‹ L'Amérique; anthologie géographiqueChapitre 113 sur 151 · LE CRÉOLE · texte numérisé non relu

LE CRÉOLE

est né grand seigneur; il veut l'étiquette républicaine et de» institutions monarchiques. Qu'il porte des titres de noblesse ou qu'il n'en porte pas, il restera toujours grand d'Kspagn» il ne sera jamais ni manœuvre, ni commerçant, ni iriduslii'-l. S'il s'occupa d'entreprises minières ou agricoles, il dirigera ses ouvriers à la cravache, au sabre, au revolver; il établira dans son domaine le principe du bon plaisir, le féodalisme absolu; il n'admettra jamais l'immixtion du , dans ses affaires. Il le fera non seulement dans les vallées inaccessibles de l'intérieur, mais dans sa hacienda située aux portes mêmes de la capitale. On le sait; mai savent sont de la mime race que lui, le comprennent et le laissent faire.

Cette activité souvent illégale dans la forme, mais utile à la production du pays, constitue l'exception; car le penchant naturel du créole, expliqué autant par la disposition de la race espagnole que par son histoire au Pérou, que par le climat du pays, le porte au farniente; dans ce but, il veut être employé, fonctionnaire, la plupart du temps militaire. Telle est la raison du grand nombre d'officiers supérieurs de l'armée péruvienne, qui compte un colonel pour six simples soldats. En somme, lecréole perpétuera, autant que son sang, la noblesse particulière des hidalgos.

...Causeur, il parlera de tout ce qu'il sait et de ce qu'il ne sait pas. Il parlera industrie sucriére, coiormière, élève du bétail, culture de la coca, chevaux, mules, moutons, philosophie transcendante, théologie, vie parisienne, travaux de mines, entreprises de chemin de fer, histoire péruvienne (qu'il appellera volontiers romaine); il critiquera amèrement son pays, sa magistrature, son gouvernement, sa diplomatie, ses finances, et il bondira si sou interlocuteur européen s'avise d'émettre un avis analogue au sien.

En politique il n'aura guère de principes autres que l'indépendance nationale, et autres visées que de voir son compère au pouvoir.

Il est financier habile, mauvais industriel, agronome et mineur routinier, plus joueur que les cartes, sobre jusqu'au moment où il passera deux ou trois jours dans l'orgie.

Scepliqua et même libre penseur dans ses discours, il pa-

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ralt dévoLdans ses pratiques; soldat à la manière des ci quistadores, il bsI courageux à ses heures, et toujours tant soit peu fanfaron; l'amphylrion hospitalier pratique l'art de sourire hors de chez lui. En fin de compte, il ■■si parfaitement heureux à sa façon, et quoique, au fond du cœur, il déteste l'étranger, qu'il désigne sous le sobriquet de gringo, il se montre bienveillant et bon envers lui. » (Oh. Wieker, Pérou et Boiivte, Hachette, p. 30-31.)

Institutions des Incas; tupua. — « L'alimentation publique, au temps des rncas, était en quelque sorte l'unique préoccupation de ces monarques. Elle se composait surtout de maïs, — les Péruviens ne connaissaient pas d'autres céréales, — de pommes de terre, de quinna et de diverses racines et cucuTbitacées. Les Hamas et autres variétés de la même famille, les vigognes et huauacus, étaient leurs seuls bestiaux. Mais comme la population était nombreuse, comme chaque règne étendait les limites de l'empire, comme la charge de pourvoir à l' alimentation de leurs sujets incombait à, la prévoyance des souverains, ceui-ci avaient placé l'agriculture au premier rang, et ils l'honoraient aux yeux de leurs peuples en cultivant de leurs mains un terrain spécial prés de la capitale, le Cuzco. La famille royale avait seule le droit d'y travailler; elle le faisait en grands habits de fête, et ce labour sacré était accompagné d'hymnes solennels à la gloire du Soleil et de ses iils, les Incas...

Manco-Capac, eu arrachant les sauvages h la barbarie pour en faire des agriculteurs, fonda sa naissante civilisation sur deux lois principales. La première fut la distribution de la terre à toute nation conquise ou agrégée. On calcula l'espace nécessaire pour produire la récolte qui devait nourrir un individu pendant une année, et on attribua chacune de ces parcelles, appelées tupus, à autant d'individus. Ces peuplades, anthropophages la veille, avaient les instincts nomades qui précédent toute société ; les critiques reçurent des lots héréditaires, Fortifiant ainsi l'esprit de propriété de toute la puissance qui s'attache à la transmission par le sang. Ces sau vages vivaient sous des tentes ; les agglomérations érigées e

communes durent travailler à la confection des maisons, réparées chaque année par la communauté...

Dans ce système, chaque individu recevait le terrain qui devait assurer largement sa subsistance et celle de sa femme, ainsi que la maison qui devait l'abriter. A chaque naissance d'un enfant mâle, l'administration ajoutait un tupu, et un demi-tupu à la naissance d'une fille. Ce tupu devenait la propriété du garçon qui se mariait, retournait à la communauté en cas de mariage de la fille, ou restait au père en cas de célibat de cette dernière. Les veuves, les orphelins, possédaient également leur tupu ; mais, comme s'ils étaient impuissants à les cultiver, ils entraient dans la classe des impedidos (empêchés), qui comprenait en outre les malades, les infirmes, les vieillards et les soldats en campagne. Or la loi, toujours prévoyante, mettait à la charge de la commune le travail des terres appartenant aux impedidos; leur labour avait lieu immédiatement après celui des terres du Soleil ; à la nuit close, des hommes armés de puissantes trompettes montaient sur des tours disposées à cet effet, et, après avoir réuni les habitants et réclamé l'attention, ils annonçaient que tel jour aurait lieu le travail en commun, fixant à chacun la part qu'il y devait prendre. La faim était donc conjurée, et, à proprement parler, il n'y avait pas de pauvres, puisque tout homme valide travaillait son champ, et que celui de tout impedido était cultivé par la communauté. La paresse était inconnue, grâce à la rigueur des lois instituées pour la punir.

Les tampns. — Mais l'abondance, même sous ces climats d'exception, ne se reproduit pas tous les ans. Aussi les Incas avaient-ils introduit dans leur organisation patriarcale une autre loi, une loi de prévoyance. Tout le sol cultivable non réparti en tupus était, à son tour, divisé en deux paris : les terres du Soleil et celles du monarque. Le produit des premières servait d'abord à l'entretien des nombreux ministres des temples disséminés dans tout l'empire, comme celui des secondes était affecté à l'Inca, à sa famille et à sa cour. Le surplus, qui était considérable, s'emmagasinait dans les tampus (greniers), qui existaient dans chaque ville, chaque village, et jusque sur les routes, où on les trouvait de trois en trois lieues. C'est là que chaque commune venait recevoir la semence pour la mise en culture de ses tupus, là qu'on puisait en cas de mauvaise récolte, là que les troupes en marche se fournissaient largement du nécessaire. Ces greniers étaient vraiment la clef de la richesse publique. Aussi faut-il voir

avec quel soin les Incas procédaient à leur érection dès qu'un territoire nouveau s'annexait à l'ancien. Ils faisaient immédiatement reconnaître les prairies, les terres arables, les forêts, les mines, les salines, les sources, les lacs, les rivières, les arbres, et, tout étant mesuré et vérifié, on procédait à la répartition du sol, on faisait connaître aux nouveaux sujets les charges qui leur incombaient, on bâtissait des tampus et Ton prenait note des besoins de la province.

C'était donc te revenu des terres du Soleil et de l'Inca qui servait à l'assistance publique, de même que c'était de leur circonscription qu'on distrayait tous les tupus appliqués à l'accroissement de la population. Chaque citoyen devait avant tout être pourvu. Le dieu et le monarque ne venaient qu'ensuite. Ce trésor en nature subvenait encore à d'autres nécessités. Tous les citoyens n'étaient pas agriculteurs. S'il n'y avait pas de commerçants, il y avait des peintres, des sculpteurs, des charpentiers, des poètes, des orfèvres surtout, occupés aux innombrables travaux des temples et des palais. Il y avait des historiens, les célèbres conservateurs des Quipus. Toutes ces personnes, payant leur tribut par leur travail, recevaient de l'Inca tout ce qui était nécessaire à leur entretien.

A l'exception de la famille royale, des caciques et de leur parenté, des prêtres, des employés civils et militaires, des soldats, des hommes au-dessous de vingt-cinq ans ou au-dessus de cinquante, des femmes et des impedidos, tout citoyen payait un tribut à l'État. Deux mois de travail par an composaient celte redevance ; mais si l'impôt était uniforme , rien n'était plus varié que le mode de perception. Les terres du Soleil et de l'Inca étaient cultivées en commun ; cette culture rentrait dans le tribut, mais elle était loin d'absorber les soixante jours imposés. Aussi, tantôt les Indiens paissaient les immenses troupeaux de Hamas apartenant au Soleil, tantôt ils confectionnaient les vêtements de l'Inca, des caciques, des soldats et des impedidos, — auxquels on songeait toujours avant tout ; — tantôt ils creusaient des canaux, ouvraient des routes, érigeaient des temples...

... Cette organisation centralisée et l'émulation que créait une parole de l'Inca, permirent aux monarques du Pérou d'exécuter des travaux gigantesques, destinés surtout à favoriser l'agriculture, leur unique préoccupation1...

1. « Les échanges ne pouvaient pas plus exister à l'intérieur qu'à l'extérieur, puisque chaque tampu, appartenant soit à la commune, soit à l'État, s'ouvrait à

Terrasses et canaux d'irrigation. — --. Ces œuvres, dont il reste encore des vestiges nombreux, étaient de deux sortes. L'arrosemenl étant reconnu indispensable pour la fertilisation, et la surface générait' du pays étant sillonnée de vallées étroites, creusées par les eaux des plateaux supérieurs, il fallait avant tout dompter ces arêtes rocheuses et leur donner facticemenl un niveau qui rendit l'irrigation profitable. Pour arriver a ce résultat, toutes les chaînes furent travaillées eu terrasses formant à la base de larges assises, se rétrécissant a mesure qu'elles s'élevaient, et calculées de manière à utiliser tout le sol productif. Des murailles massives bâties en talus servaient de soutènement aux terrains nivelés; les roches isolées étaient arrachées et remplacées par de la terre végétale rapportée. Vue du sommet, la colline ressemblait à un escalier cyclopéen dont le maïs formait le verdoyant tapis. Il faut avoir, comme nous, parcouru ces contrées tourmentées, franchi ces remparts granitiques qui se succèdent sans fin, pour concevoir la grandeur d'une pareille création et l'immense effort qu'il a fallu pour la réaliser. Ce système avait un double avantage : il permettait d'abord de profiter de chaque parcelle cultivable, depuis le fond de la coupure, plus abondant en humus, jusqu'au point où la roche dénudéen'admeltait plus le tranchant du soc; il imposait en second lien un obstacle permanent à la fougueuse invasion des eaux torrentielles. La plus grandi; partie de l'eau tombée sur les versants était absorbée par les surfaces planes qui composaient les terrasses, et l'excédent, privé de courant, ne pouvait jamais arriver à entraîner les terrains qu'il inondait sans danger.

On obtenait donc ainsi tout à la fois la fécondalion et la conservation des terres arables. Mais ce n'était là qu'une partie de cette œuvre colossale.

Il s'agissait d'irriguer ces marches de géants, non point par de mesquines saignées faites au niveau de la vallée, mais par des canaux supérieurs, aqueducs litanesques, recueillant dans leur parcours toutes les sources qui pouvaient les alimenter, recevant dans leur encaissement toutes les eaux plu-

Hmsi ses deu. mois de fribm, et [uusnii le nMa de m jour» à ÀutOT, à ne fien Taire oa 1 fouiller Toluiiaireraeiil les mina» dont il lirait l'or el les pierre»

(Ltai F»¥Bi-Cu»iiKoz, ./tenue ci-.,I?.i;.'i..'.iii(.', iii terrier 1857, p. 101.)

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viales arrêtées au passage et servant ainsi à la fertilisation, au lieu d'être, comme aujourd'hui, un agent formidable de destruction. La plupart de ces conduits avaient quinze ou vingt lieues de parcours ; et comme leur exécution était la condition de toute culture, on peut calculer quelle prodigieuse main-d'œuvre avait nécessité la mise en produit de •ces vastes territoires des Incas. Mais, outre la multiplicité de canaux moyens qui formaient comme les veines et les veinules dans ce système artériel, les monarques du Pérou avaient •creusé des aqueducs principaux, représentant les artères de cette circulation créatrice. On admire encore aujourd'hui, et •avec juste raison, les vestiges qui attestent la grandeur des constructions romaines ; mais quand on songe à la civilisation avancée du plus puissant empire qui ait dominé le monde, aux moyens mécaniques qui doublaient la force humaine, aux procédés que la science avait déjà révélés, et que, détournant les yeux de ces œuvres où l'intelligence était si bien secondée, on les reporte sur ce pauvre peuple, qui n'avait ni le fer, ni le ciment, ni la voûte; qui, pour creuser le roc, pour en détacher les quartiers, pour en tailler les facettes, n'avait d'autres instruments que des pierres plus dures; pour les rouler, les élever, les mettre en place, d'autres engins que l'effort de leurs bras, n'est-il pas naturel de s'étonner, d'être frappé de respect devant cette puissance de volonté et d'intelligence qui leur a fait accomplir des choses si grandes et si utiles avec de si faibles moyens? Quel travail, en effet, que celui de ces deux aqueducs ayant l'un cent vingt, l'autre cent cinquante lieues de longueur, recevant dans un chenal de douze pieds de profondeur toutes les eaux que pouvaient fournir les sources et les orages, et serpentant au flanc des montagues sur un lit factice de granit!

La distribution des eaux fécondantes était faite avec une remarquable équité et suivant les règles d'une bonne administration. Tous les terrains à maïs, toutes les prairies où paissaient les troupeaux que l'Inca, sous le nom de troupeaux du Soleil, distribuait à tous ses sujets sans exception, étaient irrigués tour à tour. Dans cette répartition, nulle préférence.

... Mais, d'un autre côté, si la main du monarque se montrait paternellement libérale, cette qualité même lui imposait une juste sévérité. La loi. c'est-à-dire l'Inca, fournissait le terrain, la semence et l'eau à tout Indien son sujet, réputé son enfant. Mais il n'était pas loisible à l'Indien de laisser le

sol en friche et de négliger l'irrigation. Son labeur était la condition de sa propriété viagère, et des peines corporelles châtiaient l'indolence ou le mauvais vouloir. 11 y avait des împedidos, il ne pouvait y avoir de pauvres, parce que, la paresse étant rudement punie, il n'y avait que des Iravailleurs.

Les cultures. — Le mais était l'objet de soins tout particuliers. C'était pour le cultiver qu'on étageait en terrasses les terres arrosables, pour lai surtout qu'on creusait ces canaux innombrables dont le réseau couvrait le sol et enveloppait les lianes des montagnes. Le terrain ne se reposait jamais; la jachère d'un an était usitée seulement pour les cultures privées d'irrigation, comme les pommes de terre et autres plantes qu'on ne fumait qu'avec du fumier de llama. Le maïs recevait un engrais plus actif : la poudrette était fabriquée dès ces temps primitifs, et sa puissance, combinée avec l'action du soleil et de l'eau, permettait cette éternelle abondance qui faisait la richesse du pays.

Les amendements. — Sur les côtes on ne se servait que de guano. Les spéculateurs qui l'ont retrouvé n'avaient probablement jamais lu Garcilaso, car voici ce qu'ils y auraient trouvé : « Sur le bord de la mer, plus bas qu'Arequipa et jusqu'à Tarapaca, ce qui fait plus de deux cents lieues de côtes, on n'emploie pas d'autre fumier que celui des oiseaux marins. La quantité qui s'en amoncelle sur les petites Iles désertes est si considérable que, de loin, on croirait voir les pics d'une Sierra Nevada. Au temps des rois incas, personne ne pouvait, sous peine de mort, entrer dans ces Iles au moment de la ponte; il était défendu, sous la même peine, de tuer un seul de ces oiseaux. L'Inca destinait chacune de ces îles pour une province, et si l'Ile était grande, on la divisait entre plusieurs. Ces répartitions générales se subdivisaient ensuite entre chaque village, suivant la quantité d'engrais nécessaire à chacun. La peine de mort était appliquée à tout Indien qui empiétait sur la part affectée à la province ou au village voisin. » Garcilaso mentionne une autre sorte d'engrais appliqué à ces déserts de sables brûlants que baigne le Pacifique. Peut-être à cette époque présentaient-ils un aspect moins désolé. Laissons parler l'auteur espagnol : « Sur d'autres points de la même côte , dit-il, on fume avec des lèles de sardines. La terre est très chaude, il ne pleut jamais, et il n'y a que des sables, ce qui fait que les habitants, après avoir écarté le sable de la surface, font des trous d'une deux toises, plus ou moins, jusqu'à ce qu'ils arrive) L. Didieb. — L'Amérique. IV

niveau de la mer. Ces trous se cretisetil à distances égales, et on y jette des tûtes de sardines avec deux ou trois grains de mais, qui lèvent el mûrissent à merveille. »

Instruments de labour. — On peut être curieux de savoir comment les Indiens, sans bœufs, fans chevaux, ignorant l'usage du fer, pouvaient labourer leurs terres. « Ils emploient pour charrue, dit le même auteur, un morceau de bois d'une brasse de long, plat par devant, arrondi par derrière. Ce morceau de bois a quatre doigts de large et une pointe, alln qu'il pénètre dans la terre. A une demi-vare delà pointe, on attache fortement deux morceaux de bois en guise d'étrier. Les Indiens y sautent brusquement de manière à faire entrer la charrue jusqu'à l'élrier. Ils vont par bandes de sept ou huit de chaque coté, et, faisant levier tous ensemble, ils enlèvent de très grandes mottes. Les femmes aident les hommes à faire contrepoids pour soulever les mottes ou arracher les racines. » On peut juger par là des efforts qu'exigeait le labour d'une seule pièce de terre. La comparaison que nous pouvons faire avec la charrue usitée aujourd'hui n'indique pas un grand progrès...

Eilet delà conquête espagnole. — Nous avons tâché de reconstruire en quelques pages l'édifice de la prospérité indienne. Laconquèlequi le renversa ne chercha pas mêmeà en utiliser les débris. Les aventuriers qui s'abattirent sur la plage péruvienne ne songèrent qu'au triomphe de leurs ambitions et de leur cupidité. lin siècle se passa en luttes funestes, pendant lesquelles les roules disparurent, les canaux s'obstruèrent, les terrasses s'éboulèrent, el les Indiens, distribués h leurs nouveaux maîtres avec la terre qu'ils cultivaient, périrent par millions. Quinze cent mille perdirent la vie, dit Gomara, dans les seules batailles des Almagro contre les Pizarre. Les vallées se dépeuplèrent, et l'humus, entraîné par des pluies torrentielles, ne s'arrêta plus que dans les plaines fertiles où finit la Cordillère et où commence le Chaco. Les Espagnols introduisirent le bœuf, le cheval, l'âne, la poule et le pigeon domestique, l'orge, le froment et la vigne; mais la paix arriva trop lard pour prévenir la perte des œuvres gigantesques de fertilisai ion exéculées par leurs prédécesseurs. La nature domptée peu à peu reprit ses envahissements sur les travaux de l'homme; l'industrie européenne est seule capahle aujourd'hui d'entrer en lutte avec elle et de la subjuguer de nouveau.

Nous manquons des données nécessaires pour établir une

comparaison exacte entre l'état de l'agriculture avant l'indépendance et celui où elle se trouve de nos jours. Nous devons croire cependant que cette marche descendante, qui date de la chute des Incas, n'a fait que suivre une progression funeste. Une statistique nous apprend que la dîme, qui s'élevait au commencement de ce siècle à 500,000 piastres par an» ne dépasse plus le chiffre de 200,000 piastres. Ce résultat se comprend sans peine. On a le cœur serré à la vue de ces immenses plaines, jadis fertiles, maintenant envahies par les eaux, qui s'y précipitent du haut des crêtes escarpées. Chaque année, malgré les digues, le torrent balaye quelque lambeau de terre végétale...

Mode de labour; culture du mais. — Le sol est rocailleux et parsemé de sunchos, de mimosas nains et autres plantes parasites : c'est une pampa de quebrada, destinée à produire le maïs. Chaque année, dès qu'un orage a suffisamment ramolli la terre, l'hacendado convoque ses tenanciers. C'est ordinairement dans le courant de novembre. Des bœufs de moyenne taille, généralement maigres, car ils viennent de traverser la saison sèche, sont soumis au joug. La charrue est en bois, sans roues, et n'a, pour déchirer le sol, qu'un soc de bois armé d'une lame de fer pesant au plus une livre et demie. Une branche courbe sert de manche. La pointe, armée de fer, n'entre jamais à plus de 20 centimètres dans la terre, et c'est cette mince surface qui depuis trois cents ans est retournée chaque année pour recevoir la semence de maïs, sans jachère et sans fumier.

Au premier orage, on donne un labour, puis on laisse reposer le sillon pendant quinze ou vingt jours, afin, disent les Indiens, « que la terre se pourrisse ». Au second orage, on sème. Le cinquième ou sixième jour, le maïs lève et nécessite un frondeur pour éloigner les myriades d'oiseaux qui se précipitent sur cette verdure naissante. Viennent ensuite les fourmis noires, dont les interminables légions, sortant de leurs galeries souterraines, font un si terrible ravage que la démaille entière disparaîtrait en quelques nuits, si Ton ne s'empressait de tromper leur appétit en répandant près de l'orifice de leurs conduits des feuilles de molle ou de tipa, qui ont pour elles un charme particulier. Les races de ces fourmis sont nombreuses et s'échelonnent depuis les myrmidonnes, presque imperceptibles à la vue, jusqu'aux fauves géantes de trois centimètres de longueur, pourvues de pinces énormes qui leur permettent d'emporter un grain de maïs,

et dont l'abdomen est armé d'un dard qui fait une piqûre douloureuse. On trouve souvent le nid des fourmis noires, et on le détruit par le feu; mais jamais on n'a pu découvrir la retraite des fourmis fauves. Lorsque le maïs a poussé la troisième feuille, il n'a plus rien à redouter des oiseaux ni des fourmis. On attend alors qu'il ait trente centimètres de hauteur pour donner un second labour. Un mois après on sarcle, puis, quand l'épi dresse sa lête chevelue à travers le vernis des feuilles, le frondeur reprend sa place, car des nuées de perroquets, de pigeons sauvages et de zara sicas (voleurs de maïs) s'abattent dès l'aube sur les panaches ondoyants et ne laisseraient pas un grain pour la récolte. Le maïs arrosé se sème en septembre et se coupe en janvier. Le maïs de temporadas (d'orages) se sème en novembre et se coupe en mai ou juin, suivant le niveau du terrain, qui règle toujours le degré de température. Le premier est d'une récolte assurée; le second est exposé aux retards ou même à la suspension des pluies, qui n'arrivent quelquefois qu'en mars. On ne recueille alors pas plus de dix à quinze pour un. Ce sont les années mauvaises1.

Autres céréales. — L'orge ne sert qu'à l'alimentation des animaux, porcs, volailles et chevaux. Ces derniers le mangent soit en grain, soit en fourrage, et, dans ce dernier cas, on la moissonne demi-mûre et on laisse l'épi. C'est la nourriture la plus ordinaire; elle alterne avec la luzerne, car il n'existe ni avoine ni sainfoin. L'orge ne se sème jamais dans les terres susceptibles d'arrosement, qui sont toujours réservées au maïs. On donne un premier labour très superficiel, on jette la semence au vent, on referme le sillon ouvert, on sarcle un mois plus tard, et tout est dit jusqu'à la moisson.

Le blé se cultive de la même façon; on ne connaît ni la herse ni le rouleau. Comme la charrue ne fait qu'effleurer le sol et manque de cet évasement qui pourrait ramener assez de terre pour couvrir le grain, les oiseaux en font, comme pour le maïs, un dégât horrible. Mais on ne cherche nulle-

1. k L'arrosement du sol cultivable est delà plus grande importance ; au temps des Incas on ne semait de maïs que là ou l'eau pouvait atteindre. De nos jours cette céréale, dans les terrains irrigables, tels que la vallée de Clisa, rend deux cents pour un, tandis que dans les terrains d'orages elle ne donne pas plus de vingt, etquedans les plaines orientales, où la chaleur et l'humidité sont extrêmes, le rendement s'élève à huit cents pour un. » (Léow Favre, Revue contemporaine, 1857, tome XXX, p. 545.)

ment à conjurer le mal en tendant des pièges ou des filets. La chasse n'est même pas une distraction dans ces pays fatigants à parcourir, où le gibier se compose presque exclusivement de pigeons et de tourterelles, et nul habitant ne mangerait de ces oiseaux, qui sont le fléau des moissons et dépouillent les arbres fruitiers. Ils multiplient donc en toute sûreté.

En considérant qu'en Bolivie la jachère est à peu près inusitée; que l'assolement y est presque inconnu; que les terres sont éternellement sollicitées par une culture invariable ; que la fumure ne vient jamais restituer au sol les sucs aspirés chaque année par la plante qu'il a produite, et que le déchirement de la charrue ne dépasse jamais une même couche végétale, n'est- il pas rationnel de supposer qu'il existe une richesse sous-jacente inexplorée jusqu'à ce jour, et dont l'exploitation n'attend que les outils de l'Europe, l'intelligente application des engrais et la science des rotations agricoles ? Ce progrès, il ne faut pas le demander aux Indiens, mais aux immigrants allemands, suisses ou irlandais. Nous sommes convaincu qu'il n'est pas un hacendado en Bolivie qui n'acceptât avec joie l'association du laboureur européen, dont l'expérience quadruplerait la valeur de sa propriété.

Culture de la vigne. — Le pain et le vin sont de nécessité première et la base fondamentale de l'alimentation humaine. Mais en Bolivie l'immense majorité des habitants remplace le pain par le maïs bouilli ou rôti, et le vin par la chicha. La classe élevée, elle-même, celle qui ne peut se passer de pain à ses repas, boit de la chicha ou de l'eau. Il résulte de celte absence de consommation que le fruit de la vigne est presque entièrement converti en eau-de-vie, et que sur 45 à 46,000 botijas de vin (la botija contient environ 35 bouteilles), qui sont la moyenne de la production, on en réserve tout au plus 700 de qualité supérieure pour les tables de Chuquisaca et de Potosi.

La culture de la vigne n'est traitée en grand que dans les vallées de Cinti et de San-Juan. Elle y date du temps de la conquête et compose l'unique produit des haciendas. La qualité est à peu près partout la même, et si les vins étaient mieux faits, ils rivaliseraient sans doute avec ceux de Xérès ; mais, l'eau-de-vie seule pouvant se vendre avec avantage, les hacendados apportent peu de soin à l'amélioration de leurs produits vinicoles. Cette industrie n'a, du reste, qu'un avenir

limité, puisque la consommation n'augmentera qu'avec l'i migration étrangère... » (Léon Favbe-Clavaiboz, Revue c temporalité, tome XXX, 1837, p. 2ïn-3Q3 et 731-134.)

Les forêts da la Bolivie orientale. — « Dans les forêts séculaires qui couvrent la partie orientale de Bolivie, — ta montana, — croissent des arbres dont les branches majestueuses s'élèvent jusqu'au ciel. Au milieu d'une nature magnifiquement puissante, dorée par le soleil éternel des tropiques, coulent des rivières délicieuses. Le cristal de leurs eaux n'est troublé, de lemps à autre, que par une légère pirogue d'écorce, dans laquelle une famille d'Indiens confie son sort aux courants qui l'entraînent pour la transporter d'un Éden dans un autre Ëden.

Dans ces contrées il n'y a point de villes, et la civilisation, avec son cortège fécond, mais épuisant, n'est pas encore venue appauvrir les dons du Ciel par ses inventions progrès- Là, tout respire l'heureuse indolence née de l'absence de besoins; là croissent les précieuses essences destinées à nourrir les heureuï propriétaires de ces lieux: ils ont à peine besoîu de jeter, sur cette terre fertile, une poignée de riz pour recueillir à foison de surabondantes récoltes. Le soleil ne déserte jamais ces vallées, — las Ynngas, — où régne un printemps perpétuel, et la grande végétation qui la couvre leur procure les pluies bienfaisantes de l'été tropical.

Les arbres, abandonnés àeui-inémes, produisent des fruits exquis, et lorsqu'ils sont mûrs, d'elles-mêmes les branches fléchissent, pour que L'Indien n'ait pas à se donner la peine de lever les bras pour les cueillir.

Au niiliea d'une nature éternellement jeune, l'homme seul arrive a la vieillesse et meurt; c'est là toute la différence entre le paradis terrestre et l'orient de Bolivie.

Nous sommes en l'année 1G38.

Découverte des vertus du chinchona. — Les Indiens de la forât ont entendu des grondements étranges, qui donnent la mort à l'égal de la foudre, jaillissent comme elle d'ua éclair de feu. Leurs prêtres ont annoncé que le moment est venu où vont s'accomplir les prophéties

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