‹ L'Amérique; anthologie géographiqueChapitre 117 sur 151 · LAMA · texte numérisé non relu

LAMA

« Le lama est bien l'emblème de l'Indien de la Sierra, et Ton pourrait faire de leurs qualités et de leur caractère un parallèle rigoureux. Ils sont les fils de la montagne, qui les a marqués tous deux de sa profonde empreinte. Tandis que le cheval et la mule, ardents et fiers, venus d'Andalousie, nous représentent l'hidalgo, le conquistador, le lama est l'enfant de H Cordillère, le type par excellence de l'animal montagne #1. Moins stupide que le moutcm et moins capricieux que la Cuèvre, le lama eût fourni à Toussenel la matière d'une page charmante de zoologie passionnelle. Sa petite tête intelligente et fine, semblable à celle d'une biche, est curieuse à observer, car elle jouit d'une mobilité d'expression très grande.

C'est par le mouvement de ses oreilles que le lama traduit ses émotions. Toutes deux dirigées en avant, elles signifient la curiosité sans mélange de crainte; l'une en avant, l'autre en arrière, elles expriment l'attention inquiète; toutes deux en arrière à des degrés divers d'inclinaison, elles traduisent la crainte ; et si cette inclinaison d'oreilles s'accompagne d'une grimace et d'un crachat, on peut être sûr qu'on a provoqué la colère de l'animal, qui n'a pas d'autre façon de manifester ce sentiment, n'ayant ni cornes, ni griffes, ni crocs pour se faire respecter.

Admirable exemple d'adaptation de l'organisme aux conditions physiques du milieu ambiant, le lama montre un thorax profond et large, indice d'une respiration puissante

qui lui permet de braver, sans craindre l'essoufflement, les pentes les plus raides dans l'air le plus raréfié. Derrière celle vaste poitrine se cache et disparait presque un abdomen petit et comme rétracté, vivant témoignage d'une sobriété constitutionnelle... Si le chameau est le navire du désert, le lama est la ga.ba.re de la montagne, et tout le trallc de l'intérieur se fait sur son dos.

Couvert d'une laine un peu grosse, épaisse et longue, qui l'enveloppe comme une bonne fourrure, il peut braver les froides nuits de la Cordillère el bivouaquer sans abri sous la neige. Il n'est pas rare de voir surgir, au malin, sur le flanc de la montagne, un troupeau de lamas qui ne paraissait pas l'instant d'auparavant, couché qu'il était sous un linceul de neige. Cette fourrure s'arrête aux genoux et aux jarrets, et le bas des jambes, aux poils ras, secs et nerveux, parait sortir d'un haut-de-chausses. Comme le mouton, le lama londu est très laid et parait honteux de sa nudité. On réserve, sans la tondre, une petite place sur le dos, comme un bât, où l'on place le sac de minerai. La tonte annuelle a lieu le jour de la Saint-Jacques, patron des lamas, et c'est, par toute la sierra, une fête dont le retour est célébré par d'inénarrables borra-cherias.

Lea caravanes de lamas marchent en troupe serrée, mais it y en a toujours quelques-uns qui vagabondent dan» ''.es rochers, malgré le poids dont ils sont chargés, comm. des chèvres cherchant un brin d'herbe aromatique ou tentées' par un appétissant bourgeon, t'imlio qui les suit siffle pour les l'aire marcher; il les frappe quelquefois, amicalement, de son lazzoen poil de lama ou, avec sa fronde, vieux souvenir des peuples pasteurs, il lance de petites pierres à ceux qui s'écarlenl du sentier. Les chefs du troupeau, ou les favoris du Ihtmero, portent aux oreilles des pompons rouges ou bleus, dont iis paraissent aussi licrs que les mules de Castille de leurs caveçons multicolores.

... En ce pays de précipices, les lamas ne marchent jamais la nuit, et les journées sont distribuées de façon qu'ils arrivent toujours à l'étape assez tôt pour pouvoir prendre leur nourriture avant la chute du jour, car, quelle que soit leur faim, ils ne mangent jamais la nuit, même s'ils ont jeûné le jour. Point de difficulté d'ailleurs pour les nourrir. Tandis que le cheval, aristocrate jusqu'en sa nourriture, réclame de la luzerne, de l'orge ou l'herbe succulente des potreros, le lama, moins exigeant , p;i!viro sinipleii'Krnt l'herbe de la montagne. « L. Didier. — L'Amérique. t'a

(François Viault, Ultramar, sensations d'Amérique..., Paris, Société d'éditions scientifiques, p. 201-205.)

« Le lama sert au transport des fardeaux, mais il ne peut traîner plus de quarante-six kilos. Si on augmente sa charge, il s'agenouille et se couche. On le tuerait sur place avant qu'il tentât le moindre effort. C'est une bête d'humeur placide et entêtée, armée d'une extraordinaire puissance d'inertie, et pleine de vertus indiennes. Quelquefois la fantaisie le prend de ne point marcher. Sa charge est réglementaire, mais le sommeil le tente, et, indifférent aux exhortations de son conducteur, le bon lama s'étend au milieu du chemin. L'Indien se garde bien de le frapper. Il le prie d'une voix douce, puis, voyant que l'animal se bute, il s'assied à quelques pas de lui, rassemble un tas de petits cailloux et en prend un, qu'il lance dans les oreilles de la bête assoupie. Un instant après il recommence : les oreilles s'agitent, le lama ouvre les yeux, secoue la tête, réfléchit que la place n'est pas bonne pour dormir, se redresse et se remet en route. Cette comédie dure parfois une demi-heure; mais l'Indien n'est jamais pressé. » (A. Bellessort, Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1896, p. 878.)

La gare de Mollendo. — « A huit heures du matin, je dis adieu au Tafna. Une embarcation me dépose sur le quai de planches de Mollendo. Sans m'attarder à visiter ce petit port1, . .. je me rends à la gare, ou plutôt à ce qui fut la gare de Mollendo. Il n'en reste que l'ossature, et même un peu moins que l'ossature, un grand squelette de fonte incomplet, des piliers et des traverses tordues reproduisant les linéaments de l'ancien édifice. Le sol circonscrit par ces ruines n'est pas en meilleur état. Au centre, dans une large excavation, des

i. S'appelait Chule, ou Chuli; Valdivia, historien d'Arequipa, nous apprend que cette ville était un port commercial important. Le mouvement du fond de la mer a fait changer à tout instant les conditions d'ancrage, si bien qu'on était obligé de s'arrêter tantôt devant Mollendo, et de choisir en d'autres moments la baie d'Islay, à 4 milles plus au nord, pour charger et décharger les navires.

gravais, des pierres, des barres de fer brisées ou contournées, un amas de décombres dont l'origine remonte à douze ans. C'est là la gare de Mollendo. On ne l'a pas retouchée depuis l'époque où elle fut bombardée par les Chiliens et réduite à sa condition présente.

A l'abri des trois ou quatre tringles figurant le toit primitif, on voit une banquette et un grillage. C'est de l'administration, car il y a derrière quelqu'un qui écrit, et on dérouvre un guichet : ce sont les bagages. Le principal inconvénient d'une pareille installation disparaît aux yeux du nouveau venu lorsqu'il apprend que sur cette côte il ne pleut presque jamais.

Au moment où je me présente pour l'enregistrement, deui militaires que complète piltorcsijuement l'adjonction de la grosse caisse du régiment forment un petit tableau de genre. Je peui les considérer à mon aise, à la faveur de quelques difficultés qu'on leur oppose pour l'embarquement du vénérable meuble. Du reste, tout finit par s'arranger, et, nonobstant, la grosse caisse est admise aux bagages.

Le premier, l'inférieur, est fort mal vêtu et pieds nus. Le second est tout aussi mal accoutré et pieds nus également. Ce qui le distingue, c'est un képi à trois galons d'or. En le prenant pour un officier d'un grade déjà élevé, je m'apitoie sur un dénuement dont le spectacle en France serait déjà intolérable présenté dans la personne d'un simple soldat. Comme je l'ai appris depuis, le mal n'était pas aussi considérable que je me le représentais. Au Pérou et dans les républiques sinanles, l'armée n'a plus la forte constitution qu'on observe au Chili, dont les soldats pourraient figurer, sans infériorité trop marquée, à côté des troupes européennes. Pour commencer, la tenue n'y est pas astreinte à des prescriptions aussi inflexibles, et on se donne un peu du galon suivant sa conception particulière du beau dans l'uniforme. Et c'est là le premier pas dans la fantaisie de ces légions, que la nature a douées d'un si joli talent pour la musique instrumentale..,

... Nous avons une très jolie locomotive, tout écussonnée, toute en couleur; le dôme à vapeur est même illustré d'une peinture représentant des Indiens à plumes ondoyantes, à grands manteaux : quelque scène de la conquête évoquant le souvenir de Pizarre et d* sa poignée d'aventuriers et les héros indigènes que Manuontel a si bien défigurés dans so>médiocre livre les Incas, l.e train se compose d'un wsgo première classe et de deux wauons de marchandises. I

voiture, intérieurement, est très décorée, très brillante. Elle contient trente ou trente-cinq voyageurs, assis sur deux rangées longitudinales de fauteuils, séparées par une étroite allée médiane.

Les compagnons de voyage. — A dix heures et demie, un coup de sifflet et, pendant une minute, l'indispensable tocsin. Nous sommes déjà loin de Mollendo.

Mes compagnons de route constituent un fragment de la bonne société péruvienne auquel ne se mêlent que quelques étrangers, car les pèlerins à destination de Bolivie ne commencent guère qu'à Arequipa. L'impression qu'ils donnent à première vue est tout à l'avantage de leur nation, qui passe pour la plus policée de l'Amérique méridionale : des dames, dont plusieurs portent avec beaucoup d'aisance nos dernières modes, plus élégantes qu'au Chili, moins assujetties à l'empire de la mante, qui exclut le chapeau et la coiffure ; des messieurs costumés comme sur le boulevard que quelques-uns d'entre eux connaissent sans doute, puisque Paris est la Mecque des hadji hispano-américains assez fortunés pour aller puiser à la source les traditions de la fashion. Seuls quelques vastes chapeaux de feutre, accentuant tout de suite le visage qu'ils ombragent, rappellent le nom de Bolivar qui affranchit ces contrées; et des couvertures aux nuances particulières, des manteaux bariolés comme la robe de Joseph, qui, en excitant la jalousie de ses frères, lui joua un si mauvais tour, font souvenir que ce pays est la patrie des chameaux nains aux fourrures précieuses, des lamas, des alpacas, des vigognes, inconnus à notre continent.

De Mollendo à Arequipa. — La campagne file, file par les portières. Nous ne grimpons pas encore, nous volons sur la terre horizontale. Le sol est d'une aridité complète, sablonneux, et, comme si ce n'était pas assez de ce gage d'infécondité, recouvert par grands espaces d'efQorescences salines. Voici des villages indiens, des huttes de terre, des touffes de broussailles, aussi pauvres que les paillotes siamoises du Ménam ou les maisons d'argile du Peiho, dans la Chine du Nord. On pourrait les confondre, car les arts, dans les différents pays, ont à peu près le même point de départ. Ce n'est qu'après s'être raffinés qu'ils acquièrent une originalité et qu'on distingue, sitôt que l'œil peut les atteindre, un temple péruvien d'une pagode cambodgienne. Voilà enfin des habitations toutes de fantaisie, dont le style s'est plié aux nécessités d'une situation précaire, plus simple encore que le

monument créé par l'enroulement de feuilles d'acanthe autour d'une corbeille accidentellement coiffée d'une brique, qui donna à Gallimaque l'idée de Tordre corinthien. Ce sont des •espèces de tentes, mais bien moins confortables que la maison de toile des nomades organisés ; des toits sans fermetures latérales posés sur le sable, deux plans inclinés formés par des portes et des volets soustraits dans la démolition de quelque vraie maison d'un plus sérieux village avoisinant. On voit brusquement, inscrits dans ces triangles, des individus couchés ou tout au plus assis, entourés d'un mobilier conforme à la détresse de leur demeure.

Nous montons. Au loin apparaît la charmante campagne de Tambo. C'est dans une échappée de vue à travers les puissantes montagnes, proches ou distantes, qui nous entourent, une étendue de champs verdoyants, plate et nettement découpée sur la vallée de sable, une oasis de plantations de cannes à sucre et de riz. Mais, à peine entrevu, ce tableau disparait dans le festonnement de notre marche hélicoïde.

Nous montons. On ne voit pas bien où l'on va, la perspective devant soi étant presque tout le temps assez courte. Mais derrière, toujours très en bas, on découvre, de temps à autre, de larges tronçons de voie ferrée, des courbes métalliques luisantes, interrompues par quelque monticule et brusquement placées à des niveaux si écartés qu'elles ne semblent pas faire partie de la même ligne, parfois rejointes en «n grand anneau penché. Plus d'orientation possible. La mer, visible par intermittences, est tantôt à droite, tantôt à gauche. Elle est très reculée, et, malgré la hauteur dont nous la dominons déjà, l'éloignement la place sur le même plan que nous. Elle apparaît sous la forme d'une ligne blanche agitée, et puis d'une nappe qui se fond dans le bleu de l'air. C'est la mer du Pacifique, rageuse sur la côte, tranquille au large.

Le train s'élève en criant sur les rails. C'est une véritable escalade de la montagne. Il traverse à chaque instant de petites tranchées dont on pourrait effleurer les parois du bout des doigts, où la roche coupée brille de reflets métalliques. Le bruit strident des wagons qui peinent sur les rails, le vent qui souffle plus fort dans les coupures de la montagne, — •comme un cours d'eau transformé en rapide par un étranglement des rives, — la solitude et cette montée sans fin, obstinée, qui a l'air de vouloir nous mener à des régions inconnues, au delà de la planète, produisent une impression qu'on ne peut ressentir qu'au cours d'un tel voyage.

Lorsque la vue s'élargit, on admire quelque temps ces énormes montagnes parées d'un tapis très court, aux reflets dorés dus à la surabondance de grosses marguerites jaunes. L'air est très transparent à cause de l'extrême sécheresse, le ciel radieux. Ce n'en est pas moins un tableau monotone, dont le premier aspect seul captive. 11 n'a pour lui que son brillant soleil et ses grandes lignes, sans un seul arbre, sans le moindre ruisseau. Plus nous irons, plus cette indigence s'affirmera, et la terre, n'ayant même plus la force de nourrir les marguerites jaunes, sera tout au plus recouverte d'un maigre gazon déteint, attaché comme une rouille aux flancs stériles de la Cordillère. Le paysage ne prend de réelle beauté qu'à de rares intervalles, lorsqu'il s'étend très loin, quand ses contours extrêmes arrivent à être indécis, quand il finit par se perdre dans une teinte vaporeuse, quand la succession des plans lui donne la graduation des couleurs. Le sable qui baigne la base des montagnes gagne d'ondulation en ondulation les dernières assises du cirque, à peine visibles sur leur fond bleu, sur lesquelles flottent une ou deux cassures blanches, esquisses de sommets reculés et élevés, perceptibles grâce au miroitement des neiges ; et les stries régulières que la nappe docile a contractées sous la poussée du vent lui donnent le reflet d'une étoffe moirée.

Soroche. — Depuis bientôt trois heures que nous roulons, j'ai, comme de juste, cherché à lier conversation avec mon voisin, personnage dont l'humeur concorde avec la réputation de sociabilité partout établie des Péruviens. Ce caballero, pour parler la langue du pays, se trouve être le général qui a défendu dans le temps la place de Pisagua contre les Chiliens, le général I. Ricavarren.

« J'appréhende, lui-dis-je, le soroche (mal des montagnes). Des compatriotes à moi qui ont exécuté le voyage que j'entreprends ont beaucoup souffert, et constamment, de cette singulière affection. C'est une perspective peu agréable que celle de vivre comme le poisson hors de l'eau ou la souris sous la machine pneumatique; mais certains tempéraments, dit-on, ne peuvent absolument s'accommoder du séjour en Bolivie où je me rends. Ceci est inquiétant.

— On embellit toujours un peu, mais vous pouvez être certain que les personnes dont vous parlez étaient atteintes d'une affection du cœur ou des voies respiratoires. Dans ces deux cas, le soroche est persistant et peut devenir dangereux. Sur cette ligne un Anglais et un Chilien sont morts en arri-

vant à Puno. Mais ce sont là des accidents comme il en arrive dans le va-et-vient de notre société périssable. Le fait même qu'on cite ces cas malheureux prouve leur rareté et doit rassurer la masse des voyageurs. En somme, tout individu qui n'est pas asthmatique et a le cœur en bon état ne ressent que peu ou pas le soroche. Au pis aller, vous aurez une acclimatation d'une quinzaine de jours à la Paz.

— Pourquoi employez-vous l'expression de marearse, avoir le mal de mer, en parlant du soroche ? Y a-t-il un rapport entre ces deux maladies ?

— Toutes deux déterminent une complète prostration, mais le soroche est caractérisé par de la migraine, de l'oppression et, dans les cas graves, de l'hémorragie. Les femmes le ressentent plus vivement que les hommes, absolument comme le mal de mer, et j'imagine que ce sont elles qui, sur une apparence d'analogie, ont introduit par image cette confusion dans le langage.

— Jusqu'à présent je n'ai rien.

— Je le crois bien 1 Nous sommes à peine à un kilomètre en hauteur. Ce n'est qu'à partir d'Arequipa, où nous arriverons ce soir et d'où vous partirez demain matin, que le soroche exerce son effet1.

— Ce sera donc pour demain. »

Nous avons recommencé de courir. Nous montons toujours, mais insensiblement. C'est la pampa de la Joya, et en voila pour des heures! Pas un habitant sur ce plateau incultivable, tout parsemé de dunes singulières, en forme de croissants

1. «... Le voyageur qui gravit la Cordillère ressent des douleurs partout le corps; il a mal aux reins, à la tête; il a les membres comme brisés, le sang lui jaillit même quelquefois par le nez, les yeux et les oreilles. Ce malaise général est dû, non à la présence de l'antimoine (comme le disent les Indiens), mais à la raréfaction de l'air et au manque de respiration. Le soroche a même causé la mort de quelques personnes plus impressionnables. Les mules sont aussi soumises à l'influence du soroche, et on cite des exemples nombreux de ces animaux morts des suites de la raréfaction de l'air. » (E. Grandidibr, Voyage dans l'Amérique du Sud, p. 56.)

A Potosi :

u Tous les étrangers qui arrivent à Potosi se ressentent plus ou moins du *oroehe, surtout la nuit et le matin, et chez certaines personnes il produit des effets semblables à ceux du mal de mer. Aux enfants cette pression de l'air sur les poumons est funeste. Quelque précaution que l'on prenne dans les familles blanches, sur trois enfants qui naissent un seul à peine survit au bout de quelques heures, et il s'élève avec beaucoup de peine. Ceux qui atteignent l'âge d'homme eussent été des athlètes en d'autres pays, et ces organisations d'élite ne réussissent à formera Potosi qu'une population chétive et rabougrie. » (Villxmos, dans Correspondant, 25 janvier 1876, p. 319-320.)

d'une courbe très régulière, la convexité opposée à la direction du vent, faites d'un joli sable gris tendre, délicatement ridé sur la pente allongée, en stries parallèles, en demi-cercle, ' qui, de loin, a l'apparence lisse et translucide d'un bloc de verre. Mais cela n'en finit plus! Voilà le soleil à son déclin, et nous courons toujours à travers le même site. Le Misti, l'ancien volcan au pied duquel s'élève Arequipa, est le but que nous poursuivons sans relâche; mais il ne se rapproche guère. Il n'est pas pourtant bien loin devant nous, semblet-il, avec ses pentes régulières et son sommet tronqué de pyramide plutonienne, tout étincelant de neige. Sa hauteur est de 6,100 mètres, 1,290 mètres de plus que le mont Blanc1.

La faune de l'endroit n'est représentée que par des chèvres au cou de girafe, les lamas et autres variétés du même genre. Ces bandes de jolis animaux nous regardent curieusement passer jusqu'au moment où, prenant pour une menace à leur adresse le coup de sifflet de la locomotive, on les voit détaler de toute la rapidité de leurs jambes fluettes.

Arequipa. — La nuit est venue; on n'aperçoit plus rien de la route. Aux stations, seulement, les lanternes nous montrent deux ou trois habitations logées comme elles ont pu des deux côtés de la voie, dans l'espace restreint ouvert par la tranchée, de manière encore à laisser passer le chemin de fer, et qui abritent uniquement le personnel dépendant de la gare. A huit heures et demie, des lumières, du bruit, du mouvement, et l'arrêt définitif : nous sommes à Arequipa.

Au point du jour je retraverse la ville, dont je n'ai rien vu la veille, dans le tramway qui relie le chemin de fera l'hôtel où j'ai passé la nuit. Les réverbères, de simples lampes à pétrole, dans leurs cages de verre luttent tristement contre les premières lueurs naturelles ; la fraîcheur du matin, qui, dans les pays les plus chauds, est sensible, vive même, bien que dissipée aussitôt que goûtée, est pénétrante sous ce climat. Les rues sont toutes en pierre : trottoirs de pierre, pavés faits de cailloux très serrés, comme fondus en un sol de pierre; si les promeneurs étaient levés, on entendrait sonner et grincer la pierre sous les talons et le fer des cannes. A pareille

1 . Le Misti n'a pas eu d'éruption depuis plusieurs siècles ; son cratère est rempli de neiges. Ch. Wiener en fit l'ascension en 1877. L'opération ne présente pas de trop grandes difficultés, à la condition de monter par le nord ou le nord-ouest. En mai 1878 trois Anglais voulurent tenter l'escalade par l'ouest pour redescendre par l'est et découvrir de nouveaux cratères; deux succombèrent, et le troisième dut renoncer à l'entreprise.

DE MOLLENDO A LA PAZ tieure, nos rues sont depuis longtemps emplies de l'agitation ■des industries matinales; ici, nous n'avons encore croisé que quelques individus qui ne faisaient rien. Maigre ses rails, notre tramway n'avance sur les durs chemins qu'en frémissant de toutes ses vitres, et il serait aussi impossible d'Échanger une phrase avec son voisin que de dialoguer dans le tintamarre d'une fusillade. Aui arrêts on entend le murmure des ruisseaui coulant avec un hruit de petites rivières rapides le long d'ornières de pierre creusées de chaque côté de la

Les églises sont déjà ouvertes, parall-il : une longue nef pleine de femmes agenouillées, prosternée) sur le petit lapis destiné à les protéger du contact des dalles, et qu'à chaque séance elles apportent eL remportent sur leur hras, entortillées dans leurs mantes noires, presque toutes entièrement vêtues de noir, car le deuil est ici la couleur de la dévotion. Un chœur illuminé de petites llammes hrillant au-dessus des énormes cierges. Ce tableau a passé comme une vision dans le jour du matin indécis tout imprégné encore du froid de

... Les maisons sont singulières, à un, rarement à deux étages, sans toil, arrêtées immédiatement au-dessus de la corniche par une terrasse, inachevées, dirait-on, ou hien mutilées comme les restes d'une ville antique. Et il y a du vrai dans ces deui suppositions : Arequipa a beaucoup souffert des tremblements de terre, et d'autre part, sur ce sol dangereux, on construit le plus souvent des hahiLations dépourvues des accessoires capables de les alourdir.

On voit des façades peintes en bleu pAIe, en violet, en rose. La vieille et pitforesque architecture espagnole, empêchée par le cadre de faire grand, conserve de l'originalité dans le: détails. On retrouve les massifs portails à mnrleaux ouv garnis de clous énormes, disparus des villes françai parfois, au-dessus d'une porte ou au coin d'un mur, un large blason sculpté, d'un dessin compliqué, au rel par le temps comme l'effigie d'une pièce qui a bei couru. Des maisons qui ont chacune une physionomie, fc des individus.

Telles m'apparaissent les rues d'Arequipa à vol de f.ramo Je les aurais regardées avec moins d'intérêt si elles n'avai. pas précédé pour moi la vue de celles " "*» "niqi

de la même famille que celle-ci, me leur, plus accentuée en personnalité

Ml L'AMÉRIQUE

au loin, que les tremblements Ue terre ne l'ont pas visitée, qu'on a peu eu l'occasion de la retoucher1,

Le soleil est franchement levé, et son action s'est fait immédiatement sentir. 11 fait très bon, un peu frais. C'est la température d'Arequipa, sans grande variation de l'hiver à l'été. I.a place est à 2, MO métrés d'altitude, et à cette hauteur la stabilité du climat est déjà établie.

La ville prend un commencement d'animation. Les Indiens font gravir le pavé à leurs Inès, et sur les portes se mon- Irenl les cholas avec leurs diapeau* panama et leurs énormes robes aux couleurs vives, orientales, africaines, jijlécssur une couche de jupes superposées: crinolines de plomb aussi lourdes que celles ornées d'argenteries et de verroteries qui habillent les madones parées en idoles dans les églises du pays.

Lescholas sont des mélisses de blancs et d'Indiens qui composent une bonne partie de la population féminine de la ville. En général, plus elles s'éloignent du sang indien, mieux elles sont.

Est cbola celle qui en arbore les vagues atours. Le teint offre une telle échelle de nuances, un peu dans tous les rangs; il est si simple de dissimuler sous une épaisse couche de fard le bistre suspect du visage, que, pour devenir dame, il suflit d'abdiquer le chapeau rond et la pesante robe évasée pour adopter la mante. On est alors dite de traje, de costume (civilisé), et ou rentre dans la bonne société.

Maintenant nous traversons la campagne d'Arequipa, verte et plate, mais avec un horizon de montagnes, dont le colossal Misti.

Des arbres partout : nous n'en reverrons pas d'ici à la Paz.

Départ d'Arequipa. — A sept heures moins le quart la locomotive s'ébranle. C'est dans le wagon le même public que la veille, aux visages près, et encore en remarquai-je un ou deux de connaissance. Il y a probablement dans le nombre quelques voyageurs pour cette fuyante la Paz...

Le costume de chacun témoigne d'un luxe de précautions contre le froid : gants fourrés, «paisses couvertures fournies par les animaux de la région même, tout l'équipement de gens

encore 51,000 babitinij. lille fut f,.iiilrn 'ur ]-.-,:-. Il-: ,1- Fr. Pmirre er. 1538 pn7 !e capitaine Pedro Auaun-5 de C;imi|i.> Eli'iliui.l'j. [:i].> ;l êij (I.Hruile par loi troninlfriieuts do 15S1, 1009, 1613, 1081 (le plm tlijsn! tri'iul. et eu dernier liou par

habitués pour la plupart à de chaudes habitudes qui vont être exposés aux morsures de la température de zéro. On pourrait se croire dans le salon d'un navire faisant voile vers le pôle. Et nous sommes en pleine zone torride, pas plus éloignés de l'équateur que la brûlante Tombouktou.

Ainsi qu'au sortir de Mollendo, le train parcourt avec légèreté une campagne à peu près horizontale. Mais il se livre encore moins de temps que la veille à ce travail facile. L'ascension recommence par des montagnes plus abruptes, où de profonds ravins bordent notre chemin en colimaçon. Le terrain est sablonneux ou pierreux, et on ne voit guère, en fait de végétaux, que d'épineuses plantes grasses subsistant de rien, des cactus en forme de candélabres, ou des raquettes enfilées en chapelet. C'est l'eau qui manque désespérément à cette terre, l'eau vivifiante. Et à une ou deux reprises on aperçoit une quebrada (crevasse), c'est-à-dire un rudiment de vallée au fond de laquelle un lit de verdure descend et serpente entre les collines sèches, à la manière d'une rivière. Ce frais tapis reçoit la vie d'un filet d'eau qu'on ne voit môme pas. Quelques Indiens adonnés à la culture de ces campagnes restreintes habitent dans des groupes de hultes aux murs de terre effondrée ou de pierres croulantes, toujours pareils à des ruines.

Le froid est vraiment piquant, mais le soleil brille de tout son éclat. Nous avons peut-être dépassé la région des nuages; ils sont en bas maintenant. Nous sommes entre 3,000 et 3,500 mètres, je ne sais au juste.

Une dame, c'est la première, est prise de soroche. Elle se laisse glisser sur son coussin, et, se couvrant le visage d'un coin de son manteau, avec le geste de César atteint par le premier coup de poignard des conjurés, elle s'abandonne au mal sans résistance.

Quo non ascendant ? Nous montons sans merci, au cri saccadé des roues gravissant des rails posés sur des pentes de toit. Jusqu'où la locomotive hissera-t-elle ses wagons? Et si l'un d'eux se détachait, avec quelle curieuse vitesse d'aérolithe ne redescendrait-il pas, en quelques minutes, le chemin parcouru ?

Une heure s'est écoulée. Tout le camp féminin, à présent, souffre du mal des montagnes. Les enfants crient. Les hommes n'ont rien, ou assez peu de chose pour n'en rien témoigner. Je me sens un léger cercle autour du front, une goutte seulement de la coupe empoisonnée ingurgitée à flots par les

plus malades. Une darne parait souffrir beaucoup : « 0 mon

Dieu, quel chemin de la croix ! » s'é cri e-t- elle.

Le train s'arrête à P. de Arieros, où un buffet esl insfalli'. En faisant abstraction de la gare, cet établissement compose a lui seul la ville de P. de Arieros. Nous remontons en voi-

PIus de quebradas, a peine trace de gazon. On aperçoit encore de temps à autre des troupeaux de vigognes ou de lamas qui sont toute l'animation de ces solitudes. On voit des terrains qui sont tout préparés pour l'élude des géologues , les stratillcalionsjusti fiant, par leur parfaite régularité, la comparaison de « feuilles d'un livre racontant l'histoire de la terre» dont elles ont été l'objet. Vers midi nous contournons des hauteurs singulièrement rocailleuses. L'n lit de torrent présente moins de pierres que les lianes de ces collines, et leurs crêtes sont couronnées d'une infinité de pierres debout d'un à deux mètre3 de haut, rappelant cette montagne des Mille H une nuils toute hérissée de blocs de granit qui provenaient de la métamorphose lapidaire des hommes assez légers pour avoir cédé à la tentation de regarder derrière eux, au cours de l'ascension.

Tincocaya. — A une heure nous atteignons Yincocaya (4,365 métrés). C'est une station de trois maisons en planches, dont la plus grande s'intitule hôtel. On remarque dans l'unique salle de l'hôtel un comptoir et des murs recouverts de toutes sortes d'enluminures et de pancartes... La température a ceci de particulier que le soleil est chaud, l'air restant froid, en sorte qu'on grelotte tout de suite à l'ombre. Il ne gèle pas, bien que peu s'en manque. Mais on pressent qu'aux premières approches de l'obscurité l'eau va prendre immédiatement.

Crucero-Alto. — Notre wagon-infirmerie a eniin atteint, à la station de Crucero-Alto, le maximum d'élévation, 4,400 mètres, en même temps que la souffrance des patients arrive à son point culminant. Nous ne mesurons que 350 mètres de moins que le mont Rlanc. Maintenant nous irons constamment en descendant, mais très faiblement, et les malades n'en éprouveront aucun soulagement. Le sorocke est d'ailleurs très capricieux : un de mes compagnons qui se rend en Bolivie, un compatriote précisément, qui en ce moment se porte aussi bien que moi, sera très souffrant après-demain à Chililaya.

Lagunillas du plateau. — Vers quatre heures, la voie s'engage entre les lagunillas, lesquelles sont au nombre de

deux. L'étang de gauche, le plus vaste, a l'air d'un vrai lac. C'est une grande nappe, avec des étranglements, dont l'eau n'est ni verte ni bleue, mais grise ou noirâtre, couleur de plomb aux places où elle reçoit la lumière, comme morte dans son entourage de collines au gazon pelé, moins arides pourtant que les espaces que nous venons de traverser. La lagune de droite, plus réduite, mais tout aussi désolée, porte le surnom expressif de lagune du Soroche, et, comme sa sœur, donne la migraine rien qu'à la contempler.

La nuit tombe au moment où la campagne reprend un peu de verdure. On aperçoit des champs cultivés, mais pas un arbre, pas même un arbrisseau.

Puno. — A sept heures nous atteignons Puno. Le chemin de fer aboutissant à l'embarcadère môme du bateau à vapeur, je longe simplement, pour monter à bord, un mur assez insuffisamment éclairé par une ou deux lanternes, et c'est tout ce que je vois de la ville. Le lendemain, au jour, nous sommes en marche.

Traversée du Titicaca. — La navigation dulacTiticaca est desservie par deux petits vapeurs de fer1, si petits qu'en laissant pendre sa canne du bout de la main, appuyée sur le rebord du bateau, on trace un sillon dans l'eau. Avec son modeste tonnage de 100, notre navire est encore supérieur de 40 tonneaux à la plus petite des trois caravelles qui composaient la flotte de Christophe Colomb, lorsque le grand homme partit à la découverte de l'Amérique...

« Le lac Titicaca, dit le petit Guide espagnol que j'ai en main, est le plus élevé du monde de ceux qui sont navigables. Il est à 523 kilomètres de la côte, à une hauteur de 12,550 pieds. Il a environ 190 kilomètres de long, et de 55 à 70 de large. Sa profondeur arrive à 1,000 pieds. »

C'est, en effet, une jolie profondeur. Mais, en dépit des beaux pics neigeux, tels que le Sorata, qui se montrent au fond du tableau, le lac est d'un morne aspect, avec ses eaux sans transparence, ses rives désertes, sa ceinture de montagnes d'un vert débile, déteint en jaune, tout aussi roses que la lagune du Soroche. Il semble porter le deuil désespéré du florissant empire si bien anéanti par les conquistadores, qu'en dehors de l'Amérique l'histoire ne cite pas un second exemple d'une destruction aussi parfaite.

1. Ce sont de petits vapeurs anglais qui furent amenés au lac pièce par pièce en 1874; on les appelle Yavari et Yapura. Ils font le service de Puno à Ghililaya en seize heures.

■UG L'AMÉRIQUE

La côte est cultivée par places, mais il parait que les Indiens ont l'habitude de demeurer .i d'assez fraudes distances de leurs champs, dans des maisons disséminées, peu apparentes, en sorte que ces terres travaillées sont d'abord énigmatiques.

A deux heures nous passons devant l'île Titieaca. Si les destinées de l'empire des Incas n'avaient pas élé interrompues par le fer et par le feu, cette lie serait aujourd'hui, comme jadis, couverte de temples, et de tous les points de l'horizon les pèlerins, se succédant sans interruption, viendraient fouler le sol sacré et visiter les autels de cette terre considérée comme le sanctuaire de la nation. C'est là qu'apparut, à l'origine des temps, le dieu Viracocha, qui organisa sur son passage les éléments célestes et terrestres jetés dans la confusion, créa la race humaine, et, ce travail accompli, ayant atteint le pays baigné par la mer, s'avança sur les Ilots, où il marchait comme sur la terre ferme, puis disparut à l'horizon. Plus tard ce fut encore de là que sortirent Manco-Capac et sa compagne Mania OkIIo, qui instruisirent l'humanité sauvage. C'est celte mystOi ieusu apparition, historique, mais divinisée par la légende, dont, quatre cents ans plus tard, au cours de la conquête espagnole, Gareilaso, le futur historien, alors enfant, entendait le récit de la bouche de sa mère et de ses oncles, personnages apparentés à la famille royale de Cuzco...

...C'était dans celle lie que s'élevait le lemple du Soleil, desservi, ainsi qu'à Homo, par des vestales, les prêtresses du Soleil. Les ruines de ce monument et celles de plusieurs palais se voient encore aujourd'hui. Ces restes sont intéressants, mais leur étude n'a presque rien appris, car cette civilisation a été trop rapidement submergée pour que son histoire, en dehors de quelques épaves, débris des époques les plus récentes, arrive jusqu'à être reconslituée.

C'est dans les eaui qui l'entourent que fui jetée, lors de l'arrivée des Espagnols, la grande chaîne d'or faite par ordre de l'inca Huayna-Capao, qui niusur.'iit -2Xi aunes de long.

Sur le soir, nous franchissons le détroil qui divise le lac en deux parties inégales. Nous sommes depuis quelque temps dans les eaux boliviennes. Deux heures plus lard nous atteignons le petit village douanier de Chililaya, où commence la terre ferme bolivienne.

Chililaya. — Chililaya, où nous descendons au matin, se compose d'une trentaine de maisozis, et ses environs immé-

diats n'ont rien qui tenle démesurément l'excursionniste... Il est sept heures du matin. Pas le plus léger flocon pour ternir l'éclat du soleil. Il fait un peu froid, mais c'est une façon impropre de s'exprimer. Chacun couvert suivant son degré de sensibilité particulière, on n'est plus exposé à éprouver de sensation de froid ni de chaleur. C'est une température égale, et cela d'un bout de l'année à l'autre. C'est le premier climat du monde, celui où les hommes peuvent vivre très vieux, où les riches Chiliens et Péruviens viennent se guérir de la phtisie. L'air, un peu léger pour les poumons du nouveau débarqué, est d'une admirable pureté, si pur que sa transparence permet d'apercevoir avec une singulière netteté des montagnes très distantes, dont on se croirait très près, car l'œil n'a pas encore acquis l'habitude de l'optique propre à ces régions élevées. Dans le même ordre de surprises, des individus placés tout au sommet d'une colline font l'effet d'être plus grands que nature. Le regard est désorienté !

Diligence de la Paz. — La diligence est attelée, une diligence comme il n'en existe plus en France ni en Europe, le véhicule du monde qui personnifie le mieux les idées de départ et de voyage, qui donne le mieux la sensation d'aller de l'avant, pour qui semble avoir été forgée celte expression de « par monts et par vaux » ; celui qui, autant que le navire s'éloignant du port, éveille chez le spectateur l'envie folle de s'en aller aussi par le globe voir des choses inconnues, des choses nouvelles. C'est une vaste voiture de dix-huit places, que huit vigoureuses mules vont tout à l'heure enlever comme une plume et qui, bondissant à la suite de son attelage, sillonnera au milieu d'un nuage la poudreuse pampa, tantôt le long de la route assez indistinctement tracée, tantôt purement et simplement à travers champs, avec la fantaisie d'un jeune cheval galopant pour son plaisir. Cela si rapidement, qu'en sept heures elle aura dévoré les 75 kilomètres qui nous séparent de la Paz, laissant encore à la colonie roulante le temps de déjeuner à mi-chemin...

On s'embarque : des dames, des enfants, des jeunes gens, des messieurs mûrs; un empilement méthodique qui n'en finit plus. Le gros est casé à l'intérieur, mais des voyageurs détachés prennent place à côté du postillon. On en voit enfin tout un rang au-dessus de sa tête, ceux-là dominant la plaine, le regard portant loin, la physionomie grave et hautaine, expression due peut-être à une certaine attention à ne pas tomber, plus spécialement imposée de ce poste surélevé...

Le plateau que nous parcourons, — ce loit du nouveau monde, — malgré son peu lie fécondité, est une des parties peuplée? de la Bolivie. On voit de partout des villages, des maisons isolées et des cultures. Cultures modestes, au reste, qui se réduisent à la production de l'orge et de quelques variétés de pommes de terre... Bientôt nous commençons à rencontrer des files d'Indiens qui, venues de différentes directions, convergent toutes vers le même point. C'est partout l'annonce certaine de l'approche d'une ville importante. En tant qu'animaux, les caravanes sont composées d'ânes et de mules chargés principalement du précieux produit dont le nom nous est aujourd'hui familier, la coca. D'autres fois ce sont des troupeaux exclusivement formés de lamas, bêtes aa long cou peu ilexible, au regard fixe, à l'air sot et fier. On ne peut leur imposer qu'une faible charge. Los anciens Péruviens ne connaissaient pas d'autre animal de transport...

... La voiture s'engage dans un petit chemin creux, long de quelques tours de roues seulement, incline à droite, et un spectacle extraordinaire se présente à la vue aussi inopinément qu'à un rapide lever de rideau sur un décor à sensation.

La Paz. — C'est un cirque immense de montagnes chauves, aux déclivités argileuses et grises ou rocheuses et rougealres, une excavation prodigieuse, aussi étendue, aussi profonde que ces étranges cratères lunaires dont les astronomes tracenl la conjuration sur les caries des mondes extraplanétaires et mesurent la coupe pierreuse creusée dans un astre mort. Ici, la neige qui recouvre l'énorme masse de l'Ilimani, flanqué en contrefort au plateau évidé, indique que cette nature silenci"use est quand même douée de vie, qu'elle n'est pas réduite a son squelette minéral, et que, si l'eau ne la parcourt pas en torrents murmurants et mouvants, elle existe, du moi:i», répandue en molécules invisibles dans un espace qui n'i ■: | - i. !.. Ikt inariinii''. Le long des penles delà cuvette courent des routes et des ravins pleins de sinuosités, repliés sur eux-mêmes... Au fond surgissent des arbres, une végétation qui n'est pas jetée en masses moutonnantes dans le désordre et l'abondance d'une production spontanée, mais alignée en minces rideaux, représentée par des individus espacés, rarement groupés en bouquets, accusant le résultat de soins assidus. Derrière et à travers ce voile peu gênant on aperçoit à vol d'oiseau une ville très compacte, dont les toits de tuile rouge, seul? visibles, s'étendent comme une plaine

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