‹ L'Amérique actuelleChapitre 5 sur 12 · PLA1>'TES DES ANCIENS ÉTATS A ESCLAVES · texte numérisé non relu

PLA1>'TES DES ANCIENS ÉTATS A ESCLAVES

d'un ordre social à peine détruit, défendu encore par des sympathies puissantes, fonder un état de choses en opposition directe avec le passé. On se heurte ici aux colères, aux résistances, aux haines d'un parti vaincu, à Fabrutissement d'une race dégradée par l'oppression; jamais les institutions de la libre Amérique n'eurent à supporter plus redoutable épreuve.

L'esclavage, personne ne l'ignore, fut seulement le prétexte de la guerre qui vient d'ensanglanter les Étals- Unis. Sans doute, la misère et l'avilissement des nègres excitaient dans le Nord une généreuse indignation, mais trop de préjugés s'élevaient encore contre eux, même à Boston et à New-York, pour qu'on y prit en main leur cause avec tant d'ardeur, qu'on la défendît avec tant d'acharnement.

Le droit invoqué par le Sud de veiller lui-même à ses intérêts, de faire ses propres lois et d'administrer à sa guise son territoire, droit revendiqué encore aujourd'hui, touche de plus prés à la question, mais n'en constitue pas le fond véritable. La lutte existait, sourde et latente, longtemps avant la guerre; la victoire des fédéraux ne l'a pas terminée. Deux formes de vie sociale incompatibles entre elles, deux principes rivaux, se trouvent en présence ; ils ne sauraient demeurer ensemble au sein d'un même peuple, l'un étouffera nécessairement l'autre.

La constitution américaine établit une distinction fort équitable entre les intérêts communs du pays et les droits particuliers de chaque Etat; les premiers sont réglés par le Congrès, organe de la volonté nationale, à laquelle tous sont tenus d'obéir ; les seconds forment la part de liberté des différents territoires qui composent colle vaste répubhque, on ne peut les en dépouiller que par

une violence arbitraire. Mais où doit s'arrêter l'indépendance, où doit commencer la soumission? Le pacte amé* ricain, sorte de compromis entre des populations 'de tendances différentes, ne s'expliquait pas suffisamment à cet égard. Aussi le Nord et le Sud, mal unis par ce lien flottant, ne tardèrent-ils pas à suivre des routes fort opposées.

A New-York, les descendants des puritains prirent la démocratie pour base et pour règle de la société qu ils fondèrent ; on ne vit parmi eux ni maîtres, ni esclaves; il n'y eut que des marchands, des industriels, des artisans qui tous, le cœur rempli de foi dans Tavenir, Tesprit plein de pensées fécondes, proclamèrent la sainteté du travail, levèrent haut l'étendard de l'égalité.

Pendant ce temps, le Sud se constituait en une forte et brillante aristocratie. Ses chefs, fils des anciens Cavaliers, étaient issus des plus illustres familles anglaises ; naissance, fortune, éducation, ils réunissaient en eux toutes les noblesses. Un mal profond épuisait pourtant celte sève généreuse, un ver rongeur était à la racine de l'arbre et devait bientôt le flétrir. Possesseurs de vastes domaines, les planteurs avaient amené dans le Sud toute une population de nègres ; l'idée semblait d'autant plus naturelle que, dans certains districts, le climat rend impossible la culture du sol par les Européens. Mais l'esclavage est une arme à deux tranchants, qui toujours devient fatale à celui qui l'emploie. On avait cru commettre une iniquité profitable en asservissant les noirs, ii se trouva qu'on avait introduit dans la société un germe de désorganisation et de mort : l'avilissement d'une race en* traîne la corruption de Fautre; de plus, en dégradant le travailleur, on dégrade le travail lui-même, cette source sainte de la prospérité des nations.

Les planteurs regardaient avec un profond mépris les

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nègres, dont les bras fertilisaient les champs de canne à sucre. A leurs yeux, Tesclave n'était point une créature humaine, c'était une bête, de somme qu'on pouvait acheter et vendre; aussi lui refusait-on le droit d'avoii^ une famille, d'élever ses enfants, d'acquérir, au prix de ses sueurs, la moindre jpiéce de terre.

Et pourtant, cette classe déshéritée tenait à celle des oppresseurs par les liens les plus étroits; pendant de longues années, le sang des Anglo-Saxons s'était mêlé à celui de la race africaine. Mais la voix de la nature n'avait pu imposer silence au préjugé; bien des fois on avait vu l'odieux spectacle d'un père favorisant l'amour de son fils pour une jolie quarteronne, et vendant ensuite sans honte le fruit de cette union illicite. La sève de la nation avait passé dans les veines du peuple opprimé; les héritiers des nobles familles dissipaient leur jeunesse dans des liaisons clandestines, puis, quand leur cœur était desséché, leur esprit émoussé par l'abus des plaisirs, ils épousaient une femme blanche afin de perpétuer leur nom. Du reste, les précautions étaient prises pour fermer aux esclaves la voie de l'affranchissement. Quiconque trahissait une origine africaine ne pouvait apprendre ni à lire ni à écrire : l'ignorance est la sûre gardienne de la servitude.

Mais les planteurs ne composaient pas toute la population européenne du Sud. A côté d'eux étaient les blancs pauvres, classe formée en partie d'Irlandais, en partie de membres déchus des anciennes familles. Pour conserver les vastes domaines qu'exige le système des* plantations, il avait nécessairement fallu maintenir le droit d'aînesse; or, dans une société où l'esclavage a déshonoré le travail, nulle ressource ne reste aux fils déshérités des grandes maisons. -

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— Grâce à Dieu, disait un jeune Virginien à un homme dont il réclamait une aumône, je n'ai fait œuvre de mes dix doigts depuis que je suis au monde ; on peut me pendre si Ton veut, mais on ne m'obligera pas à changer de conduite.

Tel était le triste esprit qui régnait dans le Sud. Le labeur intellectuel lui-même ne recevait ni encouragement ni récompense, et les Etats méridionaux, dépourvus de professeurs, se voyaient réduits à envoyer leurs enfants dans le Nord pour y acquérir quelques notions des sciences. Quant aux blancs pauvres, ils croupissaient dans l'ignorance la plus profonde. L'enseignement public était si négligé que nulle part, dans le monde chrétien, on ne trouverait d'exemple d'une telle indifférence. Il faudrait aller en Turquie pour rencontrer un mépris aussi complet de la culture intellectuelle. Dans la Caroline du Sud, on ne comptait que 15 élèves sur i 00 enfants ayant l'âge de suivre l'école ; dans le Mississipi et la Virginie, la proportion était encore moindre, il n'y en avait plus que 9 sur 100.

Un antagonisme complet d'idées et de sentiments existait donc entre le Nord et le Sud ; l'hostilité morale devait infailliblement aboutir à la guerre. Lequel de ces deux principes, l'égalité absolue ou le privilège sous sa forme la plus odieuse, l'esclavage, exercerait la suprématie? Laquelle de ces deux forces, la démocratie américaine ou l'esprit aristocratique apporté de la vieille Angleterre, gouvernerait la grande république?

Pendant la première moitié de ce siècle, le Sud exerça un ascendant politique considérable ; il le devait- à la supériorité de ses chefs, placés dans un milieu singulièrement propre à développer leurs facultés, car les oligarchies sont presque toutes des pépinières d'hommes

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d'Ëtat. Hais Tannexion des nouveaux territoires qui, depuis une vingtaine d'années, se sont formés dans TOuest, changea la situation ; les émigrants européens adoptaient les institutions du Nord; ils repoussaient l'esclavage, défendaient les intérêts du travail libre et de la petite propriété. Le Sud comprit que la lutte devenait inégale et qu'il allait déchoir du rang où jusqu'alors il avait su se maintenir; s'abritant derrière la Constitution, qui reconnaissait à chaque État le dçoit de s'administrer luimême, il se fit l'avocat de l'autonomie, le soutien de la décentraUsation. Il prétendit que l'Union américaine était une simple association de pays souverains complètement indépendants les uns des autres, qui s'étaient confédérés lorsqu'ils l'avaient cru avantageux pour leurs intérêts, qui pouvaient se séparer lorsqu'ils en jugeraient autrement.

En présence de cette menace, le Nord sentit la nécessité de resserrer les liens qui rattachaient les États au gouvernement de Washington. Depuis l'étabhssement du pacte fédéral, deux grands courants d'opinions divisaient l'Amérique. Le parti républicain réunissait les défenseurs de l'unité nationale, ceux enfin qui regardaient le pays comme une vaste répubhque, non comme une simple confédération; le parti démocraiique était composé de tous les hommes qui se montraient plus jaloux de l'indépendance individuelle des États que de la force du gouvernement central. Le premier s*appuyait sur le patriotisme ardent du Nord, le second comptait parmi ses chefs et ses alliés tous les planteurs du Sud. La démocratie, telle que nous l'entendons, n'avait rien à fairô dans ces distinctions de Camp; il s'agissait uniquement des rapports des différents territoires avec le Congrès; on voit même que^ par un singuHer renversement des

mots, les démocrates américains se recrutaient en grande partie dans la classe aristocratique. Mais les tendances diverses des partis n'auraient point amené de guerre, si une opposition profonde de mœurs et de systèmes politiques n*eût divisé la grande famille américaine.

Les doctrines séparatistes ont été vaincues; personne désormais n'osera songer à élever en face du drapeau de l'Union une bannière ennemie; les sudistes acceptent leur défaite et reconnaissent l'unité de la nation. Cependant bien des germes de discorde subsistent encore; la force des armes ne change pas les idées, les victoires du Nord n'ont pas subitement inculqué aux planteurs de la Floride Tesprit libéral de Boston et de New-York ; elles n'ont pas davantage donné aux nègres l'intelligence politique; elles ont détruit un passé regrettable, balayé une société qui reposait sur l'esclavage, mais elles ont aussi amassé bien des ruines.

C'est un triste spectacle que celui de ces États du Sud, naguère encore si riches et si puissants, maintenant si dévastés. Le commerce était actif, les champs de coton approvisionnaient tous les marchés d'Europe ; l'exportation se montait chaque année à près d'un milliard et demi de francs, et l'importation n'était guère moins considérable, car il n'existait dans le pays aucune fabrique, on y cultivait peu de blé, on y élevait peu de bestiaux ; c'était l'Ouest qui fournissait les denrées alimentaires du pays, le Nord envoyait les produits manufacturés, l'ancien monde, les objets d'art et de luxe. 11 en résultait un immense mouvement d'échanges, une animation extraordinaire. Aujourd'hui, le silence de la mort règne partout. Les villes sont désertes, les roules et les chemins de fer n'amènent plus de voyageurs et presque pas de marchandises; leur état de dégradation est impossible à décrire;

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