‹ L'Amérique actuelleChapitre 3 sur 12 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

rait difficile que les évéques américains acceptent les doctrines du Syllabus et proclament la nécessité d'unir l'Église^ et l'État. Il faut sans doute que l'Église ait la haute main sur les fidèles, et elle doit désirer que ces fidèles forment la société tout entière, mais son autorité est purement morale. Le bras séculier qui la protège est son ennemi le plus cruel ; il la corrompt et il l'asservit.

Je ne suivrai pas M. Jonveaux dans ce qu'il dit du protestantisme, de ses divisions, de sa décadence aux États-Unis. En ce poitit, je ne suis pas de son avis. La société américaine est pour moi la plus pure floraison de la Réforme ; ses divisions, ses variations religieuses sont la condition même de son progrès ; c'est la liberté des Églises qui entretient la liberté politique. Et quant à TUnitarianisme, qui, il est vrai, ne compte qu'un petit nombre de fidèles, il est si peu mort avec Channing et avec Parker, qu'il a produit trois des œuvres les plus vivantes de notre temps : l'abolition de l'esclavage, la réforme de Téducation populaire, la création de la commission sanitaire pour les blessés. Garrison, Horace Mann, le docteur Béllows sont des unitaires ; on peut ne point partager leur croyance, mais comment ne pas admirer l'énergie et la fécondité de leur foi? quelle Église ne serait fière de pareils noms?

Mais un point où je suis tout à fait d'accord avec M. Jonveaux, et ce qui me semble la meilleure par-

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tîe de son livre, ce sont les derniers chapitres où il montre comment le catholicisme, loin de souffrir de la liberté, y a puisé une énergie nouvelle. Au commencement du siècle, il y avait aux États- Unis, 90,000 catholiques, 53 prêtres et 1 évéque ; il y a aujourd'hui près de 5 millions de fidèles, 3,000 prêtres, 7 archevêques et 40 évêques. Dans quel autre pays le catholicisme a-t-il fait un progrès semblable ? Partout où on le protège, il est sur la défensive, on le craint et on l'attaque. Là-bas où on l'abandonne à lui-même, il s'étend, il grandit , il est populaire. Ne comprendra-t-on jamais cette leçon? Il est vrai qu'aux États-Unis, TÊglise catholique s'accommode aux institutions libres et semble se plaire dans ce milieu. Quoi de plus curieux que la biographie du père Hecker, fondateur de l'ordre des paulistes I Voilà des moines qui sont bien américains ; c'est une nouvelle physionomie dans rhistoire. Leur grand moyen d'apostolat, c'est la presse. Pour défendre et propager le catholicisme, ils en appellent à Topinion et à la raison. Quel que soit le résultat de cette entreprise hardie, c est un bel exemple à opposer à ces trembleurs qui font de la force et du silence la protection nécessaire et la condition d'existence de la religion. Que feraient-ils de plus s'ils défendaient Terreur?

Je ne finirai pas sans louer M. Jon veaux d'une qualité trop rare chez les critiques, c'est son hon-

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nèteté. II ne fait pas de roman, il ne nous donne pas les caprices de son imagination pour la vérité; on voit au contraire qu'il prend une peine infinie pour puiser aux meilleures sources, pour ne rien dire que d'exact et de certain. Son livre fait comprendre TAmérique ; personne ne le lira sans s'y intéresser et sans en profiter. En France, nous nous retranchons trop souvent derrière notre vanité nationale; il semble qu'en dehors de nous, rien n'existe dans la création, Ce rôle de Narcisse n'est bon ni pour les individus, ni pour les peuples; c'est ainsi qu'on s'étiole et qu'on dépérit. Etudions les autres nations, allons à leur école quand elles en savent plus que nous, prenons-leur ce qu'elles ont de bon : c'est le seul moyen de maintenir le rang que nous tenons dans le monde. On nous appré* ciera d'autant mieux que nous reconnaîtrons nos défauts, et c'est quand nous oubherons de nous admier, que peut-être on nous rendra justice.

Edouard Labouute

Clatigny-VersaUles, 10 juin 1869.

Au delà des florissants Etats qui groupent leurs populations pressées sur les bords de rAtlantique, s'étendent, entre les Alleghanys et les montagnes Rocheuses, de vastes plaines en partie défrichées, en partie sauvages, qui offrent un bizarre mélange de barbarie et de civilisation. Des cités, bâties d'hier à peine, rivalisent déjà de prospérité avec les centres les plus importants de la Nouvelle-Angleterre. On croit assister à une scène des Mille et une nuits quand on voit Chicago, la reine de rOuest, surgir du sol comme par enchantement avec ses églises, ses universités, son commerce, sa vie politique. Leavenworth, Omaha, Denver, vingt autres villes

î L'AMERIQUE ACTUELLE.

témoif^menl également de l'activité, de la furia créatrice du génie américain.

Pendant que d*un côté, la moisson mûrit, de l'autre, l'infatigable travailleur jette des semences nouvelles ; négligeant les cités construites, le pionnier s'avance, son howie knife, ou couteau, à la ceinture ; armé du revolver et de la pioche, il dispute le désert aux Peaux- Rouges et oblige la nature à lui livrer ses Uéjors, La^^ société, vierge comme le sol, ne porte le jong d'anfeun préjugé, d'aucune tradition; un homme est, dans toute l'acception du mot, l'égal d'un autre, car oh ne connait, au fond de la prairie solitaire, ni rangs, ni classes, ni même nationalités; l'intelligence et l'énergie sont les seules choses dont fasse cas le colon américain. Let difficultés trempent son caractère, les sites grandioses qui l'entourent, l'isolement, la vue de ses champs nouvellement défrichés lui inspirent l'amour de l'indépendance, le mépris des distinctions vaines, le respect du travail. Un tel milieu laisse un libre cours au développement des facultés naturelles et doit avoir une grande influence sur les destinées du peuple qui se forme dans l'Exlrôme-Ouest. Que sera-t-il , quelle action exercera-t-il sur l'avenir des États-Unis? Les prairies du nouveau monde sont comme un creuset gigantesque, dans lequel les éléments les plus divers sont mis en fusion pour composer une société nouvelle. Si l'on veut se faire une idée de cette Amérique future, il faut en suivre l'origine et les progrés. Mais le temps marche vite dans ces contrées lointaines. A l'endroit où, hier, le Sioux et le Comanche poursuivaient en liberté les buffles sauvages, s'élève aujourd'hui la maison du pionnier; demain, ce sera une ville; quelques jours encore, la savane tout entière sera devenue un pays civilisé.

Et sur quelle étendue se manifeste ce prodigieux mouvement? Les États de l'Ouest ont huit fois la superficie de ceux de l'Atlantique, en y comprenant le Nord ei, le Sud ; TOrégon, à lui seul, est plus grand que l'Angleterre; le Texas que la France; la Californie, que l'Espagne ; rimmense bassin compris entre les Alleghanys et les montagnes Rocheuses offre au commerce et à l'industrie 7,000 lieues de rivières navigables ; il peut nourrir une population de trois ou quatre cents millions d'hommes. On éprouve une sorte de stupéfaction quand on songe aux perspectives grandioses ouvertes devant ces Etats naissants ; on comprend la fièvre américaine, cette audace d'entreprise que rien n'arrête et qui, pour nous, habitants de la vieille Europe, semble voisine du délire.

Les progrès de la colonisation doivent infailliblement amener le déplacement de la vie politique. Jusqu'ici J'Ouest, encore enfant, se soumet avec docilité à l'influence de la Nouvelle-Angleterre, mais l'heure n'est pas loin où se sentant fort, il réclamera sa part de pouvoir : l'Ohio et rillinois ont déjà compté leur population, comparé l'étendue de leur sol avec l'exiguïté de Rhode- Island, du Conneclicut et du Massachusetts; ils savent que le prochain dénombrement leur donnera dans le Congrès une puissance qu'ils n'ont pas encore eue; quelques esprits ardents vont même jusqu'à prédire que le siège du gouvernement sera retiré de Washington et transporté sur un point plus central de la grande république. Nous ne croyons pas que la capitale de l'Union soit si près d'être dépossédée ; toutefois, une transformation rapide s'opère dans l'Ouest, et ses conséquences promettent d'être fécondes pour l'avenir.

lln'estpas dans notre intention de passer en revue toutes

les villes américaines qui, pareilles à la Minerve antique, sont nées dans le complet épanouissement de leur force et de leur vie; nous n'en prendrons qu'une seule, Chicago, parce qu'elle résume en elle les traits épars dans les autres : c'est l'une des œuvres les plus glorieuses du génie américain. Édifices gigantesques, voies splendides, écoles, tout a été improvisé dans l'espace de quelques années; et la richesse publique, loin d'en souffrir, s'est accrue en proportion. Quel gouvernement, si habile qu'on le suppose, en a jamais fait autant?

La fondation de Chicago remonte au commencement de ce siècle, mais il aurait fallu beaucoup de complaisance pour donner déjà le nom de ville à cette slation perdue au fond du désert. Rien n'égale sous ce rapport la conflance intrépide d'un Américain. Vous entendez parler d*une cité nouvelle, on vous vante avec enthousiasme sa grandeur future, vous demandez à la voir et vous apercevez... une maison de planches au milieu d'un champ à peine défriché. Laissez faire le settlery ce qui n'est encore qu'un rêve de son imagination ne tardera pas à prendre corps. Toutefois, il y a cinquante ans, l'esprit d'entreprise, dans l'Ouest, n'était pas à beaucoup près aussi actif qu'aujourd'hui; les Etats de l'Atlantique, sortis depuis peu de la tutelle coloniale, avaient trop à faire chez eux pour songer à se déverser ailleurs, et l'Europe n'envoyait pas alors au nouveau monde un flot d'émigrants.

En 1830, Chicago continuait à n'être rien de plus qu'un poste militaire et une station pour le commerce des fourrures ; on y comptait douze habitations ; une forteresse, faite de quelques troncs d'arbres, abritait une poignée de soldats ; à côté, deux ou trois ignobles tavernes vendaient « l'eau de feu » aux Peaux-Rouges. Des armes

et de Talcool, voilà sous quelle forme la civilisation se présente presque partout au sauvage, puis, quand il est abruti, on s* étonne de sa dégradation. La race saxonne en général, la race américaine en particulier, n'est pas réputée pour sa douceur envers les peuples indigènes quelle dépossède; mais laissons cela et revenons à Chicago. Vers 1833, les colons commencèrent à se diriger vers la ville naissante ; avant la fin de Tannée, cinquante familles s'évertuaient à transformer en rues, en jardins, en champs de maïs, la prairie inculte. Cinquante familles, au milieu de l'immense solitude ! il semblerait qu'il y avait assez de place pour elles et pour les Indiens; les prévoyants pionniers n'en jugèrent pas ainsi. Au mois de septembre 1834, sept mille Peaux-Rouges assemblés dans Chicago échangeaient, contre des marchandises sans valeur, un territoire de 4 à 5,000 lieues carrées. L'acte de vente stipulait que les sauvages se retireraient vers rOuest, au delà du Mississipi. Une semaine plus tard, quarante chariots attelés chacun de quatre bœufs, transportaient à travers la plaine les enfants des Pottawatomics et leur misérable bagage ; les hommes et les femmes suivaient à pied. Au bout de vingt jours, la tribu arriva sur les bords du grand fleuve ; elle le franchit et poursuivit pendant vingt autres jours la marche qui î'éloignait à jamais du pays de ses ancêtres. Quand on se promène aujourd'hui dans les rues de Chicago , on a peine à se figurer qu'il y a trente-quatre ans, les Peaux- Rouges étaient encore les maîtres du sol sur lequel est bâtie la ville.

Les Indiens partis, tout n'était pas gagné; les colons avaient à exécuter une rude tâche pour rendre à peu près habitables les districts qu'ils venaient d'acquérir. La prairie, sur cette rive du Michigan, n'est guère plus éle-

vée que le lac lui-môme; les premiers défrichements avaient mis à découvert une vase que la moindre averse convertissait en une mer de boue, le moindre rayon de soleil en un océan de poussière. Pendant la saison des pluies, la ville était noyée dans une immense flaque d'eau, et pour y arriver il fallait traverser une sorte d'étang où les chevaux entraient jusqu'au poitrail. L'agriculture ne semblait pas avoir meilleure chance de succès; Chicago tirait une grande partie de ses approvisionnements ^ de la rive orientale du lac.

Pourquoi donc les colons avaient-ils choisi cet emplacement incommode? pourquoi, malgré tous les obstacles, étaient-ils pleins d'espoir? C'est que, sur le point où ils bâtissaient Chicago, le Michigan offre un excellent port. Ses eaux ont creusé un fossé large de 100 mètres, long de 1,200, qui s'avance dans la plaine, puis se partage en deux bras se dirigeant l'un au nord, l'autre au sud, parallèlement aux bords du lac. Cette espèce de rivière ou, si l'on aime mieux, cette crique, étant dépourvue de courant et de marée, a l'avantage d'offrir un abri sûr aux bateaux que les fréquentes tempêtes du Michigan mettraient en danger. Elle est accessible aux plus gros bâtiments de la navigation intérieure, et met Chicago en possession d'une ligne de chantiers et de magasins longue de 10 lieues. Grâce à celte situation, la ville devait concentrer en partie le commerce des lacs américains ; toutefois, ce n'était encore qu'une active petite place de quatrième ou cinquième ordre.

On avait commencé à saler un peu de viande de bœuf et à Texpédier au dehors; en 1859, celte industrie avait pris un certain développement; trois mille têtes de bétail avaient été amenées des prairies, préparées et exportées ; un négociant hardi avait eu aussi lidëe de

CniCAGO, U REINE DES LACS. 7

créer à Chicago un entrepôt pour les céréales, et des quantités considérables de grains étaient chaque année apportées du fond de la plaine jusqu'aux rives du Michigan. Par malheur, la saison du transport était aussi la saison des pluies ; les chariots attelés de bœufs avaient grand'peine à faire une longue roule sur le sol détrempé; c'était pis encore quand ils arrivaient à la ville, ils s*embourbaient dans la vase profonde, défonçaient les rues, les changeaient en fondrières ; les lourds véhicules s'accrochaient, s'enchevêtraient les uns dans les autres et formaient une confusion impossible à décrire. Tout Chicago était mis en émoi ; les passants, arrêtés dans leur course, se voyaient bientôt couverts des pieds à la tête d'une boue épaisse et noire, terne livrée delà cité entière; quand on était parvenu à dégager le passage, il fallait jeter des planches en travers des ornières pour rétablir la circulation ; enfin, la future a reine des lacs » était, de toutes les villes des prairies, la plus désagréable. L'étranger que le hasard y avait amené s'enfuyait au plus vite, sans soupçonner le moins du monde que ce maussade marécage dût devenir un jour l'orgueil du nouveau monde, le grand entrepôt, le comptoir et la capitale de l'Ouest.

Mais rien n'effraye ni ne décourage le colon yankee ; volontiers il dirait, en s'appropriant une parole bien connue : a Impossible ! ce mot-là n'est pas américain ! j» Deux choses manquaient à Chicago pour développer les germes de prospérité qu'elle avait en elle : il lui fallait des voies de communication par terre et par eau. Le canal qui unit la ville à la rivière de l'illinois, et par suite au Mississipi, fut commencé en 1836 et terminé en 1848; dès lors une ère nouvelle s'ouvrait pour les setllers et les fermiers qui s'occupaient à défricher les fertiles prai-

8 l*âhëhique actuelle.

ries de l'Ouest ; leurs grains, leurs bestiaux, leurs fourrages, amenés facilement à Chicago, étaient expédiés par les lacs vers le littoral de TÂtlantique et jusqu'en Europe. La création des chemins de fer vint encore rendre cet essor plus rapide. Un an après Tachëvement du canal, le sifflet de la locomotive retentissait pour la première fois dans les plaines du Michigan ; le train ne parcourait encore qu'un espace de 5 lieues, mais les colons avaient compris de quelle importance il était pour eux de rendre les moyens de transport nombreux et prompts; chacun répétait que tout coin de terre mis en communication avec la ville serait une source de richesse durable; or, chez un peuple qui a l'habitude de penser et d'agir, Texécution suit vite le projet. Nul homme d'État ne connaît les besoins d'un pays aussi bien que les intéressés eux-mêmes, nul ne sait y pourvoir avec autant de zèle et d'intelligence. Quinze ans ne s'étaient point écoulés qu'un réseau de 5,000 lieues de voies ferrées rayonnait autour de Chicago, la rattachant aux principaux centres de l'Est et du Sud , faisant affluer vers elle toutes les richesses de rOuest. Il n'y a pas, dans tout llUinois, une seule ferme qui soit éloignée de plus de 15 lieues d'une station de chemin de fer ; la plupart en sont beaucoup plus rapprochées; la distance moyenne est d'environ 2 lieues. On compte par millions d'hectares les terres que le développement des voies de communication a mises en culture.

Il est facile de comprendre l'impulsion que ces travaux gigantesques durent donner au commerce. Depuis quelques années, Chicago fait une quantité d'affaires si prodigieuse, qu'elle en serait elle-même étonnée si elle avait le temps de s'arrêter et d'aligner des chiffres. L'exportation des grains, qui avait commencé en 1858

sur une échelle bien humble, 78 bushels^, en comptait 46 millions pendant Tannée 1855, et près de 60 millions en 1867, Les eaux d)i Micbigan, naguère silencieuses, ou troublées seulement par les pagaies des Indiens, devinrent le point de ralliement d'une flotte nombreuse. Bricks» steamers, goélettes, bâtiments de toutes sortes, jaugeant ensemble 220,000 tonneaux et employant 10,000 marins, distribuèrent sur les rives des grands lacs une partie considérable des céréales amenées à Chicago par les canaux et les chemins de fer.

Que va devenir, dira le lecteur, la trop commerçante ville au milieu de cet immense amas de denrées qui de toutes paris pleuvent sur elle? Quelques centaines de chariots suffisaient pour Tencombrer, ses transactions actuelles doivent la rendre inhabitable. 11 n'en est rien cependant, grâce à Taclif esprit pratique des colons, toujours en quête d'améliorations utiles. Ces montagnes de grains, dont la pensée trouble l'imagination, sont chargées et déchargées avec tant d'ordre et de promptitude, que les habitaits s'en aperçoivent à peine. Un étranger peut demeurer à Chicago pendant un mois^ sans se douter que personne s'y occupe de la vente ou de Tachât des céréales. Soixante-dix élévateurs puissants, établis le long des quais, attendent Tarrivée des grains, les puisent dans le bateau ou le wagon qui les amène, puis les transportent, au moyen de huches gigantesques, jusqu'à l'embarcation placée de l'autre côté de Tappareil, et que Ton tient prête à les recevoir. Les machines sont mues par la vapeur, de sorte queTopération entière s'accomplit en quelques minutes.

Ce progrès ne satisfaisait pas complètement les habi-

' Le btishel équivaut à 36 litres environ.

tants de Chicago ; ils avaient diminué la dépense, simplifié la manutention, mais ils trouvaient encore que le blé tenait beaucoup de place.

a Voulez-vous, leur dit un jour un spirituel économiste, expédier dans un seul baril dix ou douze sacs de maïs? rien n'est plus facile. Convertissez-les en une substance animale. Qu'est-ce, par exemple, qu'un porc? Dix ou douze sacs de grain sur quatre jambes. Le maïs s'incarne de la sorte : le p.orc mange le maïs, l'homme mange le porc. »

Les négociants jugèrent le conseil bon à suivre, et le commerce des salaisons atteignit bientôt des proportions colossales. En une seule saison de trois mois, Chicago expédia 900,000 porcs tout préparés, c'està-dire les trois quarts au moins des animaux de cette espèce abattus dans l'Ouest, pendant le même espace de temps. Celte armée de bêtes, marchant à la file, formerait une chaîne de 250 lieues. Livrer à la consommation celte masse de viande, alors que le commerce des grains absorbait déjà tant de bras, ce n'était pas une tâche aisée pour une cité naissante, mais les difficultés ne faisaient que stimuler l'esprit inventif des habitants de Chicago. Le travail augmentant, on fonda des usines, on imagina des procédés pour préparer les salaisons, comme on avait inventé des élévateurs pour manier les blés. Grâce à un aménagement ÎQ^énieux, à Temploi des machines, à la dextérité des ouvriers, grâce à la division du travail, l'incessante marée de porcs qui, du matin au soir, arrive vivant et grognant à l'entrée de l'abattoir, en sort quelques minutes après, par la porte opposée, sous forme de jambons, de saucisses, de lard, de boudin, chacun des animaux ayant été, dans son passage à travers l'édifice.

CHICAGO, LA REINE DES LACS. il

égorgé, flambé, raclé, dépecé, salé, mis en baril, le tout avec la vitesse de l'éclair, la régularité de l'horloge. Un établissement servi par cinquante hommes peut expédier trois porcs à la minute, et cela pendant dix heures chaque jour.

Nous passons sous silence le marché aux bestiaux, construit à une lieue de la ville, et les fameuses étables qu'un Guide américain appelle pompeusement la « grande cité bovine du monde. » Deux millions de dollars ont été dépensés pour les parcs et les bâtiments, qui sont en état de recevoir à la fois 20,000 bêtes à cornes, un nombre égal de moutons et 75,000 porcs.

Ces soins n'absorbaient pas l'activité de Chicago, elle avait encore le temps de songer à s'embellir, et elle se transformait avec une rapidité qui pourrait rendre jaloux le Paris de M. Haussmann, d'autant plus qu'il y avait cette différence, toute à l'avantage de la cité des lacs, que le progrès du luxe représentait chez elle, non un accroissement de dettes, des charges et de lourds impôts, mais le développement d'une »prospérilé réelle; en voulant être somptueuse, elle entendait rester une ville de travail. La boueuse Chicago, l'effroi des touristes, est devenue, par le seul concours de ses habitants, l'une des plus brillantes métropoles des États-Unis : elle compte une population de 500,000 âmes, elle en aura prochainement un million.

La vase et Teau, tels étaient les ennemis qu'il fallait d'abord combattre; rarement édilité se heurta contre de pareils obstacles, rarement ses efforts furent couronnés d'un succès plus étonnant et plus rapide : il ne s'agissait point de démolir des maisons vieilles ou neuves, dont quelques coups de pioche ont facilement raison, il fallait changer la nature même du sol sur lequel repose la ville.

La première condition était d'élever Chicago au-dessus de riiumide plaine qui l'entoure.

Exhausser une cité entière, comment exécuter ce hardi projet dans un pays où Texpropriation est presque inconnue? En décidant que les quartiers bâtis par les colons qui arrivaient chaque jour, seraient établis sur des remblais d'une hauteur de 6 pieds, on avait déjà gagné quelque chose : les rues ne se changeaient plus en étangs pendant la saison des pluies, mais une boue épaisse, obstinée, les remplissait encore; quant aux caves, on n'y pouvait rien mettre, les objets auraient nagé dans Feau. Un second exhaussement fut ordonné, toujours pour les nouvelles constructions; il ne tarda pas à être reconnu insuffisant. On prit alors le niveau actuel qui, dominant de 12 pieds celui de la prairie, assainit parfaitement la ville. Chicago présentait pendant cette transformation un singulier aspect; les trottoirs en planches de ses rues n'étaient qu'une série d'escaliers, qu il fallait sans cesse monter ou descendre. Mais on pouvait compter sur les habitants pour remédier à cet état de choses. Ceux dont les maisons s'élevaient dans les anciens quartiers comprirent qu'il y aurait pour eux un grand avantage à ne pas rester ensevelis au fond d'une sorte de fossé bourbeux; une intelligente émulation s*empara de chacun, et, en moins de dix ans, les inégalités avaient disparu.

La dépense avait dû être énorme ; on serait surpris que des particuliers se fussent décidés à la faire, si Ton ne se rappelait que, dans l'Ouest, il n'y a pas d'oisifs ni de gens déplaisir; chacun travaille, et, les ressources du pays étant inépuisables, presque tout le monde devient riche. Même quand il a conquis une grande fortune, l'Américain continue son labeur infatigable. Est-ce l'ava-

rice qui le pousse? cède-t-il uniquement au désir d'accumuler dollar-sur dollar? On Fa dit, mais la générosité avec laquelle il répand autour de lui son or prouve le contraire ; il n*est personne qui ouvre plus largement sa bourse à toutes les œuvres de bienfaisance ou d'intérêt public. Seulement il a soif d'activité ; il ne croirait pas mener une existence digne d'un homme, digne du citoyen d'une grande nation, s'il se bornait à jouir stérilement de ses richesses sans rien produire d'utile.

Une découverte inattendue vint aider à l'épanouissement de Chicago. On était obligé d'aller chercher fort loin et de payer fort cher les matériaux des maisons; aussi avait-on dû les construire généralement en planches. 11 est vrai que cette industrie avait atteint le niveau d'un art, et qu'aujourd'hui encore elle donne lieu à une exportation considérable. Élégantes villas, riantes écoles, églises aux lignes sévères, fermes, habitations de toutes sortes, sont fabriqués au plus juste prix et envoyées, par pièces numérotées, sur les différents points des territoires de rOuest. Les prairies, en effet, n'ont pas de bois, et c'est Chicago qui fournit aux seltlers cet article indispensable. La ville cependant, peu satisfaite des constructions fragiles qu'une étincelle peut enflammer, aspira à posséder de plus durables édifices.

On fit d'abord venir de l'État de New-York du granit noir, matière coûteuse dont la sombre couleur ne s'harmonisait que trop avec celle de la boue. Il y a quelques années, on découvrit en creusant un canal une carrière de pierre blanche; par malheur, elle était si tendre qu'elle se brisait au moindre choc : on jeta les fragments et l'on ne s'en occupa point davantage. Quelques mois plus tard, des ouvriers, allant du côté où gisaient les débris, s'aperçurent qu'ils avaient pris à l'air une teinte jaunâtre et

qu'ils étaient devenus extrêmement durs. Chicago avait sous la main un trésor. Ces matériaux, faciles à travailler lorsqu'ils viennent d'être extraits, prennent ensuite assez de consistance pour servir à la construction des édifices les plus somptueux; en outre, leurs tons dorés et chauds, qui rappellent ceux du Parthénon, donnent aux rues un air d'élégance et de gaieté.

La ville ne compte pas s'arrêter en si beau chemin. Elle s'enorgueillit déjà d'avoir, le long du lac, les magnifiques avenues, les charmants cottages qui l'ont fait surnommer la « cité des jardins. » Ce coin de paradis terrestre, plein de fraîcheur et d'ombre, d'où le regard se perd dans l'immensité des eaux bleues du Michigan, forme, avec le bruyant quartier des affaires, un singulier contraste ; ici les grandes scènes de la nature, là le mouvement, l'activité fiévreuse de l'industrie et du commerce. Chicago doit à cette réunion d'éléments divers un charme particulier. A l'heure où nous écrivons, elle s'occupe de tracer un boulevard bordé de villas et de jardins, qui l'entourera d'une verte ceinture, et fournira aux habitants 5 ou 6 lieues de délicieuses promenades. Pour varier le site uniforme de ce pays de plaines, on projette aussi la création d'un grand parc avec collines et vallées*

En même temps que les habitants de Chicago don* naient à leur cité un aspect de grandeur et d'opulence, ils cherchaient à multiplier dans son sein les sources de richesse, estimant, avec leur rare bon sens,, qu'une prospérité qui ne se renouvelle pas se tarit bien vite et enlève au pays une de ses forces vives. La ville avait jusqu'alors bo;rné son ambition à être la métropole conunerciale du Nord-Ouest ; maintenant qu'elle avait grandi, elle voulut devenir manufacturière.

Nulle raison, d'ailleurs, ne l'empêchait de favoriser

rindustrie. La redoutable question du prolétariat n'exîsle point en Amérique ; on n*y connaît pas les haines sociales. D'une part, le sentiment religieux combat les fassions mauvaises ; de l'autre, l'égalité absolue des classes, l'éducation répandue à pleines mains, ouvrent à tous le libre accès de toutes les carrières; il ne reste donc plus de prétexte au mécontentement nia Tenvie, et l'on ne craint pas d'attirer dans les villes une nombreuse population d'ouvriers. Tout d'abord, Chicago débuta par faire les outils les plus sinu)les et les plus grossiers de l'agriculture; bientôt les commandes affluèrent, la production s'étendit, les usines de la ville approvisionnèrent d'instruments et de machines la plupart des fermes de l'Ouest.

D'autres entreprises ne réussirent pas moins : la fabrication des chaussures emploie plus de trois mille personnes; le tissage du coton et de la laine se développe rapidement ; une manufacture, établie dans un faubourg, fournit au commerce cent mille horloges par an; une autre s'occupe spécialement des montres. Enfin cette industrie naissante n'oublie pas les besoins de l'art et de l'intelligence, à en juger par le nombre croissant des facteurs de pianos, des graveurs de musique et des libraires-éditeurs.

Veut-on savoir maintenant quels sont les hommes qui, en moins de trente ans, ont accompli l'œuvre colossale que nous venons de décrire ? veut-on connaître le secret de leur puissance créatrice? Le voici en quelques mots : l'Américain croit, pense et sait agir. Non-seulement il est stimulé par la vue du champ immense ouvert à ses efforts, mais il fortifie en lui les deux principes qui rendent Faction féconde : la foi et Tintelligence.

Dés que trois ou quatre cabanes de settlers sont groupées ensemble, la première chose que Ton songe à

le L'AMÉRIQUE ACTUELLE.

faire, c'est de bâtir une église et une école. La maison du Seigneur s'élève, majestueuse, au milieu de la plus mflme bourgade du désert et abrite de sa paix Fhabilation du pionnier; en quelque endroit que Ton arrive, l'hospitalière demeure parle d'espérance. On trouve Féglise au fond des plaines, on la trouve dans les gorges des montagnes; elle protège la culture du fermier comme Texploitation du mineur, dont le village s'accroche, pareil à un nid d'aigle, aux flancs des roches du Colorado. Partout le repos du dimanche est* observé avec une rigueur qui satisferait le puritain le plus austère.

Le même sentiment religieux existe dans toute l'étendue de l'Union, a Noire pays garde la crainte de Dieu, » disent les Américains. La seule ville de Chicago» avec ses 300,000 âmes, compte 150 églises, et le nombre n'en est pas trop grand pour la ferveur des fidèles, car, à l'heure des offices, elles sont remplies d'une foule compacte.

Que l'on compare cette situation avec celle de Paris, il en ressortira un enseignement triste et salutaire. L'étranger qui vient en France est frappé de deux choses : la rareté des édifices religieux, l'abondance des prisons et des casernes; l'un de ces faits est la conséquence de l'autre; quand le frein moral perd de sa force, il faut augmenter la répression extérieure. Bien aveugles sont donc ceux qui cherchent à isoler la liberté des croyances ! Ils s'imaginent affranchir l'homme en lui enlevant les secours divins qui l'aident à se diriger lui-même, et ils ne s'aperçoivent pas qu'ils le condamnent fatalement à se laisser conduire par autrui : l'incrédulité a de tout temps été le grand chemin de la servitude.

Hais il ne suffit pas d'enraciner dans le cœur l'amour et la volonté du bien, il faut que l'intelligence ait assez

de lumière pour le reconnaître. Le sage développement de nos facultés ne nous est pas moins profitable dans Tordre moral que dans l'ordre des intérêts matériels. Aussi n*y a-t-il pas un Américain qui ne pense avec Horace Mann, Tiilustre fondateur des Écoles communes, que « toute créature humaine a un droit absolu à l'édu* cation; la lui refuser, c'est la condamner à l'abrutissement et à la misère, c'est violer une de ces lois divines qu'on ne méprise jamais impunément. L'ignorant est un danger pour la société ; vienne une crise, vienne la passion, la bête brute peut devenir une bête féroce. »

Le zèle pour l'enseignement est, aux États-Unis, une véritable passion ; nul ne craint de prodiguer à cette œuvre sa bourse, son temps et ses peines ; le capitaliste donne sans compter des sommes énormes pour la fondation des écoles, le manufacturier s'arrache à ses affaires afin de surveiller le progrès des élèves, les jeunes filles consacrent les plus belles années de leur vie à Féducation de l'enfance. Loin d'occuper la position équivoque et secondaire qu'elles ont en Europe, les institutrices se font honneur de la mission qui leur est confiée. Tout le monde en juge comme elles. « Entre deux personnes également aimables, disait un riche Yankee, je choisirais sans hésiter pour femme celle qui aurait enseigné dans une èeole commune. »

Les maîtres chargés de diriger l'instruction publique viennent presque tous de la Nouvelle-Angleterre, qui a jusqu'ici conservé sa suprématie intellectuelle et façonné à son image les États de l'Ouest. Mais déjà plusieurs villes des lacs et des prairies ont des universités célèbres, pépinières de professeurs éminents, appelés à exercer une légitime influence sur leurs concitoyens. Un élément nouveau va donc entrer, par Ten-

seignemenl, jusqu*au cœur du pays, et l'Ouest, tout en conservant les grands principes politiques et sociaux qui sont la gloire de 1* Amérique, prendra une physionomie particulière. Chicago sera sans nul doute la capitale de ce monde nouveau. Elle pressent la grandeur de ses destinées et s'applique à s'en rendre digne. Ses écoles sont au nombre des meilleures des États-Unis; les professeurs, mieux rémunérés que dans la plupart des autres villes, possèdent un savoir étendu, les bâtiments sont vastes et commodes, enfin l'on s'y préoccupe sérieusement de l'hygiène, négligée trop souvent chez ce peuple ardent au travail.

La gymnastique et les autres exercices du corps viennent plusieurs fois le jour interrompre l'élude; toutefois, la place qui leur est faite n'est pas encore assez grande. A Chicago, comme ailleurs, l'instruction est trop hâtive; on veut que les élèves apprennent vite et beaucoup, sans se demander assez si leur frêle organisation peut résister à une telle fatigue ; aussi dès la première ou la seconde génération, les enfants des robustes colons venus d'Europe commencent à s'étioler; la vigueur morale soutient encore ces santés affaiblies, mais il y là un danger auquel l'Amérique fera bien de prendre garde.

L'enseignement supérieur n'est pas moins encouragé que l'instruction primaire. Chicago possède une université, une académie des sciences, deux séminaires, trois écoles de médecine; elle a fondé à grands frais un observatoire pourvu des meilleurs instruments et dirigé par un habile astronome. Les habitants,, animés d'une émulation généreuse, ont voulu que leur ville eût avant New-York un muséum. En quelques jours, les souscriptions furent recueillies, le terrain acheté, et les constructions commencèrent. Si nous ne nous trompons, cet

établissement, ouvert depuis une année, renferme déjà des collections fort remarquables.

Mais Técole, si savante qu'on la suppose, collège ou académie, n'est que l'entrée, le vestibule de l'éducation. Chez nous, quand le cours des études pédagogiques est achevé, on s'imagine avoir fait provision complète de science et n'avoir plus besoin de rien apprendre. On s'occupe de ses affaires ou de ses plaisirs, on parcourt un roman, on feuillette une brochure scandaleuse, et l'on ne s'aperçoit pas que le niveau des esprits s'abaisse, que les caractères perdent leur générosité, qu'au delà d'un cercle étroit, on devient incapable de juger sainement des hommes et des choses. Les Américains estiment que la culture de l'intelligence est l'œuvre de toute la vie. Au milieu du tourbillon des entreprises industrielles, du flot des intérêts politiques, ils savent encore trouver le loisir d'absorber plus de livres, d'étudier plus de questions religieuses, scientifiques ou sociale's que ne le fait en France un homme libre de toute autre occupation.

Que l'on prenne, dans n'importe quel pays, un million de personnes appartenant à toutes les classes, depuis les plus riches jusqu'aux plus pauvres, nulle part on ne trouvera autant de lecteurs, et c'est là un thermomètre infaillible de l'activité intellectuelle d'un peuple. L'Américain n'attend pas d'autrui son opinion toute faite, il se la forme lui-même après avoir écouté, pesé le pour et le contre. Ce sont les saines lectures qui entretiennent chez lui l'ardeur des convictions, la vigueur de l'esprit; ce sont elles qui augmentent le savoir, ce levier puissant du travail.

A juger des habitants de Chicago par leurs œuvres, on peut conclure, sans craindre de se tromper, qu'ils ont su puiser largement à cette source toujours ouverte

d'instruction et de progrès. Le commerce des livres a pris dans cette ville des proportions fabuleuses ; chaque jour les boutiques de libraires sont assaillies de demandes, encombrées d'acheteurs. Pour satisfaire aux goûts de leur cUenlèle, il leur a fallu avoir un choix aussi varié, aussi nombreux que celui des maisons colossales de la Nouvelle-Anglelerre; les ouvrages les plus coûteux s'y vendent "avec une facilité dont nous ne sau* rions avoir l'idée, nous qui regardons les livres, nonseulement comme un objet de luxe, mais encore comme le luxe le moins souhaitable , car il flatte trop peu la vanité. D'austères et sèches encyclopédies , valant 200 dollars (i^lOO francs), sont achetées par centaines, et Ton pourrait citer une foule d'œuvres d'un prix aussi élevé dont l'écoulement a été beaucoup plus rapide encore.

Si, du domaine intellectuel, nous passons à Tordre politique , nous trouverons une exubérance de vie bien digne de fixer notre attention. La presse joue , dans rOuest, un rôle plus important peut-être que dans les États de TAtlantique, où cependant elle a tant de puissance. Pour les villes des prairies, souvent séparées les unes des autres par d'immenses espaces, elle est le principal lien qui les rattache au monde de la pensée ; ses mille échos portent d'un bout à l'autre des plaines la voix du pays ; grâce à elle, le cœur du pionnier perdu au fond de la solitude bat à l'unisson de ses compatriotes; il sent qu'il appartient à une grande nation, et il accomplit sa lâche avec plus d'ardeur; le moindre village du Kansas ou de la Nebraska sait, aussi bien que la ville de Washington, quelles sont les préoccupations du moment, quelles questions agitent le Capitole.

De cette façon, sans peut-être y prétendre, la presse

est un agent merveilleux de nationalisation pour les étrangers ; Témigrant pénètre si bien dans la \ie du pays, il est tellement entraîné par le courant des idées, qu'il lui faut peu de temps pour devenir Américain. Dans les États-Unis, personne ne reste indifférent aux affaires publiques, et il en résulte une force immense.

Nous ne nions pas que ce tableau ait ses ombres. Sans doute, dans une contrée où chaque citoyen se passionne pour les intérêts politiques, des partis redoutables doivent se former, qui se disputent le pouvoir et troublent la sécurité générale, Mais un système contraire nous a-t-il donné une stabilité dont nous ayon^ lieu d*être bien fiers? En France, une poignée de factieux peut, à un moment donné, disposer du sort du pays ; les honnêtes gens se contentent de gémir ; le défaut d'habitude de la vie publique les empêche de se réunir pour Taclion; une crise suprême est seule capable de les tirer de leur inertie. Mieux vaudrait les armer pour la défense du bien ; la victoire serait alors certaine et Tordre social mieux établi que nous ne le voyons, car le droit et la justice ont toujours plus de partisans que l'erreur.

U s'ep faut d'ailleurs que la liberté favorise autant qu'on le croit l'extension des mauvaises doctrines. Due parole dite à l'oreille dans le mystère des sociétés secrètes peut être dangereuse ; prononcée en public, elle tombe sous le ridicule et le mépris.

Quoi qu'il en soit, les Américains se trouvent bien de leur système, tout le monde chez eux est d'accord pour en vanter les avantages. Les cités de l'Ouest adoptent avec empressement les traditions des anciens États ; la multitude des journaux est incroyable, et loin d'y voir un danger, on encourage sans cesse la création de nouvelles feuilles. Ce fait n'a rien qui doive nous surprendre : la

presse n'est pas aux mains d'un petit nombre d'hommes; elle est l'œuvre de la nation entière, dont elle exprime les opinions au lieu de les diriger à son grè. Chaque citoyen prenant une part active à la vie politique, les sentiments modérés, qui sont ceux du grand nombre» trouvent à se faire jour d'une façon éclatante. Tout s'enchaîne et se suit : le développement des libertés publiques est la meilleure sauvegarde contre les excès du journalisme et les efforts des doctrines subversives.

La presse de Chicago est dirigée avec la verve et le talent que Ton doit attendre d'une telle ville. Plusieurs de ses feuilles quotidiennes ont des correspondants à Londres, à Paris, dans la plupart des pays d'Europe. Le Republican, entre autres, est en relation avec sept ou huit cents personnes, résidant sur presque tous les points du globe, et chargées de lui fournir des informations détaillées au sujet des événements qui surviennent dans la contrée qu'elles habitent.

Nous avons esquissé rapidement la physionomie de Chicago ; nous avons montré quelle somme de qualités nobles et fortes il a fallu pour l'amener en si peu de temps à sa prospérité actuelle. Et ce n'est point là un fait isol^ : on le retrouve, sur une échelle plus ou moins grande, dans toutes les cités de l'Ouest. Ce n'est pas non plus l'ouvrage d'un prince ou d'un ministre ; les efforts des individus ont seuls accompli ces miracles. Quel juste sujet d'orgueil il y a pour les Américains dans cette pensée! Un homme de génie passe, le peuple demeure, c'est sur lui, sur le développement de ses vertus viriles, qu'il faut fonder l'avenir des nations.

ir

L'Ouest n*embrasse pas seulement, on s*en souvient, les Etats déjà constitues où la société suit une marche régulière; il comprend aussi dévastes solitudes, dans lesquelles s'agite un monde en voie de formation. Les scories s'y trouvent à côté du pur métal, l'effervescence des sentiments et des idées y produit, quelquefois des crimes, le plus souvent des œuvres utiles et fécondes. Tout, dans cet étrange milieu, le rude pionnier, la prairie sans limites, la ville à peine ébauchée, prend un caractère de sauvage grandeur qui fascine l'imagination.

Pour quiconque aime la vue de la mer, les plaineâ d'Amérique ont un charme inexprimable* Non-seulement les ondulations du sol rappellent le mouvement des vagues, mais l'absence complète des arbres, l'aspect uniforme du gazon semé de milliers de fleurettes, éveil*

lent dans Tâme le sentiment de Timmensité ; Tâpreté des vents, que nul obstacle n'arrête, est avec TCTcéan une ressemblance de plus. Le spectacle qu'offre une prairie américaine par un temps clair, dans la saison de l'année où l'herbe est verte, a quelque chose de magique. Aucun objet aux contours tranchés, bois, chemins, rochers, collines, murs ou haies, n'y arrête le regard du voyageur. Partout s'étend sous ses pieds un interminable tapis de verdure. Une colonisation de plusieurs années n'a pas changé encore l'aspect du paysage ; le trait caractéristique de ces vastes prairies est de recevoir des millions d'habitants, de les absorber et de paraître toujours vides.

Silencieuses et vastes, semblables à un champ de culture, quoique la main de l'homme n'y ait jamais touché, elles ont place pour toutes les multitudes que l'Europe et l'Asie versent sans cesse dans leur sein. Elles nourriraient la moitié de la population du globe terrestre, et elles n'opposent aux efforls du pionnier nulle barrière d'aucune sorte, ni chaînes de montagnes, ni sables brûlants, ni marais pestilentiels. La bêche et la charrue n'ont besoin que d'un court travail pour les rendre productives ; dans maint district, on peut tracer un profond sillon à travers les sols les plus riches, sans rencontrer, pendant dix lieues, la moindre racine, sans se heurter à un caillou.

Ce beau pays a cependant plus d'un défaut. Le premier, c'est l'extrême inégahté de sa température ; on y passe subitement du climat des tropiques aux bises du nord. La chaleur est parfois de 40° centigrades, et le froid assez rigoureujc pour geler, à plus d'un mètre de profondeur, les eaux du Missouri et du Mississipi. En hiver, dans l'espace de quelques heures, il se produit par-

fois une variation de 35°. Le matin, par exemple, le soleil brille, il fait chaud, la neigefond sur le chemin. Dans Taprès-midi, tout a changé de face. Le vent souffle du nord-ouest avec tant de violence, que le voyageur court le risque d'avoir le visage gelé.

Après rinconslance du cHmat, le seltler américain a encore à combattre la sécheresse du sol. Les plaines voisines du Mississipi, vivjfiées par celte gigantesque artère, offrent à la culture d'inappréciables avantages; aujourd'hui que le défrichement a envahi l'Extrême- Ouest, le pionnier se trouve en face de difficultés sérieuses. Les rivières sont facilement taries par l'ardeur du soleil, et les cultures, faute d'une irrigation suffisante, ne donnent souvent que de maigres récoltes. 11 faut recourir aux puits artésiens, lourde dépense pour le colon, mieux pourvu d'ordinaire d'énergie que de dollars.

De quelque manière néanmoins qu'on s'y prenne, qu'on ait recours aux puits artésiens, aux endiguements, à la création de réservoirs et de canaux, l'irrigation, et, par suite, la mise en rapport de la contrée entière, est seulement une question de temps. On plantera des arbres qui, diminuant l'influence des forces d'évaporation, le vent et le soleil, tempéreront les inégalités du climat ; la culture elle-même attire les pluies bienfaisantes ; les inconvénients dont nous venons de parler sont donc tout à fait temporaires.

Les avantages que le gouvernement de Washington offre aux émigrants sont de nature à les dédommager de leurs souffrances et de leurs fatigues. Tout chef de famille qui désire se fixer en Amérique et devenir citoyen de l'Union reçoit, à titre de don gratuit, 60 hectares de terre; en outre, chacun de ses fils peut réclamer ù sa majorité le même privilège. Voilà pour les étrangers ; on

leur fait la part large, afin d'encourager les naturalisations. Quant aux Yankees eux-mêmes, ou aux colons qui tiennent à garder leur nationalité, une loi, le Homestead Billf leur accorde le droit d'acheter, au^rix insignifiant de 16 fr. l'hectare, le sol qu'ils ont défriché, cultivé pendant cinq ans, et sur lequel ils ont construit une maison.

La terre étant à si bas prix, on pourrait croire que les settlers qui vont dans l'Ouest tenter la fortune deviennent possesseurs de domaines considérables, et qu'une aristocratie pareille à celle des planteurs du Sud se forme rapidement au sein des nouveaux territoires. Rien ne serait moins exact qu'une pareille supposition. La propriété, au contraire, est extrêmement divisée; l'étendue des fermes ne dépasse pas en moyenne 50 à 60 hectares. C'est que la main-d'œuvre est partoutfort coûteuse ; un garçon de labour se paye 50 dollars (170 fr.) par mois; encore faut-il le nourrir.

Chacun pouvant être à peu de frais possesseur du sol, personne n'est empressé de travailler pour autrui, les fermiers exploitent eux-mêmes leurs terres ; ce sont des hommes à l'extérieur rude ; mais lorsqu'ils sont nés dans le pays, ils possèdent, grâce aux écoles com-. munes, un certain degré d'instruction. Us lisent beau* coup et se tiennent au courant de tous les procédés nouveaux; le nombre immense des feuilles agricoles qui se publient dans l'Ouest prouve combien les cultivateurs sont animés du désir de posséder à fond les connaissances relatives à leur état^ Nul peuple ne fut jamais moins routinier que l'Américain ; faire le mieux possible est en toutes choses sa devise. Les journaux spéciaux se tirent à 150 et 200,000 exemplaires. Tels sont YAgriculturist, le Prairie Farmer, le Country Gert' tleman, etc.

Outre ces sources d'information ouvertes ù tous, rémigrant européen trouve encore, en arrivant aux Etats-Unis, une commission fondée tout exprès pour lui venir en aide, éclairer son inexpérience, lui donner en un mot tous les renseignements nécessaires à un étranger. On lui indique les espèces de grains, de légumes ou de fruits qui doivent le mieux réussir dans tel ou tel district ; on lui apprend quelles sont pour chaque culture les meilleures méthodes, quelles difficultés il rencontrera et comment il pourra les surmonter. Dans le Muséum d'agriculture fondé à Washington par cette commission, il voit rassemblés les produits de tous les Etats, depuis le Maine jusqu'à la Floride, depuis le Massachusetts jusqu'à la Californie. Les céréales que nous cultivons en Europe y figurent à côté de la canne à sucre, du riz, du tabac, des bananes et du cacao, car le sol de l'Union, qui compte plus de 500 lieues du nord au sud, présente une variété de végétation prodigieuse.

11 n'est point de circonstance qui développe autant les aptitudes commerciales d'un peuple que la diversité des produits de son territoire. Si chaque localité avait chez elle les objets de consommation dont elle a besoin, elle ne se mettrait pas beaucoup en peine de faire des échanges. C'est ce qui nous manque qui stimule notre industrie et devient pour nous une cause de prospérité, car la richesse est fille de l'intelligence plus encore qu'elle n'est un don de la nature. Or, l'Amérique, quoique très-fertile, réunit toutes les conditions favorables au commerce. Dans le Nord, se trouvent les bois de construction et les articles manufacturés; au Sud, le plus précieux des textiles, le coton ; enfin l^Ouest est le nourricier qui fournit au pays ses céréales et ses bestiaux.

Que l'on ajoute à cette énumération, assez éloquente

déjà, les produits des mines de métaux précieux, des gisements de fer et de charbon, tous répartis sur des points différents du pays, que Ton songe sur quelle échelle gigantesque le trafic devra s'établir, et l'on comprendra l'importance des transactions intérieures qui se feront un jour aux États-Unis.

Dans les statistiques agricoles publiées en Amérique, le maïs tient une place si importante, le chiffre de sa récolte dépasse tellement celui des autres grains, qu au premier coup d*œil le fait parait invraisemblable. Pourquoi en cultiver une quantité aussi prodigieuse? comment parvenir à la consommer? L'étonnement cesse quand on a parcouru les États de l'Ouest, car on voit que cette céréale est la mieux appropriée aux conditions actuelles du pays. Sans elle l'Amérique n'aurait pu prendre son merveilleux essor. Que deviendrait le pionnier sans celte plante salutaire ? 11 est au milieu de la prairie ou de la forêt, il a la terre à défricher, sa maison à construire, il faut qu'il trouve du pain pour sa famille, et il n'a de secours à espérer de personne. Il est seul. Point de chemin de fer, point de route qui le rattache au reste du monde, ses bras doivent tout créer autour de lui. Cependant le temps presse. Il n*a pu se charger d'un lourd bagage, ses provisions ne tarderont pas à s'épuiser. Heureusement le maïs est là. Sur le sol à peine travaillé, qui se refuserait encore à toute autre culture, l'émigrant jette la bienfaisante semence. Dans quelques mois, avant peutêtre que sa cabane de planches soit achevée, il aura une récolte suffisante pour nourrir ses enfants, pour engraisser ses porcs jusqu'à la moisson prochaine. Une fois mûr, le maïs n'a pas besoin, comme le blé ou l'avoine, d'être enlevé immédiatement et rentré dans les greniers ; la nature Ta pourvu d'une tige capable de résister au vent,

elle a enfermé Tépi dans un fourreau qui le protège contre l'humidité.

L'Américain excelle à préparer ce grain d'une foule de nfianières, c'est pour lui la pomme de terre de Tirlandais. Il s'en sert pour élever son bétail et ses poules, il le donne à ses mules et à ses chevaux. Le maïs se prête à tout, il réussit dans n'importe quel terrain. Rien de plus facile que sa culture, sa récolte, sa conservation, son transport; aussi est-il la seule céréale des nouveaux districts, et dans les anciens États, il garde encore la place d'honneur. Un épi de maïs pourrait servir d'emblème national aux Américains.

Le genre de vie tout exceptionnel du pionnier produit aussi des mœurs exceptionnelles. Pour s'avancer dans les solitudes, il faut une indomptable énergie, une audace que rien n'effraye. Le settler tient peu de compte de sa propre vie, moins encore parfois de celle des autres ; comme la loi est impuissante à le protéger, il doit savoir se défendre lui-même. Car il a de nombreux ennemis ; les Peaux-Rouges d'abord qui, refoulés impitoyablement par la marche rapide de la civilisation, croient user d'un juste droit de représailles, lorsqu'ils massacrent les blancs; puis, viennent les aventuriers pillards, gens de sac et de corde, qu'attire l'espérance de faire fortune par n'importe quel moyen, sans avoir à craindre la répression de la justice. Le portrait suivant d'un habitant du Colorado peut être présenté comme le type du pionnier de l'Ouest. « Il avait, dit un voyageur, l'air d'un homme capable de tout oser, et qui déjà sans doute avait osé beaucoup. Son œil, vif et perçant, avait une expression bien différente de celle de l'habitant des villes ou des fermes paisibles. Au milieu de l'hiver, il venait de traverser, seul dans un traîneau,

la Sierra Nevada et les montagnes Rocheuses. Son fusil ne quittait jamais sa main. Un étranger, voyant que le canon était fort court, voulut savoir à quelle distance il pouvait atteindre une antilope. Le Goloradien se mit à rire.

< Ce joujou*là n est pas fait pour la chasse, mais il tuerait un homme à 80 mètres. »

En parlant ainsi, il tournait et retournait Tarme pour voir si elle ne portait aucune trace de poussière, il la maniait doucement et semblait la caresser avec amour. C'était une carabine à seize coups.

Un autre voyageur raconte un trait non moins caractéristique. Il traversait, monté sur une mule, les rues d'une ville de rExtrême-Ouest Un coup de feu retentit à son oreille, et son chapeau tombe dans la boue. En le ramassant, il y voit deux petits trous qui accusent d'une façon évidente le passage d'une balle.

a Vous m'avez volé ma mule ! » crie en même temps une voix furieuse.

Il se retourne. Derrière lui, se tenait un ouvrier mineur, à la démarche alourdie par l'ivresse ; son revolver fumant était encore dans sa main. L'étranger s'empresse d'expliquer où et comment il s'est procuré l'animal en litige. Ses explications paraissent satisfaisantes à l'homme de l'Ouest. « Je m'étais trompé, pardon, » répond-il simplement, comme s'il s'agissait du tort le plus véniel.

Les méprises de ce genre ne sont pas fréquentes, hâtons-nous de le dire, pour rassurer le touriste qui serait tenté de faire une excursion dans les plaines. Le principal danger que présente le voyage vient plutôt de la témérité inouïe de l'Américain que de sa rudesse. Il va droit au but sans tenir compte des obstacles ; est-il

question d'une roule à tracer, d'un chemin de fer à ♦ établir, la chose dont on sMnquiète le moins, c'est la sécurité du public, il faut avant tout faire vite et ne pas dépenser un dollar de plus que la somme absolument indispensable.

Les ponts sont construits d'une manière tout à fait primitive. Deux troncs de pin jetés d'une rive à Tautre et rattachés entre eux par des planches qu'on prend à peine le soin d'assujettir, voilà sur quelles fragiles passerelles les Américains ne craignent pas de lancer de lourdes diligences attelées de quatre à six chevaux. La largeur ne dépasse pas 2 métrés, et il n'y a point de garde-fous. La moindre hésitation, le moindre faux pas mettrait l'équipage en péril ; mais l'adresse du conducteur est incroyable. A peine a-t-on eu le temps d'entendre, non sans une certaine inquiétude, les planches du pont craquer sous les pieds des montures, que déjà on est arrivé sain et sauf sur la terre ferme.

Mêmes procédés, même mépris de toute prudence pour la construction des routes. Celles qui traversent les montagnes Rocheuses doivent, sur plus d'un point, suivre des pentes fort roides. Le roc a été grossièrement taillé en zigzag, des troncs d'arbres servent de bordure et les débris de la pierre forment une sorte de macadam sur la voie improvisée. Les tournants sont à angle aigu, le chemin étroit et rude, cependant on trouve moyen de faire 4 lieues à l'heure dans ces passsages difficiles.

Si maintenant nous entrons dans les villes de l'Extrême-Ouest, nous trouvons la même audace d'entreprise, la même fièvre d'activité. Telle cité de la Nebraska, Cheyenne, par exemple, a été bâtie en huit mois. A l'automne de 1867, il n'y avait pas une seule maison sur l'emplacement qu'elle occupe; au printemps de

l'année suivante, elle comptait trois mille habitants, on y voyait de grands magasins, des hôtels à trois élages, des entrepôts, des ateliers de construction, etc.

Ce sont les travaux, du chemin de fer du Pacifique qui ont amené la création soudaine de cette ville. La ligne étant achevée jusqu'au pied des montagnes Rocheuses, tous les voyageurs qui viennent de San Francisco pour se rendre dans l'Est doivent affluer sur ce point ; il en est de même des mineurs qui, partant des bords de TAtlantique, vont exploiter les gisements aurifères de la Californie. En outre, comme la ville la plus proche qui se trouve sur le parcours de la voie ferrée est à une distance de 150 lieues, Cheyenne forme le point de ralliement de l'armée de travailleurs qui ouvre au chemin du Pacifique le passage des montagnes. Cette population nomade en attire une autre plus sédentaire, ce sont les hôteliers et les marchands; elle est aussi par malheur un appât pour les joueurs et les escrocs. Les nouvelles cités paraissent aux gens de cette sorte une arène excellente pour exercer leurs talents ; la police y est rare et la loi, lente et boiteuse, comme chacun sait, n'a pas encore eu le temps d'étabhr son autorité au fond des prairies. Le vol et le meurtre s'y étalent avec une impudence cynique. Telle est la quantité de malfaiteurs qui se précipitent sur ces sociétés naissantes, que tout inconnu y devient l'objet d'une défiance peu flatteuse. Un honnête clergyman passe la nuit dans un hôtel de Cheyenne. Le lendemain, il veut continuer sa route et régler son compte avec l'aubergiste :

— Un instant, lui répond cet homme, je ne puis vous laisser partir sans m'ôtre assuré que les couvertures de votre lit n'ont pas déménagé par la fenêtre.

A défaut d'une justice régulière, les habitants ont dû

chercher les moytms de réprimer eux-mêmes les i?iolences et les crimes. La loi de Lynch^ qui i ègne dans une partie des villes de l'Ouest, a été diversement appréciée; la plupart y ont vu un retour vers la barbarie, une insulte à la civilisation. Mais peut-être n*a-t-on pas assez tenu compte des circonstances; ceux qui ont examiné les choses de près les voient d'un œil moins sévère.

Un marchand de New-York ne cessait de fulminer contre cette coutume; une affaire l'obligea de résider quelque temps dans le Colorado ; il n*y était pas depuis un mois, qu'il faisait partie d'un comité de vigilance. Il avait reconnu que les procédés ordinaires de la justice sont impraticables dans un lieu où il n'existe ni policemen, ni constables, ni prisons, ni juges, et où même, y en eût-il, le coupable aurait dix chances pour une, soit de s'échapper, soit d'éluder la loi.

On a donc imaginé un système qui n'a pas besoin de cachots, qui ne coûte rien, et qui a l'avantage de terrifier les malfaiteurs par la rapidité de ses coups, par le mystère dont il s'entoure. C'est un comité secret, dit de Vigilance, une sorte de Sainte-Vehme, qui exerce son action à peu près de la même manière que celle du moyen âge. Personne ne sait le nom de ses membres, mais on suppose que tout colon influent et riche en fait partie. Rien n'échappe à la connaissance de cette cour redoutable, et chacun courbe la tête devant ses arrêts. Un homme disparaît de la ville; au lieu de réclamer une enquête, on murmure tout bas : « Il est en haut, » ce qui veut dire : « Il a été pendu. »

Dans une société complètement organisée, la loi de Lynch serait monstrueuse; elle n'existe déjà plus, ni à Chicago, ni à Cincinnati, quoique ces villes soient jeunes «ncorc ; mais quand une cité dans l'enfance et sans pro-

^4 L'AMÉRTQUE ACTUELLE.

tection se voit envahie par le dangereux rebut du vieux monde, le comité de vigilance devient sa sauvegarde. Les gens paisibles n'ont d'ailleurs rien à en craindre; il faut que la culpabilité soit bien évidente pour que le juge mystérieux risque sa vie à exécuter Tarrêt porté contre le criminel.

L'expérience a montré clairement Tefficacité de la loi de Lynch. C'est elle qui a rétabli l'ordre dans les districts miniers, où l'appât de l'or avait rassemblé tous les éléments de corruption ; c'est elle encore qui a purifié maint territoire de TExtrême-Ouest, entre autres Denver, la capitale du Colorado. 11 y a trois ans, cette ville était un coupe-gorge, comme l'est aujourd'hui Cheyenne; grâce au comité de vigilance, les principaux malfaiteurs ont été pendus, et les aventuriers suspects ont dû s'éloigner d'un lieu où il devenait si difficile de pêcher en eau trouble. La cité pourrait maintenant servir de modèle aux communes les plus paisibles de la Nouvelle-Angleterre. Quiconque connaît les deux pays aimerait mieux laisser son bagage exposé toute la nuit au milieu des rues de Denver que dans n'importe quelle ville des anciens États.

Les francs-juges coloradiens ont été puissamment secondés dans leur œuvre par deux hommes d'un caractère intrépide, d'une résolution à toute épreuve, le gouverneur Gilpin et le shérif Robert Wilson.

Le premier, Pensylvanien de naissance, est par nalure un fondateur d'État. Sa famille, Tune des plus anciennes et des plus respectables du pays, compte parmi ses ancêtres 1 ami, le compagnon de Penn et de Logan; aussi a-t-elle toujours été animée d'un profond sentiment de tolérance religieuse. Formé à cette école, et de plus, doué des dons les plus rares, patience, pénétration, élo-

quence, enthousiasme, William Gilpin joue à Denver le rôle créateur réservé dans les sociétés naissantes aux hommes d'une trempe énergique et d'un esprit élevé. Il se fait gloire d'être ce qu'il appelle un quaker catholique, c'est-à-dire d'embrasser les deux points extrêmes de la pensée religieuse, de concilier le sentiment de l'indépendance personnelle avec le dogme de l'autorité, la liberté la plus large avec l'ordre le plus sévère. Le caractère de Gilpin abonde en contradictions apparentes. Quoique fervent quaker, il a été l'un des officiers les plus distingués de l'armée fédérale. Parvenu fort jeune au grade de lieutenant-colonel, il aurait été l'émule de Grant et de Sherman, si une heureuse circonstance ne l'avait retiré de la carrière militaire pour lui faire trouver, dans le Colorado, une mission plus en rapport avec son génie. Au lieu d'être pendant la guerre civile Tun des chefs du parti victorieux, il est devenu le civilisateur du Far- Wèsl; il applique toutes les ressources de son esprit à le coloniser, à le discipliner, à le guider dans la voie du progrès.

Quant au shérif Robert Wilson, ou, comme on l'ap* pelle communément, Bob Wilson, c'est un homme au jugement prompt, à la parole brève, à la volonté indomptable. Certaines personnes prétendent que sa jeunesse s'est passée dans les maisons de jeu, au milieu des orgies et des querelles, et Ton raconte sur lui mainte aventure qui montre, fourvoyées d'abord au service d'une mauvaise cause, l'audace et la décision dont il devait plus tard faire un si utile emploi.

Ce hardi magistrat devint bientôt la terreur des esprits indisciphnés. Doué d'une force herculéenne, malgré sa petite taille^ il n^hésite jamais à payer de sa personne, et plus d'une fois il s'est chargé lui-même d'arrêter les

malPaiteurs que les limiers de la justice ne pouvaient dépister.

Un Jour, cinq magnifiques étalons furent volés dans une écurie ; or, les setllers de T Extrême-Ouest attachent un grand prix à la possession des chevaux ; les dérober est à leurs yeux un crime capital. Bob Wilson jura de punir les coupables. Trois ouvriers mineurs de réputation suspecte, Brownlee, Smith et Carier, avaient le matin même disparu de Den ver; le shérif ne douta pas qu'ils ne fussent coupables. Sans perdre un instant, il fit seller son cheval, prit son revolver et son bowie knife, et s*élança vers la route de la Flatte, qu'avaient dû suivre les fugitifs.

On était au printemps, la neige fondait et grossissait la rivière. Il ôta ses vêtements, les tint d'une main audessus de sa tête, et de l'autre poussa son cheval dans le fleuve profond et rapide. Marchant jour et nuit sans s'arrêter, il atteignit les trois voleurs dans une prairie solitaire, à cinquante lieues de la ville, et à deux lieues de l'habitation la plus voisine. Le shérif ne s'était pas trompé. Chacun des malfaiteurs était monté sur un des étalons pris à Denver ; Carter et Smith, qui marchaient les premiers, tenaient en laisse les deux autres chevaux. Bob Wilson engage la conversation, se donne pour un mineur sans ouvrage et leur propose de faire route avec eux. Il voulait gagner du temps, car il espérait rencontrer quelque voyageur qui pourrait lui prêter main-forte. Mais les heures se passaient, et chaque pas en avant Téloignait de Denver. 11 comprit qu'il devait accomplir seul sa périlleuse entreprise; changeant tout d'un coup de ton et d'allure :

— Camarades, dit-il d'un air d'autorité, nous avons été assez loin ; il est temps de revenir.

— Oui diable êtes-vous pour nous parler ainsi?

— Bob Wilson, répondit le shérif avec calme; vous êtes accusés d'avoir volé cinq chevaux, et je dois vous livrer à la justice ; rendez-moi vos armes !

— Que Fenfer te confonde ! s'écrie Brownlee en levant son revolver.

Avant qu'il eût pu faire jouer la détente, une balle lui traversait le cœur, et il roulait sur le sol, l'imprécation aux lèvres. Smith et Carter, qui marchaient en avant, se retournèrent au bruit et saisirent leurs pistolets. Plus prompt que l'éclair, le shérif avait déjà tiré un second coup qui fît sauter la cervelle d'un des deux voleurs. Le survivant, plein d'effroi, conjura Bob Wilson de lui laisser la vie.

— Tu vois que je ne manque jamais mon homme, luj dit le magistrat; si tu essayes de t'enfuir, tu es mort.

Il lia son prisonnier avec des cordes solides, et le ramena dans la ville, où la potence régla bientôt ses comptes avec la justice.

En théorie, Gilpin et Bob Wilson condamnent le comité de vigilance, celte juridiction occulte qui se met au-dessus delà loi; mais, au fond, ils ne sont pas fâchés que le tribunal secret les aide à purger le pays.

Comme complément de ce système expéditif d'assainissement moral, figure l'usage du revolver. Il a passé peu à peu dans les mœurs , et on le retrouve au milieu de populations qui, depuis longtemps, ont banni le juge Lynch. Le pistolet de poche est fort bien porté dans les États de New-York et de Vermont. Tout récemment, sur une ligne de chemin de fer, un chef de train, ayant eu la fantaisie d'abattre je ne sais quel gibier, demanda aux voyageurs de lui prêter une arme. Aussitôt, par les portières ouvertes, toutes les mains se tendirent, présentant

chacune un revolver. Il n'y avait qu'un seul homme qui n'en fût point pourvu, c'était un Européen. Cettecoutume, qui se conserve sur les bords de l'Atlantique, bien qu'elle n'y ait plus de raison d'être, se justifiB mieux dans les nouveaux territoires. L'ordre social ne protégeant ni la vie, ni les biens, ni la dignité des citoyens, c'est à ceuxci qu'il appartient de se faire respecter par la tourbe brutale des aventuriers au milieu desquels ils sont obligés de vivre. L'homme de l'Ouest est convaincu que, s'il reçoit une injure, ou se voit menacé de quelque manière, il est tenu, non-seulement dans son intérêt propre, mais dans celui de tous, de brûler la cervelle à l'agresseur. Ces mœurs sont rudes, nous ne prétendons pas les louer; toutefois, en l'absence de lois qui veillent à la sécurité publique, elles ont eu le salutaire pouvoir d'empêcher les honnêtes gens d'être opprimés par un ramassis de malfaiteurs.

Le fait suivant, raconté par un témoin oculaire, montre combien la société fait bon marché de la vie de ses membres, lorsqu'ils sont turbulents ou nuisibles.

Une douzaine d'hommes, assis devant le comptoir d'une auberge de Cheyenne, buvaient et fumaient. Tout à coup, un aventurier à mine suspecte, exalté par les vapeurs du wisky, saisit son revolver ; puis, dirigeant tour à tour le canon vers chacune des personnes présentes, il déclara qu'il logerait une balle dans la tête de quiconque ne le reconnaîtrait pas (n pour le cavalier le plus accompli du monde. » Deux gentlemen entrèrent à ce moment; sans savoir ce dont il s'agissait, ils s'appro» chérent du comptoir. L'énergumène aviné braqua son pistolet sur celui qui était le plus proche, et répéta sa sommation brutale. Le nouveau venu envisagea d'un tïoup d'œil la situation. S'il faisait un mouvement pour

tirer son propre revolver, il était tué roide. Il s'exécuta donc et répondit :

— J'en conviens, vous êtes singulièrement beau; je n'avais pas idétf, en venant ici, d*y rencontrer pareil compagnon.

Pendant ce temps, le second gentleman avait pris son pistolet, il le déchargea sur le truand et Tétendit mort à ses pieds. Il remit ensuite Tarme à sa ceinture en disant, par manière d'oraison funèbre plutôt que d'excuse :

— Ce vaurien aurait fait quelque mauvais coup. Personne ne protesta. Ceux qui étaient partisans de

l'ordre ne réclamèrent point, car au fond du cœur ils se réjouissaient que la ville fût débarrassée d'un homme dangereux; quant aux amis du défunt, ils trouvèrent plus sage de ne pas montrer leurs sympathies. Lorsque le tavernier eu eut le loisir, il envoya un de ses garçons creuser une fosse dans la plaine, et l'incident n'eut pas d'autres suites.

L'état rudimentaire de l'organisation sociale dans les plaines n'empêche pas la vie politique d'y être active. Tout en épurant la population à grand renfort de plomb et de corde, les habitants de l'Ouest travaillent à établir chez eux les libertés qui sont la gloire des anciens Etats. En ce point, comme en bien d'autres, ils ont une façon de procéder qui parfois nous révolte, et parfois nous fait sourire. Mais, sous cette écorce grossière, on retrouve les qualités qui font un grand peuple : la haine de l'oppression et du vice, la fermeté, Tiniliative, l'amour du travail, la passion de Findépendance. Les ^loindres villes ont de nombreux journaux, chargés de représenter leurs opinions et leurs intérêts. Souvent la cité n'est pas encore bâtie ; on n'a que du papier défectueux, des types incomplets, me encre mauvaise ; n'importe , il faut que le settler ait

sa feuille périodique. Des deux côtés des montagnes Rocheuses, le public montre la même avidité, les rédacteurs, le même empressement. La California Alla parut un jour avec un avertissement conçu en ces termes : « La lettre W manque dans nos caractères (et l'on sait quel rôle elle joue dans l'anglais), nous ne pouvons nous la procurer ici, car elle n'existe pas dans Talphabet espagnol ; nous l'avons fait demander aux îles Sandwich : en attendant, nous mettrons deux v pour figurer le W. »

La Gazette de Denver n'est pas mieux pourvue. Imprimée sur un papier de couleur brune, avec une encre qui n'est guère plus foncée, elle ne saurait être déchiffrée que par les yeux d'un Américain. Les étrangers doivent renoncer à la lire, ce qui est pour eux un grand dommage^ car le peu qu'ils réussissent à deviner suffit pour leur inspirer le désir de connaître le reste.

« Avant d'avoir vu à l'œuvre les journalistes de l'Ouest, dit un voyageur anglais, je ne soupçonnais pas les difficultés contre lesquelles ils ont à lutter. Elles sont telles qu'on s'étonne de les voir vaincues. Pour tant de peines, cependant, le salaire est mince. Il ne consiste guère que dans la petite satisfaction d'être invité à la table des personnages marquants de la ville, d'avoir parfois Toccasion de s'entretenir avec le gouverneur du territoire, de disposer d'une place dans les diligences et les chemins de fer. Ajoutons que la gloire d'être publiciste rapporte aussi un ou deux coups de pistolet par mois. »

Ces bénéfices contestables, ces petites victoires de la vanité, ne sont pas, on doit le comprendre, le mobile qui anime l'écrivain dans sa vie de labeur. Quoi qu*en dise le voyageur que nous venons de citer, et qui a vu les choses à travers ses lunettes aristocratiques, un fonction-

naire, voire un gouverneur, n'exerce pas en Amérique un prestige capable d'éblouir ; l'approcher n'a rien qui fasse tourner la tête à personne. Le souvenir même des inégalités de classes s'est perdu dans les plaines ; les hommes y sont estimés seulement d'après leurs qualités personnelles, et encore, doivent-ils éviter de s'en prévaloir. Prétendre à une supériorité quelconque sur les autres est considéré comme un crime irrémissible. C'est le péché contre l'égalité, péché qui n'est jamais pardonné en ce monde, et qui, selon la ferme croyance de tout véritable Américain, ne le sera pas non plus dans l'autre. Hais si les profits matériels de la presse sont à peu prés nuls dans l'Ouest, et si la question d'amour-propre se trouve écartée, il faut reconnaître qu'un sentiment plus noble guide le journaliste. Il obéit à la conviction profonde répandue partout aux États-Unis, que la presse est une des nécessités premières d'un peuple libre. Le patriotisme, cette sainte chose qui inspire tant de nobles efforts, vit au cœur des Américains ; chacun est persuadé que le pays a droit à son travail, à ses sueurs, à ses efforts, il les donne aussi simplement que le soldat marche au champ de bataille.

Le dévouement au bien public se retrouve à tous les degrés de l'échelle sociale ; le marchand fait des lectures et des conférences pour instruire les ouvriers ; le settler des prairies, l'industriel des villes, donnent sans compter leur argent et leurs soins, lorsqu'il s'agit d'élever le niveau moral de la population. Aussi est-ce merveille de voir combien les institutions des anciens Etats, malgré la maturité politique qu'elles exigent, fonctionnent à l'aise dans les jeunes sociétés de l'Ouest. Point de cité qui n'ait ses meetings, et l'on sait combien ce genre d'assemblées demande de sagesse et de sens politique pour produire

de bons fruits. Les réunions publiques ont trop sou» vent amené chez nous de tristes divagations, dans lesquelles l'orateur foule également aux pieds la langue et la morale; les honnêtes gens, selon leur coutume, se tiennent à Fécart et se taisent. Qu'ils sachent, eux aussi, exprimer leur opinion à voix haute ; quand les violents seront forcés de compter leur petit nombre, ils deviendront plus modérés.

Les uns et les autres pourraient gagner beaucoup a Fécole des pionniers de TOuest. Nous les engageons à réfléchir sur ces paroles remarquables d'une revue américaine * : « Le meeting est le thermomètre exact de la hberté d'un peuple ; il demande des vertus viriles, l'intelligence, l'habileté, l'empire de soi. Les hommes appelés à y prendre part doivent, non-seulement se respecter eux-mêmes, mais respecter aussi les autres; et, quelles que soient leurs convictions personnelles, montrer de la tolérance pour les opinions contraires. Il faut que le sentiment de la justice soit tempéré par l'esprit de concilialion, que l'on soit disposé à sacrifier les choses peu importantes, que Ton accueille enfin, par amour de la paix, tout compromis raisonnable, d Voilà comment les Américains comprennent les meetings, et, mieux encore, comment ils savent les pratiquer.

Ces mœurs politiques, qui placent les Etats-Unis au premier rang parmi les pays libres, paraissent encore plus remarquables quand on examine le miheu où elles se produisent. L*Âmérique n'est pas, tant s'en faut, un corps homogène ; toutes les races, tous les peuples d'Europe, concourent à sa formation. Les Yankees sont les premiers à le reconnaître, et ils racontent plaisamment

* Atlantic Monthly, janvier 4869.

que, lors de la dernière guerre civile, un colonel disait de ses hommes :

— Mon régiment renferme l'élite de huit nations.

— Lesquelles? demanda un curieux.

— J'ai des Français, des Anglais, des Irlandais, des Ecossais, des Belges, des Italiens et des Allemands.

— Mais cela ne fait que sept.

— Les autres sont peut-être des Suédois? suggéra quelqu'un.

— Non, je n'en ai pas, répondit l'officier en cherchant dans sa mémoire... Ah! j'y suis : j'ai une douzaine d'Américains !

Le flot de l'immigration monte toujours, et les Yankees, loin de s'en plaindre, l'attirent et 1 appellent. Deux ou trois cent mille Européens débarquent chaque année sur les côtes de l'Atlantique. Cette population étrangère envahit des districts entiers, à commencer par New-York et la Pensylvanie. Dans les villes de l'Ouest, la moitié au moins des habitants sont allemands ou irlandais. Comme les puritains, qui peuplèrent autrefois les Etats de l'Est, les fils de la malheureuse Érin vont demander à l'Amérique un refuge contre Tinjustice des hommes. Ils savent qu'ils y trouveront le libre exercice de leur religion, un travail rémunérateur, la plénitude des droits de citoyens. Sur quatre millions d'émigrants débarqués depuis vingt ans dans la seule ville de New-York, les deux tiers appartenaient à l'Irlande. L'Yankee se souvient que lui-même est né de la persécution, il nourrit au fond du cœur la pensée que son pays a reçu la mission providentielle de servir d'asile aux misérables et aux opprimés. Il ne craint pas que celte invasion dénature le caractère, les mœurs, les institutions de l'Amérique, et les faits ont justifié sa généreuse confiance. Qu'on aille dans le Kansas ou dans

le Colorado, dans Tlllinois ou lé Vermont, partout on voit le système yankee triompher sans efforts, partout l'esprit public est si puissant, si contagieux, pour ainsi dire, qu'il efface les différences de nationalité.

Une seule inquiétude assombrit l'horizon.. Les Américains savent qu'ils formeront à leur image politique les contingents innombrables de TEurope ; mais ils se sentent moins de force sous le rapport religieux; aussi un grand nombre s'alarment-ils de l'incrédulité qu'ils observent chez beaucoup d'immigrants, et en particulier chez ceux qui arrivent d'Allemagne. « Ces gens-là, disent-ils, ont la fibre du matérialisme, ils semblent ne rien comprendre aux choses de l'àme. »

Heureusement pour l'avenir des Etats-Unis, les dessé- * chantes doctrines du scepticisme viennent se briser contre le sentiment chrétien qui fait le fond du caractère national. Le catholicisme prête au pays son puissant concours pour l'aider à rejeter de son sein ces germes de corruption et de mort. Rien ne montre mieux combien ses progrès sont éclatants que les plaintes de ses adversaires : « Le protestantisme saxon s'en va, s'écrie avec amertume un écrivain anglais*; les revenus des États sont employés à des fondations catholiques, de vastes terrains sont achetés pour y construire des cathédrales cathohques, Boston même, le centre intellectuel de l'Union, renferme 80,000 catholiques. »

L'Église s'étend et se fortifie mieux encore dans l'Ouest; elle est sûre du dévouement de l'immigration irlandaise, et, chaque jour, elle gagne parmi la population dissidente de nouveaux adhérents. Les hommes mêmes qu'elle ne

* M. Ch. Dilke, dans un ouvrage récemment publié sous le titre Greater Br'Uain.

rallie pas à sa cause facilitent souvent son extension par pur patriotisme, afin d'entretenir chez les colons Tesprit religieux. A Golden-City, près de Denver, un Américain protestant a fait don aux catholiques d'un très-beau terrain, long de 300 mètres, large de 150, et situé au centre de la ville. La seule condition mise à cette libéralité, c'était de bâtir l'église, le presbytère et l'école dans l'espace d'un an. En 1855, lorsque pour la première fois une mission fut fondée dans le Kansas, l'évèque résidant à Leavenworth n'avait pour palais qu'une cabane, pour cathédrale qu'une chapelle de bois. Ces humbles commencements étaient en rapport avec le nombre des fidèles, qui ne dépassait pas huit ou neuf. Aujourd'hui, le diocèse compte 15,000 catholiques, sur une population européenne de 40,000 âmes environ; il possède 28 temples ou' chapelles, 15 écoles et 1 collège. Le travail des ouvriers évangéliques n'a pas été moins récompensé dans les autres territoires, et l'annexion du Nouveau- Mexique vient encore d'augmenter la force de TÉglise aux Etats-Unis.

LA CAtIFOBNIE ET LE CIIEMIK DU PACrFlQVE

La nature semblait avoir préparé l'unité politique des plaines ; même sol, mêmes conditions climatériques,communîcations faciles à établir, tout indiquait que ces vastes territoires devaient appartenir à un seul peuple. Mais, entre les montagnes Rocheuses et les plages de Focéan Pacifique, existe un pays que sa situation paraissait soustraire à l'invasion américaine. C'est la Californie, cette terre privilégiée dont les richesses minières ne sont que le moindre don, car elle possède une source de prospérité plus durable, dans la merveilleuse fertilité de son sol, et dans les facilités commerciales que lui donne le voisinage d'une mer qui baigne à la fois ses côtes et celles de la Chine.

Les Indiens qui habitent les prairies situées au pied des montagnes Rocheuses racontent qu'après la mort

les âmes des justes retournent à TOuest, dans la patrie des ancêtres; elles traversent des défilés effroyables, des régions désolées, pour arriver au séjour béni deréternel printenjps. Les chants mystiques des Pawnies décrivent avec de grands détails les obstacles que les élus doivent surmonter avant d'atteindre le port fortuné.

Ces récits, qui probablement sont un souvenir des anciennes migrations accomplies par la tribu, n'exagèrent point les difficultés de toutes sortes semées sur les pas du voyageur. Une multitude de chaînes successives, un sol aride que n'arrose nul filet d'eau douce, des plaines de sel où ne croît pas une touffe d'herbe, telles sont les barrières accumulées par la nature entre la Californie et le Kansas. La vie s'est retirée de ces tristes régions. Non-seulement on n'y rencontre aucun Indien, mais il n'y a pas même un buffle, pas même un oiseau. Le Sahara ne mérite pas autant le nom de désert; les sables d'Egypte ont leurs oasis, ceux d'Arabie sont interrompus çà et là par des puits et des bouquets de palmiers : dans les montagnes Rocheuses on ne trouve rien, pas même de la terre; le sol se compose de soude, l'air et l'eau sont pleins de sel.

L'aspect du pays devient plus sauvage encore dans la Sierra Nevada. La chaîne se dresse comme une muraille infranchissable; une forêt d'arbres gigantesques, les premiers que l'on rencontre depuis le Missouri, couronne les hauteurs; mais, loin d'être un sourire de la nature, cette végétation devient une entrave de plus. En considérant les troncs pressés des sapins, les formidables bastions de rochers, les neiges épaisses de ces montagnes, on cesse d'être surpris que, pendant trois cents ans, le commerce ait fait pour loe éviter un détour considérable, et qu'il ait passé par l'isthme de Panama, ou Kjème par le cap Uorn.

Mille souvenirs sinistres s'attachent aux vallées que traverse le voyageur. En 1848, les éraigrants qui se rendaient en Californie, cernés par l'hiver, durent s'arrêter dans la Sierra Nevada. Les souffrances et la faim changent en bêtes féroces des hommes moins grossiers que des aventuriers avides d'or : les Indiens qui guidaient la marche furent tués les uns après les autres pour servir de pâture aux Européens; puis vint le tour des faibles et des malades; on les massacra impitoyablement, et ces horribles scènes se renouvelèrent pendant trois mois.

La température n'est pas plus clémente que le sol n'est hospitalier; les froids commencent en août et durent jusqu'en Juin. Encore, pendant la courte belle saison, les nuits sont-elles glacées. Les bêtes de somme succombent par centaines, leurs squelettes jonchent le chemin et ajoutent à la mélancolie de ces régions.

Les terres stériles qui s'étendent au pied des chaînes de montagnes sont parsemées de lacs salés. La mer intérieure située près de la capitale des Mormons est le principal de ces réservoirs, mais il s'en faut qu'il soit le seul ; les plaines du Mirage en renferment un, et les vallées voisines en comptent par douzaines. Divers indices, les érosions régulières de certains escarpements, les empreintes laissées sur la pierre, sembleraient faire croire, qu'à une époque encore récente, l'eau couvrait tout le pays. Le bassin entier des montagnes Rocheuses, large de plus de 300 lieues, était peut-être autrefois une mer dont les hautes sierras de l'Est et de l'Ouest formaient la plage, tandis que les chaînes intermédiaires, le Wasatch, le Goshout, le Warodja, le Humboldt, cent autres qui n'ont pas encore reçu de nom, figuraient les rocs et les îles. L'eau devait à cette époque s'élever à 200 ou 500 pieds au-dessus du lac Salé, mais l'action des vents et du

soleil, répétée pendant des siècles, a graduellement amené l'évaporalion d*une partie de cette masse liquide. La mer des Mormons s'abaisse d'année en année, et déjà, sur les terres jusqu'alors stérilisées par la soude, on commence à trouver quelques traces d'une végétation chétive.

La découverte des mines de la Californie arracha ces vallées à leur solitude. Une foule d'émigrants se précipitèrent vers le nouvel Eldorado ; possédés de la fièvre de l'or, ils n'avaient qu'une seule pensée, arriver au plus vite, et les défilés des montagnes Rocheuses étaient les plus court chemin. Quelques années après, les Mormons, chassés des prairies, posaient au bord du lac Salé les fondements de leur ville; un travail opiniâtre changeait la face du sol et disputait le pays à une stérilité qu'on avait crue irrémédiable. La voie étant frayée, le commerce n'hésita plus à la suivre. D'ailleurs, le Kansas et la Nebraska commençaient à se .coloniser; les settlers de rOuest, habitués à ne rien craindre, établirent des com munications fréquentes avec la Californie.

A l'époque où l'on avait trouvé les gisements aurifères, le gouvernement mexicain, qui ne connaissait pas la richesse du sol qu'il abandonnait, venait de céder aux États. Unis la province où étaient renfermés ces trésors. L'influence de l'esprit yankee ne tarda pas à se faire sentir dans les nouveaux territoires ouverts à son action. Aujourd'hui, des transactions importantes sont établies entre les côtes du Pacifique et les États de l'Est; des villes ont été fondées au sein même des montagnes Rocheuses, et bientôt le chemin de fer, rendant facile la traversée jusqu'alors si périlleuse des sierras, va donner au commerce une gigantesque impulsion.

C'était une idée hardie que de construire une voie

ferrée dans un pays désert, au milieu de pareils obstacles. Malgré Tactivité de Timmigration, les prairies de Textrême Ouest sont encore de vastes solitudes ; les cent mille Européens dispersés dans ces régions n'en changent pas plus le caractère que des gouttes d'eau n'ajoutent à rOcéan. Il fallait donc apporter de fort loin les matériaux nécessaires à la construction du railway, improviser des habitations pour les ouvriers, pourvoir aux approvisionnements de la colonte mouvante. Ce grand travail, qui rattachera New- York à San Francisco et dotera les^tats- Unis de la voie ferrée la plus longue du monde entier, fut commencé en 1862. L'acte qui décrétait la création du chemin en fixait l'achèvement à l'année 1870. Terminer dans un aussi court espace de temps une entreprise qui demandait tant de peines et d'efforts, semblait chose impossible. Cependant les ingénieurs ont fait plus encore qu'ils n'avaient promis; on annonce qu'au mois de juillet 1869 la voie sera Uvrée à la circulation sur tout son parcours.

Ce miracle d'activité s'explique par la teneur de l'acte de concession. Au Ueu de confier à une seule compagnie l'exécution des travaux, le Congrès a su tirer un parti habile du principe de la concurrence. Deux sociétés se partagent les 700 lieues qui séparent les côtes du Pacifique des lignes déjà établies dans l'Est. Des capitaux considérables leur ont été prêtés par l'Ëtat, et des bénéfices de tout genre stimulent leur émulation. Chaque mille de chemin achevé donne droit à un lot de terre, dont l'éten^ due varie suivant les difficultés qu'il a fallu vaincre; Fallocation accordée dans les montagnes est triple de celle des plaines. La totalité de ces concessions est évaluée à 9 millions d'hectares. La part de travail des deux compagnies dans la construction de la voie n'ajant pas été li-

mitée, il s*est établi entre elles une sorte de joute ; c'est à qui avancera le plus vite, afin d'obtenir le ]^us de terres.

Un autre intérêt les anime encore. La Société californienne s'efforce naturellement de prolonger sa ligne vers l'Est aussi loin que possible; sa rivale, V Union Paciflcy cherche, au contraire, à reculer dans la direction de l'Ouest le point où les deux tronçons viendront s'unir, chacune visant ainsi à étendre son réseau d'exploitation. Il en résulte que, dans les endroits où la surface du sol est à peu près plane, on construit en moyenne 1 lieue de chemin de fer par jour. Des villes s'élèvent autour des ateliers, villes d'auberges et de tavernes, que souvent on voit émigrer avecla population nomade qui leur avait donné naissance. Ainsi la station de Julesbourg, florissante il y a deux ans, est aujourd'hui abandonnée.

La prospérité des têtes de lignes est moins éphémère. Une cité de la Nebraska, Omaha, sur le Missouri, prend, depuis l'établissement de la voie, une extension qui promet d'en faire une seconde Chicago. Des conditions analogues assurent à Cheyenne une vitalité durable. C'est là que les convois devront se détacher des locomotives qui les auront traînés au milieu des plaines, pour être remorqués par des machines fixes d'une grande puissance, au moyen desquelles ils graviront les rampes escarpées des montagnes. Deux embranchements partiront de la ville : l'un se dirigera sur Denver, la capitale du Colorado ; l'autre, vers de riches gisements encore inexploités, au nord du Montana.

Il y a deux ans, ce n'était qu'au prix de longues fatigues et d'incessants périls que le voyageur traversait les prairies de l'Ouest : le trajet du Missouri à Cheyenne se fait aujourd'hui en vingt-six heures, et les wagons

sont établis avec une intelligente prévoyance que Ton pouiTf it proposer comme modèle à plus d'une compagnie de chemins de fer. Véritables palais roulants, ils offrent au public, ce monarque souverain des États-Unis, tout ce qui contribue au confort ; le jour, ils servent de salon; la nuit, ils se transforment en commodes chambres à coucher.

Tandis que la section achevée fonctionne déjà, les travaux, à quelques lieues plus loin, se poursuivent avec une rapidité vertigineuse. On a divisé en brigades, char gées chacune d*un travail spécial, les ouvriers qui composent la formidable armée industrielle. Les uns percent le roc, les autres déblayent le terrain, ceux-ci posent les traverses, ceux-là, les coussinets. Quand la voie est frayée, une vaste plate-forme roulante s'avance à son tour. Elle porte le matériel nécessaire à la construction du chemin, et, pour faciliter le déchargement, elle est pourvue d'un cylindre mobile ; on y place les rails, que trois hommes font glisser avec une précision mathématique jusque sur les coussinets. Deux fois par minute retentit le mot d'ordre du chef d'équipe : Down (laissez tomber), et, deux fois par minute aussi, la voie ferrée s'allonge de 4 mètres, puisque telle est la mesure de chaque rail.

Le wagon de la pose continue sa marche, sans attendre même que le travail ait été consolidé. Ce soin est laissé aux ouvriers qni forment l'arrière-garde. Sur le chemin qui vient d'être conquis, s'élancent les trains de manœuvre et de construction, les grandes voitures, longues de 80 mètres, qui servent de magasins, de cuisines, de salles à manger, de dortoirs. Partout le bruit du travail, le choc des rails, le retentissement du marteau et des clous. Le désert a été pris d*assaut.

Dans la partie du chemin qui va de Cheyenne à l'océan Pacifique, les ingénieurs ont montré une habileti^ rare. Malgré les abîmes et les pentes des sierras, les opérations géodésiques ont été faites avec précision; le tracé tourne autour des obstacles, dhoisit les passes les plus praticables. Au milieu du bassin formé par les deux chaînes des montagnes Rocheuses, se trouve TÉtat de Nevada, territoire désolé qui serait encore désert, si Ton n'y avait trouvé des filons d'argent d'une grande richesse. La voie ferrée entre dans ce pays par le défilé de Humboldt, puis arrive à Austin, petite ville minière d'aspect fortmaussade, quoiqu'elle ait plusieurs milliers d'habitants. Elle possède des métaux précieux, mais elle n'a ni eau, ni verdure. La ligne franchit ensuite de nouvelles montagnes, d'autres plaines stériles, et passe par Virginia-City, où existe un second gisement qui, en cinq années de travail, a produit cinquante millions.

Du côté de la Sierra Nevada, les wagons paraennent à 60 lieues environ de San Francisco. La tactique de la lutte entreprise par l'industrie contre la nature change dans les montagnes californiennes. Il y a ici un ennemi de plus, la neige, et, pour débarrasser la voie, on a dû imaginer un instrument dont la puissance fût proportionnée à Tœuvre qu'il fallait accomplir. C'est un coin de fer qui a la forme d'un double soc de charrue et dont le poids ne s'élève pas à moins de 40,000 kilogrammes; on le place en tête de la locomotive, qui disparaît presque tout entière dans i'immense déblai qu'elle chasse devant elle. Le train n'éprouve aucun ralentissement sensible tant que l'épaisseur de la neige ne dépasse point 50 centimètres ; s'il y en a une hauteur de plusieurs mètres, on met deux, trois ou quatre locomotives, et môme quelquefois on détache les wagons. Dans les gorges profon-

des OÙ les vents accumuleraient sans cesse de nouvelles avalanches, on a protégé la voie par une solide toiture en charpente, de sorte que le train franchit en toute sécurité ces défilés dangereux.

On compte peu d'Européens ou d'Américains parmi les ouvriers qui construisent le railway dans les districts des mines ; le voisinage de Tor est dangereux pour les hommes de notre race ; le vertige les saisit et ils quittent les travaux afin de courir à la recherche du filon qui doit les mettre tout d'un coup en possession de la fortune.

Plus patients et moins ambitieux, les Chinois ont pris la place que les blancs abandonnaient ; quatre mille d'entre eux sont employés par les entrepreneurs de la ligne californienne. Tout labeur est bon à ces fils du Céleste-Empire, ils le reçoivent comme un bienfait, pourvu qu'ils y gagnent quelques dollars, et l'intelligence avec laquelle ils s'acquittent de leur tâche prouve que des circonstances favorables pourraient faire ï'evivre ce peuple vieilli. Déjà, quatre-vingt mille Chinois ont traversé l'océan Pacifique, l'immigration continue, bientôt peut-être il y en aura huit cent mille sur les plages américaines. Le chemin de fer leur ouvrant un facile accès au cœur de l'Union, ils ne resteront point confinés dans la Californie et la Nevada, on en rencontrera dans New- York, dans toutes les grandes villes du Nord et du Sud, Voltaire disait que la véritable muraille de la Chine, la barrière qui défendait cet empire contre les invasions européennes, c'était le continent américain. 11 semble au contraire que les États-Unis soient le lieu où les races européennes se rencontreront avec la population si longtemps sédentaire de l'extrême Orient.

Si les Chinois considèrent d'un œil confiant et joyeux

le chemin de fer qui, en ce moment, leur donne un travail lucratif, et qui, plus tard, étendra le champ de leur persévérante industrie, les Indiens assistent, la rage dans le cœur, à la transformation du désert. Les Faces-Pâles, disent-ils, les ont dépouillés et trompés. En vain ils ont abandonné la plus grande partie de leur territoire, espérant au moins rester paisibles possesseurs des plaines qu'ils se réservaient. Rien n*apaise la convoitise des blancs. Les meilleures chasses laissées aux Peaux-Rouges étaient les prairies situées au nord de TArkansas, dans la vaste dépression sablonneuse qui s*étend le long de la chaîne appelée Smoky Hill (montagne des Rrumes). Là, croissent les herbes dont le buffle aime à se nourrir ; là, se réunissent les troupeaux de gibier qui forment Tunique richesse des Indiens. Le chemin de fer du Pacifique chassera ces hôtes de la plaine, mais où trouveront-ils une retraite? Au sud, ils se heurteront contre la voie qui va de Saint-Louis à Santa-Fé en traversant TArkansas; au nord, ils recontreront celle qui se dirige vers Montana; à l'ouest, la mer leur ferme le passage ; à l'est, les villes populeuses des Européens leur opposent une barrière infranchissable. Ce que les indigènes défendent aujourd'hui, c'est leur ressource dernière, la vie de leurs femmes et de leurs enfants.

Souvent, il est vrai, les colons, se rappelant leur titre de chrétiens et d'hommes civilisés, ont cherché à revêtir leur usurpation d'une apparence de justice. Ils ont acheté, à des prix dérisoires, un bien dont le propriétaire ne connaissait pas la valeur. Mais l'indien s'aperçoit bientôt qu'il a fait un marché de dupe, et l'Européen lui-même ne se dissimule pas qu'il abuse de l'ignorance d'un peuple enfant.

L'économie politique lui fournit heureusement une

justification commode. Quel droit les tribus sauvages ont-elles sur la terre qui les a vues naître? Le pêcheur réclame-t-il comme sienne la mer où il jette ses filets ? Pourquoi le chasseur s'attribuerait-il la propriété des solitudes où il poursuit le gibier qui lui sert de nourriture? 11 n'a rien fait pour le sol sur lequel il vague au hasard, il n'a défriché aucune forêt, desséché aucun marécage, endigué aucune rivière , cultivé aucun champ, construit aucune ville. Où sont ses titres de possession? D'ailleurs, lorsque notre planète regorge d'habitants, comment laisserait-on des peuples barbares garder un genre de vie qui exige pour chacun de leurs membrei^ une superficie de terrain capable de nourrir un millier de laboureurs?

L'arrêt de l'homme rouge est donc prononcé, il doit disparaître pour laisser les Européens se multiplier et s'étendre. Pourtant, ces Indiens que l'on condamne à périr étaient autrefois une race hospitalière et bienveillante; de nos jours encore, leur caractère conserve une certaine grandeur. Nul d'entre eux ne s'abaisserait jusqu'au mensonge ; ils ont un courage invincible, une patience à toute épreuve ; ils honorent la vieillesse et la bravoure; leur sentiment religieux est plus pur qu'on ne s'y attendrait chez des sauvages.

Un éminent publiciste anglais, M. Dixon, va même jusqu'à prétendre que l'influence de ces tribus n a pas été complètement étrangère à la transformation qui s'est opérée sur le sol du nouveau monde, dans le caractère américain. Si paradoxale que cette donnée puisse paraître, il la justifie par des preuves qui ne laissent pas que d'être assez plausibles. « Partout, dit-il, les vainqueurs ont, en quelque sorte, subi la loi du vaincu ; les Romains, devenus maîtres de la Grèce, en ont adopté les mœurs et

les arts , les Francs se sont fondus dans la race gauloise; les Normands ont oublié leur origine pour se glorifier du nom d'Anglais. Jamais un peuple ne s*est emparé du pays et des villes d'un autre peuple, sans avoir rencontré sur la terre conquise une sorte de génie local qui a pénétré de son esprit la vie sociale, les usages et les mœurs des conquérants. L'homme est une force vivante qui, par une loi naturelle, agit et réagit sur ses semblables. » Chassés de l'Atlantique aux Alieghanys, puis à l'Ohio et à l'Arkansas, les Peaux-Rouges ont laissé dans les districts qu'ils ont abandonnés des traces de leur présence; la vie publique, le foyer de la famille, la science même, tout y est marqué de leur empreinte ; on la retrouve sur le front des Spirites, d^s Mormons du lac Salé, et des Shakers de la Nouvelle-Angleterre.

L'action de l'esprit indien n'aurait pas été, selon le même auteur, moins puissante sur la constitution politique des États-Unis. Dans la conférence de 1774, quand les commissaires du Maryland et de la Pensylvanie se rendirent à Lancaster pour consulter les sachems iroquois, le chef Casannatego leur parla en ces termes, que n'eût pas désavoués un membre de la célèbre Ligue Achéenne : a La sagesse de nos pères a établi entre les Cinq Nations l'union indissoluble qui nous a rendus formidables. Par elle, nous avons conquis la force et Tautorité, nous avons étendu notre domination sur les tribus voisines. Suivez cet exemple, et vous deviendrez, comme nous, puissants et prospères. » Le conseil ne fut pas perdu. Le$ colonies, déjà au nombre de treize , s'unirent pour former une confédération, dont presque tous les statuts étaient modelés sur ceux des Indiens ; les Iroquois étendaient leur territoire, non en reculant les limites de l'une des peuplades confédérées, mais en y incorporant de nouvelles

tribus. Grâce à ce système, les Cinq Nations étaient devenues les Huit Nations. En suivant les mômes principes, les treize colonies en ont groupé autour d'elles trente-trois autres. C'est également aux Indiens que les Yankees ont emprunté l'idée première des droits des Etats, idée qui semble investir chaque territoire du pouvoir d'agir en dehors de l'Union, et même de s'en détacher.

Les croyances des tribus sauvages ont également trouvé chez les colons un refuge que le christianisme ne paraissait pas devoir leur offrir, si le moule plastique du protestantisme ne s*était prêté à cet alliage. D'où viennent, sinon des Indiens, les idées singulières sur la pluralité de la nature divine, sur la polygamie, le spiritisme, qui, au moment où nous écrivons, troublent profondément la pensée religieuse en Amérique? La forêt qu'habite le Peau-Rouge, la plaine où il chasse, le fleuve sur lequel il pousse son canot, sont remplis pour lui d'êtres surnaturels ; l'âme des choses lui apparaît, et la nature fait sortir, pour son oreille, une voix de chaque feuille et de chaque pierre. Il croit à une foule de dieux et d'esprits, mais il ne leur élève point de temples, il lui suffit de les trouver dans Tarbre et dans la fleur, dans la tempête et dans le rayon de soleil.

Quoi qu'il en soit de la théorie émise par M. Dixon, les Indiens avaient des qualités nobles et fortes. Ils étaient courageux, patients, pleins de franchise; ils avaient même sur la hberté les notions les plus pures. Une égalité parfaite régnait parmi eux; ils ne reconnaissaient ni rangs héréditaires, ni titres, ni hiérarchie ; le sachem lui-même, quelle que fût son origine, devait à l'élection Tautorité dont il était revêtu. Tout homme naissait libre et ne pouvait jamais être réduit en servitude. Les ennemis pris à la guerre étaient, ou mis à mort, ou adoptés par la

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tribu victorieuse; mais on n'aurait pas trouvé un seul esclave sur les territoires occupés par les Peaux-Rouges, à l'heure même où des milliers de nègres étaient achetés et vendus dans les États du Sud.

Le sentiment de la poésie ne leur était pas non plus étranger. Une foule de légendes gracieuses ou terribles symbolisent leurs idées religieuses, perpétuent le souvenir de leurs guerriers. En voici une qui retrace, sous une forme touchante et pleine de fraîcheur, leurs croyances au sujet de la vie future : elle est empruntée aux peuplades voisines du Mississipi :

« Un chasseur s'était épris d'une jeune fille, la plus belle de sa tribu, et, comme il était aussi renommé pour sa légèreté à la course que pour son courage à la guerre, sa recherche fut agréée par le père de celle qu'il aimait, et le mariage fixé à la fonte des neiges. La veille même des noces, la fiancée mourut. Les femmes l'enveloppèrent d'un linceul, et après avoir pleuré sur elle, la déposèrent sur le lit de mousse dont elles avaient tapissé sa fosse. Mais le jeune chasseur ne pouvait se résoudre à la quitter. Son arc restait débandé dans son wigwam, son tomahawk gisait à terre, car son cœur était enseveli dans la tombe de la forêt. La seule joie qui lui restât était de s^asseoir sur le sol humide, près de la sépulture où s'était englouti son bonheur, et de suivre par la pensée la jeune fille dans la terre des esprits.

a Les anciens de la tribu lui avaient dit souvent qu'après la mort les âmes allaient dans les Iles du Bonheur, situées bien loin vers le sud, au milieu d'un lac tranquille, sous un ciel dont l'azur n'était jamais voilé. Un jour qu'il considérait d'un œil rêveur les feuilles jaunies des arbres, car bien des soleils avaient passé sur sa douleur, l'idée lui vint de se mettre à la recherche de cette île où

habitait sa fiancée. Il traversa rivières, vallées et montagnes, jusqu'à ce qu'enfin il s'aperçût que l'air devenait plus pur, la verdure plus belle. Les fleurs des prairies revêtaient des couleurs d'un éclat inconnu, le chant des oiseaux avait une douceur que ne connaissent point les oreilles humaines. Un sentier s'ouvrait au milieu de buissons enbaumés, le chasseur le suivit et se trouva bientôt sur le sommet d'une colline. Une hutte s'y élevait ; à la porte se tenait un vieillard dont les yeux brillaient d'un feu étrange sous un front pâle et aidé. Â la vue du jeune Indien, il sourit tristement :

« — Je t'attendais, lui dit-il, et je me suis levé pour te souhaiter la bienvenue. Celle que tu cherches n'est plus, ici, mais tu es accablé de fatigue, entre dans ma hutte pour te reposer.

« Après que le chasseur eut pris quelque nourriture, le vieillard l'amena sur le seuil :

< — Vois-tu ce lac et la plaine qui s'étend au deia, c'est la terre des Esprits ; les âmes seules y peuvent pénétrer. Laisse donc ici tes flèches et ton tomahawk, laisse ton corps, bagage inutile , si tu veux avoir accès dans l'Ile du Bonheur.

« L'Indien s'élança comme un oiseau qui déploie ses ailes. La forêt, le lac, la montagne, étaient demeurés les mêmes, mais il les voyait avec des yeux nouveaux. La nature était devenue toute lumière et toute harmonie; il avançait sans effort, glissant sur le sol plutôt qu'il ne marchait, passant à travers les rochers et les arbres comme au milieu d'un léger brouillard. Enfin il arriva sur le bord du lac ; un canot était amarré près de la rive, il y entra, et à peine avait-il donné quelques coups de rames qu'il vit, comme dans un rêve, s'approcher de lui une autre barque, dans laquelle était assise sa fiancée,

LA CALIFORNIE ET LE CHEMIN DU PAaFIQUE. 61

aussi pâle et aussi belle que le jour où il l'avait vue pou la dernière fois. Tous deux s'avançaient - vers Tile, et le bruit de leurs avirons qui frappaient Teau par un mouvement cadencé semblait faire vibrer les cordes d'un mystérieux instrument de musique. Une joie immense inondait Tâme du chasseur, mais elle n'avait rien de l'agitation humaine. Tout à coup son cœur se remplit de crainte, il venait d'apercevoir autour de l'Ile la ligne blanche d'un formidable ressac, et, sous les eaux, ses yeux distinguaient clairement les corps des millions de créatures humaines qui avaient péri victimes de la fureur du lac. Son bras était fort et son courage calme ; il ne tremblait donc pas pour lui, mais pour sa bien-aimée. A sa grande surprise, quand ils atteignirent les brisants, leurs barques fendirent les vagues sans éprouver la moindre secousse: autour d'eux se trouvaient un grand nombre de canots dont chacun portait une âme. Ceux qui conduisaient vers l'île l'esprit pur des enfants glissaient sur l'onde avec la légèreté de l'oiseau ; les esquifs des jeunes gens et des jeunes filles étaient assaillis par des orages, et les embarcations des vieillards avaient à lutter contre des tempêtes furieuses. Les flots se faisaient paisibles ou irrités selon que les actions avaient été bonnes ou mauvaises, car ce n'était pas l'esprit du lac, mais celui des hommes qui recelait la tourmente dans sou sein.

« Mollement poussés vers le rivage, l'Indien et sa fian cée abordèrent l'île des Bienheureux. Combien elle était différente de la terre sombre et froide d'où venait le chasseur ! Nul tombeau n'y attristait la vue, le bruit de la guerre et des querelles n'y faisait point retentir l'air ; les animaux ne s'enfuyaient point à l'approche de l'homme, car, dans ce séjour de paix, le sang n'était jamais versé. Les heureux habitants n'avaient à redouter ni les

horreurs de la faim, ni les tortures de la soif. L'air qu'ils respiraient était pour eux nourriture et breuvage. Le chasseur aurait considéré comme un bonheur suprême de rester avec sa fiancée dans cette terre des esprits ; mais le Maître de la vie appela le jeune homme, et d'une voix grave et imposante, quoique douce comme une brise d'été :

« — Retourne, lui dit-il, auprès de ta tribu, et accom* plis les devoirs d'un brave. Quand ton heure aura sonné, tu rejoindras Tesprit que tu aimes.

« La voix cessa de se faire entendre, et l'Indien se réveilla. La tombe était à ses pieds, les arbres balançaient leurs feuilles jaunies au-dessus de sa tête; le chagrin remplissait toujours son âme, mais Tespérance en adoucissait Famertume. »

Les Peaux-Rouges avaient accueilli les Européens comme les fils du Grand-Esprit, ils auraient sans doute facilement embrassé le christianisme, si l'avidité des envahisseurs n'eût provoqué des haines de races qui mirent un obstacle invincible à la conversion des indigènes. Les missionnaires catholiques avaient réussi pourtant à faire des prosélytes parmi les tribus refoulées dans l'extrême Ouest ; ils les avaient arrachés à cette vie nomade de pêche et de chasse, qui a tant de charme pour le sauvage accoutumé à respirer le désert; ils leur avaient enseigné Vagriculture, appris à grouper leurs cabanes auprès de l'humble chapelle de la station. Mais les émigrants et les chercheurs d'or fondirent sur ce territoire ; on créa des villes, on bâtit des fermes, on éleva des manufactures. Les progrés de la colonisation soulevaient parmi les Indiens non convertis des plaintes amères, une lutte devenait imminente; les Européens en hâtèrent l'explosion par leurs violences.

Les aventuriers mêlés à la partie saine de Timmigration avaient amené avec eux le désordre et Tanarchie ; les Indiens furent les premiers à en souffrir : de quel prix pouvait être la vie d'un sauvage, quand celle d un blanc pesait si peu ? Les malheureuses tribus devinrent les ennemies acharnées, irréconciliables de cette civilisation qui ne leur apportait que la mort. En vain quelques colons, poussés par un sentiment de justice, tentèrent de rapprocher les deux races : elles vivent en guerre perpétuelle. La haine appelle la haine, les représailles succèdent aux représailles, toujours plus acharnées et plus violentes. Un fait suffira pour en donner une idée.

En 1865, les habitants du Colorado ayant eu à se plaindre des incursions des Indiens, le colonel Shevington, à la tête d'un détachement de volontaires, marcha contre un campement où mille indigènes étaient réunis sous le commandement du Faucon-Noir y guerrier cheyenne fort renommé. Les settlers, ayantfondu sur eux à Timproviste, massacrèrent sans pitié toute la tribu, confondant même les femmes et les enfants dans leur rage aveugle. Le Faucon-Noir succomba comme le héros d'une légende. Quand il vit que la résistance était inutile, la fuite impossible, il s'élança sur une petite colline et offrit sa poitrine sans défense au feu des Faces-Pâles. Percé de vingt balles, il tomba au milieu de ses guerriers, et les volontaires retournèrent à la ville voisine pour recevoir l'ovation que méritait leur glorieux triomphe. A l'orient des États-Unis, dans les provinces qui, n'étant pas en rapport direct avec les Indiens, peuvent considérer les faits sous un point de vue plus impartial, ce combat fut flétri par l'opinion publique et qualifié de massacre; mais au delà du Missouri chacun le considéra comme un acte de sévérité indispensable, « que l'on devrait renou-

vêler deux fois l'année au moins, jusqu'à ce que les Peaux- Rouges fussent entièrement chassés des Prairies. »

Dans les territoires de l'extrême Ouest, ou tue un Indien sans plus d'hésitation que si c'était une bête fauve; l'extinction complète de la population indigène, voilà le but avoué des envahisseurs. Que l'on demande à un habitant du Colorado son opinion au sujet des Indiens, il répondra : « Nous avons deux moyens de les détmire, le revolver et le whisky ; mais ce dernier procédé est d'une Jenteur désespérante, l'autre vaut mieux. »

L'immense majorité des Américains, hâtons-nous de le dire, n'est pas complice de ces barbaries ; c'est seulement dans les sociétés toutes nouvelles de l'extrême Ouest, mélangées encore d'une foule d'éléments impurs, enfiévrées par la lutte, que de pareilles doctrines peuvent se faire jour. Chaque année, Washington envoie dans le Colorado des commissaires chargés de traiter avec les tribus hostiles et de mettre fin à la guerre d'extermination. Mais que peuvent-ils offrir aux Indiens? Empêcheront-ils la colonisation d'envahir les territoires de chasse et d'affamer les sauvages? Transformeront-ils, dans l'espace de quelques jours, le Peau-Rouge, ivre de vengeance, en cultivateur paisible? La situation n'a désormais d'autre issue que la ruine des indigènes. C'est le crime de cette société américaine, si glorieuse d'ailleurs, d'avoir laissé le mal grandir sans y apporter de remède.

On objecte que les Indiens ne sauraient se plier aux mœurs de la civilisation. De louables efforts ont été tentés par quelques philanthropes pour leur enseigner l'agriculture. Des terres furent défrichées, des maisons bâties pour eux, mais on ne put les former à un travail régulier : une bonne récolte les jetait dans la paresse et l'imprévoyance, une mauvaise les décimait par

la famine ; habitués aux émotions, aux périls, à la liberté d'une existence nomade, ils ne tardaient pas à trouver monotones les jouissances de la vie sédentaire. La plupart d'entre eux vendirent leurs fermes et retournèrent dans la prairie. Faut-il conclure de cet échec que l'homme rouge soit incapable de progrès? Nous ne le croyons pas» et nous sommes bien plutôt disposés à rejeter sur l'impatience des Européens l'insuccès de leurs tentatives. On veut que la semence jetép à terre produise aussitôt des fruits, que le sauvage passe sans transition du dernier degré d'ignorance au premier rang de l'échelle sociale, et l'on ne se souvient pas du nombre de siècles que nos ancêtres ont mis à sepénéfrer d'une civilisation implantée pourtant dans le sol dont ils avaient fait la conquête. L'exemple du Canada suffit d'ailleurs à montrer ce qu'auraient pu faire les États-Unis. Les Hurons, qui sont devenus de laborieux cultivateurs et reçoivent la même éducation que les habitants européens, n'étaient pas supérieurs aux Pottawatomies et aux Delawares ; les circonstances seules ont été différentes. Au lieu de se heurter contre la race exclusive et fîère des Anglo-Saxons, ils ont trouvé des Français qui ont regardé comme un devoir de les instruire et de les protéger. Notre pays ne colonise pas aussi vite que TAmérique ou la Grande- Bretagne, car il veut s'assimiler la population et non la détruire; mais s'il joignait à la générosité qui lui est naturelle l'énergie persévérante des Anglais, il serait le peuple civilisateur par excellence.

Les Indiens ont fait des efforts désespérés pour empêcher la construction du chemin de fer du Pacifique. Un jour, ils apprennent qu'un train de voyageurs doit inaugurer une ligne traversant les forêts ; d'après le rapport de leurs espions, un des wagons est plein de

66 UAMÉRIQUE ACTUELLE.

poudre. Aussitôt les Peaux-Rouges se rassemblent, mettent le feu aux arbres et, cachés non loin de là, le couteau à scalper à la main, ils attendent le passage de leurs victimes. Par bonheur, la nouvelle n*était vraie qu'en partie ; le convoi ne renfermait aucune substance explosible. Cependant, le mécanicien aperçoit les flammes. Que faire? S'il continue sa route, locomotive, wagons et voyageurs deviennent la proie de Tincendie ; s'il s'arrête, les Indiens sont là, prêts à profiter du désordre pour massacrer cette poignée de blancs. En face de ce double péril, TAméricain prend un parti extrême. Il lance audacieusement le train au milieu de la forêt embrasée, en forçant la vapeur jusqu'à ses dernières limites. La rapidité de la marche développe sur les deux côtés du convoi un puissant courant d'air, les flammes s'écartent, et la terrible fournaise est franchie sans encombre.

En d'autres endroits, les rails ont été enlevés, la voie coupée, les ouvriers devaient être armés de revolvers, les trains de construction étaient hérissés de carabines; grâce à ces précautions, grâce surtout à l'activité avec laquelle les travaux ont été conduits, on a pu mener à bonne fin la plus difficile partie deFentreprise. Les Peaux- Rouges n'allaient pas aussi vite à détruire la ligne que les mécaniciens à l'établir. Le chemin avançait toujours; les sections les plus exposées aux attaques sont maintenant terminées; les Indiens ont suivi, .sombres et abattus, le gibier dans la direction du Sud. Ils occupent les plaines encore désertes comprises entre le Kansas et Denver, se bornant à empêcher la construction de la voie qui doit conduire de Saint-Louis à Santa Fé.

L'étroite région où ils se sont enfuis ne tardera probablement pas à leur être disputée, mais, en ce moment, les colons sont absorbés par l'achèvement de la ligne du

Pacifique et rexploitation des mines. C'est à peine si on trouve le temps de faire valoir les richesses végétales du sol californien; et pourtant la nature ne demande, dans ce pays privilégié, que bien peu de travail pour donner avec abondance des produits de toutes sortes.

Quoique ne formant qu'un seul État, le territoire compris entre la Sierra Nevada et les rives de TOcéan pourrait être divisé en trois régions distinctes, ayant chacune des ressources différentes, un caractère propre. Sur les pentes de la montagne, se trouvent des forêts d arbres géants, des vallées ombreuses, des gîtes aurifères; Puis vient la chaude plaine du Sacramento, où les meilleurs, les plus beaux fruits des tropiques se mêlent à ceux des climats tempérés; la végétation y revêt une splendeur inconnue dans tout autre pays; ainsi, la poire appelée duchesse atteint le poids incroyable de 5 à 4 livres, sans exiger la moitié des soins qu'on lui donne en France. Au delà, s'étendent des champs d'avoine sauvage qui nourriraient des millions de moutons et de bœufs ; les versants de la petite chaîne Contra-Costa deviendront un jour d'excellents vignobles; enfin, le printemps perpétuel qui règne sur la bande de terre voisine du Pacifique permet de cultiver toute l'année des légumes et des fleurs.

Avec une fécondité aussi rare, on se demande comment la Californie avait pu, sous la domination mexicaine, rester presque déserte. Les choses ont bien changé depuis. Quoique des millions d'hectares demeurent encore improductifs faute de bras, on commence à récolter assez de blé pour nourrir, outre les habitants du pays, ceux des Etals d'Orégon et de Washington. On en expédie dans l'Amérique du Sud, et, Tannée dernière, les froments californiens ont été envoyés à New-York où ils ont obtenu l'avantage, comme prix et comme qualité,

sur les céréales de Richmond, le grand pourvoyeur natu rel du Nord.

Les exportations avaient pris la route du Chili et du Pérou avant de se diriger vers les États de TEst, à cause de la facilité de communication que leur offrait Focéan Pacifique. Un excellent port, le seul qui existe le long de ces plages sur une étendue de 700 lieues, ouvrait à la Californie de vastes débouchés maritimes; pourtant, ce ne fut pas à sa magnifique baie que San Francisco dut sa prospérité rapide, ce fut à la fièvre de Tor.

La ville, ou plutôt le village, existait depuis près d un siècle. En 1773, deux missionnaires catholiques avaient bâti un monastère sur ces côtes; Espagnols et franciscains, ils lui donnèrent le nom de « mission de San Francisco. » Ce vieil édifice de briques est situé à 1 lieue de la cité à laquelle il a donné son nom. Depuis lors, la colonisation avait lentement marché, quinze cents Mexicains habitaient la petite bourgade, lorsque, au mois de janvier 1848, le hasard amena la découverte des premières pépites d'or. Aussitôt des milliers d'hommes accourent de toutes parts : convicts hbérés de l'île Norfolk et de Sydney, marins débauchés, aventuriers corrompus, vomis par les ports de l'Amérique méridionale, se précipitent sur la Californie comme des vautours sur leur proie. Au printemps de Tannée suivante, trente mille émigrants arrivaient de l'Europe et des États-Unis; ils avaient traversé les prairies solitaires, franchi 300 lieues de montagnes et de déserts arides, perdu en route plus de quatre mille des leurs ; mais, pour atteindre la terre promise de Tor, on ne compte pas les sacrifices.

San Francisco présentait alors un aspect étrange. La plupart des habitants vivaient sous des tentes; des hommes distingués par leur naissance portaient la

blouse du mineur et faisaient eux-mêmes leur cuisine. Pauvrement nourris, n'ayant pour lit qu'une couverture, assujettis aux travaux les plus pénibles, sans famille, ils ne connaissaient d'autre distraction que le jeu et le whisky. Le prix de toutes choses s'était élevé à des pro" portions fabuleuses; les gages d'un serviteur variaient de six cents francs à mille francs par mois ; un cheval de trait se louait cinq cents francs par jour. Des combats se livraient dans les rues, les tavernes ne désemplissaient pas; des bals masqués, payés on ne savait par qui, conduits par des femmes inconnues, avaient lieu chaque soir. Quant à la police, elle n'existait que de nom; ses agents, saisis du vertige universel, abandonnaient leur poste pour courir aux mines ; si, par hasard, l'un d'eux gardait ses fonctions pendant quinze jours, c'est qu'il avait rendu sa place lucrative en se laissant corrompre.

Les convicts s'étaient réunis dans un quartier appelé « la ville de Sydney. » Sous le titre de « Limiers » ou de « Faucons d'Australie, » ils avaient organisé des bandes rivales de celles des aventuriers chiliens. Tous les dimanches, des troupes d'hommes, unis par les seuls liens du vol et du meurtre, parcouraient la ville au son d'une musique infernale ; ils étaient armés de revolvers, pour protéger, disiaent-ils, les citoyens de San Francisco contre les Mexicains, les Espagnols et les Américains du Sud.

Les assassinats se succédaient avec une effrayante rapidité; pourtant, pas un seul malfaiteur^n'était inquiété par la justice. Les policemen prétendaient qu'il était impossible de découvrir les coupables dans une ville où la population se renouvelait saris cesse. Voyant qu'ils ne pouvaient rien attendre des lois, quelques citoyens résolus prirent le parti d*agir. De leur autorité privée, ils

arrêtèrent vingt des principaux meneurs, et les expédièrent sous bonne escorte en Chine ou dans rAmérique méridionale; on ne sut jamais au juste sur quel point ils avaient été débarqués; l'essentiel, c'est qu'on ne les revit plus.

Pendant une semaine ou deux, Tordre régna dans la ville ; mais de nouvelles recrues vinrent grossir les rangs des bandits, et les violences recommencèrent. Cinq fois, San Francisco fut ravagé par des incendies, que des mains criminelles avaient allumés dans l'espoir du pillage. La justice, selon sa coutume, restait inactive. Les marchands et les notables se réunirent sur la place pu* blique.

— Il n'y a plus, s' écrièrent-ils, de sécurité ni pour les biens ni pour les personnes; la loi se perd en arguties, la police est corrompue, les prisons n'ont plus de verrous pour garder les coupables. Dans ces circonstances, nous, le peuple, devons être à la fois les juges, la loi et les exécuteurs.

Ceci se passait le 7 juin 1851. Le Comité de Vigilance de San Francisco ne devait pas être, comme ceux des villes de la Prairie, un tribunal secret; il s'organisa au grand jour. 11 était composé de deux cents citoyens, et soutenu par toute la presse californienne. Personne n'y pouvait être admis qu'après un examen sévère; une commission spéciale fut nommée pour vérifier les titres des candidats, afin de ne recevoir que des hommes appartenant à la classe la plus honorable. Les membres devaient se réunir à toute heure du jour et de la nuit, lorsque retentirait le signal convenu entre eux, c'està-dire deux coups frappés sur une cloche, à l'intervalle d'une minute.

L'occasion ne se fit pas attendre. Le lendemain, des

matelots ayant capture un homme dont la mine suspecte avait éveillé leurs soupçons, le trouvèrent encore muni d'un sac d'or qu'il venait de dérober dans une banque. Ils ramenèrent à la salle d'audience des Vigilants, et le signal fut donné. Aussitôt, de tous les points delà \ille accoururent, non-seulement les membres du Comité, mais encore, bien qu'il fût plus de minuit, une foule considérable d'habitants, pourvus d'armes et prêts à défendre le tribunal civique. A une heure, le chef de la police se présentait devant la porte du conseil; il était accompagné d'une escorte nombreuse, et demandait impérieusement, au nom de la loi, à être introduit. Pour toute réponse, les assistants firent briller à ses yeux les canons de plusieurs milliers de revolvers ; il se retira sans attendre davantage.

Quelques instants après, la cloche résonnait de nouveau, un frémissement parcourut la foule. Le président du Comité sortit de la salle, et s'adressant aux citoyens rassemblés autour de lui :

— L'accusé se nomme Jenkins, c'est un convict échappé de Sydney. Il a été interrogé devant quatre-vingts d'entre nous, et reconnu coupable à l'unanimité. Les Vigilants me députent vers vous pour demander si cet homme doit être pendu.

— ^,Oui, répondirent d'une seule voix les assistants.

Les membres du Comité, le revolver à la main, se formèrent en deux lignes ; le prisonnier fut placé au milieu, et la lugubre procession, éclairée par les pâles lueurs de la lune, se mit en marche à travers les rues de San Francisco. Quand on arriva sur la place de l'Hôtel-de- Ville :

— Qu'on l'accroche au drapeau ! crièrent quelquesuns des habitants*

— Non, répliquèrent les autres, il ne faut pas profaner la bannière de la liberté.

Le prisonnier fut conduit à la DouanCi et pendu au toit du bâtiment.

D'autres exécutions purgèrent la \ille des scélérats les plus infâmes; en outre, le Comité fit surveiller les vaisseaux arrivant dans le port : ceux qui venaient de Sydney furent soumis à une inspection rigoureuse, et tout passager soupçonné d*être un convict, immédiatement réembarqué pour la Nouvelle-Galles du Sud.

Les autorités légales ne pouvaient voir sans colère le tribunal qui usurpait ainsi leurs droits; mais les Vigilants, forts de Tappui de leurs concitoyens, défendirent avec énergie le pouvoir dont ils usaient pour le bien de tous. Ce fut seulement lorsque la sécurité de la ville parut assurée, qu'ils consentirent à faire quelques concessions: ils se bornèrent à découvrir et à garder les coupables, laissant à la justice régulière le soin de les punir.

Par malheur, les magistrats de la ville ne tardèrent pas à être une fois encore infidèles à leur mission. Selon Tusage universel aux Etats-Unis, ils tenaient leurs emplois du vote des habitants; mais on découvrit plus tard que les hommes chargés du dépouillement du scrutin avaient été corrompus, et que, par suite, Téleclion se trouvait faussée. Sous une telle administration, les désordres devaient se produire avec plus d'audace que jamais. Dans la seule année de 1855, quaire cents personnes périrent de mort violente. Le Comité de vigilance, qui avait abdiqué volontairement une partie de son autorité; la ressaisit et crut nécessaire d'agir avec vigueur. La loi de lynch fut, dans l'espace de quelques mois, appliquée à cinquante coupables. Cependant le gouverneur de la Californie, M. Johnson, s enmt de rirrégularilô de cette

procédure ; il supprima le Comité par un décret. Les Vigilants ne se tinrent pas pour battus. Ils ouvrirent des registres, où vinrent s'inscrire tous ceux qui se déclaraient prêts à les appuyer; quatre jours après, neuf mille nomscouvraientdéjà les feuilles de cette liste d'enrôlement. Mais San Francisco n'était pas seul en cause. Le mal, comme le bien, réagit d'ordinaire, de la capitale d'un pays, sur tous les points du territoire. La cité de Sacramento envoya mille hommes au secours du Comité de Vigilance, et les autres villes suivirent cet exemple. L'armée des volontaires se réunit autour de la salle du conseil ; des barricades et des remparts furent construits, Ton arma de trente canons la citadelle improvisée. Instruit de ces préparatifs, le gouverneur s'adressa au commandant en chef des forces fédérales dans la Calijomie. Celui-ci eut la prudence de refuser d'intervenir ; M. Johnson ne s'opiniâtra pas moins dans une résolution qui ne pouvait aboutir qu'à un échec ridicule. Il fut cerné par les volontaires et fait prisonnier sans coup férir.

Ce triomphe donnait au Comité de Vigilance un pouvoir sans contrôle sur l'État tout entier. D en profita pour achever son œuvre. Les bandits devinrent l'objet de poursuites incessantes ; quatre furent pendus, on en transporta quarante, un grand nombre s'enfuirent. Ce résultat obtenu, les membres du Comité se rendirent en grande pompe sur la place publique, escortés de leurs régiments de volontaires, ei là, en présence du peuple, ils résignèrent définitivement leurs fonctions.

Ainsi se termina cette lutte singulière de citoyens paisibles contre les autorités légales du pays. Jamais les Américains ne montrèrent mieux que dans ces circonstances déplorables, la rare sagesse avec laquelle ils savent sauvegarder la cause de l'ordre, sans compromettre les

intérêts de la liberté. Tout se réunissait contre eux : les passions excitées parle voisinage malsain des mines d'or, la violence sanguinaire des convicts et des aventuriers, l'état d'enfance de la société, mal affermie encore sur ses bases, enfin la défection même de ceux qui étaient chargés de faire respecter la loi. Assaillie par tant de maux, la colonie semblait n'avoir d'autre alternative que de périr ou de se jeter tremblante dans les bras de la dictature, trop heureuse encore, en abdiquant ses droits, d' obtenir la sécurité. Mais la fermeté des Yankees ne se laissa pas vaincre. Une population de marchands et de mineurs sut trouver en elle-même son salut : elle ne s'effraya pas d'avoir à combattre à la fois le gouvernement qui la trahissait, et l'anarchie qui menaçait de Fenvahir ; elle le fit sans colère, avec le calme de la force, puis, quand l'ordre fut rétabh, chacun de ces hommes, qui avaient courageusement combattu pour les intérêts comtnuns, rentra dans la vie privée.

Aujourd'hui, San Francisco est une cité de 100,000 âmes; les jeux de hasard y sont interdits, la paix règne dans les rues, le mouvement des affaires a remplacé le tumulte du vice. Le dimanche, souillé naguère par les processions hideuses des bandes de perturbateurs, est observé avec le respect qui distingue les cités américaines ; les édifices religieux sont en grand nombre ; on remarque surtout Féglise de Sainte-Mario, magnifique cathédrale bâtie par les catholiques, qui forment la communion la plus influente de l'État.

L'enseignement n'est pas moins en honneur. La ville de San Francisco possède 30 écoles communes et 80 collèges particuliers, dirigés par des maîtres habiles; elle a fondé des orphehnats, des asiles, toutes les institutions charitables de la civilisation chrétienne ; les bibliothèques

populaires sont organisées sur une large échelle, et possèdent des collections précieuses.

Quant à la population, quoique Tespril américain y domine, comme nous Tavons vu par l'histoire du Comité de Vigilance, elle est la plus cosmopolite des États-Unis. On y trouve des Yankees et des Anglais, une multitude de Français, des Italiens, des Mexicains, des Australiens, des Chiliens, etc. La Chine est largement représentée ; les fils du Céleste Empire comptent pour un sixième dans le nombre des habitants de San Francisco ; ils se tiennent à Técart et forment une ville dans la ville, car ils ont leur quartier spécial, leurs hôtels, leurs théâtres, leurs établissements particuliers de secours et de bienfaisance. Les blancs les regardent d*un œil de mépris, les pressurent par des taxes exorbitantes, leur ferment les carrières lucratives ; cependant, à force de labeur, quelques* uns sont devenus des commerçants fort riches; beaucoup d'entre eux parviennent à réunir un petit pécule, avec lequel ils retournent en Chine. La vue de ces succès encourage leurs compatriotes, qui prennent par milliers le chemin des « Collines d'or, » comme ils appellent San Francisco. Qui peut dire où ce courant s'arrêtera?'Llrlande, malgré les étroites limites de son territoire et le chiffre restreint de sa population a, depuis vingt années, versé en Amérique trois millions d'émigrants; quelles masses énormes ne pourraient pas envoyer les provinces affamées de l'Empire du miUeu, qui compte 400 millions de sujets?

Les Californiens toutefois s'inquiètent peu de cette invasion. Ils exploitent les mines, cultivent le sol, étendent leurs relations commerciales ; les négociants organisent des entreprises gigantesques ; une compagnie a des steamers sur toutes les rivières navigables des Etats-

Unis, une autre, des agents dans tous les districts miniers; elle se charge du transport des lettres, des lingots, de la poudre d*or; une troisième possède une flotte entière et trafique sur les deux Océans.

San Francisco semble appelé à prendre sur le Pacifique le rang de Liverpool en Angleterre, de New-York dans les anciens États américains ; son port offre les mêmes avantages, sa situation commerciale et géographique n'est pas moins importante. Toutes les voies ferrées de rUnion venant V aboutir, elle sera le centre d'un immense commerce d'importation et d'exportation; elle distribuera dans le nouveau monde les produits de la Chine, du Japon et de l'Inde ; peut-être même les expédiera-t-elle prochainement en Europe. Nos communications actuelles avec rOrient sont lentes et coûteuses ; les épices, les soieries, le thé, souffrent d'un séjour trop prolongé sur mer: l'inauguration du chemin de fer du Pacifique va offrir à ces marchandises délicates un moyen de transport plus rapide.

Sans doute le passage à travers le continent asiatique serait de beaucoup préférable : la Russie au nord, l'Angleterre au sud, s'occupent avec ardeur d'établir des lignes ferrées qui rattachent l'extrême Orient aux contrées européennes, l'une passera par la Tartarie, l'autre par rinde et la Perse ; de chaque côté, la bataille commerciale est menée avec vigueur, l'enjeu en vaut la peine, car il s'agit du trafic de deux mondes. Toutefois, bien des années se passeront peut-être avant que les transactions puissent suivre ces chemins nouveaux; la voie des Etats-Unis est moins courte, mais elle est achevée; l'Amérique a su arriver la première, et cet avantage lui permettra de détourner à son profit, momentanément du moins, une portion du négoce de l'Orient.

Alors même que ces prévisions ne se réaliseraient pas, la ligne du Pacifique aurait encore une incalculable portée. Par elle, la Californie se trouve près de New- York, la solidarité des intérêts s'établit entre les différents territoires, Tunilé politique du pays est consolidée en même temps que sa richesse accrue. La dislance opposait autrefois un obstacle insurmontable à la durée des vastes empires; les provinces, n'ayant aucun lien solide avec le centre, ne lardaient pas à s'en détacher. Cet état de choses a cessé aujourd'hui ; que ce soit un bien ou un mal, les grandes agglomérations sont devenues possibles, et ce n'est point l'étendue de l'Amérique qui entravera ses progrès. Baignée par deux océans, elle tend d'un côté la main à l'Europe, de l'autre à l'Asie; elle attire leurs richesses dans son sein, élargit partout le champ de son commerce. Mais, au milieu de son éclatante fortune, elle n'oublie pas que les prospérités matérielles sont précaires, lorsqu'elles ne reposent pas sur la vigueur morale, sur le développement intellectuel delà nation. C'est ce qui fait sa véritable grandeur.

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