QUINQUINA
Le peuple, après avoir consulté les dieux, court se cacher loin de ces étrangers nouvellement arrivés, que précèdent la mort et la destruction.
La nuit, harassés de fatigue, les fugitifs se couchent à côté de bûchers allumés pour écarter les tigres; ils commencent à souffrir cruellement des privations, et tous les maux dont ils sont accablés, ils se disent qu'ils les doivent aux nouveaux venus. Bientôt la maladie vient décimer les infortunés, et la fièvre étend sa robe empoisonnée sur toute la contrée. Le nombre des victimes devient immense, et tel qui, hier encore, pleurait sur le cadavre d'un fils, est pleuré aujourd'hui par ses survivants de quelques heures, dans une cruelle agonie.
Des familles disparaissent tout entières. La fièvre se répand des forêts aux montagnes, et arrive bientôt aux rivages de la mer; la plainte des blancs se confond avec celle des indigènes, et un même tombeau va s'ouvrir pour les oppresseurs et les opprimés.
Une femme a l'âme pure comme celle d'un ange était alors assise sur le trône du vice-roi du Pérou : c'était la douce comtesse de Chinchon, qui se complaisait à sécher les larmes arrachées par la dure conquête aux pauvres Indiens ; ceux-ci payaient sa charité d'une pieuse reconnaissance.
La mort vient frapper aussi aux portes du palais ; la science et les soins les plus assidus se reconnaissent bientôt impuissants à détourner le coup fatal qui allait enlever cette noble et sainte femme.
Un soir que les dernières angoisses de l'agonie se confondaient avec les sanglots du peuple, un pauvre Indien se présente, portant, dit -il, un talisman, et demandant à être introduit auprès du lit de la vice-reine. Arrivé près de la couche, entourée de médecins, il s'agenouille, et d'une voix grave il dit :
« Puissante dame, le bien que tu as fait aux enfants de l'Amérique va recevoir sa récompense. Écoute-moi, et l'espérance va réchauffer ton cœur :
« Quand le génie du mal est venu étendre ses ailes maudites sur nos forêts, nous avons été frappés aveuglément par la mort.
« Moi, je tenais serrée contre ma poitrine ma fille unique, le portrait de son infortunée mère, que, le matin même, nous venions d'ensevelir au pied d'un palmier.
« Je sentais brûler son front, et, de sa gorge desséchée, l'en-
faut pouvait à peine articuler quelques paroles pour demander à boire.
« Nous nous trouvions sur la montagne : me frayant avec peine un passage au milieu des lianes entrelacées, j'atteignis on ruisseau où coulait une eau trouble et rougeâtre. Les rives étaient bordées d'arbres aussi vieuï que nos forêts séculaires, tout couverts de blanches lleurs, semblables par l'odeur et la forme à celles de l'oranger.
m Beaucoup de ces arbres, renversés par la main du temps, étaient couchés au milieu de l'eau. Une voix secrète me dit: 11 Bois! » et je bus. Puis j'en portai à ma fille, qui étancha sa soif bntlante avec l'avidité d'une biche altérée.
« Deux jours après, mon enfant était guérie!
« L'expérience des anciens de la tribu nous fit connaître alors que celte eau devait sa vertu à l'éeorce des arbres qui y avaient séjourné.
« La haine que nous avons jurée à ta race nous a poussés à faire serment de ne jamais révéler ce secret; mais le mal t'a frappée, et notre amour pour loi est plus fort que notre haine contre tous les tiens!
« Au nom de nos tribus, je t'apporte un morceau de cette précieuse écorce, qu'en mémoire de tes bienfaits nous avons appelée le chinchona. »
La bonne comtesse, la vice-reine du Pérou, guérit par la vertu de ce talisman, et depuis l'année tG38 la thérapeutique s'est augmentée du plus préeieut spécifique qui soit au monde, d'un médicament qu'on désigne encore sous le nom de cliinekona ofjicinalis. » (J.-U. Cortès, la Légende de la découverte du quinquina, traduit et cité par A. lîresson, Bolivia, Paris, Challamel aîné, 1886, p. 024-626.)
« L'arbre du quinquina croit dans les montagnes du Pérou, et les meilleures espèces se trouvent dans la partie dépendante de la Bolivie. C'est le département de la Paz qui, jusqu'en 1850, a été en possession presque absolue de ce trafic. Des compagnies de coupeurs parcouraient les forêts, enlevaient et préparaient les écorces et les apportaient sur le marché de la Paz. Les écorces triées, pressées, et cnsuronées dans une peau de bœuf, s'expédiaient dans les ports du Pérou, à Arica surtout, et de là passaient en Europe pour y être réduites en sulfate de quinine. Le quintal, en 1845, s'oblenaità la Paz au prix de 10 à i5 piastres. Il se vendait alors sur les marchés étrangers ;i 'M piastres an maximum. Nous ne pouvons dire quel était le chiffre annuel de l'expor-