‹ L'Amérique actuelleChapitre 6 sur 12 · PLAINTES DES ANCIENS ÉTATS A ESCLAVES · texte numérisé non relu

PLAINTES DES ANCIENS ÉTATS A ESCLAVES

l'argent manque pour réparer les voies, pour remplacer les rails brisés. A quoi bon d'ailleurs, puisque les transports sont nuls?

Mais là ne s'est point arrêté le mal. Les planteurs, épuisés par une guerre dans laquelle ils ont sacrifiS jusqu'à leur dernier dollar, aux prises avec une population récemment émancipée, et qui, sans ressources ellemême, ne consent à travailler que pour un salaire immédiat, se sont vus réduit^, à laisser les terres incultes. Des milliers de familles, accoutumées à tous les raffinements de l'opulence, connaissent maintenant les horreurs de la faim ; leur détresse est si grande qu'elles ne peuvent même acheter du porc, l'humble aliment de la classe pauvre; si par hasard^ dans un coin de la plantation abandonnée, on a cultivé des patates ou du maïs, cette maigre récolte est enlevée par des bandes de nègres que les souffrances poussent au vol.

Ce qui servait à l'exploitation des domaines, moulins, outils, machines, tout a été vendu ou détruit; il ne reste plus que la terre, pour laquelle on ne trouve pas d'acquéreurs, personne n'ayant de capitaux. Les anciens possesseurs de fortunes immenses, des hommes qui, malgré leur luxe princier, ne pouvaient dépenser leurs revenus, sont aujourd'hui manœuvres ou portefaix ; d'autres succombent aux privations, et leurs familles sont obligées de recourir à la charité publique pour leurs funérailles.

Sans doute les plaies ne sont pas aussi profondes partout; ainsi le Missouri, le Kentucky et le Tennessee, dont le climat favorise la culture du sol par les blancs, ont été à peine ébranlés par l'abolition de Tesclavage; le Texas, qui tirait sa principale ressource de l'élève du bétail, a pu se passer aisément des nègres. Mais lesÉlats sur lesquels la guerre a concentré ses ravages, ceux où

rétablissement du travail libre présente plus d'obstacles, sont livrés à une extrême misère.

La brillante métropole de l'insurrection sudiste, Richmond, est encore ensevelie sous les cendres de Vincendie allumé de ses propres mains; les flammes, attisées par un vent violent, ont consumé tous les quartiers où se groupaient les moulins, les manufactures de tabac, les magasins de blé et de farine. Quoique plusieurs années se soient passées déjà depuis la fin de la lutte, ToBUvre de reconstruction marche lentement, et Tœil du voyageur est à chaque pas attristé par les ruines noircies des anciens édifices.

La partie supérieure de la ville a été préservée. De somptueux hôtels, ornés de verandahs et de portiques, entourés de vastes jardins où fleurissent les magnoHas, les grenadiers, les azédarachs, s*étagent sur la collien, autour du palais qui sert de siège à l'administration virginienne. Cette vue n'éveille cependant qu'une impression mélancolique. Où sont les habitants de ces demeures? Les uns ont péri sur les champs de bataille, les autres ont quitté le pays, ceux qui restent languissent dans le découragement.

Richmond, étant le principal foyer de la lutte, concentrait dans son sein de vastes moyens d'attaque et de défense; on y réunissait les nouvelles recrues, on y portait les blessés; des hôpitaux pouvant contenir jusqu'à 20, 000 hommes y furent établis, et telle était la fureur des combats que cette puissante organisation de secours suffisait à peine. Malgré les soins empressés dont ils étaient l'objet, un grand nombre de soldats moururent; huit mille de ces défenseurs d'une cause vaincue furent enterrés dans le cimetière de la ville, ils n'eurent pour mausolée qu'une croix de bois; leurs compatriotes, trop

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pauvres pour honorer autrement leur courage, y firent graver cette simple épitaphe, qui résume les sentiments du Sud : « Morts, mais non pas oubliés. »

Et pourtant l'État de Virginie, dont les habitants se sont montrés si ardents séparatistes, avait dans ses annales de glorieux souvenirs qui eussent dû le rattacher à la patrie commune. Il avait vu naître Washington, et, sur la principale place de Richmond, s*élève la statue de bronze érigée par les Américams à la mémoire du fondateur de leur république. Singulière ironie de l'histoire ! ce monument est situé en face du palais où s'installa le gouvernement rebelle, où furent prises les décisions de ses chefs; il domine les champs de bataille qui furent témoins des carnages causés par la révolte de la patrie de Washington contre Tœuvre de ce grand homme.

L'abohtion subite de Tesclavage a frappé d'une ruine complète plusieurs territoires. Les plantations de cannes à sucre de la Louisiane ont été détruites pour la plupart, et, conune l'exploitation exige un matériel coûteux, ce genre de culture ne se prête point au fractionnement de la propriété ; il faut des capitaux considérables, de vas" tes domaines ; de plus, on ne peut guère y employer les blancs, et les nègres nourrissent contre leurs .^anciens maîtres un sentiment de défiance qui rend le rapprochement fort difficile.

La situation n'est pas meilleure dans la Floride et le Mississipi : l'une est aujourd'hui déserte; l'autre, entravé par les hostilités de partis et de races. Mais la détresse de ces États n'approche pas encore de celle de la Caroline du Sud. Quelles que soient les souffrances du moment, la population blanche de la Nouvelle-Orléans et de Saint-Augustin sait, qu'à force d'énergie, elle se rendra maltresse de l'avenir. Cet espoir parait au moins

incertain à Charleston. Les plus riches districts étaient les îles de la côte, si renommées pour la qualité du coton qu'elles produisaient. Or, le climat de ces régions est mortel à l'Européen; le nègre seul peut y vivre et cultiver le sol. La Caroline du Sud, selon toute vraisemblance, n'offrira qu'un champ bien limité au travail des Européens.

Aux causes d'irritation déjà si vives que nous venons d'indiquer, se joint encore une amère humiliation. La population blanche, beaucoup moins dense au midi qu'au nord, n'avait pu acquérir de l'influence sur les affaires du pays et compenser son infériorité numérique qu'en faisant proportionner le chiffre des membres du Congrès à celui des habitants de chaque Etat, y compris les noirs qui figuraient pour 5 millions dans les territoires à esclaves et fournissaient un précieux appoint. Les sudistes avaient pensé reprendre, après la défaite, tous leurs droits politiques ; ils consentaient à émanciper les esclaves, mais ils voulaient que cette réforme s'accomplît par leurs mains ; ils entendaient en outre conserver le privilège que la Constitution leur avait accordé, de voter à la fois pour eux-mêmes et pour les nègres employés dans

.les plantations.

Le Nord ne pouvait se prêter à de telles exigences ;

après avoir fait tant de sacrifices pour le triomphe de ses principes, perdu cinq cent mille hommes et dépensé 4 milliards et demi de dollars, il devait assurer une victoire qui lui avait coûté si cher. Dès le lendemain de la prise de Richmond, le Congrès proposa une loi qui rendait partout au vote son caractère personnel, et proportionnait le nombre des députés de chaque État, non plus, comme autrefois, au chiffre total, de la population, mais à celui des électeurs, c'est-à-dire des blancs, car

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