mormons qui sur la terre se sont exactement conformés à la loi ; après eux viennent les hommes, puis les esprits, existants de toute éternité, qui attendent encore leur tabernacle de chair; enfm les
anges, êtres imparfaits, incapables de s* élever au rang des dieux. Ils ont été successivement des esprits dans Tespace, des hommes sur la terre; mais, comme ils n'ont pas accompli la loi de vie, ils ont été arrêtés dans leur ascension vers un état plus parfait. Leur faute est de n'avoir pas vécu de la vie patriarcale, de n'avoir pas épousé plusieurs femmes, comme Abraham et Jacob, David etSalomon. Ainsi, les angessont les âmes des célibataires et des monogames, de ceux qui ont fermé leur avenir en se refusant les joies du harem, et qui par là sont de* venus incapables de régner dans les sphères célestes.
Les fondateurs du mormonisme, imprégnés encore de l'esprit de diffusion des races chrétiennes, appellent à eux tous les peuples de la terre ; mais, plus ambitieux de former un empire que de jeter aux quatre coins de rhorizon les semences d'une doctrine dont ils sentent peut-être eux-mêmes les faiblesses, ils attirent les nouveaux convertis vers le lac Salé, précaution qui a Tavantage de mettre leur foi à l'abri de toute tentation et d'augmenter rapidement le nombre des sbjets de Brigham Young.Puis, comme Terreur est accommodante, la nouvelle église ouvre son soin non-seulement à toutes les nations, mais à toutes les croyances. Pour devenir mormon, il n'est point nécessaire que le païen brise ses idoles, que l'Hindou renonce àBrahma, le musulman à Mahomet ; la religion inaugurée par Smith et Young est, disent-ils bien haut, une religion de conciliation ; se convertir à ses dogmes n*est point renier sa foi, c'est y ajouter de nouvelles vérités. Cetle tolérance dans laquelle ils croient trouver une force, nous semble au contraire une cause de dissolution. La sympathie pour toutes les doctrines n'attache à aucune, elle amène ù une complète indifiérence en matière de foi ;
or llndifférence ne créera jamais rien, parce qu'elle est la négation, le néant, tandis qu'une foi vive peut, alors même qu'elle s'égare dans l'erreur, produire de grandes choses. D'ailleurs la tolérance véritable ne consiste pas à voir du même œil toutes les doctrines, mais à tempérer par une immense charité envers les personnes la lutte des idées. La divergence des opinions ne doit pas empêcher les enfants d'un même père de se donner le baiser de paix.
Il est vrai que, si les Saints du lac Salé ont un symbole in(iécis et flottant, ils suppléent à l'enthousiasme religieux par la confiance illimitée qu'ils ont dans leur chef. Ils regardent Brigham Young comme l'organe de la volonté céleste. Dieu gouverne son peuple par les révélations incessantes qu'il fait à ses prophètes; il le guide» non-seulement dans les circonstances solennelles, mais danslesmoindresdétailsdela vie domestique et rurale: car ces hommes, qui se prétendent les égaux de la Divinité, sont contraints, par la voix de la conscience, de reconnaître leur propre faiblesse, et ils n'oseraient entreprendre la moindre affaire, planter un arbre, construire une mjjson, sans consulter l'élu de Dieu.
Combien de temps l'immense pouvoir qui dérive d'une telle organisation théocratique restera-t-il entre les mains des chefs mormons? Brigham Young déploie sans doute une grande habileté; il partage si bien entre le travail et le plaisir la vie de ses disciples, qu'il ne leur reste plus de loisir pour la réflexion. Tant qu'il aura des terres à donner, des richesses à promettre, il ne manquera pas de sectateurs ; mais quand, par suite du développement naturel des sociétés, les différences de fortune et de position s'accentueront davantage, comment pourra-t-il satisfaire chez tous la soif de jouissances qu'il proclame
légitime et sainte? Aujourd'hui les Mormons sont enivrés de leurs succès, des victoires qu'ils ont remportées sur le désert; quand cette fièvre s*apaisera, ils s'apercevront du vide de leur foi, de la dégi'adation de leurs mœurs.
Déjà le dogme de la polygamie a soulevé parmi eux des disputes acharnées et un schisme violent. La femme et les fils du fondateur de la secte nient ouvertement que jamais Joseph Smith ait professé une pareille doctrine; ils se sont séparés des saints de TUtah et ils ont regagné leur demeure de Nauvoo, où de nombreux dissidents viennent chaque jour les rejoindre. En vain, Brigham affirme avoir lui-même uni à Joseph une vingtaine de femmes; en vain, il a rassemblé dans son harem plusieurs des prétendues épouses du premier prophète : sa parole rencontre, même chez les Mormons, beaucoup d'incrédules. Ses adversaires allèguent victorieusement contre lui qu'il n'a pu produire aucun témoin, montrer aucun enfant issu de ces mariages secrets.
Il est probable que Smith n*avait point eu la pensée d'instituer la polygamie, ou du moins ne s'était pas senti assez fort pour heurter d'une manière aussi violente les mœurs de notre civilisation ; mais, quand BrighanvYoung eut transporté les débris du mormonisme dans un désert où il n*avait à craindre aucune loi humaine, il donna d'autant plus librement carrière à ses passions, qu'il voyait dans la pluralité des femmes un moyen rapide d'accroissement pour sa secte naissante.
Il avait pensé, en recrutant ses prosélytes parmi des gens ignorants, pauvres et avides, dans le sein de cette populace qui est l'écume des nations, n'avoir point à compter avec les principes et les traditions de Tancien monde. Il se trompait. Un peuple ne saurait s'être nourri pendant des siècles du breuvage fortifiant de la vérité
sans avoir retenu dans ses veines des germes do vie qui réagissent contre le poison de Terreur.
Au résumé, le mormonisme n*est pas une de ces utopies dont il faille se contenter de rire ; il puise sa force dans tous les mauvais instincts de notre siècle, dont il est pour ainsi dire Tincarnation : de plus, il a rencontré des circonstances extrêmement favorables à son développement : une terre vierge d'habitants lui fournit un admirable champ d'expérience, et la race à laquelle il doit la majorité de ses prosélytes réunit toutes les qualités d'énergie et de persévérance qui favorisent la réussite des entreprises. Le bon sens des Américains, le souvenir à demi effacé de la vie de famille, un vague sentiment religieux, luttent seuls contre ces éléments dé succès ; mais nous avons confiance que le bien remportera la victoire : un peuple chrétien ne peut rester dans un aussi profond abîme de dégradation intellectuelle et morale.
lES SHAKERS ET LES SFIRITES*
Le moi monisme est la plus répandue des aberrations religieuses auxquelles a donné lieu en Amérique la liberté sans frein de la pensée ; mais d'autres sectes, quoique moins nombreuses, méritent aussi de fixer rattention. Sur une colline située non loin des sources pittoresques de niudson, s'élève un groupe d'habitations d'un aspect agreste et riant malgré leur simplicité un peu puritaine. Cette colline est le mont Liban ; le petit village est le siège principal de la communauté des Shakers (Trembleurs), comme les appelle le peuple, ou des Croyants au second avènement du Christ, ainsi qu'ils se nomment eux-mêmes.
Hommes et femmes sont également admis dans ce cloître américain ; ils mangent à une table commune et vivent sous le môme toit, mais nulle autre union que celle des âmes ne peut exister entre eux. Inspirés par la
même Bible que les Mormons , ils en ont tiré des conclusions diamétralement opposées ; laissant loin derrière eux le monachisme catholique, ils enseignent que le célibat est le seul état agréable à Dieu, et c'est un singulier spectacle que de voir un pareil fruit surTarbre du protestantisme. Tant il est vrai que, pour quelques âmes contemplatives, se séparer du monde est un impérieux besoin, tant il est vrai aussi que Tesprit de^rhomme, quand il n'est pas sagement contenu par des lois qui répriment ses écarts en donnant satisfaction à ses ten* dances légitimes, arrive à dépasser toute mesure.
Selon la doctrine des shakers, la plupart des hommes sont aveugles et sourds, ils ne comprennent rien aux grands changements qui se sont accomplis sur la terre; quelques rares élus répondent seuls à la vocation divine, ils oublient les rivalités et les passions du monde pour commencer une nouvelle vie, une vie de Tâme dans laquelle le mariage est abrogé, la paternité inutile et sans but, des êtres immortels n'ayant pas besoin de se perpétuer par leurs descendants. Selon les nouveaux croyants, deux grandes lois partagent l'humanité, la loi de génération, qui est celle des enfants de la mort, la loi de régénération, que suivent les enfants de la lumière et de la vie.
Comme les pythagoriciens, les shakers tiennent le silence en grand honneur. Nulle conversation ne vient égayer leurs repas; ils se rassemblent au son de la cloche et s'avancent par longues files vers le réfectoire; les hommes se placent à l'une des extrémités, les femmes à rautre,.puis tous s'agenouillent pour adresser à Dieu une courte prière mentale. Leurs aliments, bien préparés et de bonne qualité, sont fort simples ; ils se composent presque exclusivement de lait, de fruits, de légumes,
et d'œufs. Si, pendant le repas, l'un des frères a besoin de l'assistance de son voisin, il murmure tout bas sa demande, et, le service rendu, n'adresse aucun remerdment. Vingt minutes suffisent à celte frugale collation, après quoi chacun retourne au travail. Les femmes font la cuisine, confectionnent les vêtements, conservent les fruits, distillent des essences, fabriquent des éventails et d'autres menus objets. Elles cousent, chantent, instruisent les enfants, et levirs écoles passent pour les meilleures de l'État de New-York. Les hommes se livrent . à la culture des plantes et des fleurs.
Le shaker éprouve pour la nature une vive tendresse, il la regarde avec l'œil d'un amant et se considère comme uni au sol par des liens célestes ; les passions qui régnent sur le cœur humain se concentrent pour lui dans l'amour qu'il porte à ses vergers et à ses champs. La terre ayant été maudite par le péché, recouvrera, dit-il, sa splendeur première, par les efforts de la vertu. C'est l'homme qui imprime son caractère au paysage ; la plante qu'il cultive se modèle sur lui, et, s'il veut avoir un domaine rempli de grâce et de beauté, il faut qu'il commence par purifier son âme : un arbre a ses besoins et ses désirs, on doit les étudier avec la sollicitude d*un précepteur pour Tenfant confié à ses soins ; si l'on aime la plante, et si Ton a souci de ses préférences, elle récompensera généreusement son bienfaiteur. « J'ignore, ajoutait le chef de celte colonie d'ascètes, frère Frederick, si un arbre reconnaît celui qui le cultive ; mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il sent le bien-être et la souffrance, tout comme une créature humaine. Quand nous avons planté ce ver- • ger, nous avons commencé par choisir les meilleures boutures, puis nous avons préparé une demeure pour chacune d'elles; c'est-à-dire que nous lui avons creusé
un trou profond, dans lequel nous avons placé des tuyaux pour récoulement des eaux. Ce travail terminé, nous Pavons recouvert d'un lit de fumier et de terre végétale; enfin nous avons posé Tarbre enfant dans sa douce couchette, et nous avons protégé sa croissance par une cage métallique. On trouvera peut-être que ce sont là bien des soins et des peines, mais nous aimons notre jardin. »
Cette secte douce et inoffensive, ces hommes qui ne prennent aucune part à la politique et aux querelles de TAmérique, qui ne votent pour aucun président, ne tiennent aucun meeting, pour lesquels les droits de la presse et de la tribune sont un vain rêve, exercent cependant aux Ëlatb-Unis une grande influence. Ils instruisent la ' jeunesse, prêchent par leur exemple l'esprit de sacrifice, et leur institution serait vraiment salutaice, si leur mysticisme ne s'égarait dans de folles rêveries.
Ils prétendent vivre en compagnie des anges et avoir plus de commerce avec les morts qu'avec les vivants. . Assis dans leurs cellules, occupés, à leurs travaux, ils aperçoivent autour d'eux une foule d'esprits, ils entendent des voix, et leur regard rêveur, perdu dans l'espace, l'expression étrange de leur visage, dénoteraient l'absence complète de la raison, si on ne les voyait en même temps montrer un bon sens rare dansles actes ordinaires de la vie.
Quoique la secte des shakers soit encore peu connue, sa fondation remonte à une centaine d'années. Vers la fin du dernier siècle vivait à Bolton-Hoors, triste ville du Lancashire, une ouvrière nommée Jane, femme d'un tailleur qui devint son premier adepte. Frappée des vices et des misères dont elle était entourée, elle se crut appelée à régénérer le monde ; elle parcourut les rues et les
places publiques, prêchant à qui voulait Tentendre que le règne du Christ allait commencer et que, pour 80& second avènement, il prendrait la forme d'une femme. Jane n'avait jamais prétendu qu'elle fût elle-même la Messie, mais elle agissait comme si tous les pouvoirs do ciel et de la terre eussent été remis entre ses mains; ses partisans disaient qu'elle était remplie de L'esprit de Dieu, et ils recevaient ses paroles comme les décrets du ciel.
Son règne cependant fut court. Une jeune fillOy Anne Lee, dont le père était un pauvre forgeron de Manchester, avait été des premières à suivre la prophétesse. Elle ne savait ni lire ni écrire ; sa jeunesse s'était flétrie au contact des gens les plus vicieux ; dès sa naissance, elle avait été en proie à des attaques d'hystérie ; enfin elle était violente, avide de se faire remarquer^ dévorée du besoin de domination. Mais elle avait une parole véhé* mente, capable d'impressionner la populace. Comme la plupart des filles de son pays et de sa condition, elle s'était mariée de fort bonne heure ; âgée de seize ans â peine, elle avait épousé un forgeron nonmié Stanley, dont elle avait eu quatre enfants. La misère et le besoin tuè' rent dès le berceau ces pauvres créatures, et les épreu** ves qu'elle avait subies inspirèrent à la jeune mère une vive répugnance pour les devoirs dévolus aux femmes dans la vie conjugale. Elle se joignit à la secte de Jane, se montra dans les rues, et déjà elle avait réuni autour d'elle une foule de disciples, quand la police s'émut de ses succès, et pour y mettre un terme, la renferma dans la prison du comté.
La réclusion et les souffrances ne firent qu'exalter son cerveau malade : rendue à la liberté, elle proclama partout que la lumière céleste s'était reposée sur elle, et
que le Verbe divin, s*incarnant une seconde lois, l'avait choisie pour son tabernacle. Elle prêcha sa doctrine à Manchester et à Bolton, mais les huées de la multitude accueillirent ses paroles ; irritée de l'opposition qu'elle rencontrait, elle résolut de chercher en Amérique des cœurs plus dociles ; les esprits dont elle écoutait la voix lui avaient appris' que ce pays, espoir des hommes libres, serait le siège de TÉglise future. Elle secoua sur le vieux monde la poussière de ses pieds et partit avec sept ou huit fidèles qui consentirent à partager sa fortune.
Les progrès de la petite colonie furent lents et pénibles. En butte à la malveillance des populations, la Mère Anne se vit jetée, lors de la guerre de l'Indépendance, dans les cachots de New-York. Mais que faire d'une femme qui se disait le Christ? Le tribunal la déclara folle, et ordonna de la reconduire en Angleterre. Les hostilités ne permirent pas d'exécuter ce jugement. Anne demeura aux Etats-Unis, où la sentence portée contre elle avait commencé de répandre son nom; elle parcourut le p9ys, prêchant que le royaume du ciel était désormais établi sur la terre, que Dieu gouvernerait son peuple, non plus par Tintermédiaire de lois écrites, mais directement, par la personne de son Verbe ; que la religion ancienne était abolie, le péché d'Adam effacé.
Les plus bizarres conclusions découlaient de ces dogmes primordiaux; le commandement de croître et de multiplier, la bénédiction divine répandue sur le premier couple humain, devenaient inutiles et sans but ; le mariage était banni de la nouvelle ÉgUse ; la terre, purifiée, le transformait en un paradis, où les anges et les esprits du monde invisible conversaient familièrement avec les élus.
Ces fantaisies trouvèrent prise sur les âmes faibles et rêveuses ; de nouvelles colonies furent fondées, et la mère Anne avait réuni autour d'elle plusieurs centaines de croyants, lorsque, sentant sa fin prochaine, elle choisit, pour diriger après elle le royaume de Dieu» Joseph Heacham et Lucy Wright, ses plus ardents sec^ tateurs.
Sa mort, qui arriva en 1 784, mit àunerude épreuve lafoî de ses disciples, car, à son second avènement, le Messie ne devait point passer par la nuit du tombeau. Les chefs que leur laissait la prophétesse se montrèrent à la hauteur de la difficulté. Ils affirmèrent hardiment qu'Anne n*était pas morte : la fiancée de TAgneau avait seulement quitté son vêtement de chair pour revêtir la robe nuptiale. Son être transfiguré était devenu invisible aux profanes par l'excès même de la lumière qui Tenvironnait ; mais eux, ses enfants, n'avaient point cessé de la voir et de l'entendre. Ils s'entretenaient avec elle, et la même faveur était réservée à ceux dont la foi aurait aiguisé les sens. Quant au corps d*Anne Stanley, au heu de le porter dans un terrain consacré, on le mit, pour le faire promptement disparaître, dans un champ qui allaitêtre retourné par la charrue.
Les shakers ne croient point à la résurrection de la chair. D'après leur conviction, c'est la voie seule de la grâce qui nous appelle de la mort à la vie ; quand ils se convertissent, ils commencent, sans aucune métaphore, une existence nouvelle qui ne doit point avoir de fin ; le trépas n'existe plus pour eux ; ce qui, d'après les idées communes, brise tous les hens de ce monde, rend, pour eux, plus doux et plus intimes les rapports qu'ils ont avec leurs frères. Ils continuent à peupler la terre, mais leurs sens épurés, délivrés de l'enveloppe d'argile dont le poids
les accablait, perçoivent d*une manière parfaite les merveilles et les beautés de notre globe, qui devient leur paradis. C'est parce que les shakers sdnt déjà entrés dans cette seconde phase, dans cette résurrection des élus, qu'ils sont capables de communiquer avec le monde des esprits. Ils se glorifient d'avoir été, en Amérique, les premiers à pénétrer les mystères de l'invisible et du surnaturel, à pQUSser les âmes vers le spiritisme. Dans leurs réunions, l'orateur, avant de s'adresser à son auditoire charnel, parle aux morts qui remplissent la salle, et qui, pour ces visionnaires, sont aussi apparents qu'aux fours de leur vie terrestre.
« J'ai avec les esprits, dit le frère Frederick, des entretiens plus familiers et plus suaves qu'avec les hommes. Cette chambre, qui parait vide, est pour moi peuplée ' d'anges et de séraphins ; la mère Anne l'habite, tous nos frères disparus y sont avec elle. »
En effet, dès que le chef des shakers demeure un instant silencieux, il est aisé de voir à son visage animé, au ravissement qui se peint dans son regard, qu'il se croit en présence d'êtres grands et révérés. Ceux que nous appelons morts sont avec lui, et, par ces hallucinations d'un esprit malade, les sectaires du mont Li ban s'imaginent avoir vaincu le trépas et mis fin au tombeau.
Pendant plusieurs années, les shakers étaient restés dans le monde, mais, se considérant comme entrés dans une existence supérieure, ils demeuraient étrangers aux affaires et aux disputes terrestres. Joseph et Lucy les réunirent en communauté et leur donnèrent une règle uniforme; à mesure que le nombre des néophytes se multipliait, de nouveaux établissements étaient fondés ; on en compte aujourd'hui dix-huit, répartis dans les États du
Nord. Les shakers cependant ne font point de propagande comme les Mormons ; ils ne promettent à leurs adeptes qu'une vie de renoncement et de pauvreté ; quelle force pousse donc le riche négociant de New-York à quitter sa somptueuse habitation pour une étroite cellule, Tambitieux habitant du Kentuclcy à fuir les honneurs pour embrasser la fatigue et les privations? « Dans leë temps ordinaires, dit le frère Frederick, les conversions sont rares ; nous n'avons autre chose à faire que d'attendre l'heure où Dieu touchera les âmes. C'est principalement à l'époque des cycles spirituels que les élus sont appelés. »
Nous touchons ici à l'un des caractères les plus singuliers de la société américaine, si féconde en contrastes. Vous parcourez les rues d'une grande ville; partout règne une activité fiévreuse ; les navires se pressent dans les ports, une foule affairée encombre les quais, les chemins de fer n'ont pas assez de vitesse pour porter ces hommes qui semblent vouloir dévorer le temps et l'espace ; rindustiie n'a pas d'engins assez puissants pour exécuter leurs vastes projets. Vous les regardez et vous dites : « Leur unique souci est d'asservir la matière, de créer des États, d'entasser des trésors. »
Le lendemain, cette multitude, enivrée jusqu'alors de sa puissance, présente un spectacle bien différent. Les forts s'inchnent, les orgueilleux courbent la tête, un rcvival ou réveil rehgieux a éclaté.
L'homme en effet a beau s'étourdir dans le vertige d'une action sans trêve ni mesure, il a beau mettre sur son front cette couronne qui le fait roi de la terre, un jour il s'aperçoit que les biens accumulés au prix de tant d'efforts ne sont que de la poussière ; son âme fatiguée s'en détourne avec dégoût. Effrayé du néant de ses con-
quêtes, il cherche autour de lui de quoi remplir le vide de son cœur, et le sentiment religieux éclate avec d'autant plus de violence qu'il a été plus refoulé. Ces réveils américains ressemblent à des explosions de désespoir. L'intelligence a soif de Dieu, soif de lumière et de vie : elle ne trouve que le néant et les ténèbres ; affolée de terreur, elle suit toutes les lumières trompeuses qui brillent dans sa nuit, prête l'oreille à tous les prophètes qui lui prédisent le salut.
Chaque crise religieuse • est marquée par la naissance de sectes nouvelles, par l'accroissement de celles qui existaient déjà, et c'est vers les doctrines les plus étran. ges, vers les formes les plus despotiques, que beaucoup d'âmes, lasses de froids raisonnements et de liberté sans frein, se portent de préférence. Des orateurs fanatiques entraînent la foule sur leurs pas dans les profondeurs des forêts ; ils ont la parole véhémente, Tœil dilaté ; leurs discours sauvages sont entrecoupés de cris et de gestes convulsifs ; on croirait des gens en délire, mais tandis que le philosophe hausse les épaules et que le magistrat fronce le sourcil, les ïnineurs, les bûcherons et les fer miers s'arrêtent, pleins d'admiration devant le fougueux prédicant.
a Un campement religieux dans les solitudes de l'Ohio ou de rindiana présente, dit H. Hepworth Dixon^, un spectacle d'un intérêt saisissant. Par unebelle après-midi d'octobre, j'assiste à un de ces revivais; des myriades de fleurs jaunes et de mousses rougeâtres émaillent le gazon, les feuilles des chênes et des platanes ont pris les chaudes teintes de l'automne, les érables sont pourpres et les noyers semblent des arbres d'or. Au
* New America^
milieu des racines et des troncs vermoulus qui encom-' brenl la forêt, au milieu des insectes qui bourdomient, des oiseaux qui gazouillent, se dressent une multitude de tentes à l'aspect bizarre, mais non pas étranger ; car le camp des revivalists n'a rien de commun avec celui d*une tribu indienne ou arabe, il rappelle plutôt les foires anglaises ou les fêtes d'Irlande. Les chariots et les voitures sont réunis à Tarrière-plan, les chevaux mis en liberté paissent à peu de distance. Dans une douzaine de baraques assez grandes pour former une salle spacieuse, des hommes mangent, boivent, fument ou prisent; d'autres allument des feux en plein air, un grand nombre préparent le repas du soir ; les garçons ramassent du bois, les filles vont puiser de Teau à la source voisine. Au centre du campement, un pâle fanatique, debout sur un tronc d'arbre, assourdit de ses hurlements un auditoire suspendu à ses lèvres ; quelques nègres revêtus de leurs habits de fête, des Indiens, la tête ornée de plumes, le corps couvert de peintures guerrières, se mêlent à la foule ardente et enthousiaste. Des hourrahs, des gémissements et des sanglots couvrent souvent la voix de Torateur; mais il n'y prend point garde ; le torrent de son éloquence se déchaîne ; la tempête de ses paroles répand la terreur ; livides et immobiles, les hommes joignent les mains dans l'altitude du désespoir ; les femmes courent follement de tous côtés, lèvent les bras au ciel, confessent leurs péchés à haute voix ou bien, prises de convulsions, elles se tordent sur le sol les yeux hagards et la bouche pleine d'écume. L'Indien regarde d'un œil de dédain les faiblesses de l'homme blanc, et le nègre s'écrie avec des sanglots frénétiques : « Gloire ! gloire ! alléluia ! »
Et c'est en plein dix-neuvième siècle, au milieu de la race la plus fière de sa raison qui fut jamais, que se pas-
LES SHAKERS ET LES SPIRITES. m
sent de semblables scènes, Dn grand nombre de revivalists tombent malades, quelques-uns meurent avant la fin du meeting. La surexcitation nerveuse prodaite par les harangues des prédicants n*est pas le seul fléau qui frappe la multitude ; les passions les plus brutales l'ont prise pour leur proie, « L'annonce d'un réveil me rend toujours joyeux, disait un légiste d'Indianopolis ; eljeme présage une riche moisson de causes et de procès. » Les hommes se querellent, se battent, courtisent les femmes de leurs voisins ; les couteaux sont tirés, et plus d'une tragédie lugubre ensanglante le campement. Au bout d'une ou deux semaines, le zèle des fanatiques se calme, les chevaux sont attelés aux lourds wagons de voyage, et quelques tombes solitaires, quelques troncs d'arbres à demi brûlés, que la mousse et les lianes ne tarderont pas à recouvrir, marquent seuls la place où le revival a été tenu. Mais il laisse dans les cœurs une trace plus du* rable. ^Selon le témoignage de frère Frederick, chaque mouvement religieux qui agite les Etats-Unis amène la fondation d'une nouvelle colonie de shakers ; les dix-huit établissements que la secte compte aujourd'hui représentent dix-huit réveils ; un dix-neuvième éclatera bientôt, s'il faut en croire les disciples de la mère Anne.
Une autre doctrine, proche parente de celle des shakers, reçoit également de ces crises religieuses un accroissement considérable ; c'est le spiritisme, qui compte aujourd'hui près de trois millions d'adeptes. Des tentatives ont été faites pour établir un culte appuyé sur les révélations des litres invisibles, mais les dogmes de la nouvelle foi sont encore fort obscurs; quoique ses prophètes soient en communication constante avec le monde surnaturel, ils n'en ont pas beaucoup éclairci les mystères. Un de ces docteurs étant mort il y a quelques mois, un
médium féminin, mistress Conant, aperçut tout à coup son esprit auprès d'elle ; le défunt voulait parler à ses frères, leur apprendre la science des choses à venir. La pythonisse américaine entra dans un saint transport, et voici les oracles qui s'échappèrent de ses lèvres :
(( Bénis, trois fois bénis sont ceux qui meurent dans la connaissance de la vérité !
« frères et sœurs, le problème est maintenant résolu pour moi ; comme je vis, vous vivrez aussi, car le même Père et la même Mère célestes qui confèrent Timmorta* lité à une âme la répandent sur toutes. »
Ces doctrines nébuleuses paraissent néanmoins claires et satisfaisantes aux spirites ; ils n'hésitent point à déclarer que les anciennes religions sont un vêtement vieilli, dont l'humanité se débarrassera bientôt. Us proclament que les saintes Écritures s'effacent devant les révélations nouvelles» que les phénomènes dont l'Amérique est le témoin — phénomènes qui s'accomplissent surtout dans les chambres noires et sous les guéridons des dames — sont le point de départ du futur culte universel. Ils ont organisé un service religieux, des fêtes, des sociétés locales, des conférences publiques, ils ont créé des écoles et des journaux. Un grand nombre d'entre eux prétendent posséder la faculté des miracles, le don des langues» la seconde vue; ils guérissent les maladies par l'imposition des mains ; les feuilles quotidiennes regorgent d'annonces qui apprennent au lecteur, que pour la bagatelle de dix à quinze dollars, tel ou tel médium guérit le corps et l'âme, opère même à distance, et, par un raffinement de charité, attire dans son propre sein l'affection dont souffre le patient.
L'origine de leur secte est aussi humble que celle des shakers ; ils la font remonter à un pauvre savetier. An-
drew Davis, qui, favorisé de songes merveilleux, se déclara envoyé du ciel pour régénérer l'humanité. Moins ambitieux que la mère Anne, le prophète spirite ne se donna pas pour un nouveau Christ, mais il publia que les esprits des morts peuplent la terre, et que les élus peuvent, dès cette vie, entrer en relation avec eux. 11 ajouta que les médicaments sont nuisibles ou du moins inutiles, l'imposition des mains suffisant à guérir toutes les maladies. Enfin, il introduisit un système d'éducation dans lequel une sorte de danse, accompagnée de mouvements des bras et des mains jouait, comme chez les shakers, un rôle, fort important. Il admettait aussi la dualité de la nature divine, et voyait dans l'Être suprême, non -seulement le Père, mais aussi la Mère de l'humanité ; de ce principe, découlait l'égalité de droits et de privilèges des deux sexes sur la terre.
Comme il était facile de le prévoir, les femmes acceptèrent avec empressement une doctrine qui les affrancliissait de la dépendance où les tiennent plus ou moins toutes les religions. Mais c'eût été dommage de s'arrêter en si beau chemin; il ne suffisait pas d'avoir détrôné l'homme, il fallait se mettre à sa place, et bientôt une phalange de prêtresses entreprit cette œuvre méritoire. Les Elisabethanes proclamèrent^ qu'avec ses sens plus grossiers^ son organisation plus rude, son esprit plus lourd, rhomme est incapable d'élever son essor aussi haut que sa noble compagne ; 'en un mot^ il à joué son rôle, celui de la femme commence.
Anne Gridge avait fait la première cette merveilleuse découverte; Sœur d*un savant distingué de Boston, William Denton, elle prenait part aux travaux de son frère, et l'aidait dans ses expériences, quand les hautes
prérogatives de son sexe lui furent révélés d'une façon assez plaisante.
Un médecin de Cincinnati avait observé que l'on peut purger certaines personnes délicates et nerveuses en leur donnant simplement à tenir dans la main le médicament catharlique. AnneCridge en fit Fessai; puis par une intuition toute féminimc, elle inféra que si l'imagination agissait sur l'organisme d'une façon si puissante, on pouvait Tapliquer à des usages plus étendus. Mettant un papier cacheté sur sa tempe, elle perçut distinctement les caractères tracésà la surface, et même la figure du gentleman qui avait écrit la lettre. Doué d'un esprit assez vif pour un homme, William Denton . lira de ce fait de magnifiques conséquences. L'image vue sur le billet par Anne Cridge devait être une sorte d'héliographie; chaque jour le soleil peint sur les corps soumis à sa lumière les objets environnants ; toutes les surfaces sont susceptibles de recevoir et de retenir ces impressions; si l'on trouvait seulement une personne capable de les découvrir, on arriverait à connaître les secrets les plus cachés de la nature. Il sufBrait de placer un fragment de roche primitive contre le front d'une voyante, die lirait aussitôt dans les pages de ce livre les mystères antédiluviens qui embarrassent le monde savant ; elle verrait sur l'écorce d'un arbre vingt fois séculaire l'histoire de l'ancienne Amérique ; sur un morceau de lave de Pompéi, l'Italie des Césars renaîtrait pour elle ; une vive lumière allait luire, la science reposerait sur des bases solides, les arts trouveraient un précieux aliment.
Cependant les dons merveilleux d'Anne Cridge causaient un amer dépit à sa belle-sœur, Elisabeth Denlon, femme de William. Un jour, elle apprit à son mari qu'elle
était, elle aussi, une voyante capable de pénétrer dans l'âme des choses. Un morceau de quartz fut approché de sa tempe :
ff Oh ! s*écria-t-elle, quel monstrueux insecte j'aperçois! Son corps est couvert d'ailes écailleuses, et sa tête, armée d'antennes d'un pied de long, s'appuie contre un rocher; à quelques pas de là, un énorme serpent se cache au milieu d'une végétation tropicale. »
L'exercice ayant développé les facultés d'Elisabeth, elle laissa sa belle-sœur bien loin derrière elle. Elle acquit le don de lire, non-seulement dans les silex et les fossiles, mais dans les profondeurs de l'Océan, dans le centre de la terre. Elle put entendre la convei*sation des Indiens des siècles passés, goûter la nourriture des sauriens et des mastodontes de l'époque antédiluvienne.
Par malheur, les hommes ne sauraient voir ces images, sonder ces mystères ; leur esprit est trop prosaïque, ils doivent se contenter de recevoir humblement les révélations des prophétesses. Une fois ce principe établi et la supériorité féminime démontrée par Elisabeth Denton, une autre Américaine, ÉlisaFamham, étendit le système, Térigea en dogme. Repoussant l'autorité de saint Pierre etde saint Paul, qui prêchent aux femmes la soumission, elle fit à l'usage de ses adeptes une nou* veiie version de la Genèse. D'après elle, Eve n'a pas causé les maux de l'humanité;- elle a trouvé Adam esclave, elle Ta rendu libre ; il était condamné par une implacable loi à demeurer dans un état de ténèbres et d'ignorance, à vivre comme les animaux, sans connaître le bien et le mal. La femme a brisé ses chaînes et lui a montré la voie du progrès. La sagesse, sous la forme du serpent, s'est adressée à elle de préférence parce que, seule^ elle était capable de la comprendre. Elle a cueilli
le fruit défendu pour croître en perfection et en lumière; sa supériorité à'est manifestée dès le paradis terrestre.
Voilà pour le passé ; quant au présent, Élisa Farnham déclare que le règne de la femme commence. L'homme n'a point su mettre à profit la science dont elle lui avait ouvert la voie pour découvrir la vérit^ fondamentale de la nature, la souveraineté du sexe féminin. Aujourd'hui la science a fait son temps, l'avenir est au spiritisme; la science est grossière , terrestre , c'est l'apanage de rhomme ; le spiritisme est divin, il appartient à la femme. Élisa reconnaît que son Évangile peut sembler étrange; l'orgueil masculin se révolte contre les dogmes qu'il renferme, mais ces grandes idées n'en conquerront pas moins le monde; la mission de la prophétesse n'est point de convertir les hommes, un maître ne dhcute pas avec sou esclave. C'est aux 'femmes qu'elle s'adresse et ses paroles sont flatteuses à entendre.
Elle leur révèle que leur sexe, créé le dernier, est le plus noble, le plus rapproché de la nature des anges ; il jouit d'uàe supériorité radicale, organique, il est d'une essence plus épurée, ainsi que le prouvent la substance dé* licate de son cerveau, la finesse de ses tissus. La nature ayant toujours perfectionné son œuvre, a mis l'homme à un degré au-dessus des animaux, puis elle a placé la femme entre lui et les séraphins. En conséquence, l'homme doit labourer le sol, tandis que sa compagne remplit les fonctions de prêtresse et de voyante, communique avec les sphères spirituelles ; à lui le travail, à elle Tamour ; il lutte avec la matière^ elle est la médiatrice entre Dieu et l'humanité.
On devine quels désordres dans la famille, quels trou* blés dans la société, de semblables systèmes doivent pro*
LES SHAKERS ET LES SPIRITES. 2Gf
duire ; mais la nation américaine est forte et féconde; les éléments de vie qu'elle porte dans son sein empêcheront les semences de dissolution de se développer. Il ne faut pas oublier non plus que le nouveau monde est Tasile où les utopistes de tous les pays vont essayer l'application de leurs systèmes chimériques. Bon nombre des folies qui provoquent à juste titre les railleries des voyageurs n'ont pas pris naissance sur le sol américain. Nous avons vu que la doctrine des Shakers est une importation anglaise ; le spiritisme appartient presque autant à l'Europe . qu'aux Etats-Unis ; d'autres sectes ont une origine au moins douteuse. Dans celte foule d'erreurs, il en est une encore dont nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots, parce qu'elle a longtemps travaillé l'Europe et déposé dans nos vieilles sociétés une fange immonde, dont les traces ne sont pas effacées.
IBS PERFECTIONNISTEt).
Aux confins de l'État de New-York, s'étendaient, dans les premières années de ce siècle, de vastes terrains qu'une législation compatissante avait laissés aux Oneidas, tribu indienne renommée pour son honnêteté, sa bonne foi, l'attachement inébranlable qu'elle avait témoigné aux blancs. Mais les Yankees furent peut-être de mauvais instituteurs, ou bien la forêt exerçait sur les Peaux- Rouges une invincible attraction ; toujours est-il que les indigènes abandonnèrent leurs cultures et retournèrent à la vie nomade. C'est dans cet emplacement devenu désert que s'établirent les Perfectionnistes ou Communistes de la Bible, qui prétendent avoir basé sur le Nouveau Testament leur organisation de la famille et rétabli dans le monde le gouvernement de Dieu. Leur fondateur est John Hùmphreys Noyés, homme grand, pâle, aux yeux gris
LES PERFECTIONÎîISlES. 209
rêveurs» aux cheveux et à la barbe d'un blond de lin. Il a été successivement gradué du collège Yarmouth dans le New-Hampshire , étudiant en théologie dans le Massachusetts, prédicateur à Yale-College, puis dissident, proscrit, agitateur public; enfin il est aujourd'hui regardé par nombre de gens comme un prophète, illuminé de la clarté céleste et jouissant de la faveur particuUère de Dieu.
Plusieurs phalanstères ont été fondés par les perfectionnistes, mais celui d'Oneida-Creek est le plus remarquable. Construit d'après des principes d'architecture entièrement neufs, car le P. Noyés rejette toutes les traditions de l'art antique, il est en harmonie parfaite avec la singulière société qui l'habite.
Un large corridor et un escalier de pierre conduisent à la pièce centrale qui sert à la fois de chapelle, d'atelier, de salle de théâtre et de concerts. C'est là que les sœurs causent et font de la musique, que les anciens prêchent, que l'archiviste lit les nouvelles, que jeunes gens et jeunes filles échangent des paroles d'amour; une porte ouvre dans le salon, d'autres mènent aux chambres à coucher. A l'étage inférieur se trouvent les bureaux et la bibliothèque. Des bâtiments séparés renferment la cuisine, le réfectoire, le cellier, la buanderie ; plus loin, on aperçoit au travers des arbres les moulins, les fermes, les étables, les pressoirs de la famille communiste.
Les hommes ne portent point de costume particulier; la seule innovation qu*ils aient introduite jusqu'à présent consiste à supprimer les habits de fête , car les réformateurs ont aboli le repos du dimanche, comme ils ont fait table rase de toutes les autres autres coutumes humaines. Néanmoins, ils avouent avec modestie que le progrès n'a pas encore dit son dernier mot quant à la forme des cha-
peaux et des bottes. Les femmes ont'adopté un vêtement d'une coupe assez gracieuse, et fort propre à rehausser la rare beauté de plusieurs d'entre elles. Il se compose d'une courte tUnique, brune ou bleue pour le costume de jour, blanche pour les réunions du soir, de larges pantalons de même couleur, d'une veste boutonnée jusqu'au cou et d'un chapeau de paille.
Les curieux qui viennent par milliers visiter le phalanstère voient régner partout l'ordre et la paix; un frère leur fait parcourir les fertiles cultures, les vergers pleins de fruits, on leur sert une collation abondante, on charme leurs oreilles par d'excellente musique, et d'ordinaire, ils rentrent chez eux pleins d'admiration. Mais si nous pénétrons dans les replis de cette société bizarre, nous serons effrayés de la laideur morale qui s'y cache.
Bien des essais d'association communiste ont élé tentés en Angleterre , en Allemagne , en France ; ils ont tous échoué; Tlcarie de Gabet, quoique transplantée en Amérique, n'a pas réussi davantage. La liberté, l'égalité, la fraternité n'avaient pu payer leurs dépenses quotidiennes, et une société qui laisse protester ses billets, fût-elle l'image du paradis terrestre, ne saurait vivre longtemps. Noyés infusa dans ces rêveries dangereuses quelque chose de l'esprit pratique de l'Yankee , c'est ce qui expHque son succès. Lui, cependant, l'attribue à une autre cause. « Ses prédécesseurs ont succombé , dit-il, parce qu'ils ne s'appuyaient point sur la Bible. La religion est la racine de la vie, et toute sage théorie sociale exprimera toujours une vérité religieuse. L'organisation de la famille doit reposer sur quatre principes : réconciliation avec Dieu, délivrance du péché, fraternité de l'homme et de la femme, communauté du travail et de ses fruits. Les précédents réformateurs, Owen, Fourier, Cabet n'ont tenu
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compte que d'un ou deux de ces dogmes ; ils ont oublié Dieu et ils se sont perdus dans le néant. »
C'est en 1851, lors du revival qui secoua si fortement la Nouvelle-Angleterre, que Noyés conçut la première idée de son système. Il devint grave et soucieux, se plaignit du vide des doctrines religieuses de ses compatriotes et parut en proie à une violente lutte intérieure. Il chercha l'oubli dans les excès de tous genres, sans parvenir à calmer l'agitation de son esprit.
Malgré ses désordres, il continuait à lire assidûment la Bible, espérant trouver dans les pages du texte saint le remède à son inquiétude ; mais la vérité fuit le tumulte des passions et ne brille que devant les cœurs simples et droits. Tandis que, la tête remplie des hallucinations de la fièvre, il méditait les Épitres de saint Paul, il y aperçut un sens mystérieux que nul théologien d'Europe ou d'Amérique n'avait jamais découvert. La société fondée par les apôtres reposait sur la vérité ; c'était une communion de frères, d'égaux, de saints ; mais le prince des ténèbres l'a étouffée dès son berceau ; les Églises de Grèce, de Rome, d'Angleterre sont les places fortes de Terreur. Les saines traditions néanmoins se conservent dans quelques âmes libres et fortes ; la lumière, longtemps cachée, va maintenant reparaître au grand jour, et rayonner sur le monde.
Impatient de délivrer les hommes des liens dans lesquels Satan les avait enchaînés, le réformateur commença d'enseigner que la liberté des élus ne doit être entravée par aucune loi ; le mariage est un préjugé ; la propriété, un vol; l'autorité des magistrats et des gouvernants, une tyrannie injuste ; les droits de la patrie euxmêmes furent rejetés par le novateur, qui déclara se séparer ouvertement, lui et les ^ens, des États-Unis. Cette
dernière prétention n'avait rien, au reste, qui dût surprendre beaucoup; les shakers, les Mormons et une foule de sectes avaient déclaré déjà que TUnion américaine n'était rien autre chose qu'une sorte de club politique dont chacun pouvait se retirer à son gré. Ce qui différenciait les communistes de la Bible des écoles nouvelles, c'est qu'ils rejetaient d'une façon absolue toute règle divine et humaine. Le perfectionniste a le droit de faire tout ce que bon lui semble : TEsprit-Saint qui habite en lui écarte de son âme la souillure du péché. Mettant sa conduite en harmonie avec cette belle doctrine, Noyés passa ses journées dans les tavernes, fréquenta les courtisanes et les voleurs.
n Je m'abandonnai à la tentation, dit-il fièrement; je savais que celui en qui j'avais placé ma confiance était assez fort pour me sauver. »
11 est donc établi que les saints peuvent braver impunément les atteintes du vice ; mais comment arriver à ce degré de grâce? Rien n'est plus simple. Vous n'avez qu'à désirer, aussitôt la chose est faite. Les bonnes œuvres ne sont pas nécessaires, la prière, pas davantage ; vous déclarez en public que vous adhérez à la loi nouvelle; et vous êtes affranchi de l'esclavage du péché, votre âme devient pure et sans tache.
Cependant les premières tentatives de Noyés pour mettre son système en pratique échouèrent misérablement; l'argent manquait et la sainte liberté ne produisait que le chaos. Dans cette conjoncture difficile, le prophète ren. contra une jeune fille, Harriet Holton, riche héritière, qui se prit d'un vif enthousiasme pour la doctrine perfectionniste. Sa fortune pouvait mettre le novateur en état de réaliser ses plans, d'organiser un nouveau phalanstère, mais comment se l'approprier? Épouser était impossible, puis-
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que le mariage est proscrit par rÉvangile des communistes. Pour concilier le désir de son cœur et les besoins de sa bourse avec ses principes, Noyés colora sa demande de subtilités fort habiles, et la lettre qu'il écrivit en cette occasion à la jeune fille est trop curieuse pour que nous ne la reproduisions pas ici :
c Sœur bien-aimée, après des méditations qui ont duré plus d*un an, après avoir attendu patiemment que le Seigneur me fît connaître sa volonté, je me vois heureusement contraint de vous proposer une association que je n'appellerai pas mariage, avant de l'avoir clairement définie.
« En notre qualité de croyants, nous sommes déjà unis l'un à l'autre par des Uens plus forts que ceux de la terre. C'est de la société des saints qu'il est dit : « En la ré- « surrection on ne prend ni ne donne des femmes en a mariage. » Je ne viens donc point vous demander d'engagements qui limiteraient vos affections ; ma compagne doit être libre d'aimer tous ceux qui aiment Dieu. Je ne veux asservir ni son cœur ni le mien, mais seulement la faire entrer avec moi dans la famille universelle. Si une union basée sur ces principes peut être appelée mariage, je n'éprouve aucun scrupule à vous offrir mon cœur et ma main, et même à me soumettre aux formes légales établies par le préjugé. >
Puis venait une longue énumération des vertus d'Harriel ; une description pompeuse des biens que les deux époux répandraient sur l'humanité, et enfin, pour rassurer la jeune fille contre ses tendances vagabondes. Noyés déclarait — en cela il ne la trompait point — qu'il éprouvait un vif désir de m^ner désormais une vie stable. Quelques jours après, ils étaient mariés et le réformateur se trouvait en mesure de construire à Putney
une vaste maison pour loger ses disciples, d'acheter des presses, de publier un journal.
La paix ne régna pas longtemps dans TÉden américain. Les perfectionnistes avaient facilement admis qu*il est légitime pour l'homme de satisfaire ses appétits sans réserve aucune. Leur conversion les ayant rétablis dans l'état d'innocence d'Adam avant sa chute, tout leur était permis, parce que pour eux tout était pur. Mais la liberté des uns gênait celle des autres, et l'établissement de Putney devint le théâtre de scènes de désordre qui le rendirent la fable du pays. Noyés, obligé de quitter le phalanstère fondé avec tant de peine, vint se réfugier à Oneida-Creek, territoire qui, en raison de son isolement et de sa fertilité, semblait devoir mettre les perfectionnistes à l'abri de la haine publique et de la misère.
La petite colonie se sépara de l'Union comme autrefois Abraham avait rompu avec les peuples de la Palestine. Elle posa pour toute règle, le devoir — qu'une société de gentils jugerait inutile d'imposer — de jouir de la vie. Les biens de chaque membre fîirent abandonnés au Christ, c'est-à-dire au père Noyés, son représentant sur la terre ; à cette première communauté se joignit celle des femmes et des enfants, les saints ayant découvert que le mariage est une institution égoïste ; que l'attachement exclusif de deux personnes l'une pour l'autre est une idolâtrie coupable, non moins contraire à la gloire de Dieu qu'aux aspirations du cœur humain, rarement satisfait par un unique amour.
Toutefois, comme une première expérience avait appris à Noyés les inconvénients de son système, il résolut de tempérer la Uberté sans bornes laissée à ses disciples par un second élément, la sympathie, qui remplit chez
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les perfertionnistes le rôle de Topinion publique. La sympathie corrige les écarts de la volonté individuelle et réconcilie la nature avec l'obéissance. Ainsi,un frère peut faire ce qui lui plaît» mais il faut que son désir ne soit pas en opposition avec celui des autres membres de la communauté ; si le jugement générai se prononce contre lui, il doit s'y soumeUre, sous peine de s'écarter du chemin de la grâce. Souhaite-t-il d'avoir un chapeau neuf, un jour de congé, d'obtenir les bonnes grâces d'une jeune fille, il charge un ancien de sonder ses frères, et n'agit qu'avec leur assentiment. Un profane eût trouvé peutêtre que l'introduction de ce principe restreignait singulièrement la liberté dont les perfectionnismes sont si fiers. Hais le communisme offrait à ses adeptes assez de compensations pour les dédommager de ce léger inconvénient; et grâce au correctif imaginé par Noyés, le phalanstère jouit d'une paix qui li^i était jusqu'alors inconnue.
On avait réprimé les désordres intérieurs, ou du moins on les avait couverts d'un voile qui les dérobait au mépris de la foule. Cependant il restait encore un ennemi à combattre î c'était la banqueroute. Les récoltes étaient ' abondantes, mais le produit ne suffisait pas à payer les dépenses, de sorte que la société se serait infailliblement dissoute, sans l'assistance inattendue qui lui fut apportée par l'un de ses membres les plus infimes, un pauvre trappeur canadien^ nommé Sewell.
La vente des pièges, depuis ceux qui servent à preildre les ours jusqu'aux simples souricières, forme aiix ÉtatS'^ UniSi où pullulent les bètes malfaisantes, une branche de commerce considérable. Les Américains n'avaient cependant point encore cherché à exploiter cette industrie, et laissaient aux fabriques allemandes le soin de les approvi-
sionner. Cette lacune frappa le frère Sewell. En trappeur expérimenté, il trouvait aux pièges envoyés d'Europe beaucoup de défauts qu'il était impossible de faire disparaître. Il se mit à l'œuvre et réussit à construire des appareils plus légers, plus simples, plus meurtriers. Le bruit s'en répandit dans tout l'ÉtjBit de New-York, les commandes affluèrent à Oneida; Sewell engagea des ouvriers, établit des forges, et quelques mois plus tard, l'article allemand, détrôné par son rival, restait dédaigné au fond des magasins. En une seule année, la famille communiste fabriqua pour quatre cent mille francs de pièges ; aujourd'hui encore, malgré la concurrence, elle tire de ce commerce sa principale ressource.
Le phalanstère d'Oneida-Greek est donc parvenu, nonseulement à vivre, mais à prospérer; si un mal intérieur le mine, le frère qui est chargé de faire aux étrangers les honneurs de l'établissement en dissimule avec soin les ravages. On assure même que le père Noyés, encouragé par le succès, songe à élargir le champ de ses travaux. Oneida ne suffit plus à son zèle apostolique ; il veut aller se fixer à New- York pour y propager sa doctrine.
Cependant, au milieu des extravagances enfantées par le besoin d'innovations religieuses, on distingue le retour des esprits vers un principe salutaire, celui de l'autorité en matière de foi ; lasses de chercher en elles-mêmes une vérité qu'elles n'arrivent point à saisir, les intelligences invoquent la révélation divine, demandent au ciel de leur donner sur la terre un guide, et s'inclinent avec empressement devant tous les faux prophètes qui so disent envoyés de Dieu.
Il y a dans le despotisme même inauguré par la plu* part des nouvelles sectes un enseignement profond. La
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liberté et rautorilé sont toutes deux filles du ciel, leur union seule assure la paix et la prospérité des sociétés politiques ou religieuses; ce sont les deux forces qui maintiennent l'équilibre du ijonde moral ; dés que l'une d'elles remporte sur l'autre, le désordre ne manque jamais de se produire, la liberté devient anarchie, le pouvoir dégénère en absolutisme. La religion chrétienne nous a, la première, donné le modèle de la conciliation parfaite de ces deux éléments. Avec son admirable sagesse, elle a trouvé le secret d'accroître la liberté humaine et de rendre l'autorité plus forte, en appuyant l'une et l'autre sur Dieu. Elle proclame vile, sans mérite aucun, la soumission de l'esclave; c'est la liberté qui seule donne du prix à la vertu, et selon nos livres saints^ le Créateur l'a respectée jusqu'au point de lui permettre de défigurer son œuvre, a Plutôt que de la troubler, dit Schiller, il laisse le cortège des maux se déchaîner sur le monde; lui, qui a tout créé, on ne peut l'apercevoir, il s'est discrètement voilé sous des lois éternelles; Tesprit fort les voit, mais ne le voit pas. — Pourquoi un Dieu? dit-il ; le monde se suffit à lui-môme. — Et la dévotion d'aucun chrétien ne le célèbre autant que le blasphème de l'esprit fort. »
Quant au pouvoir, il a reçu la consécration la plus sainte, il descend du trône même de TÉternel, il est une délégation de Tomnipotence du Créateur; mais pour empêcher ses écarts, le Christ pose les conditions de sa puissance : 'i Que celui d'entre vous qui veut être le premier, soit le serviteur de tous, à l'exemple du Fils de l'homme, qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir. »
Suivant leui* caractère, les différents peuples penchent vers l'un ou l'autre de ces deux principes, les nations de
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race latine vers l'autoritë, celles de race angIo*saxonne versla liberté ; les unes et les autres, connaissant leurs tendances, doivent chercher à développer en elles l'élément le plus faible pour arrivgr à un sage équilibre. Les États-Unis qui, sur un sol vierge, ont créé tant de merveilles, qui possèdent des qualités si sérieuses et si solides, comprendront cette vérité d'où dépend leur avenir. Avec la fougue de la jeunesse, les Américains se jettent dans tous les excès, mais ils ont trop la fibre pratique pour ne pas reconnaître à temps le péril. Leurs sectes, même les plus bizarres, ont conservé un élément sauveur, l'amour du travail, et les luttes vivifiantes contre la nature ont d'ordinaire pour effet ae chasser du cerveau les folies rêveries.
La libre discussion dont tout système religieux est l'objet en Amérique, a produit un effet bien différent de celui que Ton attendrait en France ; loin d'exciter l'esprit de secte, de provoquer les haines, elle a éclairé les esprits, pacifié les cœurs. C'est la compression qui centuple en silence les forces terribles de l'âme humaine, c'est rignorance qui engendre les préjugés et les rancunes. Aux États-Unis, rien de semblable : toute religion produit ses doctrines au grand joiir, nulle secte rivale ne l'opprime, nulle protection pesante ne l'enchaîne, nulle défiance jalouse ne restreint ses droits ; la conscience publique est seule juge de ses mérites, et cette admirable liberté, en laissant à chacun la responsabilité de ses succès ou de sa défaite, a désarmé toutes les colères. Rien ne le prouve mieux que la situation actuelle du ca-
tholicisme aux États-Unis. Pour qu'on ne nous accuse pas de présenter les choses sous un point de vue partial, nous laisserons parler les Américains eux-mêmes, et les Américains protestants; ce sont eux qui nous feront connaître les progrès et les ressources, le zèle et les efforts des catholiques. Le tableau que nous allons mettre sous les yeux du lecteur est emprunté à V Atlantic Monthly * l'une des revues les plus accréditées de Boston. 11 est curieux, au moment où tant d'attaques s'élèvent chez nous éontre l'Église, de voir comment on considère cette même Église dans le centre intellectuel le plus éclairé des États-Unis ; car la ville de Boston est, on le sait, l'Athènes du nouveau monde. Nous venons d'exposer les aberrations étranges auxquelles l'esprit humain peut se laisser entraîner, lorsqu'il s'affranchit de toute règle ; nous allons assister à un spectacle plus consolant. La raison, qui finit toujours, comme on l'a dit) par avoir raison, ne permet pas à ces bizarres folies de prendre une extension inquiétante; une victoire douce et glorieuse fait tomber aux pieds de l'Église une foule d'enfants « qu'en son sein elle n'a point portés, m
Pour apprécier la puissance de ce grand mouvement, suivons l'observateur matinal, qui, par un froid dimanche de décembre, se rend à l'église Saint-Stephen,' l'une des plus considérables de New-York, afin d'examiner luimême les coutumes catholiques. Tout d'abord, l'affiuence des fidèles qui, longtemps avant l'aube, remplissent le lieu saint, cause à notre Américain une extrême surprise.
« Ce n'est pas chose aisée, dit-il, dans son langage plein d'humour et de verve, de se réveiller à heure fixe,
' Numéros d'avril et mai 1868.
lorsque rien n'annonce l'approche du Jour ; à cinq heures du matin, au mois de décembre, Tobscurité la plus profonde règne partout ; nul laitier, si actif qu'il soit, n'a encore poussé dans New- York son cri sonore, nul boulanger ne trouble le silence des rues, et si par hasard il y a des coqs dans le voisinage, vous ne pouvez pas vous fier à leurs avertissements, car à cette époque de l'année, *affolés sans doute par la longueur des nuits, ils chantent à tort et à travers. Peut-être une de mes lectrices me fera-t-elle observer que les réveille-matin ont été inventés-pour remédier à cet inconvénient. Cela est vrai. Mais qui jamais en a un lorsqu'il voudrait s'en servir? Les gens qui se lèvent habituellement à cinq heures savent s'en passer, ceux qui ne s'avisent de cet effort qu'une fois en cinq ans, ou bien ne possèdent pas de réveil, ou bien oublient, dans l'intervalle, la manière dont il faut s'y prendre pour tenir le furieux petit démon emprisonné pendant toute la nuit, et ne laisser éclater sa rage qu'à l'instant voulu. Ce fut ce qui m'arriva. L'instrument capricieux se mit à fonctionner admirablement une heure trop tard, juste au moment où, tiré du sommeil par les fanfares éclatantes de plusieurs coqs, je venais d'allumer la bougie pour consulter ma montre. Nos frères catholiques, par des procédés dont ils ont seuls le secret, surmontent cette difficulté, car, dans la ville de New- York, on en pourrait compter souvent cinquante mille agenouillés à Téglise, avant qu'ait paru le moindre signe précurseur da l'aube. »
Malgré le retard, causé par l'inexactitude de l'instrument, les étpiles étincelaient encore au milieu du glacial et splendide ciel d'hiver, la lune éclairait de ses rayons d'argent les toits couverts de neige, quand notre observateur sortit de sa maison, située dans la troisième ave-
nue, pour se diriger vers Saint-Stephen. Un policeman, gardien vigilant de la sécurité publique, se tenait au coin de la rue, fredonnant un air national afin d'oublier le froid. Mais, dès qu'il aperçut le passant insolite, il interrompit son chant et se mit à l'examiner d'un œil soupçonneux ; du reste, aussi loin que le regard pût s'étendre, on ne découvrait aucune forme humaine ; la ville semblait ensevelie dans un sommeil profond.
Notre Américain commençait à croire que la messe de six heures n'était qu'une fiction ; il se confirma encore dans cette pensée, lorsque, arrivé devant l'imposante façade de Saint-Stephen, il ne vit nul fidèle se diriger vers le porche. Il monta cependant les marches et entra. Les cierges de l'autel répandaient une lueur indécise, à peine suffisante pour rendre les ténèbres visibles ; une centaine de femmes et une dizaine d'hommes environ, les uns agenouillés, lés autres assis, soigneusement emmitouflés de châles, de capuches et de manteaux, étaient disséminés dans la vaste nef.
 mesure que l'heure de la messe approchait, de nouvelles figures, toujours en plus grand nombre, pénétraient silencieusement par les différentes portes, puis, après avoir accompli la cérémonie préalable de l'eau bénite et du signe de la croix, venaient prendre place dans les bancs. D'autres cierges furent allumés, et l'église ne tarda pas à se remplir, au point que plusieurs personnes furent obligées de se tenir debout dans les allées latérales; les femmes paraissaient presque toutes être des servantes, les hommes, des grooms ou des cochers; cette humble foule se faisait remarquer par la propreté, la décence, j'allais presque dire le confort.
« 11 existe, dit notre guide, une différence essentielle
dans la manière dont les catholiques et les protestants pratiquent la prière. Un protestant semble rougir de cet acte de piété ; il se cache le visage, s*incline de mauvaise grâce et arrive à se composer une attitude fort gênante. Voilà pour le culte public. Veut-il en particulier élever son âme vers Dieu, il choisit Tendroit le plus retiré de sa maison, et si par hasard, quelqu'un vient à le surprendre, il se trouble comme un coupable. Nos frères catholiques agissent autrement. Us s'agenouillent, à la vérité, mais le corps reste droit, la tète découverte; ils craignent si peu de s'humilier devant le Créateur, que leurs mains mêmes révèlent, par des mouvements non équivoques, le devoir qu'ils remplissent. Dès le bas âge, les enfants sont habitués à cette indépendance d'allures, à cette hardiesse religieuse. Quand ils récitent leurs prières du soir, nos petits protestants enfouissent leur visage sous les couvertures et murmurent des paroles qu'on dirait adressées uniquement à leur oreiller ; leurs frères et sœurs catholiques, au contraire, se mettent à genoux, font le signe de la croix el ne s'occupent nullement de savoir si on les regarde ou non.
« Un autre caractère du culte de l'Eglise romaine qui ne frappe pas moins l'observateur étranger, c'est la discipline parfaite que les fidèles observent dans le temple. Le moment est-il venu de s'agenouiller, tous s'agenouillent; faut-il se lever, tous se lèvent; doit-on s'incliner, toutes les têtes se courbent. Ces coutumes religieuses, si différentes des nôtres, tiennent à une cause qu'il est facile de reconnaître. A partir de l'heure du baptême, le catholique est membre de l'Ëglise, et chacun s'attend à lui en voir suivre les observances. Personne n'a honte de faire ce que tous doivent accomplir, ce que, dès son enfance, il a regardé comme une obligation; il n'est pas
plus humilié de dire ses prières qu'il ne Test de s'asseoir à table pour dîner ; Tune de ces actions ne lui parait pas moins naturelle que l'autre.
a L'église continua de se remplir jusqu'à six heures un quart ; après quoi, il se fit un calme profond, que troublait seulement par intervalles la toux de quelques fidèles enrhumés. Trois ou quatre minutes plus tard, le prêtre s'avança vers l'autel, suivi de deux jeunes enfants vêtus dérobes rouges. Tous les assistants, à l'exception du pauvre païen qui écrit ces lignes, se mirent à genoux, et demeurèrent quelque temps dans cette attitude. Il régnait un silence solennel, au milieu duquel je m'attendais à entendre la voix de l'officiant. Aucun son ne sortait de ses lèvres. Il s'inclina, se frappa la poitrine, gravit les marches du sanctuaire, s'inclina de nouveau, se tourna vers le peuple, passa d'un côté à l'autre de Tautel, fit différents gestes, mais ne prononça aucun mot intelligible. Les deux gracieux enfants allaient et venaient autour de lui pour s'acquitter de différents services. Les fidèles s'asseyaient, se levaient, s'agenouillaient, se signaient, conformément au rite. Cependant aucune parole n'était proférée. Vers le milieu de l'office eut lieu la collecte ; peu de personnes donnèrent plus d'un cent (6 centimes), mais toutes mirent cette humble obole dans la bourse du quêteur.
« Les offrandes recueillies, le prêtre, pour la première fois, s'adressa aux assistants de manière à être entendu. Debout à la gauche de l'autel, il dit d'une voix douce et agréable, qui révélait un homme bien élevé : « La so- « ciété du Saint-Rosaire se réunira ce soir après vêpres, — «On demande vos prières pour le repos de l'âme de... » Ici vinrent les noms de trois personnes. Le service divin fut ensuite continué, et rien n'interrompit le silence que
la clochette annonçant les actes les plus solennels de la messe. Dès qu'elle avait retenti, l'assemblée entière élait comme plongée, anéantie dans la ferveur de son recueillement ; les lèvres s'agitaient pour une ardente prière, quelquefois même un murmure bas et confus trahissait chez les fidèles Toubli complet du monde extérieur.
« Vers la fin de l'office, vingt-cinq à trente personnes s'agenouillèrent devant l'autel pour recevoir la communion ; bientôt après, quelques femmes commencèrent à quitter leur place et, d'un pas rapide, se dirigèrent vers la porte de l'église; sans doute elles craignaient que la famille demeurée au logis fût prête à déjeuner avant que le déjeuner fût prêt. Le prêtre à son tour se relira, et les assistants se dispersèrent dans toutes les directions. Mais une autre assemblée se réunissait déjà pour la messe de sept heures ; les fidèles affinaient dans les différentes rues qui conduisent à Saint-Stephen, se pressaient à la porte de l'édifice. Il en est de même à neuf heures. Quant à la grand'messe, célébrée d'ordinaire ù dix heures et demie, tous ceux qui ont occasion le dimanche de passer devant cette église savent que les personnes agenouillées, faute de place, en dehors du porche, feraient à elles seules une congrégation fort raisonnable.
a Quelle admirable économie ! quelle sage disposition! La paroisse de Saint-Stephen contient une population catholique de vingt-cinq mille âmes ; retranchons un cinquième pour les petits enfants, les personnes âgées, malades ou infirmes : il reste à pourvoir aux hesohis spirituels de vingt mille personnes; eh bien, l'église étant assez grande pour recevoir à la fois quatre mille fidèles, cette multitude peut entendre la messe chaque dimanche
matin. Les vêpres se disent dans raprès-midi et, sauf les jours de grande fête, rèdifice suffit amplement au nombre de ceux qui désirent y assister. De plus, il reste ouvert pendant la semaine, son hospitalité s'offre à tous ; de manière ou d'autre, il remplit chaque jour sa destination. Combien différents sont nos temples ! Prenons par exemple Saint-Georges, dont les clochers dominent au loin la cité; cinq cent mille dollars ont été enfouis dans ce vaste monument, et il sert quatre heures par semaine. Quatre heures, pas davantage, car, pour les réunions extraordinaires, les* fidèles s'assemblent dans une chapelle voisine. Cinq cent mille dollars forment cependant un beau denier, même pour le riche quartier de Wall-Street.
«Nos frères catholiques romains sont de plus habiles administrateurs ; quand ils ont employé à un bâtiment des capitaux considérables, ils en font un usage qui justifie cette dépense ; les cathédrales les plus coûteuses sont encore des placements avantageux. Outre qu'elles ne restent jamais inutiles, que satis cesse elles portent la joie et la consolation dans les âmes, elles sont la glorification du culte qui les inspire, elles racontent ses splendeurs à tout étranger qui passe, à tout lecteur qui feuillette les recueils illustrés, à tout amateur qui fait collection de gravures. L'image de Saint-Pierre de Rome, de la cathédrale de Cologne ou de Milan réjouit le cœur et ranime le courage du prêtre solitaire qui combat pour l'Évangile sur les frontières de la civilisation. Isolé, méprisé, haï peut-être, il sent qu'un indissoluble lien l'unit au corps puissant qui a créé ces merveilles et qui, peut-être un jour, élèvera un temple magnifique sur l'emplacement de la misérable cabane où maintenant il célèbre les rites de son Église en présence d'une vingtaine d'adorateurs. »
LES CATHOLIQUES DU NOUVEAU MONDE. m
Pendant que la foule, véritable marée humaine, afflue et se retire successivement, une autre scène nous attend dans la chapelle basse et longue qui s'étend sous la nef de Saint-Stephen. C'est là que l'école du dimanche {sunday school) réunit tous les enfants de la paroisse. V Atlantic MonMy félicite le catholicisme d'avoir su s'approprier cette innovation protestante; c car, dit-il, la vieille Église romaine, quoique blanchie par Tâge, ne dédaigne pas de s'instruire auprès des jeunes congrégations qui ont emprunté d'elle tous leurs dogmes. »
kinsï, de l'autre côté de l'Océan, les esprits impartiaux réfutent le reproche d'immobilité que, chez nous, on jette à la face de la religion. Il n'est point de culte qui sache mieux que le catholicisme se plier au génie propre de chaque nation, s'identifier avec lui pour ainsi dire, tout en maintenant intact le dépôt de la vérité. On l'accuse souvent de ne pouvoir vivre que sous le manteau de l'absolutisme ; cependant il grandit et se développe avec rapidité au soufQe de la liberté américaine, et nous entendons l'un de ses représentants les plus autorisés, le P. Hecker, s'écrier avec une conviction profonde t « C'est seulement depuis que j'appartiens à la grande communion catholique, que j'ai appris à remplir les devoirs de citoyen d'un État libre. »
Quoique nous ayons tenu à citer le témoignage de la revue bostonienne, nous devons cependant faire quelque réserve au sujet de l'école du dimanche. Cette institution n'est pas née en effet dans l'Église, mais elle ne pouvait pas y naître, parQéque, dans les pays où le catholicisme s'est maintenu, l'éducation religieuse se mêle à la culture intellectuelle ; elle développe, vivifie l'âme de l'enfant en même temps que la science éclaire son esprit ; le savoir et la foi se tiennent par la main : point n'est besoin de
l'école du dimanche, c'est tous les jours que i on apprend à être chrétien.
En Amérique, un ordre de choses* différent s'est établi. L'instruction étant donnée à tous' par l'État, et l'Etat ne pouvant, au milieu des mille sectes qui se partagent le pays, accorder la préférence à aucune, il a fallu bannir presque entièrement la religion de l'enseignement ; de là est venue la nécessité de l'école du dimanche : ce n'est pas une amélioration, c'est un remède. Le catholicisme, qui sait se conformer à toutes les situations, s'est efforcé de tirer le meilleur parti possible de la place chétive laissée à l'éducation religieuse. Il a étudié les sunday schook des États-Unis, il a emprunté à chacune d'elle ce qu'elle avait de bon, puis il a remplacé la tristesse, l'austérité puritaines par la douceur suave et joyeuse qui lui est propre.
La cliapelle souterraine de Saint-Stephen, longue, étroite, basse et mal éclairée, n'a cependant par ellemême rien de très-confortable ; elle doit uniquement à ceux qui la rempUssent son aspect de sérénité radieuse. L'école du dimanche est une fête de famille. Une foule d'enfants aux joues rougies par le froid, au regard vif et intelligent, se précipitent tumultueusement dans la salle; les filles se placent d'un côté, les garçons de l'autre, on allume les cierges de l'autel, le chœur se rassemble, l'orgue fait entendre ses accords. Quand le directeur, H. Thomas Dwyer, ouvrit l'école, il y a quelques années, une centaine d'élèves — c'est-à-dire à peine une poignée, si Ton considère l'étendue de la paroisse — répondirent seuls à son appel. Tous les professeurs prirent ators l'habitude de visiter une fois par mois les enfants, afin d'intéresser les familles au succès de l'entreprise. Leurs efforts furent récompensés. Les écoliers accouinirent en^^
foule ; on en compte aujourd'hui plus de deux mille, et même, Tété dernier, leur nombre s'éleva, dit-on, à trois mille trois cent quarante.
Au milieu du vacarme, les bancs se remplissent, le son argentin d'une clochette apprend aux jeunes assistants que le prêtre monte à l'autel, un silence à peu près général s'établit, et la messe commence* Le chœur, composé d'un homme, d'une femme et d'une vingtaine d'enfants, chante les hymnes d'une voix harmonieuse. Nous allons laisser notre observateur protestant nous dire l'impression que lui cause cette touchante cérémonie :
« Le moment suprême de l'office religieux, Télévation de l'hostie, est annoncé par le tintement réitéré de la sonnette. Un recueillement profond se peint sur tous les visage, tous les têtes s'incUnent pendant que le prêtre récite la solennelle oraison : a Recevez^ à Dieu sainte ( Père tout-puissant et étemel^ cette hostie sans tache que d je vous offre, tout indigne que je suis, à vous, mon (( Dieu vivant et véritable, pour mes péchés, mes offenses (i et mes négligences, qui sont sans nombre, pour tous les « les assistants et pour tous les fidèles chrétiens vivants et € morts, etc.» Une quinzaine d'enfants, les mains jointes sur la poitrine, ne tardent pas à s'avancer vers l'autel pour communier, car la plupart des jeunes néophytes sont en âjge de recevoir les sacrements. Plusieurs centaines d'entre eux ont été récemment confirmés. Vêtus de leurs plus beaux habits, les filles en robes blanches ornées de fleurs, les garçons portant au bras une écharpe blanche, tous entourés de parents et d'amis, ils sont venus faire leur première communion dans ce même temple, décoré pour eux comme aux jours des fêtes les plus augustes.
« C'est de cette façon riante, douce, et cependant îœposanté, que nos frères catholiques deviennent membres effectifs de TÉglise. Ils ne connaissent pas la distinction déplorable qui, chez nous, creuse un abîme entre ceux qui appartiennent à la congrégation et ceux qui n'en font point partie. Il y a parmi eux de bons catholiques, il y en a de mauvais, il y en a de dévots et de tièdes, mais tous sont catholiques ; les plus égarés peuvent, à n'importe quel moment de leur vie, revenir aux pieuses habitudes de leur jeunesse, sans mettre le pubUc dans la confidence du changement qui s'est opéré en eux ; les paroisses ne tiennent point de registres où l'on inscrive les noms de leurs membres ; l'émigrant pauvre, venu des terres lointaines, se sent chez lui dans toute église où il pose le pied-
(( La messe ne dure pas plus d'une demi-heure ; un rideau est ensuite tiré devant l'autel, afin de laisser à la turbulente jeunesse un peu plus de liberté pendant l'exercice qui va suivre, lequel n'est autre que le catéchisme. Les élèves s'assemblent autour de leurs maîtres; demandes, réponses, explications, se succèdent et se croisent pendant près de trois quarts d'heures, après quoi, M. Thomas Dwyer, monté sur une estrade au milieu de son troupeau, lit l'évangile du jour, et récite une courte prière. Un cantique termine la réunion ; la mélodie en est ordinairement facile* vive et gaie. Peut-être le lecteur sera-t-il curieux d'apprendre quelles hymnes les catholiques enseignent à leurs enfants ; si quelques-unes célèbrent les saints et traitent de différentes particularités du dogme, toutes les autres pourraient être chantées dans les écoles protestantes.
« On en jugera par le morceau suivant, pris au hasard entre une centaine d'autres, qui respirent égaler
ment le sentiment religieux le plus élevé, le patrio* tismele pluspur:
Avant que la Paix et la Liberté, se donnant la main,
Fussent venues bénir cette terre bienheureuse
Et y fixer leur demeure.
Notre sol servait de marchepied à un trône orgueilleux;
Aujourd'hui nul sceptre n'étend sur nous son empire :
Nous n'avons d'autre roi que Dieu seul.
Les Américains se sont levés puissants et forts;
Inférieurs en nombre, ils ont triomphé\dans l'inégal combat.
L'Union les rendait invincibles;
L'Union, ce cri de guerre magique.
Qui a précipité le tyran du haut de son palais,
Qui a écrasé ses troupes mercenaires
Depuis lors ce mot, nouveau Labarum, brille sur les hauteurs,
Il est écrit au ciel en lettres étoilées,
Il est devenu le nom de notre pays.
Quelle main téméraire et sacrilège
Osera renverser, pour la mettre en pièces,
La glorieuse bannière ?
« D'autres cantiques sont empreints d'une douce poésie. Tel est celui d'un Enfant à son ange gardien:
Que tu es bon, ange brillant.
De quitter ta demeure céleste.
Pour veiller chaque nuit, pour veiller chaque jour»
Auprès d'un enfant misérable et pécheur I
Combien je devrais être pur, i
Vivant toujours si près de toi I
Tous mes moments s'écoulent sous tes yeux.
Le sol même que je foule est sanctifié par tes pas.
« Niille part, dans le recueil de Saint-Stéphen, on ne trouve ces horribles peintures de tourments éternels qui terrifient nos enfants. Le setil cantique qui parle des
202 L'AMÉniQUE ACTUELLE.
vengeances à venir est intitulé le Purgatoire^ mais la sévérité en est adoucie par Tespérance et une tendre charité:
Quand de bienfaisantes rosées
Rafraîchissent la terre desséchée par Tardeur du soleil,
Les fleurs alanguies
Se redressent sur leurs liges.
De même les mérites précieux du Christ
Calment les douleurs amères
Des âmes repentantes.
Vers la région ténébreuse
Où souffrent des êtres chéris,
L*amour et la religion
Nous ordonnent de tourner nos cœurs,
La prière a le pouvoir
De leur rendre la paix.
D'abréger leur exil.
« Tels sont les exercices d'une école du dimanche catholique. Le tout ne dure guère plus d une heure et demie, et Ton n'exige des élèves, pendant le jour, aucune autre pratique religieuse. Nos frères de TÉglise romaine se garderaient d'obliger de jeunes enfanls, fatigués d'être demeurés pendant toute la semaine assis sur les bancs d'une classe, à suivre d'abord l'école du dimanche depuis neuf heures jusqu'à dix heures et demie , puis l^e service divin jusqu'à midi, à entendre une prédication à laquelle ils ne comprennent rien, et, enfin, dans Taprès-dînée, à subir de nouveau l'ennui de l'école et de Toffice, heureux s'ils peuvent, le soir, réussir à s'échapper. De tous les moyens propres à inspirer aux enfants un invincible dégoût pour les pertsées grandes et sérieuses, celui-ci est, sans contredit, le pilus efficace. Par bonheur, il n'est plus guère en usage que dans un petit nombre de boui'gades éloignées, où survit encore l'esprit du puritanisme. »
Voilà certes un tableau de l'école du dimanche tracé
avec bonheur et d'une main impartiale ; justice complète est rendue au zèle , à Tintelligence des organisateurs de renseignement catholique. Mais notre guide, si bienveillant qu*il soit, ne nous montre que les dehors deTinstitution qu'il décrit ; il n'en connaît point les détails intimes. Pour les apprendre, interrogeons ce vicaire qui, l'école terminée, vient d'adresser d'un air paternel quelques paroles d'adieu à une demi-douzaine d'enfants groupés autour de lui. < Tous les dimanches et tous les jeudis, nous dit-il , nous réunissons ici nos élèves , afin de leur donner une instruction chrétienne. Et, ce qui rendla chose plus intéressante, c'est le choix des professeurs, pris généralement parmi les pères et les mères de nos chers écoliers, que nous forçons ainsi à participer à l'éducation religieuse de leurs enfants. Puis nous nous amusons, comme nous travaillons, en famille. L'été, nous avons ce que nous appelons nos pique-niques, nos parties de plaisir. Nous frétons un, quelquefois deux de ces grands bateaux à vapeur que vous avez vus dans le port, et nous allons, au nombre de quatre ou cinq cents, hommes, femmes et enfants, enfants surtout, passer la journée à la campagne. Nous dînons sur l'herbe, nous chantons, nous dansons même, oui, nous dansons. Le soir venu, nous regagnons chacun notre logis, satisfaits de ces innocents plaisirs que ne trouble aucun remords. »
N'est-ce point là l'aimable et douce religion que les saint Jean, les Vincent de Paul et les François de Sales nous ont fait connaître, que pratiquent tous les jours sous nos yeux les sœurs de Charité? Point de tristesse, point de contrainte. La tendresse évangélique sort du cœur et va au cœur. Un des caractères propres de la vertu chrétienne, c'est d'être simple et naturelle, d'attirer à elle les âmes, au lieu de les effrayer par de3 dehors austères et
chagrins, a La sagesse, dit Montaigne, doit faire luire son repos et son aise ; elle doit former à son moule le port extérieur, et l'armer par conséquent d'une gracieuse fierté, d'un maintien actif, allègre, d'une contenance contente et débonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c'est une esjouissance constante... Pour n'avoir hanté cette vertu suprême, belle, triomphante, ennemie professe et irréconciliable d'aigreur, de déplaisir et crainte, d'aucuns sont allés, selon leur faiblesse,'feindre cette sotte image, triste, querelleuse, menaceuse, mineuse, fantosme à estonner les gens. »
Il semblerait que , revêtus ainsi de joie et de charité, les prêtres catholiques dussent ne rencontrer que des amis ; ils ont à lutter cependant contre bien des préjugés et bien des haines. Leurs adversaires, en Amérique comme ailleurs, les accusent d'être ambitieux et cupides, de chercher à gouverner le peuple à l'aide de doctrines auxquelles ils ne croient pas eux-mêmes. Mais le grand jour de la liberté dissipe les préventions ; devant cette lumière équitable, chacun apparaît tel qu'il est, nul ne peut tenir ses actions secrètes, le bon sens public apprécie et juge. C'est ainsi qu'au nouveau monde, le catholicisme commence à trouver plus de justice qu'il n'en rencontre dans la plupart des pays d'Europe.
a Aucun homme de bonne foi ne saurait, dit V Atlantic Monthly , avoir des rapports fréquents avec les prêtres catholiques, sans être forcé de reconnaître la droiture de leur caractère, la sincérité de leurs convictions. Quel intérêt pourrait les retenir dans le sacerdoce s'ils avaient cessé de croire? J'admets sans peine qu'il existe des princes, des hommes d'Etat dont la religion est un pur calcul; Voltaire lui-même, quand des voleurs avaient dévalisé sa maison, avouait que l'enfer est une excellente
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chose pour effrayer les malfaiteurs, et il y envoyait trèscordialement ceux dont il avait été victime. Son ami, le grand Frédéric, non moins incrédule , répétait souvent que si, par impossible. Voltaire parvenait à détruire le christianisme, l'ignorante multitude s'attacherait aussitôt à des mensonges plus extravagants et plus funestes. Les grands peuvent donc favoriser sans y ajouter foi une religion utile à Tordre social ; mais il n'en est pas ainsi du Clergé : un fourbe habile et ambitieux aurait mieux à faire que d'embrasser l'état ecclésiastique. Examinons ce qui se passe dans notre pays. Le prêtre doit souvent se lever de grand matin pour dire la messe ; il a une foule d'offices religieux à célébrer ; il est appelé au chevet du moribond, à toute heure du jour et de la nuit ; il lui faut soutenir la fatigue et la responsabilité des confessions, renoncer aux joies domestiques, subir la pauvreté (l'archevêque de New-York lui-même n'a qu'un revenu de 4,000 dollars par an).
« Si l'on ajoute à cela l'espèce de réprobation dont le nom de catholique est trop souvent l'objet, on conviendra qu'il est peu de vocations plus capables d'exalter Tenthousiasme d'un croyant sincère , mais aussi de décourager, d'éloigner les hypocrites. Il y a deux ans, à l'époque d'une épidémie, le vicaire d'une paroisse populeuse de New-York dut aller soixante-cinq fois dans une seule semaine porter à des malades les consolations dernières de la religion. La plupart de ces dangereuses visites, les deux tiers au moins, eurent lieu pendant la nuit. Quelle est la compensation de ces périls et de ces fatigues? Malgré l'excessive cherté de toutes choses en Amérique, un vicaire n'a qu'un traitement fixe de 400 dollars, ce qui, avec sa part de casuel , forme une somme à peine suffisante pour les besoins les plus indispensables.
« Le soin avec lequel nos frères catholiques préparent les xeunes aspirants au sacerdoce n'assure pas moins la sincérité des vocations. Les études du séminaire sont longues, la discipline rigoureuse; c'est avec un visage pâle, amaigri par la veille et le jeûne, que les prêtres futurs viennent à Fautel pour être ordonnés. Plusieurs années auparavant, alors qu'ils n'étaient que de petits enfants assidus à l'école du dimanche , ils s'étaient fait remarquer par leur docilité, leur zèle et leur ferveur; le pasteur suivait leurs progrès d'un œil plein de sollicitude. Plus tard, ils souhaitèrent ardemment d'assister le prêtre à Tautel, et grande fut leur joie, quand leur bonne conduite reçut la récompense longtemps enviée. Un protestant ne peut se faire une idée de la satisfaction, de l'orgueil qu'éprouvent des parents catholiques en voyant leur fils admis ainsi à participer au culte. Ils considèrent l'acte de servir la messe, non-seulement comme une distinction, un honneur, un gage de la bonne conduite future de leurs enfants , mais encore comme une œuvre méritoire pour le ciel, car nos frères catholiques, malgré la vivacité, l'abondance de leur foi, repoussent avec dérision l'idée de la justification par la foi seule; ils se croient impérieusement obligés de travailler eux-mêmes au salut de leurs âmes.
a Cependant notre jeune chrétien, devenu enfant de chœur, ne tarde pas à être reçu dans la troupe d'élite qui dessert l'autel aux messes matinales ou aux offices de la nuit. Le pasteur a de fréquentes entrevues avec les parents, et si ces derniers souhaitent que leur fils entre dans les ordres, sans toutefois être assez riches pour subvenir aux dépenses des études préliminaires, on avise aux moyens de leur venir en aide. L'enfant est placé dans un séminaire où il apprend le latin, le grec, la théologie»
toutes les sciences qui élèvent Tesprit et nourrissent la foi. On refoule, au contraire, en lui cette faculté puissante des natures supérieures par laquelle l'intelligence interroge, doute, raisonne, sonde les mystères les plus profonds; on combat, on éteint chez le jeune lévite cet instinct vivace qui, au printemps de la vie, pousse les cœurs à s*unir, comme les oiseaux du ciel à construire leurs nids et chercher leurs compagnes. Les mortifications se succèdent, plus âpres et plus rudes à mesure qu'approche l'instant de Tirrévocable renoncement. Le séminariste enfin, Tâme embrasée d'un feu céleste, reçoit Tordination, tandis que les fidèles, accourus pour assister à cette scène, sont pénétrés d'un sentiment qui ressemblerait à de la compassion, s'il ne, s'y mêlait une joie triomphante. Tous les yeux se remplissent de larmes ap moment où s'achève la longue cérémonie, où l'évêque consacre les nouveaux prêtres. Bien froid, bien égoïste serait le cœur qui n'adresserait pas à Dieu une fervente prière pour lui demander de donner la persévérance à ces ouvriers zélés, dont l'ambition est de travailler à sa vigne. « Jamais je n'oublierai, nous disait dernièrement c un converti, avec quelle avidité curieuse la foule se « presse pour entendre la première messe d'un jeune prê- « tre ; sa première bénédiction est regardée comme si « précieuse, que d'anciens ecclésiastiques, des évêques « mêmes, courbent leurs têtes blanchies sous ces mains a pures et maintenant sanctifiées. »
« Sincères, oui, certes, les catholiques sont sincères ; ce sont les chrétiens les plus convaincus du monde entier. La foi, comme les autres facultés, se fortifie par l'exercice. Un catholique ne peut assister à la messe sans accomplir l'acte de foi le plus complet qui jamais ait été demandé à l'esprit humain, i»
C*est un touchant spectacle, en effet, dans ce nouveau monde encore presque vierge, où tant de Carrières s*offrent à raclivité et au talent, où les fortunes s'élèvent si rapides, où l'industrie, le commerce, les entreprises de toutes sortes ouvrent un champ illimité à l'ambition, de voir , disons-nous , des hommes qui sacrifient ces brillantes perspectives pour adopter volontairement une vie obscure et pauvre , et cela , non pas seulement pendant quelques années de leur jeunesse, mais pendant leur existence entière. Habitués comme nous le sommes à ces exemples d'abnégation, nous y demeurons insensibles ; chez les Américains au contraire, toute espèce de mérite trouve une ample récompense ; les ministres protestants eux-mêmes reçoivent des fidèles de larges traitements; chacun, poussé par Témulation qu'inspire la démocratie, aspire à s'élever toujours plus haut ; on s'étonne donc du tranquille et joyeux renoncement des prêtres catholiques, et l'on apprend à estimer la religion où ils puisent une telle force.
Ce n'est pas que certaines idées préconçues ne subsistent encore, les préjugés se déracinent lentement et difficilement. Ainsi le lecteur a pu remarquer la compassion légèrement dédaigneuse avec laquelle V Atlantic Monthly affirme que, dans les séminaires, < on refoule cette faculté puissante des natures supérieures, cette faculté qui interroge, doute, raisonne, sonde les mystères les plus profonds. » Notre intention n'est pas de réfuter les erreurs involontaires qui peuvent s'être glissées dans les appréciations de l'auteur américain; toutefois nous ne saurions nous empêcher de faire observer ici que ses regrets n'ont nulle raison d'être.
Le catholicisme n amoindrit rien de ce qui est grand dans l'esprit de l'homme, il le développe au contraire. Il
ne méconnaît aucun des besoins de l'âme, et il laisse à cette passion du savoir, à ce désir de recherches, un large aliment ; la nature avec ses mystères admirables, la morale, la psychologie, Thistoire, l'étude des individus et celle des nations, le monde fini tout entier a été livré aux investigations de la science ; c'est seulement là où l'œil de l'homme ne saurait jamais atteindre, que le secours divin lui vient en aide ; loin de resserrer le champ d'action de son esprit, il lui ouvre de nouveaux domaines et l'empêche de se consumer en de stériles tentatives.
Nous avons parlé de la pauvreté des prêtres catholiques, il n'en faut cependant pas conclure qu'aux États- Unis, l'Église seule demeure étrangère à cet esprit d'initiative qui est un des caractères de la nation américaine. Toute humble qu'elle est, sans budget, sans protection, sans autre ressource que la générosité de membres appartenant pour la plupart aux classes les moins opulentes, elle exécute de vastes entreprises, accompHt des progrès gigantesques. Les protestants s'en émeuvent ; ils se demandent avec inquiétude où s'arrêtera cette force triomphante qui, sans luttes, sans efforts apparents, fait chaque jour au milieu d'eux de nouvelles conquêtes. Le clergé vit de privations , s'impose les sacrifices personnels les plus pénibles, mais, sur l'obole donnée par les fidèles, il prélève une certaine somme destinée à servir de réserve. Il devient ainsi peu à peu une sorte de capitaliste, et, à ce premier avantage qu'il a sur les sectes rivales, qui, malgré leurs richesses, vivent au jour le jour, il en joint encore un autrCj cehii de l'unité de direction.
Dans les immenses solitudes des États de l'Ouest^ se trouvent des points marqués par la nature pour devenir le siège de grandes cités ; les catholiques étudient ces lieux, dressent des cartes sur lesquelles sont indiquées
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non-seulement les villes existantes, mais encore celles qui surgiront probablement dans un avenir plus ou moins prochain. Cinq cents dollars, judicieusement employés aujourd'hui à l'achat de terrains dans certaines localités, représenteront peut-être plusieurs millions dans trente ou quarante ans; la ville de Chicago, nous fournit un exemple de cette progression prodigieuse ; en 1830, le sol y était sans valeur; le gouvernement céda, pour la somme de quinze ou dix-huit cents, des lots qui sont maintenant évalués à vingt mille dollars. Les catholiques ont mis à profit les circonstances favorables que leur oflrait l'état de l'Amérique, et c'est ainsi qu'ils se trouvent déjà en possession de biens considérables.
Au commencement de ce siècle, ils n'avaient à New- York que deux ou trois chétifs établissements religieux ; ce fut seulement en 1808 qu'un èvêque vint s'y établir; on compte aujourd'hui dans le diocèse 88 églises, 29 chapelles, 4 séminaires, 23 académies ou collèges, sans parler des écoles attachées à chaque paroisse, 16 couvents, 11 hôpitaux, etc. Ces chiffres, déjà si éloquents, ne donnent cependant pas une idée complète de l'importance acquise par le catholicisme, il faut ajouter que ses monuments figurent parmi les plus beaux, les mieux situés de la ville.
a Partout, dit VAUantic Monthly, où la nature et les hommes ont doté une terre de ce qui charme la vue et assure la prospérité, on peut être certain que la prévoyance merveilleuse de l'Église place aussitôt un édifice gigantesque surmonté d'une croix. La magnifique cathédrale, assez grande pour contenir dix mille personnes, qui s'élève en ce moment dans la cinquième avenue de New-York, pourra servir d'église métropolitaine aussi longtemps que la cité sera debout. Et cependant ,
lorsque, il y a quelques années, on choisit près du marché aux bestiaux l'emplacement sur lequel on voulait la construire» personne, à moins d'être un évêquc catholique, n'aurait deviné la valeur de ce terrain rocailleux. »
Les évéques catholiques sont-ils véritablement doués d*une prescience aussi extraordinaire ? Nous en doutons un peu, et il nous semble plus naturel devoir, dans Textension de cette Église américaine, la récompense qui suit toujours les efforts généreux, sages et persévérants.
Quoi qu'il en soit, le seul diocèse de New-York possède actuellement près de cinquante millions de dollars de propriétés immobilières. La moitié de cette somme est due à l'habile gestion du clergé, qui achète la terre quand elle est à bon marché pour la revendre quand elle a pris de la valeur; mais l'autre moitié, comment a-t-elle été acquise par une association presque entièrement composée d'ouvriers, de. servantes, de petits marchands ? Ce fait ne saurait s'expliquer autrement que par la multitude des conversions ; car, de l'aveu de tous, rÉglise n'impose de lourdes charges à aucun de ses membres; elle se fait gloire d'être l'Église du pauvre, c'est là sa force, en même temps que son honneur. La foi se propage avec une rapidité toujours croissante ; à peine a-t-on achevé de payer les frais nécessités par la construction d'un édifîce destiné au culte, que déjà il est devenu trop petit et qu'il faut songer à en élever un autre. Voici comment on parvient à subvenir à ces dépenses.
« Observons, dit l'Américain qui nous sert de guide, la puissance et la simplicité du système catholique. L'église de Saint-Stephen, par exemple, ne suffit qu'avec
ro2 L'AMÉRIQUE ACTUELLE.
peine aux besoins de ses nombreux fidèles; on a donc détaché de sa circonscription une bande longue d'envi* ron un mille, et contenant dix mille âmes, qui doit former une paroisse. L'archevêque cherche dans son clergé un prêtre capable d'être le chef du nouvel essaim ; l'élu accepte la mission avec gratitude, c'est un avancement, une récompense et un motif d'émulation. Il entre dans le champ de ses travaux, libre de diriger l'entreprise comme il Tentend/sous la seule condition de.se sou* mettre aux lois et aux coutumes générales. Car cette même Église qui éprouve avec tant de rigueur les aspirants au sacerdoce, laisse à ses prêtres une grande indépendance et les revêt d'un pouvoir considérable; de plus, elle donne à leur énergie de puissants motifs d'action. Notre futur curé doit construire un temple, créer des écoles, organiser une paroisse. Hais il est tout entier à son œuvre ; il n'a ni femme, ni enfants ; la religion est le seul but de sa vie ; ce qui reste en lui d'ambition humaine s'allie à la charité pour augmenter son zélé, puisque cette Église dont les intérêts sont devenus les siens, il la regarde comme l'institution la plus douce, la plus sainte, la plus sublime, comme la consolation la plus efficace dans les maux d'ici-bas, le guide le plus sûr pour conduire au bonheur céleste.
« L'union fait la force ; cependant, pour accomplir un dessein, il est bon qu'une seule volonté commande. Nos frères catholiques apportent dans leurs entreprises la puissance collective de deux cents millions de membres et la vigueur de direction qui n'appartient qu'à l'individu. Le prêtre chargé de former la nouvelle paroisse est aussi maître de ses mouvements que le capitaine d'une frégate^ qui doit attendre pour commencer lé combat les ordres du vaisseau amiral^ mais qui, le si-
gnal une fois donné, règle à son gré les manœuvres de son bâtiment. En songeant à la vie active, libre et si bien remplie que mènent les prêtres catholiques, je ne m'é* tonne plus de les trouver toujours bienveillants, joyeux et d'humeur facile.
« Une salle a été louée provisoirement pour célébrer le culte dans la nouvelle paroisse. Les trois ou quatre messes du dimanche, celles de. la semaine, la location des bancs, les mariages, baptêmes, services funèbres, suffisent tout d'abord à payer les dépenses, et même il reste un surplus qui est affecté à la construction de la future église. A chaque office, il se fait une quête à cette intention ; on nomme un comité, une souscription est ouverte. Pendant ce temps, notre curé traite avec les architectes, les maçons, les charpentiers. Yenez dans sept ans voir où en sera le travail ; vous trouverez une belle et grande église, un presbytère, enfin un bâtiment à cinq ou six étages, dans lequel deux mille enfants reçoivent les leçons des frères de l'Ecole chrétienne et des sœurs de Charité. Et qu'on ne m'accuse pas d'exagération, je constate simplement ce qui s'est passé sous mes yeux dans une paroisse voisine, celle du docteur Morrogh. Les neuf dixièmes au moins de ses ouailles appartiennent à la classe ouvrière, et ces pauvres gens ont su prélever, sur leurs modestes gains, la somme nécessaire pour des constructions dont la valeur s'élève à 200,000 dollars. Le fardeau néanmoins n'a été pesant pour personne, excepté pour le pasteur. « 3'ai passé bien <( des nuits sans sommeil, disait-il, me demandant d'où « viendrait l'argent dont j'avais besoin, craignant sans « cesse d'être obligé d'interrompre les travaux. » Mais tandis que ces inquiétudes agitaient le docteur Horrogh, la tâche des paroissiens était aisée. On en comptait quinze
mille , or, à supposer que chacun donnât seulement 5 cents (50 centimes) par semaine, le total des contribua tions ne devait-il pas, au bout de Tannée, se monter à 39,000 dollars ? »
L*édifice achevé, l'excédant des revenus de la pa« roisse — et il y a toujours un excédant, grâce à la mo« dicité du traitement des prêtres — est employé à rétablissement d*écoles ou de communautés religieuses qui deviennent les foyers d'une charité active. Toutes les œuvres pieuses dont notre vieux continent se fait gloire ont été transplantées en Amérique, et le spectacle de cette intarissable bienfaisance n'est pas un des moindres attraits qui gagnent lésâmes au catholicisme. Là, comme partout, les sœurs de Saint- Vincent de Paul se sont concilié Tadmiration et la reconnaissance; veillant au chevet des malades, instruisant les enfants, consolant toutes les misères, elles perpétuent, après deux siècles, l'esprit de leur fondateur ; leur exemple est une prédication éloquente et continuelle.
L'esprit d'association semble découler naturellement du catholicisme ; plein d*un immense désir de soulager les souffrances de l'humanité, il s'est efforcé de tout temps d'opposer au mal des remèdes proportionnés à ses ravages. L'individu isolé ne suffirait pas à la tâche, il faut les forces collectives d'un grand nombre de gens de bien. Une foule d'ordres religieux, de sociétés charitables, s'étendent sur la chrétienté comme un réseau bienfaisant et ne laissent passer aucune douleur sans chercher à l'adoucir.
Parmi les associations laïques fondées aux États-Unis, nous devons mettre en première ligne celles qui, sous le patronage de saint Vincent de Paul, accomplissent tant de prodiges de charité; on sait qu'elles ont des ramifi-
cations florissantes dans les cinq parties du monde ; l'Asie, TAfrique, l'Australie même apprennent par elles à connaître le dévouement chrétien. En Amérique, où l'administration n*a jamais songé à prendre ombrage de ces pieuses conférences, elles se sont organisées sur une large échelle ; il n'est point de paroisse un peu importante qui n'en possède une, et toutes, par la chahie non interrompue du diocèse et du comité national, se rattachent au grand centre de l'œuvre, c'est-à-dire Paris. Ainsi, tandis que chez nous l'unité a été rompue, les pays les plus éloignés conservent, avec une fidélité touchante, la hiérarchie qui proclame partout la douce et irrésistible royauté de la France, l'empire de sa charité.
Les bonnes oeuvres et la fondation des écoles, cette oeuvre qui est la meilleure de toutes, absorbent une grande partie des ressources de la paroisse; on a soin cependant de réserver encore une redevance annuelle destinée à pourvoir aux besoins généraux du diocèse. La somme est faible, les dépenses nombreuses, il semblerait que révoque puisse à peine suffire à la tâche, mais il n'en exécute pas moins des projets qui feraient reculer les plus hardis, a La grâce de Dieu nous viendra en aide, » dit-il. Et il entreprend avec une tranquille assurance l'exécution de ses plans.
La construction de la cathédrale de New-Tork montre quels obstacles est capable de surmonter cette énergie persévérante que rien ne décourage. Différentes œuvres avaient épuisé la caisse du diocèse, il restait même encore des dettes à payer ; cependant l'occasion s'offirait de bâtir une église métropolitaine en rapport avec la prospérité actuelle du catholicisme, en rapport surtout avec la grandeur de ses destinées futures. L'édifice devait coi)ter 2 millions de dollars. Peu importe ; il fallait profiter
deTheure présente sous peine de perdre pour toujours d'incalculables avantages. L'archevêque, Mgr Hughes, écrivit des circulaires exposant son dessein et invitant les personnes auxquelles il s'adressait à y contribuer pour la somme de 100 dollars. D'autres lettres furent envoyées à ceux que Ton savait assez riches pour donner 500 ou même 1,000 dollars. Ces demandes, faites avec discrétion et discernement, sont rarement refusées par les généreux Américains; nul peuple ne joint à une aussi grande richesse une égale simplicité de goûts, une plus abondante libéralité pour les intérêts de la religion et du pays.
L'archevêque réunit de la sorte 300,000 dollars, acheta le terrain, posa les fondations de la cathédrale. Les murs s'élevaient à peine à quelques pieds, quand éclata la guerre civile. Il fallut suspendre les travaux. La misère des veuves et des orphelins réclamait de prompts secours ; avant de bâtir une église à Jésus-Christ, on devait soulager ses membres souffrants. La paix rétablie, on reprit l'œuvre interrompue, et on la poursuit avec vigueur au moment où nous écrivons ces lignes.
La discipline sévère de TËglise, discipline qui a le secret de s'allier parfaitement avec les tendances libérales de son esprit, excite aux États-Unis Tétonnement et l'admiration. Le problème posé en France devant le Corps législatif par un orateur de talents celui de faire participer le clergé à ses propres affaires, de lui laisser le choix de ses chefs, a été résolu par les Américains avec l'intelligence pratique qu'ils apportent à toutes choses.
Loin de confondre le spirituel et le temporel, d'ajouter aux pouvoirs de l'État cette puissance exorbitante de
* M. Emile OlUvier, juillet iSÔ&.
nommer les directeurs des âmes, ils n*ont cessé de proclamer que le gouvernement n'a et ne doit avoir aucune autorité dans les questions religieuses, que c'est le droit inaliénable de toute créature humaine d'adorer Dieu se- Ion sa conscience, et que ce droit n'a d'autres limites que les intérêts, la liberté d'autrui. Le Congrès n'intervient nullement dans l'institution des évêques ; le clergé du diocèse s'assemble à la mort de son chef pour lui désigner un successeur. Les noms de trois candidats sont envoyés à Rome. Le premier se recommande simplement parce mot: dîgnns; le second est qualifié de dignior, le troisième de dignissimus. C'est ce dernier que le saintsiége revêt presque invariablement de la dignité épiscopaje. Les prêtres américains sont donc gouvernés par des prélats qu'ils ont eux-mêmes librement choisis. Le pouvoir considérable remis aux mains des évêques a pour correctif, d'une part, l'élection, de l'autre, la douceur et la justice avec lesquelles il s'exerce. On ne connaît point aux États-Unis d'exemple d'un appel adressé à Rome contre la décision d'un supérieur.
Ainsi, par le seul fait de l'effacement de la puissance laïque, cette Eglise américaine, si soumise au pape, est en même temps devenue l'une des plus nationales, des plus patriotiques qui existent. Elle aime les institutions qui sont la garantie de ses droits, et aucun conflit ne pouvant jamais se produire entre le spirituel et le temporel, la satisfaction donnée à sa conscience fortifie son dévouement à l'ordre établi*.
Initiative, persévérance, charité, organisation merveilleuse qui concilie le principe de Tindépenâance avec celui de l'autorité : tels sont les titres qui promettent d'assurer à l'Église la sympathie des populations américaines. Depuis que les États-Unis, mettant leurs actes
d'accord avec leurs principes, ont rendu libre le catho* licisme, une prompte réaction s"est opérée en sa faveur. On a reconnu que cette religion, contre laquelle on avait ' eu d'abord de si grandes défiances, est le plus puissant auxiliaire de la cause du progrès et de la civilisation. Appelée à soumettre tous les hommes au joug de la vérité, elle sait partout se faire une place, parce* que la vérité, patrimoine commun des âmes, est de tous les temps et de tous les pays. Où elle trouve le mal, elle le combat, transforme peu à peu les idées et les mœurs ; où elle trouve le bien, elle l'affermit et le consolide. C'est ainsi qu'en révélant à l'homme la grandeur de son origine et de sa fin, la noblesse de sa nature, en réhabilitant la pauvreté, le travail manuel, elle a, sans violence et sans secousse, miné le règne du despotisme, et préparé l'avènement de nos libertés. Point n'est besoin pour elle de s'attaquer ouvertement aux abus ; elle fait mieux que cela, elle change les esprits, et les abus tombent d'euxmêmes.
Cette action rénovatrice opère continuellement au sein des sociétés modernes ; elle a créé l'atmosphère morale qui nous entoure, elle y entretient les principes de vie, et, seule, elle peut empêcher les passions de l'empoisonner par de dangereuses erreurs. Les Américains, peuple religieux et pratique, ont compris depuis longtemps que la grandeur des nations repose sur le christianisme; jamais ils n'ont essayé de séparer de l'Évangile la liberté qui en tire sa force. Aussi leur a-t-il été donné de présenter au monde ce magnifique exemple d'une démocratie complète et absolue, qui sait se préserver de l'écueil de l'anarchie.
Ils ont partagé longtemps néanmoins le préjugé commun contre le catholicisme, et naguère encore l'un des
citoyens les plus estimés de l'Union était écarté de la présidence sous le prétexte qu'il professait des croyances religieuses incompatibles avec la Constitution. Toutefois, onze des États du Nord, c'est-à-dire les territoires les plus éclairés du pays, avaient donné leurs suffrages au catholique Frêmont; c'était déjà pour TËglise un assez beau triomphe ; mais uneexpérience douloureuse, la guerre, est venue précipiter le mouvement des esprits vers la foi antique. Les Américains ont pu se convaincre que le protestantisme n'offre pas au sentiment chrétien une base assez ferme pour en faire longtemps une sauvegarde efficace. Un peuple jaloux de sa liberté doit avoir des principes solides, une religion immuable et positive, car, plus on diminue la répression extérieure, plus il est nécessaire de fortifier le frein de la conscience.
Les catholiques, de leur côté, ne négligent rien pour répandre parmi les masses des idées vraies sur leurs doctrines : livres, journaux, brochures portent partout la lumière; le tract, cette publication originale qui s'impose au lecteur, qui l'assiège dans les voitures et les chemins de fer, qui le poursuit sur les places publiques, a également été mis en usage. Engin de propagande es* sentiellement protestant d'abord, il est devenu l'une des armes du catholicisme.
a Les personnes condamnées à voyager dans les omnibus et les bateaux à vapeur de la ville de New- York, dit V Atlantic Monthly, rencontrent souvent, parmi leurs compagnons d'infortune, un monsieur qui tire de sa poche un paquet de tracts religieux et les distribue à la ronde. D'autres que moi, probablement, ont fait la réflexion que ces brochures deviendraient un instrument moralisateur des plus efficaces, si elles étaient écrites avec talent et si elles traitaient de sujets moins rebattus *
c*e6t véritablement chose étonnante que ce facile moyen de répandre de bons principes ou d'utiles connaissances ait été négligé si longtemps par les hommes qui seraient capables de remployer avec fruit. Je ne désespère pas, pour mon compte, de voir un jour nos voitures publiques jonchées de traits sortis de la plume d'écrivains tels qu'Emerson, Horace Greely, Beecher Stov^e, Charles Dickens, et autres publicistes, poètes ou romanciers des deux sexes, qui aiment leurs semblables et ont une bonne parole, un bon conseil à leur faire entendre.
a Nos frères catholiques ont reconnu la puissance du tract de quatre pages, et ils en usent avec habileté. Leurs petits opuscules tempèrent l'ennui d'un voyage à travers la ville, car, outre qu'ils contiennent des renseignements sur une foule de sujets qui nous^ sont peu connus, à nous autres protestants, ils ont d'ordinaire un style vif et plein d*humour. Ce n'est pas chose désagréable, après avoir parcouru d'une façon monotone la moitié de New-York, de trouver une personne qui vous glisse poliment dans la main une petite brochure intitulée : Ce que mon oncle pense du pape,
c Un jour que, dans le Central Park, nous étions assis sur un banc à l'ombre d'un grand arbre, l'oncle George tira son journal. Il venait à peine d'y jeter les yeux, qu'il poussa une exclamation et frappa violemment la terre de sa canne.
€ — Est-ce que votre goutte vous tourmente ?
a — Non, non, mon enfant, mais voilà qu'il est encore question de cet éternel pape.
< — Ah I on dirait que vous ne l'aimez pas, mon oncle ?
« — J'en conviens, car c'est un méchant homme, et ce qu'il y a de pire, c'est qu'il l'a toujours été, répondit l'oncle George en me regardant par-dessus ses lunettes.
f — Alors, pourquoi la police ne Tarrôte-t-elle pas? pourquoi ne les met-on pas en jugement?
c — On est obligé de l'épargner, à cause de ceux qui le croient Juste et bon. Quant à ce qui est de le mettre en jugement, on l'a
souvent fait, quoiqu'à votre âge» vous ne puissiez comprendre cela» Fred. Mais plus on le traduit devant ce tribunal, qui est l'opinion publique» moins on trouve de témoins pour déposer contre lui, et il s'arrange de façon à être toujours acquitté.
(c -- Il ne doit cependant pas y avoir beaucoup de gens qui le défendent, mon oncle? un douzaine peut-être?
< — Une douzaine ! s'écria le vieux gentleman. Vous êtes loin de compte, regardez plutôt.
a Et il se mit à tracer avec sa canne plusieurs chiffres sur le sable de l'allée.
« Quand il eut fini :
a —• La, combien cela fait-il ?
« — Voici d'abord un deux, répondis-je, puis un zéro, puis un huit, et encore six zéros. Quoi I mon oncle, mais je trouve deux cent huit millions?
< — C'est à peu près cela» mon ami. »
« Quand on est assis dans un omnibus en face de six paires d'yeux, ajoute notre Américain, il est infiniment plus amusant de lire ces petits livres que d'êtrp occupé uniquement à éviter le regard d^ ses compagnons, tâche difficile en pareil cas. »
Les catholiques ont composé plusieurs tracts sur différents points du credo populaire. L'un de ces opuscules examine la maxime si répandue en Amérique : m Tous les hommes ne sauraient avoir les mêmes croyances. » Un autre a pour texte cet article du même symbole : « Peu importe quelle est la religion que l'on professe, pourvu qu'on ait une foi sincère. » La plupart de ces brochures s'adressent à la population protestante, et tendent à rectifier les erreurs accréditées au sujet du catholicisme.
Une société s'est formée pour la publi<;ation de ces tracts; dirigée par un homme dont l'esprit est aussi en-* treprenant que son jugement est sûr, sa volonté fermcj son cœur noble et dévoué, elle a déjà pris un développement considérable. Nul, en effet, mieux que le P. Hecker^
ne connaît les moyens propres à agir sur ses compatriotes. Bien qu'il ait fondé un ordre religieux, celui des paulistes, dont il est le supérieur, il n'a pas renfermé sa vie dans le recueillement et la prière ; Tactivité américaine s'agite en lui, et en a fait Tun des plus vaillants champions de cette Ëglise militante qui livre dans le nouveau monde de si brillants combats.
Outre des conférences qui réunissent autour de lui une foule d'auditeurs, outre la direction de la société des tracts, l'infatigable apôtre a voulu encore prendre rang dans la presse et créer une revue ^ qui servît d'organe au catholicisme américain. Depuis quatre ans déjà, il supporte le poids de cette lourde tâche, qui épuiserait les forces d'un autre, et qui n'est qu'un aliment à l'énergie de cette âme ardente, a Le P. Hecker, dit Y Atlantic Monthly, a entrepris d'adapter à l'antique esquif de l'Église les mécanismes modernes; il se dispose à l'animer de la vitesse de la vapeur. » Il personnifie, en effet, admirablement l'alliance de l'esprit catholique et du caractère américain ; sa vie montre le rôle que la religion est appelée à jouer dans les sociétés démocratiques.
' Le Calholic World, publié chaque mois à New-York.
Le célèbre fondateur des paulistes est aujourd'hui âgé de quarante-cinq ans; la franchise, la gaieté, la bienveillance respirent dans ses traits nobles et expressifs ; une santé robuste est chez lui Theureux emblème de Féquilibre parfait des facultés morales; il a le don de gagner la confiance, d'attirer la sympathie et le respect ; quant à son talent d'écrivain et d'orateur, fortifié par l'exercice, il se développe chaque Jour. Tel est l'homme qui, sorti d'une famille protestante, est maintenant l'un des principaux chefs de la pacifique révolution religieuse de l'Amérique.
Il naquit à New-York, en 1824, d'un père presbytérien et d'une mère méthodiste; ni l'un ni l'autre n'étant très -zélé pour sa foi, les enfants furent laissés, selon l'usage du gays, libres de choisir parmi les congréga«
tious de la ville. Il ne faudrait cependant pas supposer que la famille Hecker fût dépourvue de principes religieux; mais, si les Américains attachent une importance fondamentale, un prix extrême au titre de chrétiens, ils tiennent peu de compte des nuances multiples, variées à riniini, et souvent fort difficiles à saisir, qui séparent les diverses communions protestantes. Les trois fils du presbytérien de New- York trouvèrent au foyer domestique l'exemple des modestes et pieuses vertus ; fort jeunes encore, ils se sentirent attirés par un charme irrésistible vers les problèmes du monde moral, et ils en demandèrent la solution à tous les docteurs du jour.
Au milieu de ces recherches, cependant, ils ne négligaeint pas le côté pratique^ de Texistence. En véritables Yankees, ils commencèrent à s'occuper de commerce, à rage où nos enfants sont encore de timides écoliers sur les bancs du collège. Leur trafic fut d'abord des plus modestes ; ils étaient boulangers et faisaient un petit négoce de farine. Mais, grâce à l'harmonie qui régnait entre eux, grâce à leur zèle infatigable, Thumble entreprise prospéra. Bientôt il devint évident qu'ils marchaient à grands pas vers la fortune. La maison fondée par les frères Hecker a pris aujourd'hui de gigantesques proportions. Elle approvisionne la ville de grains et de farines, et ses établissements sont les plus considérables du monde entier.
Dès que le succès parut certain, Tun des jeunes associés sentit diminuer l'intérêt qiie lui avait jusqu'alors inspiré son travail. Il avait dix-sept ans à peine, il était plein de force et de santé, il sentait en lui la généreuse énergie de la jeunesse. « Quelques cents^ se disait-il, suffisent aux besoins quotidiens de l'homme, à quoi bon se donner tant de peine pour acquérir la richesse? N'y
a-l-il rien de mieux à faire de la vie que de remployer à gagner de quoi vivre? Mon activité doit-elle s'épuiser en efforts qui n'auront d'autre but que de me procurer les moyens d'alimenter la machine humaine? » Il roulait anxieusement' ces pensées dans son esprit, tout en pétrissant la pâte et en mettant les pains au four, car les trois frères ne s'épargnaient pas les labeurs les plus pénibles. Notre futur pauliste avait toujours aimé la lecture, il se livra passionnément à l'étude. Levé le matin dès quatre heures, il s'absorbait dans les dissertations de Kant et des autres métaphysiciens allemands ; puis le moment du travail manuel arrivé, il plaçait près de son pétrin les Prolégomènes ou la Critique de la raison pure^ afin d'occuper son esprit en même temps que ses bras. Mais quel que fut le sujet de ses méditations, sans cesse se dressaient devant lui ces questions primordiales : « Qu'est-ce que l'homme, d'où vient-il, pourquoi a-t-il été placé sur la terre? où va-t-il? »
Les agitations du jeune Américain n'ont rien qui doive nous surprendre. Ces redoutables énigmes ont préoccupé et préoccuperont toujours toute créature qui se sent faite pour autre chose que la matière; toujours cette étincelle divine qui s'appelle l'intelligence en cherchera l'explication jusqu'à ce qu'elle l'ait trouvée, ou jusqu'à ce que, livrée au découragement, elle avoue son impuis< sance à la découvrir.
La poursuite de la vérité devait être, pour Hecker, longue et pénible. En vain allait-il d'une secte à l'autre, appelant la lumière, conversant avec les chefs des congrégations, lisant leurs volumineux traités. Un besoin tourmentait son âme, celui de se renoncer soi-même pour donner un noble but à sa vie. 11 demandait souvent aux ministres des égUses protestantes comment lui,
boulanger de la ville de New-York, pourrait accomplir ce précepte divin : « Allez, vendez tout ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, puis venez et suivez-moi ; » ou bien encore celui-ci : « Quittez, pour moi et pour rÉvangile, votre liaison, vos frères, vos sœurs, votre père et votre mère. » On lui répondait invariablement que c'étaient là des expressions figurées, ou que, du moins, ces conseils n'étaient pas applicables à un jeune homme vivant au dix-neuvième siècle, et habitant Tune des villes les plus industrieuses des États-Unis. « Il faut se garder, ajoutaient ces sages docteurs, de pousser les choses à Textrême. La jeunesse est parfois enthousiaste. Ces maximes d'abnégation, bonnes dans Tantiquité, ne s'appHquent pas à notre époque. « Ainsi réduit au silence, Hecker n'était cependant ni satisfait ni convaincu : chaque déception nouvelle rendait plus ardente en lui la soif de la vérité. Il résolut que la recherche de ce bien, le seul qui eût du prix à ses yeux, serait sa grande, son unique affaire.
« Les meilleures facultés de notre âme, se disait-il, ne sauraient se combattre Tune l'autre. Sans doute il existe une religion qui sait mettre d'accord avecles lumières de la raison tous les besoins de notre nature ; ou, si un tel bienfait n'a pas été donné au monde, nous avons droit de Tespérer et de l'attendre. Dieu se doit à lui-même d'éclairer le cœur qui se tourne humblement vers lui. S'il me repousse, si je meurs sans avoir vu mes vœux exaucés, alors je ferai graver sur ma tombe : Ici repose un homme qui a demandé la vérité ardemment, sincèrement, et qui ne l'a pas obtenue. »
Dès lors, il s'éloigna de la société des femmes, car il voulait, jusqu'à ce que fussent résolus des doutes qui intéressaient à ce point son avenir, rester maître de son
sort, et ne pas lier à la sienne une autre destinée. Il se retira également des affaires, abandonna les brillantes perspectives qui s'ouvraient devant lui, et conçut le projet de faire un voyage à la recherche de la sagesse. Le monde n'a qu'une manière d'apprécier une semblable conduite, « Le pauvre Jeune homme est fou ! » disaiton. Fou ! oui, sans doute il Tétait, mais de cette divine folie qui, depuis dix-huit cents ans, confond la sagesse des sages.
On était à l'époque où Hawthorne, Ripley, Dana, Curtis et quelques philosophes, trompés par de brillantes utopies, tentaient de réaliser à Brook-Farm Tidéal du jeune habitant de New-York, Ils nourrissaient l'illusion de rendre la vie plus heureuse et de diminuer, à l'aide d'un système nouveau, les difficultés qu'elle rencontre. L'humanité avait jusqu'à eux fait fausse route ; elle s'était méprise sur ce qui constitue le bonheur : les apôtres de cet Évangile appelaient tous les hommes, non pas seu* lement comme le Christ, à goûter les austères joies du devoir, mais à partager dans une égale mesure les jouissances de la vie présente.
Ce fut vers Brook-Farm que notre enthousiaste amant de la sagesse dirigea d'abord ses pas. Admis dans la noble phalange, il sévit naturellement, en sa qualité de boulanger, chargé de cuire le pain. Maisaubout de neuf mois, s'apercevant que les réformateurs qui prétendaient donner la paix au monde ne savaient pas la trouver pour euxmêmes, il quitta ce séjour de discorde, afin d'aller, avec un autre philanthrope, tenter de nouvelles expériences. Cette association eut pour unique résultat de lui apprendre d'une manière exacte à combien peut se réduire le strict nécessaire de la vie. Neuf cents par jour furent reconnus une somme suffisante pour la subsistance d'un
homme. Soncompagnonsehâta debâiir sur cette frêle base tout un système économique ; mais Hecker trouva moins de joie dans la puérile connaissance qu'il avait acquise si péniblement. Il céda aux instances de sa famille et revint à Néw-York.
Malgré cette soumission apparente aux conseils des siens, il n'avait pas renoncé à ses idées humanitaires ; seulement, il pensait trouver dans sa maison même un moyen de les appliquer. Un négociant qui a sous ses ordres un nombreux personnel, qui exerce un certaine autorité sur ses employés, peut faire servir cette autorité à leur amélioration morale et à leur bien-être physique. Ce ne fut pas toutefois sans poser ses conditions que le jeune homme consentit à rentrer dans la vie commune. D'abord, il voulut être chargé seul de la direction du personnel de rétablissement. En second lieu, il exigea que la somme des bénéfices de la maison restât indivise et qu'aucun des trois associés n'eût de bourse particulière.
Ses frères, qui l'aimaient, et que son retour comblait de joie, acceptèrent ces propositions avec un désintéressement admirable. Aussitôt une salle vaste et spacieuse fut disposée près des magasins. Hecker la garnit de livres, de journaux, de revues, y installa différents jeux et invita les ouvriers à y passer leurs heures de loisir. Lui-même s'efforça, par tous les moyens, de les instruire, de les encourager, de leur donner de bons conseils et d'utiles secours. Mais plus il se livrait à cette œuvre charitable, plus il sentait une amère tristesse envahir son cœur. Il voulait éclairer, guider les autres, et il était lui-môme privé de lumières • il voulait les nourrir, et il n'était qu'un pauvre mendiant mourant de faim. Aveugle et misérable, que pouvait-il pour d'autres aveugles? Il cherchait à leur apprendre leurs devoirs, mais
il ne connaissait aucune autorité infaillible capable d*ap. puyer ses enseignements ; il ignorait quelles sont les véritables obligations d une créature humaine.
Dégoûté enfin d*une tâche qu'il s'avouait si peu capable de remplir, il l'abandonna pour se livrer de nouveau avec ardeur à ses études philosophiques. En effet, loin que rinsuccès de ses premières tentatives eût produit en lui le découragement, il était plus que jamais résolu à ne pas dépenser son intelligence et ses forces pour gagner des richesses qui n'excitaient point son ambition, car elles ne peuvent donner à l'homme qu'un frivole superflu. Et quant à guider ses compagnons de labeur, il fallait, pour le faire utilement, commencer par s'instruire soi-même.
Le /bMriensmc venait d'être, avec grand éclat, importé aux États-Unis par un jeune homme riche et de bonne famille, nommé Brisbane. Le journal la Tribune répandait à New-York ces déplorables erreurs qui séduisirent tant d'esprits et qui ont semé tant de germes funestes. Hecker voulut connaître le système de Fourier ; mais, instruit par les expériences qu'il avait déjà faites, il en découvrit bientôt le vide ; ce n'était assurément point là cette vérité à laquelle il aspirait et dont l'humanité devait se nourrir.
Ainsi, membre tour à tour des différentes sectes protestantes, disciple des écoles de philosophie, ouvrier, négociant, il avait déjà porté son avide regard sur toutes les doctrines qui gouvernaient le monde au milieu duquel il vivait, et il s'en était détourné ; il avait vu la fortune, les jouissances matérielles s'offrir à lui, et il les -avait rejelées avec mépris. Cependant, il n'avait encore que vingt-deux ans; quelle activité d'esprit ne faut-il pas pour avoir parcouru à cet âge un si vaste cercle d'études et de travaux? quelle profondeur de pensées, quelle no-
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blesse d*âine pour avoir reconnu le vide des sophismes, le néant des richesses ?
Quoiqu'il eût demandé le repos de la foi à bien des systèmes religieux, il en existait un sur lequel son esprit ne s'était jamais arrêté, c'était le catholicisme. Gomment croire, en effet, que ce culte vieilli, qui ne comptait , dans son sein qu'un petit nombre de pauvres ouvriers irlandais, valût la peine d*un examen sérieux ? La haine d'un ennemi de l'Église le tira d'erreur.
Il y a vingt-cinq ans environ, un prédicateur de New- York, nommé Brownlow, eut l'idée, singulière dans un pays comme les États-Unis, de réveiller les haines religieuses et de vouer les catholiques à Texécration générale» Incapable d'arriver à la célébrité par le talent, il voulait y parvenir par le scandale. Son projet réussit d'abord, car il couvrait d'un masque pieux les passions mauvaises qu'il avait pour but d'exciter, et bien que l'Amérique, plaçant au-dessus de tout autre bien le droit qu'a chaque homme d'adorer Dieu selon sa conscience, eût depuis longtemps arboré le drapeau de la liberté religieuse, un ferment de fanatisme puritain vivait encore en elle; c'était à ce sentiment que s'adressait le fougueux Brownlow. Ses véhémentes invectives atlirèrent la foule dans la chapelle de Chatham-street ; encouragé par le succès, il résolut de porter les derniers coups à la grande prostituée romaine; un journal, intitulé la Chute deBabylone, fut chargé de sonnerie glas de ses funérailles. Hais le premier moment d'excitation passé, les Américains rougirent de leur entraînement. Les esprits sérieux se demandèrent si véritablement le cathohcisme était le monstre hideux dépeint par Brownlow; et, quand un cœur sincère se trouve en présence de la venté, de l'étude à la foi, la distance n'est pas longue.
Hecker avait assisté aux prédications furieuses du ministre de Chatham-street, il avait lu la Chute de Babylœie. Au milieu des injures dont cette feuille était remplie, se» trouvaient quelques-unes des décisions du concile de Trente, que lauteur croyait particulièrement propres à soulever l'opinion publique contre TÉglise. Ce fut avec un vif ètonnement et une extrême émotion que le jeune Hecker prit connaissance de Tarrêtsi sage qui condamne la doctrine de Luther sur a la justification par la foi seule. » Il avait toujours regardé ce principe comme fort douteux; le dogme catholique lui sembla plus conforme à la raison, plus en harmonie avec la voix de la conscience. Dieu ayant créé Thomme intelligent et libre, Ta fait trop grand pour ne lui donner aucune part à l'œuvre de son salut ; tout en nous se révolte contre cette pensée que nos efforts pour acquérir la vertu sont chose indifférente aux yeux du Père céleste; la morale, la dignité humaine, la justice divine la repoussent également. Notre jeune protestant vit aussi avec plaisir que les doctrines de Calvin, dont l'intolérance lui avait toujours inspiré une profonde répulsion, étaient hautement condamnées par l'Église.
La beauté, l'élévation de la foi catholique avaient captivé l'esprit de Hecker, un attrait encore plus puissant davait gagner son cœur. Il avait soif de dévouement, il découvrit que l'Église possède précisément la science adorable de faire tourner au bien commun toutes les formes de sacrifices. Nulle aspiration généreuse qui ne trouve à se satisfaire : l'un rêve le recueillement et la retraite, l'autre les luttes et les hasards, celui-ci a le sublime ambition de servir la grande» cause de l'humanité, celui-là veut renfermer ses humbles efforts dans sa ville ou son hameau, tous ont dans TÉglise une mère
qui les comprend, les accueille, les bénit et les encou* rage.
Ces conseils adressés au disciple qui demande la voie de la perfection : a Vendez ce que vous avez, donnez-le aux pauvres. Quittez pour moi et pour l'Évangile votre maison, votre père et votre mère, » c'est le catholicisme et le catholicisme seul, qui les a parfaitement mis en pratique. Èa jeune fille que la vue de la souffrance émeut d'une tendre compassion, et dont les mains sont habiles à panser les plaies, à soigner les malades, la femme intelligente qui se sent appelée à instruire les ignorants, l'homme en qui brûle la flamme de l'éloquence et qui veut réveiller les consciences coupables, l'héritière qui aspire à une destinée meilleure que de devenir le but des ambitieux, ces âmes douées d'aptitudes si diverses, trouvent l'emploi utile de leur activité : au lieu des dégoûts qui attendent dans le monde les cœurs faits pour une atmosphère plus pure, elles éprouvent cette joie sereine qu'assure toujours l'accord des facultés avec la tâche à remplir. La religion catholique a des baumes pour toutes les blessures, du travail pour tous les ouvriers, elle révèle une connaissance parfaite des moindres replis de la nature humaine : ce fait parut à Hecker une nouvelle preuve de sa divinité, car il appartient seulement à celui qui nous a créés de savoir si bien répondre à nos besoins.
Nous n'essayerons pas de décrire les sentiments du jeune homme, lorsque, après six ans d'attente et d'anxieuses recherches, il vit briller devant ses yeux cette vérité après laquelle il avait soupiré si ardemment; ceux qui ont éprouvé quelque chose de ces émotions saintes pourraient seuls comprendre ce qui se passa en lui.
Dans l'ardeur de sa reconnaissance, il résolut de se consacrer à Dieu et d'employer sa vie à conquérir des âmes à cette Église qui venait de lui apparaître si belle. Il alla dans un séminaire d'Allemagne se préparer à la prêtrise, mais dès qu'il eut reçut les ordres, il retourna aux États-Unis. Animé, comme tous les Américains, d'un ardent patriotisme, et sachant bien que la vérité contribue autant à la grandeur des nations qu'au bonheur des individus, il pensa faire l'œuvre la plus utile à son pays en revenant y prêcher le catholicisme. Le nouveau monde offrait, du reste, un champ immense au zèle de l'apôtre; le terrain était bien préparé, et la moisson promettait d'être abondante.
L'archevêque de New-York avait organisé des missions dans toutes les paroisses de la ville pour réveiller la ferveur des fidèles et les mettre en garde contre les dangers que pouvait courir leur foi au milieu d'un pays protestant. On sait le bien que cette excellente institution, due à la charité de saint Vincent de Paul, accomplit chez nous : elle combat dans les âmes le froid mortel de l'indifférence, elle est un remède contre la rouille de l'habibitude ; tel reste insensible à la voix trop souvent entendue de son pasteur, qui sera vaincu par la parole d'un étranger; tel autre depuis longtemps ne venait plus au temple^ et ne pratiquait plus ses devoirs de chrétien ni même d^honnète homme ; attiré par la curiosité, il entre, et la lumière se ikit dans son âme.
. Gomme la plupart des fondations de saint Vincent de Paul^ l'œuvre des missions a franchi les mers ; son apostolat, non moins utile que celui qui s'adresse aux barbares^ entretient et fortifie la piété des chrétiens, conserve à l'Ëghse les enfants de son amour. Ce fut la tâche que choisit le P. Hecker. Son éloquence vive et entraînante,
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Tardeur de ses convictions, les points de \ue nouveaux sous lesquels il montrait le catholicisme, tout annonçait en lui un de ces orateurs qui émeuvent les foules, un de ces hommes à qui la nature a domië la royauté de l'intelligence.
li parcourut ainsi un grand nombre de (jlistricts de la Nouvelle-Angleterre, mais les auditeurs appartenaient tous au catholicisme; à peine un protestant se mêlai t-il çà et là au groupe des fidèles ; or, le rêve, la préoccupation constante du P. Hecker était de porter la bonne parole à ses anciens compagnons d'erreur. Combien d'hommes, pensait-il, se débattaient dans les ténèbres, s'épuisaient en vains efforts pour saisir des chimères ! Il ne manquait à leurs idées philanthropiques que d'être dirigées ; faute de lumière, elles dégénéraient en utopies frivoles et dangereuses. Le P.Ueckerse rappelait aussi combien il avait passé longtemps à côté de la vérité sans la connaître, et il se disait qu'il était grand temps d'écarter le voile d'ignorance qui cachait sa splendeur aux yeux des Américains. Convaincu que le jour était proche où le catholicisme triompherait aux Etats-Unis, il exhortait les fidèles à seconder de tout leur pouvoir les desçeins de la Providence.
Plein de ces pensées, notre missionnaire jugea que la fondation d'un ordre nouveau serait utile au bien des âmes. 11 le plaça sous le patronage de saint Paul, l'apôtre des nations, le grand propagateur de la foi. Hais il fallait une demeure à la congrégation naissante. Les précédents travaux du P. Hecker l'avaient mis en relation avec un grand nombre de paroisses ; il les visita les unes après les autres, et de Québec à la Nouvelle- Orléans, il recueillit d'abondantes offrandes. Avec cet argent, il acheta un terrain à l'extrémité de New-York,
entre la rivière Hudson et le lieu où s'étend aujourd'hui le Central-Park.
Il n'y avait en cet endroit que des masures habitées par des gardeurs de chèvres ; Tarchevêque décida que cette pauvre population formerait une paroisse, dont il nomma pasteur le P. Hecker. Bientôt la nouvelle église fut bâtie, puis, à côté, s'élevèrent le couvent des Paulisles, le presbytère, l'école, le collège. Ainsi', une œuvre destinée, dans la pensée de son fondateur, à ramener au catholicisme les esprits les plus éclairés de l'Amérique, commençait par évangéliser les humbles et les ignorants, et elle trouvait dans ce baptême d'amour la force d'accomplir sa glorieuse mission.
« Un des traits les plus touchants de l'Église romaine, celui qui attendrit les cœurs et impose silence aux révoltes de l'esprit, c'est, dit un écrivain protestant, le soin qu'elle a des membres les plus pauvres, les plus déshérités de la famille humaine. Elle pense d'abord à eux, comme une mère s'occupe d'abord de ses enfants les plus jeunes et les plus faibles. Si je pouvais être amené au catholicisme, voilà ce qui m'y attirerait. Lorsque je cherche dans cette populeuse ville de New-York, un endroit où l'esprit chrétien vive et agisse, c'est vers une paroisse caftholique que je me tourne. Je vois des hommes courbés par le travail, flétris par les privations, leurs demeures sont malsaines et sombres, mais, au milieu de ces tristesses, il est un édifice qui rayonne, c'est l'église. Là, le pauvre se sent réconforté ; la peinture, la musique, la sculpture, les splendeurs d'un culte majestueux se réunissent pour l'élever au-dessus des misères de ce monde, et lui faire goûter les plus exquises jouissances qui soient données à l'homme ici-bas. Bien plus, il est toujours sûr de trouver dans le temple un ami, un père qui écoute le
récit de ses souffrances, les adoucit et les console. Et ces bénédictions, ces joies ne lui sont pas données à titres d*auuïônes ; son obole, jointe à des milliers d'autres, soutient les pompes du culte ; Tégliseest à lui, il a contribué à son érection ; l'école est à lui, il en supporte la dépense; c'est lui qui rémunère ses prêtres, et, grâce à une ingénieuse organisation, tout cela lui coûte à peine quelques cents. Rien autour de lui ne fonctionne aussi bien ni avec une économie aussi grande ; le propriétaire lui fait payer un prix énorme de mauvais logements, radministration municipale laisse devant sa porte des montagnes de boue, les détaillants auxquels il achète ses modestes denrées prélèvent sur chaque objet un bénéfice exorbitant. Partout, excepté à l'église, il se heurte contre les difficultés et les petitesses delà vie. »
L'édifice bâti par le P. Hecker dépassa les espérances de son fondateur. Dix ans se sont écoulés depuis l'achèvement des travaux, et, pendant ce court espace de temps, la ville a pris, du côté de THudson, une extension telle, que l'aspect de la paroisse a totalement changé. La communauté des Paulistes ne prospère pas moins : elle se compose de six religieux également distingués par l'intelligence et le savoir, de douze aspirants et de quatre serviteurs, tous protestants convertis par le P. Hecker.
Nous avons dit que le but de la nouvelle congrégation est d'attirer aux saines doctrines les hommes qui en sont le plus éloignés; mais comment airriver jusqu'à eux? Comment obliger à entendre la parole divine ces oreilles qui ne veulent s'ouvrir qu'aux accents de la sagesse humaine ? Le P. Hecker regarda autour de lui et vit que les hommes de son temps, surtout en Amérique, s'inclinent devant une grande puissance, celle de la presse. Il employa cette puissance; car chaque siècle apporte son tri
BIOGRAPHIE DU PËRE UEGKER. 527
but à Fœuvre de Dieu : les découvertes modernes, qui abrègent l'espace et transmettent en un instant les idées d'un bout du monde à l'autre ; le commerce qui rapproche les peuples en faisant tomber les barrières jalouses dans lesquelles ils s'enfermaient ; toutes ces choses que les hommes accomplissent dans un intérêt purement terrestre, ont cependant une portée providentielle plus haute, elles servent à Texpansion de la parole divine. Les Paulistes se mirent à rédiger les articles du Caûidic World, à composer des tracts et une foule de petits volumes destinés aux bibliothèques des écoles du dimanche. De ces publications, les unes furent distribuées gratuitement dans les omnibus et les lieux publics, les autres confiées aux membres des différentes associations pieuses des paroisses, pour être placées entre les mains de parents ou d'amis qui n'appartiennent point au catholicisme. Ainsi chaque fidèle devient un apôtre, et, s'il est incapable de défendre lui-même sa foi, le P. Hecker lui prête son éloquence.
Les Paulistes, connaissant bien leur pays, lui parlent son langage. Ils s'appliquent à démontrer l'accord intime qui existe entre le catholicisme et les institutions des États-Unis. Sa doctrine, si tendre pour les pauvres et les faibles, les principes d'égalité fraternelle qui forment son essence, son respect scrupuleux du droit d'au* trui, en font l'auxiliaire naturel des gouvernements démocratiques, en même temps que la solennité de ses dérémonies, la magnificence de ses églises embellies par le concours de tous les arts, éveillent dans l'âme les sentiments doux, élevés, délicats, y répandent ce parfum de poésie qui trop souvent manque aux républiques.
Un autre motif doit encore, selon le P. Hecker, attirer vers l'Église les Américains ; nulle religion n'a mieux
compris quelle est la dignité de la nature humaine ; nulle ne Ta proclamée plus hautement, différente en cela du protestantisme, qui a nié tant de fois la liberté de l'homme. Le P. Hecker ne manque pas de faire ressortir l'opposition qui doit exister entre les convictions religieuses et politiques des Américains du culte réformé. 'c Quand ils sont au temple : « L*homme est totalement « corrompu,» disent-ils. Puis, à la tribune, ils s'écrient : a L'homme possède assez de droiture pour se gouverner « lui-même, assez d'intelligence pour avoir droit de parti ticiper à la direction des affairés publiques. » Dans l'âme d'un catholique, continue le P. Hecker, point de ces contradictions, ce que nous croyons comme fidèles, nous pouvons le croire aussi comme citoyens. »
Ce n'est pas seulement dans le domaine de la politique que les Paulistes ont entrepris de réconcilier leur temps avec le catholicisme. Fils de leur siècle, ils n'en répudient aucune des gloires, mais ils veulent à ces gloires la consécration sainte de la religion.
Certes, nous voyons de grandes choses s'accomplir sous nos yeux ; l'irrésistible courant de la démocratie s'épand partout et transforme le monde; la science ouvre à notre regard de nouveaux horizons, pourquoi donc notre époque, si noble par le cœur et l'intelligence, n'est-elle pas plus chrétienne? Gela ne tiendrait-il pas à ce que l'homme, créature chétive malgré sa puissance, ne saurait embrasser l'ensemble de l'édifice auquel il apporte sa pierre ; dès lors, ne découvrant pas le plan divin qui rattache son œuvre à l'œuvre étemelle, il s'enfle d'orgueil ou se laisse abattre par la frayeur. 11 faut que le temps, l'éloignant peu à peu, lui permette de saisir la perspective ; alors il comprend, s'incline et adore.
La foi entrevoit dès aujourd'hui ces rapports harmo-
nieux ; loin de rendre à la science et à la raison les inju res dont elles sont si prodigues envers le christianisme, elle s'élève dans une sphère plus pure et les proclame Tune et Tautre des dons excellents du Créateur ; l'homme pei/t en abuser, mais tôt ou tard elles le ramènent à Dieu. 11 est beau, il est consolant de lire dans l'ouvrage du P. Hecker, les Aspirations de la nature, ces nobles et fières paroles, sorties de l'âme du citoyen aussi bien que de la conscience du catholique. « La raison et la volonté font de l'homme un être responsable; il n'a pas le droit, quand même il le voudrait, d'abdiquer son indépendance. » Et ailleurs : « La foi religieuse ne dépossède pas la raison, ne restreint pas son domaine ; elle la suppose au contraire vivante et agissante ; elle la développe, l'élève, Tennoblit en appliquant sa puissance à la contemplation des vérités les plus hautes. »
La science ne reçoitpasun moins confiant accueil: « Le géologue, dit l'éloquent supérieur des Paulistes, peut, sans nous causer de craintes, pénétrer jusqu'aux entrailles de la terre, et lui ravir le secret de la chaleur qui anime son sein ; le chimiste peut soumettre la matière à son creuset, examiner à l'aide du microscope ce qui échappe à l'œil ; l'astronome, multiplier ses lentilles et abaisser, pour ainsi dire, la hauteur des cieux ; l'historien, fouil* 1er les annales des nations, déchiffrer les hiéroglyphes sur les monuments antiques; enfin, le moraliste peut mettre à nu les replis les plus cachés du cœur humain, le philosophe observer et décrire les lois qui président à la raison souveraine de l'homme. savants ! le catholicisme n'a pas peur de vous. Il appelle, il encourage vos efforts les plus hardis; il sait bien que, arrivés au terme de vos ardentes recherches, vous serez obligés de reconnaître que vos travaux confirment ses enseignements,
et que vos découvertes ajoutent de nouvelles perles à la couronne de vérité qui orne son front. »
Ainsi, tandis que le protestantisme offre partout Timage de la confusion, TÉglise, forte de son unité, forte de la grandeur et de l'harmonie de ses principes, prend cha* que jour plus d'empire sur les esprits.
Dans presque toutes les villes d'Amérique, huit ou dis: sectes réformées se combattent Tune l'autre, et s'affaibUssent mutuellement, car elles prouvent d'une manière évidente combienle sens individuel estsujet à erreur,facile à se contredire lui-même. Les clergymen placés à la tête de ces Églises ne sauraient avoir la sainte Uberté qui convient à un ministre de l'Evangile ; lepainde leur femme et de leurs enfants, la situation précaire ou brillante de ces êtres chéris, se trouvent à la merci delà congrégation; il faut ménager les membres influents sur lesquels repose l'avenir de la famille.
Quel contraste forme avec ces pasteurs sans indépendance, interprètes de doctrines changeantes et dépourvues d'autorité, la noble figure du prêtre catholique, lorsqu'il se présente revêtu de sa pauvreté fiére, armé de son immuable symbole, consacré par la foi de tant de siècles ! Le bon sens, l'esprit religieux des Américains le reconnaissent aujourd'hui. Nous avons indiqué la situation des catholiques dans le diocèse de New-York, un autre article de V Atlantic Monthly nous*donne la statistique de leurs progrès dans toute l'étendue de l'Union. On n'y comptait, au commencement de ce siècle qu'un évêque catholique, 53 prêtres et environ 90,000 fidèles; il y a maintenant 7 archevêques, 40 évêques, plus de 3,000 prêtres, 65 collèges, 56 couvents d'hommes, 189 de femmes, et 4,800,000 membres laïques. En cette même année 1800, les catholiques ne figuraient aux États-Unis que
dans la proportion de 1 sur 70, ils forment maintenant le sixième de la population. Pendant la période de 1840 à 1850, leur nombre s*est accru de 125 pour 100, tandis que le chiffre total des habitants ne s'augmentait que de 36 pour 100. Si Textension de TÉglise continue à être aussi rapide, avant qu'une trentaine d'années se soient écoulées, elle réunira le tiers delà population, et les catholiques auront môme la majorité dans les États les plus influents.
On a beaucoup vanté, et avec raison, le système d*é ducation publique des Américains; nous avons essayé d*en donner une image fidèle ; nous avons montré ce qu'il a de véritablement admirable, nous n'en avons pas non plus caché les défauts.
C'est une noble pensée que de rassembler dans les mêmes écoles, pour y recevoir une éducation commune, tous les enfants du pays, les pauvres comme les riches. Toutefois, celte fraternelle institution rencontre dans la pratique bien des obstacles que l'on n'est pas encore parvenu à surmonter. C'est ce qui explique le succès croissant des établissements catholiques. Répandre l'instruction, défendre le droit qu'a toute créature humaine de s'affranchir des ténèbres de Tignorance, telle a été la préoccupation constante de l'Église. Seulement, plus prévoyante que la sagesse de ce monde, elle a imposé l'obligation d'éclairer l'esprit, sous la forme d'un devoir à pratiquer par le riche, non d'un droit à revendiquer par le pauvre. Le but était le même, mais elle y conduisait par la charité. Ceux qui ont étudié impartialement son histoire savent qu'il n'est point d'injonction plus formelle, plus souvent répétée que celle d'instruire l'ignorance, cette maladie morale qui frappe d'inertie les meilleures facultés de l'âme. Venu pour relever l'homme, le christia-
tZl L'AMÉRIQUE ACTUELLE.
nisme devait s'efforcer de le remettre en possession de son intelligence, comme il avait armé sa volonté contre le mal, comme il avait combattu les misères physiques par un actif dévouement. La malédiction antique avait atteint le cœur, l'esprit et le corps ; une triple réhabilitation était nécessaire. Aussi voyons-nous de tout temps le catliolicisme se consacrer à trois sortes d'œuvres : la diffusion de la foi a pour compagnes inséparables la bienfaisance et Téducation populaire ; les ordres pieux qui répandent la vérité religieuse et, morale dans le monde, ceux qui soulagent Tinfortune solis toutes ses formes, ne sont pas plus nombreux, plus vénérés, plus encouragés que ceux qui se dévouent à détruire le régne de Fignorance.
11 n*est donc pas étonnant, qu'à peine implantée aux États-Unis, TÉglise ait eu des écoles capables, de rivaliser avec les meilleurs établissements publics, et môme de les surpasser en plusieurs points. Si zélés que soient les maîtres laïques, les sœurs de la charité, les frères de la doctrine chrétienne ne leur cèdent ni en science, ni en abnégation. Les catholiques trouvent dans leurs écoles rinslruction religieuse, qui est faible, insuffisante dans celles de l'État; les protestants y admirent Tordre, la méthode, Fexcellente organisation des études.
L'avantage n'est pas moins marqué dans l'enseignement supérieur. On sait que l'initiative particulière a créé une foule de collèges et d'académies, oùles jeunes gens des deux sexes viennent compléter l'instruction donnée par les écoles communes ; mais les professeurs placés à la tête de ces maisons n'offrent pas toujours les garanties de science désirables. En outre, l'activité inquiète du caractère américain empoche (le consacrer à
chaque étude le temps nécessaire ; on embrasse trop à la fois, et Ton n'acquiert que des notions superficielles. Ces défauts n'existent pas dans les établissements catholiques : les maîtres éprouvés avec soin, possèdent un savoir étendu et apportent dans renseignement la discipline, Tesprit patient de l'Église.
Parmi les collèges américains, ceux des jésuites surtout jouissant à bon droit d'une réputation sans égale. Les protestants avouent cette supériorité, un grand nombre d'entre eux font suivre à leurs enfants les cours des écoles catholiques ; dans les établissements d'instruction primaire, comme dans ceux de l'enseignement supérieur, un tiers environ des élèves appartient au culte réformé.
(( Ces couvents et ces collèges religieux sont exempts, dit une revue américaine, de la plupart des inconvénients reprochés à nos académies. Chez nous, on oublie trop que les enfants ne sont pas compris dans le premier article de la Déclaration de l'Indépendance. L'Église catholique, au contraire, a toujours eu pour tradition qu'on doit les traiter en enfants, c'est-à-dire comme des mineurs incapables de se diriger eux-mêmes, et dont il faut réprimer les caprices, si l'on ne veut les laisser se faire un tort irréparable. Dans les communautés religieuses, les professeurs sont assez indépendants pour être respectés des élèves, pas assez pour que leur autorité dégénère en tyrannie. Le couvent possède des biens, et ses membres relèvent de lui seul, cependant sa prospérité repose sur les revenus de l'école. Le vêtement de la religieuse, du frère de la Doctrine, de la sœur de Saint-Vincent- de-Paul, leur maintien plein de douceur et de dignité, suffiraient pour imposer le respect, et apprendre aux enfants des riches que, posséder de somptueux palais, ornés de frontons de marbre et d'escaliers de bois de rose, ne consti-
lue pas la distinction sociale la plus haute ni la plus enviable. »
Les conversions à la foi catholique paraissent avoir été plus nombreuses depuis la guerre civile des États-Unis qu'auparavant. Une mission faite il y a quelques mois dans une seule des paroisses de New-York, celle de Saint- Stephen, a produit une centaine de conversions ; selon touteprobabilité, la moisson sera plus abondante encore, car un grand nombre de persomies demandent à s'instruire, et Texpérience a prouvé que presque toujours une étude sincère amène au catholicisme ceux qui l'entreprennent.
Le mouvement religieux revêt aussi un caractère nouveau et digne de remarque. Jusqu'ici, c'était surtout parmi les pauvres, les frères en labeur des émigrants irlandais, que Ton comptait le plus de conversions. Le bon sans du peuple avait vu à l'œuvre cette antique croyance, toujours si jeune, si pleine de vie et de sève; il l'avait comparée avec ses rivales, et, il était accouru se jeter dans son sein. La lumière s*est répandue plus lentement dans les hautes classes. L'homme instruit veut expliquer les faits; il veut que sa raison les étudie, les contrôle avant de les admettre ; le catholicisme traverse victorieusement cette seconde phase. Les récentes conversions de New-York sont moins importantes par leur nombre que par la situation sociale des néophytes, sortis pour la plupart des rangs d'une société dans laquelle naguère encore l'Église était considérée avec un orgueilleux dédain.
Les âmes pieuses et tendres sont depuis longtemps fatiguées de la sécheresse du protestantisme; la place faite au doute par le libre examen, l'incertitude d'une foi qui ne s'appuie que sur la raison individuelle, décou-
ragent et attristent les consciences, La froide austérité du culte n*est pas propre à détruire .celte impression : rien qui retrempe le cœur et y répande la joie; on dirait que servir Dieu est une chose triste et maussade. Est-ce ainsi que des enfants pleins d*amour s'approchent d'un père dont ils connaissent l'indulgence et la bonté?
Enfin, et plus peut-être que tout le reste, le spectacle des réveilsj ces explosions d'un sentiment religieux qui, ne sachant où se prendre, tourne au désespoir et à la folie, ce spectacle ramène les hommes intelligents à la calme et sereine unité du catholicisme.
Les déchirements intérieurs qui ont menacé de rompre le faisceau de l'union américaine ont encore ajouté, à ces causes générales de rapprochement, un motif nouveau, celui de l'intérêt public. L'Église a échappé au vent contagieux de la division; elle a su se tenir àTécart des discordes politiques. La paix qu'elle a conservée au milieu des luttes passionnées qui bouleversaient le pays» a été pour les esprits sérieux un argument d'une irrésistible puissance. Pendant toute la durée de la guerre, au Sud comme au Nord, on a vu ses prêtres exercer, sans distfnction de parti, le §aint ministère de la charité. Un général protestant qui fut, à cette époque malheureuse, investi de commandements considérables, se plaisait à rendre hommage au dévouement des aumôniers catholiques, « les seuls, disait-il, qui sur les champs dé bataille, se fussent montrés dignes de leur mission. »
L'exemple de l'Amérique prouve donc, d'une manière irréfutable, que l'Église n'a rien à redouter de la liberté. L'expérience est faite, et les résultats frappent tous les yeux. Au sein d'une société protestante, au milieu d'un peuple jeune et hardi qui n'a pas craint de pousser jusqu'à leurs dernières limites les principes d'indépen-
dance, le catholicisme s'est développé avec la vigueur d'une plante placée dans le sol et sous le climat les plus favorables à sa nature.
En effet, ce qu'il y a de meilleur dans l'esprit de notre siècle, le respect de la liberté individuelle, la tendre charité dont la philanthropie n'est que le reflet, la vénération de la grandeur humaine, môme sous Thabit de riiumble et du pauvre, tous ses sentiments sont essentiellement chrétiens, c'est le Sauveur qui les a apportés au monde.
Avant lui, il y avait des peuples libres, c'est-â-dh^ qu'il existait des associations de citoyens qui se disaient la nation et qui, fiers de leurs rudes vertus, de leur noble* intelligence, refusaient de courber la tète sous des maîtres. Mais ils n'étaient pas la nation entière, car ils comptaient pour rien leurs esclaves, plus nombreux souvent qu'eux-mêmes, et ces peuples, la gloire de Tantiquiié, foulaient sans honte sous leurs pieds les droits les plus saints ; Sparte avait ses ilotes, Rome aspirait à réduire l'univers entier en servitude.
Le christianisme, le premier, apprit à aimer Fhomme, à respecter sa dignité. Le moderne esprit démocratique est né de l'Évangile, pourquoi lui serait-il fatal? Une étroite sympathie, au contraire, existe entre eux. Les amis de l'Église ne doivent donc point s'effrayer du mouvement qui, de nos jours, entraîne les sociétés vers les institutions libres. Sans doute un passé à jamais re* greltable montre que le mot de démocratie peut couvrir l'oppression la plus violente, le despotisme le plus intolérable de tous, celui des masses. La France, abusée par les brillantes théories de Rousseau, a longtemps nourri des erreurs qui ont failli la mener aux abîmes. Renonçant aux idées chrétiennes de droit et de Uberté indivi-
duels, elle est retournée de vingt sièdes en arrière pour se prosterner devant je ne sais quel fantôme païen de souveraineté nationale. La volonté du peuple, ensemble des volontés particulières, s* est étendue à tout, a tout embrassé, tout asservi ; elle est dévenue en un mot la tyrannie monstrueuse dont nous gardons encore le funèbre souvenir.
Hais si ces déplorables sophismes, ces odieux excès sont funestes à la religion, ils tuent la liberté ; aussi est-ce en qualité de citoyen plus encore que de fidèle que nous les repoussons de toute notre énergie. Nous voulons croire que notre pays, instruit par une triste expérience, ne se laissera plus égarer. 11 comprendra, comme l'Amérique, que la souveraineté du peuple n'est que la volonté générale, appliquée aux intérêts communs de la nation; quand elle veut dépasser cette limite, quand elle réglemente la liberté individuelle, la conscience, la pensée, biens précieux et inaliénables que rhomme tient de Dieu et dont il ne doit compte qu'à Dieu, elle dégénère en despotisme. « C'est afin de protéger les droits des citoyens, dit M. Edouard Laboulaye*, que rÉtat existe. S'il les envahit, quelle est sa raison d'ôlre? Il a beau invoquer la sûreté publique, il n'est plus qu'un engin de domination. »
La démocratie, entendue dans son sens véritable, doit produire partout, en Europe aussi bien qu'aux États-Unis, sous les monarchies aussi bien que sous les républiques, de féconds et utiles résultats. Malheureusement elle aura chez nous bien des luttes à soutenir contre les erreurs qui se couvrent de son nom, le déshonorent et le discréditent. Des amis imprudents, auxquels le passé n'a rien
* Histoire des États^Unig.
appris, et qui ferment les yeux à Texemple des nations plus avancées que nous dans la voie du progrès, la poussent à s*isoler de la religion, à renier les principes chrétiens, seuls capables de la faire vivre; un grand nombre d esprits, alarmés, non sans raison, de ces tendances» s'unissent pour la rejeter comme une ennemie de Tordre social. Combien de temps notre pays sera-t-il combattu par ces influences contraires, avant de trouver la paix dans la vérité? Nul ne peut le prévoir. Mais ce que nous savons, c'est qu'il est du devoir de chacun de combattre les idées fausses qui ruinent en France la cause de la liberté ; ce que nous savons aussi, c'est que, quoi qu'il arrive, la religion sortira triomphante de l'épreuve : elle est héritière de promesses éternelles. A ceux qui doutent et s'inquiètent, nous ne saurions mie^ux faire que de rappeler les magnifiques paroles du P. Lacordaire :
« L'Église, armée de la raison et de l'amour, de la plus haute raison et du plus fort amour, que peut-on contre elle? On ne peut que la laisser libre, la protéger ou la persécuter. Si on la laisse libre, elle développera tous ses moyens; elle gagnera d'abord une âme, puis une autre âme ; elle s'étendra jusqu'à ce que les princes de la terre, étonnés, se regardent en disant : Quelle est cette puissance qui remplit tout, nos v lies, nos campagnes, nos places publiques et qui va nous laisser solitaires dans nos palais? Et les princes cho sissent entre ces deux partis, protéger cette Église ou la persécuter. Si l'Église est protégée, c'est une force ajoutée à une autre force ; le manteau impérial étendu sur l'Église ne peut lui faire de honte et peut lui faire du bien. Si au contraire on la persécute, alors c'est le beau moment : c'est celui que Dieu permit au temps des martyrs, c'est celui qu'il permet encore quand l'Église est endormie. La per-