IV INTRODUCTION
Trois éléments constituent l'esprit nouveau qui anime la démocratie américaine ; ces trois éléments que M. Jonveaux a mis en pleine lumière, sont la liberté, l'éducation et la religion. Tous trois font plus ou moins défaut à notre vieux continent.
Pour une école qui a longtemps régné en France, et qui a encore aujourd'hui plus d'un adepte, laliberté, c'est avant tout, et presque uniquement la liberté politique. Des élections faites en dehors de l'administration, la responsabilité des ministres, le gouvernement des chambres, la presse et le jury : voilà ce qui constitue la liberté d'un peuple. Il y a là, selon moi, une erreur capitale, erreur qui explique l'insuccès des deux dernières monarchies. On avait été séduit par l'exemple des Anglais et par les théories de Montesquieu, mais ce qu on n avait pas vu, c est que, chez nos voisins, le régime parlementaire n'est que le couronnement des libertés locales et individuelles qui font la force et la gloire de la vieille Angleterre. La liberté politique est un des éléments de la liberté ; ce n'est pas, tant s*en faut, toute la liberté. C'est une garantie essentielle ; rien ne peut la remplacer ; mais encore faut-il qu'une garantie protège quelque chose et que derrière les remparts, il y ait une ville et des citoyens. Avec les institutions de l'ancien régime et de Tempire : la centralisation, le privilège des fonctionnaires, la dépendance et le salaire des Eglises» renseignement
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dans la main de TÉlat ; en l'absence des libertés communales et départementales, du droit d'association, de réunion, de pétition, qu'est-ce que le régime parlementaire ? Un système trompeur qui promet la liberté et ne la donne pas ; trop souvent aussi le règne de quelques meneurs politiques, qui gouvernent comme ceux qu'ils renversent, et jouent le même air avec la prétention de le jouer mieux. Qu'importe au laboureur, à Fouvrier, ces querelles de tribune qui ne changent rien à sa condition? Sans doute il peut s'y associer dans un jour de colère, il peut chercher dans l'opposition la plus extrême un remède aux maux dont il souffre ; il peut tout renverser et tout briser pour en finir ; mais, nous Pavons vu en 1848, à quoi sert une révolution, si elle amène au pouvoir des gens imbus des vieilles idées, et qui s'imaginent qu'on fait le bonheur d'un peuple en lui changeant l'étiquette de son gouvernement? Pour fonder la démocratie en France, il eût fallu d'autres politiques que les républicains de 1848. Ce n'est pas avec les erreurs d'une révolution avortée, ce n'est pas avec les tristes oripeaux de la Convention qu'on établira la liberté dans notre pays.
Que TAmérique nous serve d'exemple. Là-bas, la liberté n'est pas concentrée dans une Chambre législative, elle est partout, comme l'air et le jour. Elle est la richesse du foyer, le patrimoine du moindre citoyen, de l'étranger même qui débarcyiie da V'îi^^^x^
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côté de rAtlantique. Maître de s'établir où bon lui semble, de vivre comme il l'entend, d'adorer Dieu à sa façon, d'élever ses enfants à son gré, libre d'écrire, de parler, de porter des armes, de se réunir ou de s'associer avec qui il veut, mêlé dès le premier jour au gouvernement de l'École, de l'Église, de la Commune, c'est à peine s'il s'aperçoit qu'il y ait un gouvernement central et un Congrès. Ce gouvernement existe sans doute, mais pour représenter au dehors l'unité nationale, pour maintenir la paix intérieure, par sa présence plus que par son autorité ; jamais il n'intervient dans les affaires du ci- 'toyen, jamais l'Américain n'est obligé de plier devant un fonctionnaire pour obtenir comme une faveur ce qui lui appartient comme un droit. Chacun est maître et souverain, non pas une fois tous les six ans, mais tous les jours, à la seule condition de respecter l'indépendance de son voisin, et sans avoir rien à craindre que de justes lois, appliquées par le jury, ou par des juges, qui ne sont jamais dans la main du gouvernement. Point d'armée permanente, point de conscription, point d'administration : c'est le règne de la parfaite égalité, et de la parfaite liberté. De là cette énergie individuelle qui nous étonne; de là cette activité qui enfante des prodiges ; chacun y peut prétendre à tout ; mais chacun ne peut compter que sur soi-môme ; il n'y a pas de protégés parce ciu'il n'y a pas de protecteurs ;
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la vie y est plus rude qu'en Europe, mais elle y est à la fois plus intense et plus noble. On se sent plus fier d'être homme et citoyen.
Comment une pareille société peut-elle se maintenir sans police, sans gendarmes, sans soldats? C'est qu'il n'y a pas là-bas, comme chez nous, des passions aveugles, des appétits furieux. Et d'où vient, chez nous, cet aveuglement et cette furie? De l'ignorance. C'est l'éducation seule qui peut fonder la liberté dans les institutions et les mœurs, en faisant de chaque citoyen le gardien de l'ordre public et le défenseur de la loi.
Voilà ce qu'on a senti en Amérique dès le premier jour, et ce qu'on y sent mieux encore aujourd'hui. Qu'on lise ce que M. Jonveaux a écrit sur les écoles, et l'éducation des femmes en Amérique, on comprendra comme un même enseignement donné à tout un peuple y inspire un même esprit. C'est dans l'école qu'est la sève et la force de l'Amérique, a Livrez-moi l'éducation, disait Leibnitz; avec ce levier je soulèverai le monde. » C'était aussi l'idée des Grecs. Point d'éducation commune, point de citoyens. Les Américains ont repris cette antique tradition. De môme que leurs communes, avec leur gouvernement populaire et direct, rappellent les cités grecques et romaines qui n'ont jamais connu le régime représentatif, de même leur éducation rappelle l'éducation civique à laquelle on doit les merveilles
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de l'ancienne civilisation. Mais il y a cette différence, tout à l'avantage de l'Amérique, que celte éducation n'est pas le privilège d'une race supérieure, qu'elle s'étend aux plus petits comme aux plus grands, et qu'elle fonde, non pas une aristocratie, mais une démocratie.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans le système américain, c'est la rapidité de ses effets. Il suffit d'une génération pour transformer un peuple.
Qu'on lise chez M. Jonveaux le chapitre intitulé la Question nègrCy on assistera à un des miracles de la démocratie moderne. Régénérer quatre millions et demi de nègres, tenusdansTignoranceetla brutalité, enseigner à l'homme, et surtout à la femme esclave le respect de soi-même, la décence, l'honnêteté, quand durant deux siècles des maîtres impitoyables ont étouffé chez cette race misérable jusqu'aux derniers germes de l'humanité, voilà certes une œuvre d'évangélisalion auprès de laquelle pâlissent toutes les missions lointaines. Voilà cependant ce qu'ont entrepris les femmes delà Nouvelle Angleterre ; elles ont bravé le mépris, l'insulte, les mauvais traitements pour embrasser cet apostolat, et elles y ont réussi. Déjà, la moisson donne plus que des espérances ; le nègre affranchi d'hier est à peine instruit qu'il devient à son tour l'émancipateur de ses frères. « Mon peuple se relèvera par l'éducation et la religion, » médisait, il y a deux ans le révérend Payne,
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fils d'un nègre et d'une Indienne, devenu évoque de l'Église méthodiste ; il avait raison. Déjà ces pauvres gens payent et administrent eux-mêmes une partie de leurs écoles. Les maîtres nègres ne le cèdent en rien aux blancs, ni par Tintelligence ni par le zèle. En Europe, parmi les classes déshéritées, trouverait-on beaucoup d'hommes qui aient une vue aussi nette de leur rédemption, et qui fassent en si peu de temps d'aussi grands progrès ?
L'école américaine ne fait pas seulement l'éducation de l'homme et du citoyen, elle fait aussi l'éducation du producteur. En développant l'esprit de l'ouvrier, elle accroît la richesse nationale. Elle a une influence économique que l'antiquité n'a pas connue, elle qui dédaignait le travail. Le pays où on lit le plus est aussi celui où l'on fait le plus d'inventions. Le bateau à vapeur, le télégraphe électrique, les clippers, les monitors, le cotton-gin^ les machines agricoles, la machine à coudre, la nouvelle presse mécanique sont des inventions américaines. C'est aux États-Unis qu'on a reconnu et proclamé que le travail de l'ouvrier est en proportion de son intelligence, plus encore que de sa force musculaire: C'est- là qu'on a résolu le problème d'accroître la production en diminuant les heures d'atelier. Des gens actifs, intruits, responsables, en sont arrivés à faire plus de besogne en dix heures que des ouvriers ordinaires n'en font en douze, et le moment
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approche où, dans plus d'un métier, la journée de travail ne dépassera pas huit heures d'efforts assidus. Il y a là le premier germe d'une grande et pacifique révolution. Ce n'est pas une loi qui peut changer les conditions du travail et de la production, mais, en devenant plus instruit, plus intelligent, plus laborieux, plus moral, en travaillant plus vite et mieux, l'ouvrier peut racheter quelques-unes de ses heures de peine et conquérir sa liberté I
En Europe, on criera à l'utopie; on ne croit pas encore que les différences de classes soient chose artificielle et destinée à disparaître. Mais, en Amérique, le changement est accompli ; on est ouvrier, le matin, homme et citoyen le soir ; on quitte l'atelier pour aller entendre une lecture d'histoire, ou de littérature, pour assister à un meeting politique ou religieux. Cette parfaite égalité de condition n'étonne plus personne; ce qui paraît étrange aux Américains, ce sont nos vieux préjugés.
Il y a même ceci de singulier, que l'éducation et la liberté donnent à l'ouvrier un avantage sur le reste de ses concitoyens. Les peines de son enfance, la dureté de son premier labeur, l'effort incessant qu'il lui faut faire pour s'élever, les privations qu'il s'impose, lui mûrissent l'esprit avant Tâge ; il connaît mieux la vie et les hommes, il a plus d'énergie que le fils de famille, qui n'a jamais senti l'aiguillon du besoin. De là un phénomène qui n'é-
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toniie que ceux gui ne réfléchissent pas. Les hommes les plus remarquables d'Amérique, ceux qui jouent le premier rôle dans l'Etat, sont pour la plupart d'anciens ouvriers. Sans parler de Franklin, l'apprenti imprimeur, il suffira de nommer parmi les contemporains, Clay, le meunier, Horace Mann, le laboureur, Lincoln le bûcheron, Johnson le tailleur, Wade le scieur de long, Grant le commis corroyeur, etc. Songe-t-on à Tinfluence de pareils exemples dans une démocratie? Chez nous, un soldat devenu maréchal anime toute une armée ; làbas, dans cette armée civile qui comprend toute la nation, Texemple de Lincoln est là pour dire à cha* cun qu'avec du travail, de Thonnêteté et du patriotisme, il n'est pas de si humble citoyen qui ne puisse être un jour le chef de la république. Comparez une société semblable à ces peuples vieillis chez qui tous les avantages sont pour ceux à qui une fortune patrimoniale assure le privilège de l'éducation.
Enfin, la religion est un dernier élément de la grandeur américaine, et ne le cède à aucun autre en importance. Aux États-Unis, on se fait gloire d'être chrétien, on dit volontiers que la liberté moderne est fille de rÉvangile, et qu'elle périrait avec lui. Celte assertion fera sourire plus d'un lecteur ; le scepticisme est aujourd'hui à la mode, dans le pays de Voltaire, mais, n'en déplaise à la délicatesse
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des beaux esprits, le scepticisme est stérile et ne mène à rien. Pour agir, il faut croire, il faut espérer, il faut aimer. «Tamais un homme ni un peuple n'ont fait de grandes choses sans avoir une grande foi. Quant au matérialisme, qui est aujourd'hui un cri de guerre plus qu'une croyance raisonnée, il a paru plus d'une fois dans le monde, mais chose triste à dire, il a toujours été un signe de décadence et de servitude : c'est la doctrine des mauvais jours. La liberté ne s'accommode pas d'une si pauvre conception de la destinée humaine. Pour servir les hommes, pour se dévouer à eux, malgré leurs vices, leur ignorance et leur ingratitude, il faut voir en eux des âmes immortelles d'un prix infini, et non pas les plus sots et les plus misérables des animaux. L'effet le plus général du matérialisme, c'est de mener le commun des hommes à l'égoïsme et aux plaisirs grossiers. « Jouis de l'heure présente, tu mourras demain, » sera toujours le dernier mot de l'école épicurienne. Les stoïques sont plus fiers et plus nobles; mais ils ne sont ni moins désespérés, ni moins impuissants.
Mais si la religion joue un grand rôle aux États- Unis, il faut avouer qu'elle y est placéedans des conditions singulièrement favorables, et qui nous ont toujours manqué. <x Le peuple des États-Unis, a-t-on dit, a trouvé le secret d'être le plus religieux des peuples, sans religion d'État. »
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Je le crois volontiers, car c'est justement celte séparation politique, cette parfaite indépendance des Églises qui a maintenu l'esprit religieux en Amérique. Chez nous, où l'Église et le Gouvernement sont tantôt alliés et tantôt ennemis, la religion perd son véritable caractère ; ce n'est plus qu'un moyen de police ou d'opposition. Des évéques qui se mêlent d'élections feraient scandale aux États-Unis ; chez nous, quelque pacti qu'ils prennent, ils se compromettent, et ce qui est plus triste, ils compromettent en même temps la religion, qu'ils n'ont pas le droit d'engager. De là ces haines furieuses dont les premiers coupables sont ceux qui mettent les choses divines aux pieds du prince ; de là cette impiété qui n'est souvent que la protestation de la conscience indignée. Tant que nous ne suivrons pas l'exemple de l'Amérique, tant que nous n'en finirons pas avec une alliance aussi funeste à la religion qu*à l'État, nous ne verrons jamais le lien étroit qui unit rÉvangile à la liberté; nous opposerons Tune à l'autre deux forces qui sont faites pour agir ensemble, et non pour se paralyser mutuellement.
Que le prêtre soit maître dans son église, mais qu'il y reste, c'est là ce que demandent l'Évangile et la civilisation. Une fois affranchie de la politique, la religion devient le plus sûr rempart de la liberté. Elle en profite, elle l'aime, elle la faitaimer. Je crois qu'on s'en apercevra au prochain concile. lime pa-