LES ORANGERS AU PARAGUAY
lestement le long des légers tréteaux installés à la hâte pour l'abordage, elles vont au pas de course, d'un mouvement incessant, comme une légion de fourmis travailleuses, vider leur fardeau dans de grandes vragues à claire-voie préparées à cet effet sur le vaisseau.
Rien de pittoresque comme ce spectacle où la Paraguayenne, bien campée sur ses hanches, leste, toujours gracieuse, riant aux éclats au milieu de son travail, fait preuve d'une adresse et d'une force peu communes. Il s'agir, en effet, de se hâter, car les capitaines des bateaux qui descendent n'aiment pas à attendre. En quelques minutes le chargement est complet, et les fruits prennent la route de Buenos-Ayres et de Montevideo, où ils n'arrivent jamais en assez grande abondance pour satisfaire à toutes les demandes.
Prix des oranges. — Le prix de l'orange varie beaucoup, suivant l'abondance de la marchandise sur le marché. Et cela ne tient pas à des variations dans la production du fruit, car il n'y a jamais de mauvaise récolte, — l'oranger donne toujours au Paraguay. Ces variations sont produites par l'apport plus ou moins grand du producteur, qui souvent ne veut pas se donner la peine de recueillir ses fruits et les laisse pourrir sur les arbres, lorsqu'un autre produit lui a donné un bénéfice suffisant pour assurer sa vie pendant l'année. — C'est ainsi qu'en 1887, par exemple, les cent almuds, c'està-dire les 5,000 oranges, se sont vendus à Villeta jusqu'à 20 pesos, soit 100 francs, tandis que dans l'intérieur elles ne se vendaient que 8 pesos. En 1888, au contraire, le prix courant au port de Villeta était de 5 francs le mille. Dix oranges pour un sou, transportées au point d'embarquement ! Et Dieu sait quelles admirables oranges, succulentes et parfumées, comme ni l'Italie ni Valence n'en ont jamais produit.
En 1886, plus de 50 millions d'oranges ont été expédiées par les grands ports du Paraguay, d'après le relevé officiel de la statistique ; et ce chiffre peut être largement augmenté d'un tiers, si l'on ajoute ce qui est parti par les petits villages du littoral, et ce qui a été expédié par les estancias, où l'œil vigilant du chef du bureau de statistique n'a pu exercer son contrôle.
Quant h évaluer ce qui se consomme dans le pays, co qui pourrit sur les arbres, ce qui est dévoré par les oiseaux, les singes et autres bestioles, autant vaudrait compter les grains de sable de la mer. Il n'y a pas de Paraguayen qui ne suco dans la journée ses vingt ou trente oranges, et cela sans que
les pommes d'or qui se détachent dans le vert feuillage aient l'air de diminuer le moins du monde.
Aussi peut-on se figurer quel produit pourrait donner l'exploitation méthodique de ce fruit, dont il se perd ici de si grandes quantité.
Vin d'oranges. — D'après des essais lentes dans ces derniers temps, on peut faire avec les oranges du Paraguay un vin excellent, buvable au bout de deux mois de tonneau et qui n'a pas du tout le goût de son fruit. Il pourrait avantageusement faire concurrence aux épouvantables mélanges importés dans le pays sous le nom de vin, et qui n'ont de commun avec ce liquide que les bouteilles et les étiquettes dont on les décore.
Cent almuds, ou 5,000 oranges, peuvent donner une bordelaise de vin, qui, en prenant le prix courant de 1888, coûterait, par conséquent, cinq piastres de matière première.
Si même on ne veut pas tenter l'essai du vin, il est au moins facile de produire de l'alcool avec la pulpe de ce fruit. 5,000 oranges qu'on achète 5 pesos rendues au port donnent, sans qu'il soit besoin d'une forte pression , 500 litres de jus, d'où par distillation on tire quarante litres d'eau-devie à 20° Cartier. Ces chiffres sont le produit d'expériences variées; et déjà plusieurs distillateurs commencent à s'adonner à celte industrie lucrative, qui ne demande qu'une installation aussi sommaire que celle des bouilleurs de crus européens. La mise de fonds est nulle, et le bénéfice assuré.
Et je ne parle là que des oranges douces. Que dire de l'innombrable quantité d'oranges amères, de bigarades, de citrons doux et autres, qui n'attendent que la bonne volonté d'un industriel pour lui donner d'excellents produits? »
[L'auteur passe en revue les différents produits industriels et utiles que peut fournir l'orange : l'acide citrique, des citrates de chaux et de fer, les différents emplois de l'écorce utilisée surtout pour la fabrication du curaçao et des confitures ; on en retire aussi {"essence de Portugal; la fleur donne Veau distillée de fleur d'oranger et Yessence de néroli, la feuille donne Y essence de petit grain employée par les parfumeurs.]
L'orange, source de richesse pour le Paraguay. — « Nous venons de donner une idée des richesses que renferme l'oranger du Paraguay, cet arbre admirable, qui non seulement sert à la nourriture d'une partie du peuple, mais encore peut devenir l'origine d'un important mouvement commer-