‹ L'Amérique; anthologie géographiqueChapitre 133 sur 151 · Duiitn. — L'Amérique · texte numérisé non relu

Duiitn. — L'Amérique

Plata dans leurs rapports avec la France et l'Angleterre, par le comte A. de Brossard, Paris, 1850.

La Vie et les Mœurs à la Plata, par E. Daireaux, Paris, 1889, 2 vol. in-8°.

La Plata, récits, souvenirs,... par le baron Henry de Rasse, Paris»

Voyages dans les pampas, par le docteur Armaignac, Paris, 1883.

Quatre Républiques de l'Amérique du Sud, par Henri Coppin, Paris,

Dix-huit Mois dans l'Amérique du Sud, par E. de Robiano, Paris,

Les Progrès de la République Argentine, émigration et colonisation, par John le Long, Sceaux, 1888.

Voyages dans l'Amérique du Sud, par Jules Crevaux, Paris, 1881.

Exploration dans l'Amérique du Sud, par A. Thouar, Paris, 1891.

Amérique inconnue, par Mallat de Bassilan, Paris, 1892 (donne le récit des explorations de J. de Brettes. Cf. Revue de géographie qui donne une conférence de J. de Brettes, tome XXIV, 442-451 et tome XXV, p. 52sqq., et le journal le National des 29 et 31 janvier, 1" et 3 février 1889).

Historia de la Republica Argenlina, par Vicente F. Lopez, en cours de publication a Buenos-Aires.

La République orientale de l'Uruguay, par Bruyssel, Bruxelles, 1889.

La République orientale de l'Uruguay, par le comte de Sainte-Foixr Paris, 1892.

Les Colonies françaises de l'Uruguay, dans Revue maritime et coloniale, nov. 1883.

Histoire du Paraguay, par le P. Charlevoix, 6 vol. in-12.

Essai historique sur la révolution du Paraguay et le gouvernement dictatorial du docteur Erancia, par Rengger et Longchamps, Paris, 1827.

Le Paraguay ; son passé, son présent et son avenir, traduit de l'espagnol, par Melchior Pacheco y Obes, Paris, 1851.

Le Paraguay moderne, par Benj. Poncel, Marseille, 1867.

La République du Paraguay, parle colonel du Graty, Bruxelles, 1862.

Histoire physique, économique et politique du Paraguay, par le docteur Alfred Demersay, Paris, 1862, 2 vol. in-8°.

Le Paraguay, par E.-V. Bruyssel, Bruxelles, 1893.

Une Visite aux colonies de la République Argentine, par Alexis Pevret, Paris, 1889.

Biographie d'Aimé Bonpland, par Brussel, Paris, 1871.

Description de la République Argentine, par E.-S. Zeballos, Paris t

L'Agriculture et l'Élevage dans la République Argentine, sous la direction de F. Latzima, Paris, 1889.

La Pampa, par Ebelot, Paris, 1889.

Le Développement de V élevage du bétail dans la République Argentine, l'Algérie et la Tunisie, car G. Barrion, Paris, 1890.

Voyages des Espagnols.' — Ce furent des navigateurs espagnols ijui touchèrent les preini'Ts nu I i i t ■" ■ r ■ . 1 1 du continent austral; poussas par le désir de faire des expéditions n-m une l'nlrices dans le pays des mines, Viucent-Yimez Pinçon et Diego de Lope inclinèrent vers le sud et vinrent tum'lier k- continent au sud de l'équateur; Pinçon aborda le 26 janvier ] 500 près d'un promontoire qu'il appela Sun ta-! Maria delà Cou.- "lin1 ion ; c'i'st |f; fameux cap si souvent cité dans les Voyages du Fit' siècle sous le nom de Saint- Augustin ou Augustinc; il est situé au sud ducapSan-Hoqiie, prés de Peruauiboue ; les Portugais lui donnèrent ce uotn eu 1301; Pinçon loufieu le littoral, passa devant les embouchures du lleuve des Amazones, et baptisa un autre promontoire le cap Sûo-Vincente, qui s'est appelé plus tard cnp Orange; il relia ses découvertes à celles île ses prédè<;essi-urs en atteignant le golfede Paria, Mais Pinçon n'avait pas rencontré de trésors; il fut ruiné, et consentit cependant a accompagner Jean de Solis dans ses voyages de 1506 et 1508.

Le voyage de Diego de Lope est moins connu : il doubla le cnp Saint-Augustin, et alla vers le sud, sans que l'on puisse préciser le terme de son voyage. Il retourna vers le nord par la route qu'avait déjà suivie V.-Y. Pinçon.

Le Portugais Cabrai. — L'honneur de la découverte définitive est resté attribué au capitaine portugais Pedro-Alvarez Cabra). Il appartenait ii une des premières familles du royaume et avuit gouverné la province de Beiru sous le nom de seigneur de Belmonte. Le roi Emmanuel lui confia eu 1510 une ilotte de treiie vaisseaux ; deux avaient l'ordre de s'arrêter verB Sofala, les autres devaient gagner Calicut. Le départ fut accompagné des solennités eu usage au Portugal; on renouvela, sous la présidence du roi, dans lacalhédi'iilede Lisbonne, les ce ri'1 in oui es qui avaient marqué le départ de Vasco de Gaina. C.ihi'al, npivs avoir quitté les lies du Cap-Vert, prit à l'ouest, pour éviter le calme des eûtes d'Afrique. Le 22 avril il aperçut une montagne, qu'il appela le mont Pasehoal ; il descendit sur le continent dans une baie qu'il appela Porto- Scguro, et donna au pays le nom de l'cra-Çiu:; il fut bien accueilli par les Indiens, laissa deux de ses hommes sur le continent, et embarqua un sauvage sur un de ses vaisseaux cui'il vewiû'ji. i

Lisbonne, pour annoncer la découverte; lui continua son voyage vers le Cap et les Indes1.

Amerigo Vespucci. — Parmi les premiers explorateurs envoyés par le roi de Portugal, nous retrouvons le nom illustre de Amerigo Vespucci ; il fit deux voyages : dans le premier il releva le cap de Pinçon et lui donna le nom de Saint- Augustin ; il visita la côte et entra dans la baie de Rio le 1er janvier 1502; son retour à Lisbonne eut lieu le 1 septembre 1502. Dans le second, en 1503, il chercha une route pour atteiudre Malacca ; pendant une tempête il pénétra dans une large baie, qu'il appela Bahia de todos os Santos, et y fonda un établissement dans lequel il laissa vingt-quatre hommes ; il en créa un autre près du cap Frio, et la mission pénétra dans l'intérieur. Coelho, qui en était le chef, trouva que le sol était fertile. Vespucci changea alors son appréciation sur un pays qu'il avait d'abord cru stérile ; il fut émerveillé par la riche végétation, et, dans une lettre publiée après son retour, en 1504, résuma ses impressions dans cette phrase souvent rappelée : S'il y a dans le monde un paradis terrestre, il doit être près de ces lieux*. Vespucci ramena un chargement de bois rouge que Ton désignait sous le nom de brazil. A partir de ce moment la contrée est désignée sous ce nom, déjà répandu dans le commerce.

Colonisation portugaise. — La colonisation fut très lente ; les Portugais, réservant toute leur attention pour les riches contrées des Indes orientales, n'envoyèrent au Brésil que les criminels, les plus grands scélérats du royaume, qui traitèrent les indigènes avec peu de déférence; ils furent constamment en lutte avec les Tupis ou ïupinambas, et pendant longtemps la colonie n'exporta que des perroquets, des singes et des bois de teinture.

Création des capitaineries générales. — Le roi Jean III apprit que les Français de Dieppe et autres ports de Normandie y abordaient souvent; il envoya une flotte (elle fut commandée par Christovào Jacques) pour chasser les Français et élever des factoreries durables ; puis Jean III partagea le littoral en lots de cinquante lieues de longueur, et les donna à des fidalgos, ou nobles, qui possédèrent leurs capitaineries à titre héréditaire : Aifonso de Souza fonda Saint-Vincent, Goutinho créaEspiritu-Santo ; Tourinho s'établit à Porto- Seguro; Coelho Pereira construisit Olinda, à peu de distance du vaste récif qui borde la côte de Pernambuco (Bouche d'Enfer); à Jean de Barros, l'historien, échut le pays de Maranhani ; le pays de Bahia fut attribué à Francisco Pereira Coutinho,

1. Nous avons un récit de la découverte écrit par un des membres de l'expédition, Pedro Vas de Caminha, et adressé au roi. Ce dernier changea le nom de Vera-Cruz en celui de Santa Cruz dans la lettre adressée aux souverains catholiques pour leur notiBer la prise de possession; la lettre d'Emmanuel est datée de Cintra, 25 juillet 1501.

2. E se nel mondo e alcun paradiso terrestre, senza dubio dee esser non molto lontano do questi luoghi. Le récit de Vespucci est dans le recueil de Ramusio.

qui ne sut pas soumettre les Tupinambas ; un simple chevalier, Alvarez Correa, réussit mieux : c'est le fameux Caramourou, marié à la femme indienne Paraguassou, dont les aventures forment la légende la plus curieuse des premiers temps de la colonisation portugaise. On en a fait une épopée nationale.

Etablissement d'un gouverneur général. — Il fallut créer une autorité supérieure pour diriger ou contenir l'ambition des capitaines généraux; en 1549 fut nommé le premier gouverneur général, qui fonda San-Salvador, sur la baie de Tous -les- Saint s; Thomé de Souza amena des jésuites, qui prirent une grande autorité et ménagèrent des rapports pacifiques avec les Indiens ; il faut citer les noms des PP. Nobrega et Joseph de Anchieta : ce dernier fonda Saint-Paul1. Le troisième gouverneur général fut Mem de Sa, qui chassa les Français et fonda la ville de Rio, sous le nom de Saint- Sébastien. Il mourut en Brésil, à San-Salvador, en 1572. Le roi dom Sébastien avait prolongé ses pouvoirs de gouverneur général bien au delà de la durée normale de trois ans. On peut le considérer comme le créateur du Brésil portugais.

Les Français au Brésil; la France antarctique. — Pendant le xvie siècle les Français furent les grands explorateurs des richesses du pays; si l'on en croit un chroniqueur de la ville de Dieppe, Jean Cousin aurait découvert la côte dès 1488, et devrait être honoré comme le premier Européen qui a visité le nouveau monde ; des historiens très sérieux considèrent ce voyage comme vraisemblable2. A partir de 1500 les ports normands envoient de hardis capitaines, qui surent gagner l'amitié des indigènes ; les Tupinambas étaient fiers de s'appeler les parfaits alliés des Français, et l'Allemand Hans Staden sauva sa vie en se disant Français. Un des principaux voyages fut celui de Paulmier de Gônneville, qui visita les côtes du Sud en 1503; mais tous les ans avaient lieu des expéditions de commerce qui n'ont pas eu d'histoire, et dont quelques-unes sont mentionnées par les Portugais ; quand ils ont voulu fonder les établissements de leurs capitaineries, ils ont trouvé partout,

1. « Anchieta fut à la fois poète, guerrier, naturaliste ; pour se rendre utile il pouvait prendre toutes les formes : il faisait l'école aux petits enfants, commandait des troupes, composait des cantiques, une grammaire et un dictionnaire dans la langue des Indiens, soignait les malades, et ne dédaignait même pas le travail mécanique le plus vulgaire. Anchieta fut un des hommes les plus extraordinaires de son temps. » (A. de Saint-Hilaire, Second Voyage, II, 4.)

2. M. P. Gaffarel croit au voyage de Cousin en 1488 avec Alonzo Pinçon, oncle de Vincent- Yunez Pinçon qui découvrit l'embouchure du fleuve des Amaxones en 4500. La Popelinière écrit à la fin du xvi« siècle : « Les Français, toutefois, Normands surtout, et les Bretons maintiennent avoir les premiers découvert ces terres, et d'ancienneté trafiqué avec les sauvages du Brésil contre la rivière de Saint-François, au lieu qu'on a depuis appelé Fort-Réal. Mais, comme en autres choses, malavisés en cela, ils n'ont eu ni l'esprit ni discrétion de laisser un seul écrit public pour assurance de leurs desseins... tellement que le Portugais se veut attribuer l'avantage d'en être paisible possesseur. » (Les Trois Mondes, III, p. 21.) Ce sont les Français qui ont imposé le nom de Brésil.

dans les golfes sûrs, des vaisseaux français qui s'occupaient uniquement de commerce. Coligny proposa à Henri II de partager le Brésil avec le roi de Portugal : alors fut organisée l'expédition de Villegaignon, qui réussit à établir un fort dans une île de la baie de Rio-Janeiro ; les Français restèrent maîtres de la baie pendant près de dix ans. La colonie, appelée France antarctique, fondée en 1555, ne disparut complètement qu'en 1565. Mem de Sa en avait apprécié l'importance; il fit établir la ville de Saint-Sébastien sur la colline où elle est actuellement. Les Français reparurent souvent, et leur dernier succès fut l'entreprise héroïque de Duguay-Trouin qui rançonna la capitale portugaise en 1711.

La France équinoziale. — . Ils s'établirent aussi plus près de l'équateur ; en 1594 Riffault, de Dieppe, trafiqua dans l'île Maranhao (à cent lieues au sud de l'embouchure du fleuve des Amazones); il y laissa Charles de Vaux, qui, ayant découvert les richesses de l'île et des pays voisins, vint demander à Henri IV des secours pour l'organisation d'une grande colonie. L'armement ne fut prêt qu'en 1612; la Ravardière en fut le principal chef; il fonda Saint-Louis du Maranhao (4612), et les colons donnèrent au pays le nom de France équinoxiale. Les Portugais avaient fondé dans le voisinage la colonie de Ceara (1611) ; Albuquerquey prépara un armement; la Ravardière fut battu en 1614, et en 1615 les Français se retirèrent en grand nombre à la Guyane.

Les Anglais au Brésil. — En ce moment le Portugal était réuni à l'Espagne, ce qui valut au Brésil l'attaque des flibustiers anglais vers la fin du xvie siècle ; Thomas Cavendish incendia Santos en 1591, et James Lancaster attaqua Pernambuco; les Anglais construisirent des forts au nord du fleuve des Amazones, dans la région qui forma la capitainerie appelée Cap de Nord (on l'appelle aujourd'hui Guyane portugaise) ; ils perdirent leur dernier établissement en 1632.

Les Hollandais. — Plus dangereux furent les Hollandais : ils organisèrent une compagnie des Indes occidentales en 1621, et, sur les renseignements fournis par les juifs brésiliens, organisèrent une flotte de soixante navires pour prendre Bahia. Willekens réussit à l'occuper en 1624, mais don Fadrique de Tolède1 la reprit l'année suivante. Les Hollandais occupèrent Recife, brûlèrent Olinda, et bâtirent le fort Orange dans l'île Hamaraca (un peu au sud de Olinda). En 1637 leurs établissements furent placés sous le commandement du prince Jean-Maurice de Nassau, qui fut un hardi novateur, et sut défendre les intérêts des créoles; il proclama la liberté de culte, la liberté de commerce, ne réservant à la compagnie que le monopole de l'importation des esclaves et l'exportation des bois ; il fonda sur une île Maurizstadt, qui est aujourd'hui un des trois quartiers de Recife, mais fut rappelé

1. Un tableau de Castello au musée de Madrid représente le débarquement de don Fadrique à Bahia.

en IBM par la. République, qui redoutait sa grande popularité et craignait do le voir constituer un Élut indépendant. Les Hollandais uc rencontrèrent plus que des difficultés: l'allranehissemeut du Portugal avait ramena à l'ancienne métropole les créoles, qui organisèrent une vaste révolte contre les Hollaudais. Vieira eu fut le héros; les Hollandais durent abandonner le lli'ésil après la capitulalion de Hecife. le 26 janvier 1654. La guerre de Trente ansétait finie, les Portugais purent s'occuper en liberté de l'exploitation de leur immeuse territoire.

Exploitation des mines. — La recherche des raines le principal stimulant pnur lus expédition.- 'i l'i u teneur. Au siècle précédent on avait poursuivi, a la suite de Walter Raleigh, le légendaire El-Dorado; les hardis Paoliatas, mattrei pour ainsi dire indépendants de la province du Sud. lurent découïrir les richesses du territoire qui s'est appelé ensuite Minas-Geraes'; la première mine d'or lut celle de Taragua, qui a été exploitée pendant deui siècles. La capilale, Ouro-Preto, fondée en 1111, lut très prospère au xvui« siècle, parce que les riches si s au ri IV- n1 s riaient en affleurement et n'exigeaient pas grands frais d'exploitation. Elle avait alors 80,000 habitants. Elle n'en possède plus que 8,1)00. Les diamants furent ilér.ou verts plus lard, au ivin" siècle, dans le Cerro de Frio, au district de Tejuco, par llcruardo Eouseca Lobo, avant 1129; l'Etat s'en réserva la propriété J8 février 1130).

Compagnies créées par Pombal. — A cette cause de prospérité il faut ajouter l'administration de Pombal, qui Créa deux compagDies privilégiées, celle de Pernambuco et Paratiyba, et celle du Grand-Para et Marauhao, qui sulisislùrcnt jusqu'en 1183; cette der uière devait exploiter la région des Amazones, qui avait été rattachée à la colonie par le voyage de Pedro Texcirn en 1637-39, et organisée eu tapilimieric générale par Pombal en 1155, soua le nom de San-José de fliu-AW/iv,, Pombal tenait encore les grands gouvernements en une seule colonie qui forma la vice-royauté du Ûrésil; Rio en tut la capitale (1162'. En 1S00 le Brésil comptait une population de 3,200,000 habitants.

L'indépendance du Brésil. — Dès USD avait eu lieu une première tenta li ïf d'indépendance ; h; c> un plot si.' produisit dans la province de Minas-Geraes, sous la direction de Vital Barlioza, qui avait vécu eu France et étudié son projet dans une conférence qu'il eut ft Nîmes avec un agent anglais1; !e sous-lieutenant Silva Xavier, Tirnrtunteii, fui seul exécuté. Les événements provoqué par l'intervention française eu Portugal, l'exemple des colonies

I. Mincu-Geries i Formé une mpiteinerio indépendante en MO, 1. Kihrrrollt» a ngtUlé lus piicexlu prorêj de U conspiration de) m «un Brétil pitturesyue, Rio-dc-Janeiro, 1839.

anglaises du Nord, préparèrent l'indépendance réelle; en 1808 le régent dom Joao, qui avait quitté le Portugal au moment de l'invasion de Junot, fut accueilli avec enthousiasme ; l'évêque de Saint- Paul ordonna des prières publiques. L'espérance des créoles ne fut pas trompée : on accorda des primes à ceux qui cultivèrent les épices, et on ouvrit les ports aux nations amies. Le 16 décembre 1815 le Brésil forma une monarchie, qui fut réunie au Portugal; quand Jean VI devint roi en 1816, à la mort de dona Maria Irc, qui succomba à Rio, Jean VI fut proclamé roi de Portugal, du Brésil et des Algarves.

Dom Pedro Ier. — La révolution de 1820 obligea Jean VI à quitter le Brésil, dont le gouvernement fut confié à dom Pedro. Les cortès de Lisbonne furent les véritables auteurs de la séparation : elles voulurent supprimer le gouvernement central du Brésil, et rattacher directement chaque province à la métropole: elles ordonnèrent au prince régent de rentrer en Europe. Dom Pedro déclara qu'il resterait et fit embarquer pour l'Europe les troupes portugaises. 11 prit le titre de défenseur perpétuel du Brésil, convoqua une Constituante, et proclama l'indépendance le 7 septembre 1822; le 12 octobre suivant il fut acclamé comme empereur constitutionnel. Le Portugal se résigna et reconnut le fait accompli par un traité du 29 août 1825.

Dom Pedro ne conserva pas sa popularité, malgré le nouveau sacrifice qu'il fit à la cause nationale en abdiquant la couronne du Portugal, dont il devait hériter à la mort de Jean VI, en 1826; les fédéralistes et les républicains formèrent une opposition remuante ; ils célébrèrent la chute de Charles X et la révolution de 1830 par des réjouissances publiques qui avaient une signification non douteuse: dom Pedro se soumit, abdiqua en 1831, laissant le trône à son fils âgé de cinq ans, et partit pour l'Europe.

Dom Pedro II. — Le règne de dom Pedro II (1831-1889) a été marqué par deux grands faits : la guerre contre le Paraguay, qui coûta au Brésil environ 30,000 hommes et un milliard et demi de francs (1864-1870), et la suppression de l'esclavage. Trois étapes ont amené cette grande réforme: la loi du 7 novembre 1831 défendit la traite, on ne devait plus introduire de nouveaux esclaves; cette loi fut mal observée. Celle du 28 septembre 1871 déclara que les enfants des esclaves seraient libres ; elle fut discutée et votée pendant le premier voyage de dom Pedro en Europe, promulguée par la régente Izabel, comtesse d'Eu ; le nombre des esclaves était en ce moment d'environ 1 600,000 ; en 1884 il était descendu a 1,150,000. L'esclavage fut définitivement aboli par la loi 3353 (lex aurea) du 3 mai 1888, qui affranchit complètement les 700,000 esclaves de l'empire; deux provinces avaient déjà réalisé cette réforme depuis 1884, Ceara et la province des Amazones ; dans cette dernière l'événement fut célébré par une grande fête publique (10 juillet 1884).

Établissement de la République (1889). — La suppression de

l'esclavage mécontenta les classes dirigeantes, les planteurs de café surtout ; mais ce fut l'armée qui opéra la révolution de 1889. Le ministre Ouro-Preto voulait la disperser aux extrémités de l'empire, puis la supprimer et la remplacer par une garde nationale; Deodoro de Fonseca prit la direction du mouvement : la population, qui aimait dom Pedro, resta indifférente ; dom Pedro dut s'embarquer pour l'Europe, et mourut en exil à Paris. L'armée fut augmentée, on doubla la solde des officiers, et Ton rédigea une nouvelle constitution, qui porte la date du 22 juin 1890 : les vingt anciennes provinces forment la République fédérale des États-Unis du Brésil ; le Congrès comprend la Chambre des députés (un député par/70,000 habitants), et le Sénat (trois sénateurs par État). Le président est nommé dans les mêmes conditions que celui des États-Unis du Nord. L'article 3 prévoit la création d'un district fédéral au centre de la République ; L. Cruls, chargé en 1893 d'en déterminer l'emplacement, a proposé de choisir un plateau de 900 à 4,300 mètres commandant la région des sources du Paranahiba , du Tocantins, du San- Francisco, dans l'État de Goyaz. La jeune République a déjà connu les guerres civiles: il s'est produit deux tentatives séparatistes; en 1892, le Matto-Grosso a voulu former une République transatlantique; il a été soumis la même année. Le Rio-Grande du Sud s'est révolté à deux reprises contre le gouvernement fédéral, en 1891 et en 1894; il a été pacifié en 1895. La République a une population de 14 millions d'habitants, pour une superficie de 8,784,000 kilomètres carrés; si elle était peuplée dans les mêmes proportions que l'Europe occidentale, elle aurait 70,000,000 d'habitants1.

Les moyens de communication font défaut; elle a 11,500 kilomètres de chemins de fer; ses grands fleuves forment des routes excellentes, mais plusieurs régions sont encore inconnues, malgré les nombreux voyages d'exploration qui ont sillonné ses immenses territoires.

Les voyages de découverte dans l'Amazonie. — La seule grande découverte du xvie siècle fut celle du cours de l'Amazone : un soldat de fortune de Gonzalo Pizarre, Francisco Orellana, trahit son chef, emporta l'or trouvé dans les Andes par Pizarre qui s'était mis à la recherche de l'Eldorado, descendit le Coca, l'Amazone

1. Nous ne pouvons résister à la tentation de citer la lettre suivante de Victor Hugo, qui est très flatteuse pour les Brésiliens :

« Vous êtes ua peuple de sentiments élevés, vous êtes une généreuse nation. Vous avez le double avantage d'une terre vierge et d'une race antique, i'n grand passé vous relie au continent civilisateur : vous réunissez la lumière de l'Kurope au soleil de l'Amérique. C'est au nom de la France que je vous glorifie. » (Lettre de Victor Hugo aux Brésiliens, Hauteviile-House, Guernesey, 4 nov. 1400,)

et revint en Espagne (1539-1541). Il créa la légende des Amazones, qui fut confirmée par Walter Raleigu, les récits de Jean de Léry et l'autorité plus grande du P. Gristoval de Acuna, qui accompagna Texeira en 1639. La Condamine y croyait encore au xviii* siècle. La légende avait pour origine l'habitude qu'ont les femmes indiennes de certaines tribus du Nord d'accompagner leurs maris a la guerre. Un savant contemporain, Barboza-Rodriguez, suppose que la tribu qui a donné naissance à la légende est celle des Uaupes, qui habitait autrefois sur les bords de la rivière du même nom. La découverte d'Orellana provoqua de nouveaux voyages; Lope de Aguirre descendit de nouveau le fleuve en 1542, mais en garda une pénible impression; il termina ainsi le rapport qu'il adressa au roi d'Espagne : « Dieu sait comment nous avons parcouru cette énorme masse d'eau 1 Je te conseille, ô grand roi, de ne jamais envoyer de flotte espagnole dans cette rivière maudite. »

Les Espagnols n'y reparurent guère; en 1685, des franciscains de Quito voulurent évangéliser les Indiens du Coca ; ils furent massacrés, à l'exception de deux qui s'enfuirent en descendant le Maragnon jusqu'à l'Atlantique. Leur arrivée provoqua le grand voyage de Pedro Texeira ; c'était un Portugais. 11 partit en 1637, arriva à Quito, où il fut bien accueilli par le vice-roi Chinchon (celui dont la femme découvrit les vertus du quinquina) ; il revint sur ses pas, emmenant avec lui Acuna, qui a été l'historien du voyage. Il arriva à Belem en 1639.

Au xviii8 siècle se place le voyage de La Condamine ; après avoir accompli la mission dont l'Académie l'avait chargé au Pérou (mesurer un arc du méridien sous l'équateur), La Condamine se brouilla avec son compagnon Bouguer et revint par le fleuve des Amazones (1743-44), franchit le premier le Pongo de Manseriche1 et, rentré en France, publia une Relation abrégée d'un voyage dans l'Amérique méridionale (1745).

L'exploration méthodique commença en 1827 avec le voyage du lieutenant anglais Lister Maw2, qui descendit le fleuve du Pérou à l'embouchure; W. Emith et F. Lowe étudièrent surtout les conditions de la navigation du fleuve en 1835. Quand il fut question

i. « Après avoir, comme s'exprime M. Wiener, descendu cette gigantesque échelle hydraulique de 5,500 mètres, il se rétrécit jusqu'à 30 mètres, pour s'échapper de l'énorme barrière andine qu'il traverse au pongo de Manseriche, canal de 13 kilomètres de long, ouvert entre des rochers très élevés, et d'une rapidité extraordinaire. L'eau s'y précipite contre les parois avec un rugissement formidable ; on dirait le cri de triomphe de l'élément vainqueur. A quelques centaines de mètres plus bas, c'est un courant calme et puissant, qui semble se reposer de sa course folle à travers la gorge des Cordillères. Sa transparence tranquille révèle la profondeur de son lit, que nul rocher n'obstrue. » (A. Marc, te Brésily p. 31.)

t. Un autre Maw (Jean) avait fait un voyage dans l'intérieur du Brésil en 1809-1810 et publié un récit, Travelsin the interior of Brazil, qui renferme beaucoup d'erreurs. Une traduction en Cut publiée à Paris par Eyriés (1811). Maw avait surtout visité Les mines d'ot.

AMAZONE 5i:i

d'ouvrir le fleuve aux puissances étrangères, en 1851, les Américains Herudon el Gibbon vinrent se rendre compte des ressources et des facilités que présentait la région; leur rapport parut à Washington eu 1854. Un autre Américain, envoyé par l'Institut smitbsonien, Orton, descendit le Napo et l'Amazoïie en 1867; l'Anglais Gbandler explora le Tnpnjoz, te Purus et le Ileni (t86t-i869); L. Agassiz parcourut le lleuve, recueillant de; observations neuves, qu'il consigna dans sou récit de voyage publié en 18G9. Mentionnons encore les ingénieur! allemands Joseph et Franz Keller, de Stuttgard, qui ont étudié le bassin et surtout les rapides de la ïladeira1; Hoonholtz, baron de Tetfé, qui fut chargé d'une mission ofQciellc pour l'étude du Javarj eu 1871; Karl voudcuStcineu.qma exploré le Xiogu en partant des sources pour le suivre jusqu'asou confluent (ISSi et ISBIj. Rappelons eunuque Wiener, Crevaux.Coudreau, ont parcouru plusieurs afllueuts du grand fleuve.

Voyages d'exploration dans l'intérieur. — Parmi les voyageurs qui ont parcouru le; grandes provinces de l'iul-h'ieur, nous rappellerons seulement quelques noms : Spix et Mnrlius tirent surtout des études d'histoire naturelle; leur récit parut à Londres eu 18!i: Traveliin Biazil. Martius en rapporta la conviction que l'indigène américain n'a pas d'avenir et doit disparaître devant la civilisalion européenne'. Le voyageur russe de Langsdorlf, envoyé par Alexandre I", traversa les provinces de Suint-Paul, Parnna, le Paraguay, et étudia surtout la région du Matto-Grosso, où les Portugais avaient organisé une colonie eu 1719, après la découverte de mines d'or a Cuyaba. Peu de temps après le passage de Langsliorlf, qui rentra a Hio-de-Jaueiro en I82'J, vint l'ingénieur français Leverger, qui devait l'étudier pendant trente ans. A, de Saiutliilaire, parti de Brest eu 1S16, BOBMCfi IJUatte gnndl voyages à l'étude de l'Amérique méridionale selon la méthode llumboldt. Fr. de Castelnau fut chargé par le roi Louis-Philippe de rechercher JeB communications entre les trois grands fleuves de l'Amérique du Sud'; la mission comptait plusieurs savants, dont II, Weddell, médecin et naturaliste, Em. Deville, du Muséum; elle partit on tS»3. La descente de l'Araguaya ou Kio-Graudu forme la partie la plus importante du voyage*.

Importance du fleuve. — « De loua les chemins qui marchent, il n'en est pas de plus important que l'Amazone et ses

ius qui marlazoue et ses

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affluents1. Le bassin de l'Amazone est plus grand que dix fois la France. A plus de cent lieues de ses embouchures le fleuve est encore aussi large que le pas de Calais. A mille lieues de l'Océan il est encore trois fois aussi large que la Seine à Paris. Toute l'Amérique du Sud en est tributaire ; la Bolivie a la source de son plus grand affluent (Madeira); le Pérou, les sources mêmes du fleuve; l'Equateur, la Bolivie, ont la plus grande partie de leur territoire dans son bassin. Le plus grand avantage du Venezuela est de posséder le canal naturel qui fait communiquer l'Orénoque avec un affluent de l'Amazone. Cette grande mer d'eau douce, qui s'étend en ligne droite de Marajo au Pérou, est navigable sur tout son parcours par les navires de haut bord. Le colon peut s'établir aussi loin qu'il le voudra sur les rives du fleuve géant, il aura toujours la mer à sa portée, grâce à ce prodigieux Bosphore, qui partage en deux continents l'Amérique du Sud. Au septentrion, au midi, des affluents innombrables, dont quelquesuns sont beaucoup plus importants que le Danube ou le Volga, viennent apporter au Bosphore américain le tribut de leurs eaux jaunes, noires, blanches ou bleues. La plupart de ces rivières sont navigables jusque dans leur cours supérieur. Et ce merveilleux système d'artères de navigation intérieure offre plus de 80,000 kilomètres de développement, si l'on ne compte que les rivières pouvant porter des navires de 1,000 tonneaux. Le Mississipi et ses affluents n'offrent qu'un développement moitié moins considérable. Après cette comparaison, on ne peut réfléchir sans enthousiasme à l'avenir réservé à cette région magnifique.

Les grands affluents. — L'Amazonie est peut-être la contrée la mieux arrosée de la terre. Seulement du confluent du rio Negro au cap de Nord, le fleuve reçoit sur la rive gauche plus de vingt grands aftluents parallèles, dont cinq au Ynoins sont aussi importants que le Rliin. La rive droite est encore mieux partagée. Quatre grands cours d'eau, de ceux dont l'importance égale celle du Danube et du Volga, viennent se réunir au fleuve principal : la Madeira, le Tapajoz, le Xingu et le Tocantins. Ils prennent leur source à trois ou quatre mille kilomètres de leur embouchure, dans la région aurifère et diamantifère du plateau brésilien. Plus large que le rio Negro, qui pourtant a cinq kilomètres à son embouchure, communiquant avec le Paraguay comme le rio Negro communi-

i. Le cours a une longueur de b»4QQ Y\\otcàVc%%.

que arec l'Orénoque, la Madeira est un des cours d'eau les plus importants du monde. Entre tes cinq grand- atnamia coulent parallèlement vingt ou vinai-cinq nflliu'nis du second ordre, tous plus imporlanls toutefois que la Garonne

La rive droite du bas Amazone a sur la rive gauche un grand avantage. Les affluents de droite ne sont générale ni 1*11 1 BBconibrés de chutes que dans la partie supérieure de leur cours, tandis qu'à gauche, à partir de 50 ou 100 kilomètres de leur embouchure, les rivières ne sont plus navigables. ■"' cause des chutes et des rapides. 11 est à remarquer fin plus on s'avance vers l'ouest, au delà du rio Negro et de la Madeiia, plus les rivières offrent un graud espace proportion u< " libre d'obstacle à la navigation à vapeur...

Le cours inférieur. — ... Une des particularités les plus remarquables des terres basses de l'Amazone est la multiplicité des canaui naturels et des lacs qui bordent les rives du fleuve. Igarapés, furos, paranas, forment des douzaines do petits fleuves parallèles, à côté du grand cours deui,VMM de petits sentiers à coté de la grande route. De chaque coté du chenal principal, sur les 20, HO ou iO kilomètres qui s'étendent de rive à rive, avant d'arriver au nord al au sud do la région des canaux, se trouve un fouillis d'tles et dllots formant un inextricable archipel, où seuls les seringuieros, les regaloes et les Indiens sont capables do so reconnaître.

Ces fleuves, ces estuaire?, C*S anses, Ma lacis dfl canam, ces lacs en arriére-côte, ces interminables irohiptla, lïb constituent une ressource précieuse pour la navigation, sont pas moins utiles pour la pèche.

Les pêcheries. — De l'ablette grosse comme la petit dot) au lamantin gros comme un bœuf, tous los poissmis de l'Amérique du Sud, entraînés parle courant, semhlonl s" donné là rendez-vous. Sans parler des tortues, dotil les v;u » tés sont innombrables et dont quolqucs-unes ntleignoni dam ces parages des dimensions nlosnlHi su livrer à nue enu . mération de tous les trésors aquatiques do la contrée sursit chose faslidieuse.il sufllt dédire que les industriels de Mapa, de Vigia et de Para réalisenl nmtlt iHsnwnl . kVK l< plrtTWIi le lamantin, la colle de nachuirnu, des liéiiétlees euormequi feraient pâlir d'envie les placerions dfl la (iuyaiw fran çaise; qu'une bonne partie de la population dl CCI ailles f| ifrius une large aisance, jiràru seulement u scu nasses el à ■■• tilels...

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Avenir de l'Amazonie. — ... L'Amazone, en face du Mississipi et du Saint-Laurent, plus rapproché encore du Niger et du Congo, relié par des canaux naturels à l'Orénoque et au Paraguay, au centre du bassin terrestre de l'Atlantique, doté avec profusion de tous les avantages géographiques qui favorisent le développement de la navigation, verra sans doute un jour dans ses immenses archipels, ses rades, ses canaux, ses lacs, des flottes immenses, les plus puissantes du monde, battant pavillon amazonien. .

La richesse prodigieuse des forêts sans limites, le nombre, la profondeur, retendue et la sûreté des ancrages, la quantité innombrable de ports naturels, montrent qu'il est prochain le jour où des chantiers de construction s'établiront dans les îles et sur le littoral de cette prodigieuse mer Egée américaine, dont le climat est plus beau que celui de la Grèce, et dont le continent est plus riche que celui de l'Asie. Le fer, dont la terre est faite là-bas, est à pied d'œuvre, l'argile est là inutilisée, le combustible couvre la terre, la nature n'attend, depuis des siècles, que des hommes de bonne volonté. Que les Brésiliens s'adjoignent des frères d'Europe pour utiliser ces incalculables richesses, que leurs appels réitérés soient enfin entendus, et bientôt le grand empire lusitanien deviendra une des grandes nations maritimes de la terre. J'ai toujours pensé que l'avenir réserve au Brésil des destinées plus magnifiques encore que celles qu'il promet aux États- Unis de l'Amérique du Nord1. » (Henri-A. Coudreau, les Français en Amazonie, A. Picard et Kaan, 1887, p. 67-72, passim.)

L'entrée du fleuve. — « L'Amazone porte une telle masse d'eau à la mer, que ce n'est pas l'Océan qui pénètre dans le lit du fleuve, c'est le fleuve qui refoule l'Océan. On ne trouverait pas dans l'univers entier un second exemple d'un pareil phénomène, et c'est ce qui a valu sans conteste à l'Amazone le surnom de roi des fleuves.

Nous avions mis le cap à l'ouest, et le Mazeppa, poussé par une assez forte brise venant du large, s'avançait.

1. Dans un autre ouvrage, la France équinoxiale, 2 vol. in-8°, Paris, Challa-

mel, l'auteur résume ainsi son impression d'ensemble sur l'Amazonie : « Qui a

parcouru l'Amazonie ne peut se ressouvenir sans une douce émotion de ce

monde si magnifique, simple, grand et dramatique comme une création d'un

tragique grec. » (l, 323.)

Bientôt les mouettes blanches, les maures grisâtres et les frégates aux ailes noires ne nous laissèrent pins aucun doute sur le voisinage de la terre. Peu à peu la cote du Brésil émergea du sein des eaux et grandit à l'horizon. Déjà nous pouvions distinguer les grands arbres séculaires qui projetaient leur ombre immense sur les flots ; quelques-uns de ces arbres paraissaient a moitié inondés par la mer. Comme j'en faisais la remarque au capitaine : « Ce sont des palétuviers ou mingliers, me dit-il en me passant sa lunette.»

Cependant nous étions entrés en rivière, bien qu'on pûl encore se croire en plein Océan, tant les rives paraissaient éloignées l'une de l'autre. « Et pourtant, continua le capitaine, ceci n'est qu'un des deux bras de l'Amazone, celui de Para, le plus large, il est vrai, mais non le plus important. La terre que vous apercevez sur notre hanche de tribord est l'Ile de Marajo ou de Johannes, qui n'a pas moins de 180 lieues de lour. De l'autre coté passe le bras septentrional, qui a tahjtemps appartenu à la France. Ce sont nos compatriotes qui ont jadis jeté les fondements de la forteresse de Macapa, qui donne son nom à cette branche de l'Amaïone. »

Peu h peu les palétuviers deviennent plus rares, remplacés par d'autres arbres, les palmiers, les mangubeiras, el surtout les grands roseaux mucus-mucus.

Depuis une heure déjà, les rives se rapprochent, resserrées par des lies nombreuses qui s'éparpillent sur la vaste étendue d'eau. A vrai dire, l'Amaïone est bien unique en son espèce; à peine distingue-t-on le courant; ou croirait plutôt le flot d'un océan que l'écoulement d'un fleuve.

De chaque cûté de nous s'ouvrent d'immenses prairies que l'Amazone doit submerger au temps des grandes crues. Dans ces prairies, des troupes de buffles sauvages, à moitié cachés dans les hautes berbes, regardent, étonnés, mais BOO cil raye-, le navire qui trace son sillon. Puis apparaissent de vastes forêts vierges, aux sombres profondeurs, terminées par l'élégant palmier assahy, que couronne un panache de baillai légères. De temps à autre une maison avec son loi! de paille qui penche el surplombe sur une galerie ouverte, le pua rama change de nouveau. Les prairies succèdent km brftta, les forêts aux prairies, mais le spectacle reste toujours aussi beau, aussi grandiose. Sous les tropiques la chaleur cl l'hujnidité développent une vie végétale dont notre riens monda ne peut donner une idée. Ici les herbes d*ËQtOpe deviennent ries plantes, les plantes des arbusles, les avWAçs ie^ çsm^.

Du reste, pas de montagnes à l'horizon, pas même de berges au fleuve : des rives basses, du sable ou de la vase, un pays plal et uni...

La prororoca. — Au matin, quand l'aube blanchit l'horizon, le capitaine promena sa lunette sur tout le cours du fleuve. Aucun pilote n'était en vue. « La mer va monter, dit le capitaine, je ne puis pourtant pas gagner le Para sans pilote.

— Courons-nous quelque danger? demandai-je.

— Non, pourvu que nous ne soyons pas pris en travers par la prororoca.

— La prororoca?

— Regardez, reprit le capitaine en me montrant une large frange d'écume qui semblait fermer l'embouchure du fleuve. Par bonheur, nous avons le temps, » ajouta-t-il entre ses dents. Puis, prenant son porte-voix :

« Appareillez, fit-il, trois hommes au cabestan, renversez la barre. »

Ces ordres s'exécutent en un clin d'oeil, et le Mazeppa évolue sur lui-même.

Pendant ce temps la ligne d'écume se rapproche et grandit d'instant en instant. Bientôt ce n'esl plus une vague, mais bien une montagne d'eau de quinze pieds d'élévation qui s'avance vers le Mazeppa avec une vitesse incalculable, brisant tous les obstacles, déracinant des rangées entières de mangliers qu'elle emporte ensuite dans son élan furieux. Soudain un bruit effroyable, pareil à celui d'un tonnerre dix fois répété par l'écho, nous annonce que la prororoca arrive. Le Mazeppa présentait alors le cap à la haute mer. Le capitaine s'était placé lui-même à la barre.

La lame n'esl plus qu'à quelques pas de nous. On dirait une muraille liquide qui va nous engloutir en s'etfondrant sur nos têtes. Les cœurs sont serrés par une mortelle inquiétude; deux ou trois femmes se sont évanouies; seul le capitaine a conservé son sang-froid. Sa voix claire et vibrante domine le fracas du fleuve.

Voici la lame! L'avant du Mazeppa plonge dans le flot, puis le navire se redresse, soulevé comme un fétu de paille. Une seconde lame! puis une troisième! Et soudain nous flottons dans une eau relativement calme, tandis que la vague court à l'arrière et remonte l'Amazone sans avoir rien perdu de son impétuosité.

Tout cela avait duré qvrèVqy&s s&fcwA^^^v&A, « Allonsy

c'est fini, dit le capitaine eu quittant la barre, nous en sommes quittes pour la peur. »

A son air tranquille je comprends que ie danger est passé. Chacun se rassure et entoure le capitaine pour lui demander l'explication du terrible phénomène.

e Le flot, répond le capitaine, en pénétrant dan baie dont le fond va en se rétrécissant, éprouve toujoi mouvement d'ascension très marqué. S'il rencontre devant lui un obstacle, tel que le courant d'un grand lleinv, il u résulte une lutte d'autant plus vive que les forces opposées sont plus redoutables. Le flot, une première fois repoussé, revient à la charge, les vagues montantes s'accumulent, se massent, se précipitent et s'installent enûn victorieuses dans le lit du fleuve. Ce phénomène a reçu des noms divers. Selon le pays on l'appella barr», mascaret, jjiworoea. Au temps des syzygies. dit le voyageur La Condamine1, deux minutes suffisent à la mer pour parvenir dans l'Amazone à une hauteur qu'elle n'atteint d'ordinaire qu'en six heures. Vous comprenez par la les ruines terribles que la prororoca doit semer sur la rive du fleuve, et les dangers auxquels sont exposés les navires à l'ancre ou présentant le flanc à la lame. — Eh! mais, je ne me trompe pas, ajouta le capilaine, voilà mon pilote qui se décide à venir à bord. Le coquin aura préféré nous laisser courir seuls les risques de la prororoca. »

En i-ik-l , une barque venait de quitter une des anses du rivage, et, déployant une voile latine, se dirigait vers le Mazeppa. C'était bien la plus singulière embarcation qu'on pût voir : un radeau plutût qu'une barque, un assemblage de troncs d'arbres à peine équarris, que le flot balayait à chaque lame. Trois hommes la montaient : un mulâtre et deux Indiens. Pour la première fois que je rencontrais ces types nouveaux pour moi d>: l'espèce humaine, je fus frappé du caractère particulier de leur physionomie. Les cheveux sont courts, la figure large, d'un rouge d'acajou clair, l'uni petit, ihmi, intelligent. Tous trois, le mulâtre et les Indiens, portaient le même costume, extrêmement primitif : un pantalon rougeâtre qui s'arrêtait au milieu du mollet ; le reste du corps était nu.

Cependant la mulâtre monte à bord, tandis que ses deux compagnons regagnent la rive dans leur jaiKjadn. C'est le nom que porte uu Brésil cette espèce d'embarcation... Quel-

ques instants après, le Mazeppa, évoluant de nouveau, remonte le tleuve et reprend sa marche vers le Para, à travers le méandre des îles et des bancs de sable. » (Ch. Wallut, Sur les rives de l'Amazone, Ch. Delagrave, 1885, p. 73-83.)

La prororoca à l'embouchure de l'Araguari. — « Un phénomène grandiose en même temps qu'épouvantable désole les rivages qui bordent l'embouchure de l'Amazone. C'est la prororoca. Voulez-vous jouir de ce spectacle unique dans l'univers? Partons pour les bords de l'Araguari. Le fleuve coule à travers l'ancienne Guyane portugaise; il ouvre sa large embouchure à 40 kilomètres du cap Nord, à l'entrée de l'Amazone; deux bras se détachent de chacune de ses rives et forment deux canaux (furos) qui vont se jeter dans le grand fleuve, le premier à 25 kilomètres au sud : c'est le grand canal (furo grande) ; le second à 4 kilomètres au nord de la branche principale : c'est le petit canal (furo pequeno). Nous doublons la grosse pointe à l'extrémité méridionale de l'Araguari et nous débarquons sur ses bords marécageux. Ce petit fleuve est peu navigable; la prororoca déchaîne toute sa puissance dévastatrice sur ses rives, qu'elle ronge et nivelle. Pendant l'espace de trente lieues elle remonte, creuse, comble et bouleverse son lit, en modifie la profondeur et la direction.

Nous établissons notre campement sur un mamelon assez élevé et nous attendons l'heure où il nous sera donné de contempler ce phénomène : la brise souffle de l'ouest, nous ne pouvons être mieux favorisés.

La prororoca est un immense ras de marée particulier à l'Amazone. Il n'a lieu que pendant les trois jours qui précèdent la nouvelle et la pleine lune. Alors la mer, brisant la ligne que lui opposent les eaux du fleuve, se dresse subitement, les repousse vers leur source; elle envahit en cinq minutes toute l'embouchure, au lieu de monter en six heures.

Enfin une crête d'écume apparaît au loin par le travers du cap Nord. Elle s'avance avec la rapidité d'une trombe et grandit, en se déployant, jusque sur les rivages de Marajo. Un bruit sourd semble sortir du fond de l'Océan; on dirait le roulement lointain du tonnerre mêlé au grondement saccadé d'un ouragan. Alors la prororoca n'est plus qu'à une dizaine de kilomètres de nous. Elle arrive, et cette lame immense de six mètres de hauteur tombe, se brise sur la Ponta-Grossa (la grosse pointe), bondit dans la plaine et rejaillit dans les airs en mille gerbes d'écume.

L'Araguari se gonfle &\, à&Wcàfc. ¥Àte cQwluiue sa course

effrénée entre les Iles : resserrée, comprimée par leurs dé- Iroits, elle semble redoubler de violence; elle saule sur les hauts-fonds, secoue sa longue et blanche crinière que la brise emporte comme un nuage de neige, s'abat et se relève avec plus de fureur sur les rochers qu'elle semble pulvériser, sur les lies qu'elle recouvre. Rien ne lui résiste; les arbres séculaires sontcoupés, tordus et roulés dans les Ilots au milieu des rochers, avec des lambeaux de terre arrachés au\ flancs des iles et recouverts de végétation. Trois lames, ou plutôt trois digues gigantesques d'eau, se succèdent ainsi en l'espace d'un quart d'heure. Elles sont moins fortes l'une que l'autre, et vont se perdre ainsi derrière les lies au delà de la ville de Macapa.

Après le passage de la prororoca vous restez en place pétrifié et magnétisé en contemplant les Ilots jaunis du fleuve se heurtant les uns contre les autres comme une mer démontée, roulant dans leurs tourbillons des forêts d'arbres couverts de verdure et de tleurs. C'est alors que nous comprimes la justesse de l'expression indienne : prororoca. Ce mol est une admirable onomatopée comme il s'en trouve tant dans les langues primitives. Ses trois premières syllabes imitent le grondement du phénomène en marche, et la dernière exprime le clapotement de ses lames se brisant sur les rivages qu'elle dévaste.

On pourrait croire que les navires et les embarcations ont beaucoup à souffrir de la prororoca ; il n'en est pas ainsi : ils n'ont qu'às'abriter dans une crique ou derrière un petit promontoire en présentant l'avant à la lame, alors ils n'uni rien à craindre. Lorsqu'elle est passée, ils prolltent du .ouiant rapide qu'elle forme derrière elle pour remonter le fleuve. L'action de la marée, ainsi que celle de la prororoca, se font sentir assez loin. Dans l'Amazone elles remontent jusqu'à Obidos, a près de 1,000 kilomètres de l'embouchure. A San- Domingos, village situé sur le promontoire formé par le confluent desrios Guamaet Capim.à une quinzaine de lieues derrière Para, la prororoca déferle avec beaucoup de violence, mais le flot ne s'arrête qu'à vingt lieues plus loin, à la chute de San-Miquel, sur la rive droite de la Guama. A quarante-deux lieues, dans le ïoeanlins, on peut encore constater le mouvement de la marée. » (Auhr Durand, dans Bulletin de la Société de géographie de Paris, année 1871 , H, p. 321-323.)

LA FORÊT VIERGE

« La richesse actuelle, frappante et palpable de l'Amazone, c'est la végétation forestière. Les plus riches mines du monde se trouvent là, ne présentant que peu de difficultés d'exploitation. Chaque hectare possède en moyenne pour 1,000 francs de bois ; soit, pour l'immense forêt des deux provinces amazoniennes, le chiffre vertigineux de 240 milliards de francs... La couronne de forêts de l'Amazone est destinée à fournir avant peu et pendant longtemps le monde de bois d'ébénisterie et de construction, en même temps que les planteurs des plateaux et des vallées d'Amazonie auront pour mission de nourrir la vieille Europe affamée.

... Des rivages de palétuviers qui bordent la mer et le fleuve jusqu'aux sommets des plateaux, rien n'est varié comme la forêl. Sur les hauteurs, à côté des essences de la zone torride, la température relativement douce des altitudes a^ donné droit de cité aux essences d'Europe. Les voyageurs aux Tumuc- Humac qui ont exploré la grande gibbosité de l'Oyapock, Adam de Bauve, Leprieur, affirment y avoir rencontré le chêne1.

Rien d'ailleurs n'est aussi étrange, aussi complexe, moins régulier et moins uniforme que la forêt tropicale de l'Amazone. Les espèces n'y poussent jamais en famille, et l'exploitant doit s'attaquer à de grands espaces à la fois, ou il abattra tout pour classer ensuite les essences. Cette exploitation ne ressemblera en rien à celle de nos forêts civilisées, régulières, bien plantées, taillées, échenillées, avec un tapis de mousse sous les pieds, et sur la tête des perspectives, des échappées dans les profondeurs, faites à souhait pour le plaisir des yeux. Cette architecture classique des forêts d'Europe et de l'Amérique du Nord est en opposition complète avec le romantisme

1. <( Nul pays au monde ne possède des bois comme le Brésil; et c'est dans la vallée de l'Amazone que les essences forestières du Brésil acquièrent leur maximum de résistance, de densité, de coloration et de beauté. La simple énuméra. tion des bois de la vallée de l'Amazone occuperait des centaines de pages. On en a classifié déjà au Brésil 22,000 espèces. Le catalogue en occupe trois volumes de trois cents pages chacun : Indice gênerai das madeiras do Drazil, par André eJosë Rebouças, 1876-78. » (Santa-Anna-Néhy, le Brésil en 1889, Ch. Delagrave, p. 218.)

LA FORÊT VIERGE

touffu, gigantesque, inexîriu.-ilil" du stylo amazonien, dont la richesse inépuisable es! prodigue et désordonnée.

A coté des trésors qu'elle réserve à la grande exploitation, la forêt réserve au chasseur des richesses aussi nombreuses que variées. Des oiseaux de tonte chanson et de fout plumage, depuis le perroquet jusqu'au pilori, depuis la héron jusqu'à la poule d'eau, depuis le vautour jusqu'à la Lourlerelle, depuis l'oiseau-mouclie jusqu'à l'aigle, s'ébattent dans les feuillages, planent dans le voisinage du ciel, ou se promènent sur la berge des cours d'eau. Des animaux innombrables, timides ou farouches, le lièvre et le lapin du pays, le porc sauvage, la biche, le tapir, s'offrent a la flèche et au fusil.

Les serpents y chassent aussi, guettant leur gibier; mais leur nombre est loin d'être aussi considérable qu'on se l'imagine. Itoas et crocodiles sont en somme des voisins inoli'ensifs. Le fusil de l'Européen, dès que l'un de ces monstres aura fait sa connaissance, chassera les autres du canton. J'ai, maintes fois, rencontré dans la forêt caïmans et serpents gigantesques, plus rarement des serpents venimeux; jamais je n'ai eu à me plaindre d'eux. Les hôtes les plus incommodes, sinon les plus dangereux, que l'homme rencontre dans les forêts, sont les insoeles, moustiques, maringouins, maques, qui habitent aussi la savane et la rivière, et sont en réalité ce que l'Equateur présente de plus désagréable. Tigres, caïmans et serpents font plus de peur que de mal, mais les insectes bourdonnants et. piquants causent plus d'ennui qu'ils ne font de peur. Il existe toutefois dos préservatifs plus ou moins efficaces, et, à la longue, on arrive à supporter avec patience ces ennemis agaçants. D'ailleurs les criques ne sont pas rares où ni moustiques, ni maringouins, ni piaos ne tourmentent notre épiderma. C'est là que le colon installera son hamac ou son lit, et l'exploiteur des bois son campement. » (Henri-A. Coudbëau, les Français en Amazonie, Paris, A. Picard et Kaan, 1887, p. 10-75.)

« Je ne suis jamais entré dans un de ces libres et sauvages sanctuaires sans éprouver une émotion profonde. Ce n'était point terreur et ce n'était pas respect. Je ne songeais guère aux esprits, aux fées des bois; je ne rêvais point légende, et le culte fatidique des anciens pour les mystères de la forêt sacrée n'entraînait point mon âme vers les grands arbres, ces

autels de l'ombre. C'étaient l'infini, l'inconnu de cette création opulente, gigantesque, inépuisable comme la vie universelle, qui m'appelaient et me pénétraient.

... Les forêts tropicales ne ressemblent guère à nos grands bois d'Europe, où les espèces sont groupées et font masse. Ici les essences variées à l'infini se mêlent en confusion.

Un opulent désordre y marie les plantes, les fleurs, les sèves, et la vie déborde en feuilles, en fruits, au hasard des calices qu'emplit la rosée. Le tapis n'est point un dessin régulier de graminée et de cryptogames, d'herbacées et de mousses. C'est un chaos de végétation folle, de floraison émaillée qu'entrecoupent çà et là les fougères arborescentes; et quant aux arbres qui font panache ou voûte, la nature et le vent les y ont jetés par millions, comme dans l'espace la main de Dieu jeta les soleils.

L'aspect général de la forêt vierge, telle qu'on la voit aux mornes brésiliens, c'est le fouillis d'un massif en amphithéâtre. Du fond des gorges s'élèvent et montent les premiers arbres, dont les troncs enfouis se cachent sous une végétation charnue, gigantesque, et dont les tiges élancées font dôme ou corbeille.

On dirait que les racines du second plan donnent des feuilles et des fleurs; et c'est ainsi, d'étage en étage, jusqu'aux cimes, où parfois apparaissent, au-dessus des dernières touffes, d'immenses blocs granitiques, tantôt inondés de soleil, et tantôt couronnés de nuées. Depuis le vert sombre et moiré jusqu'au gris d'ardoise, et du rouge pourpre au blanc lilas, on trouve toutes les nuances, tous les tons, toutes les joies de l'œil, sur ce manteau de la forêt tout frangé de fleurs.

Mais si l'on veut savoir le secret des bois, ses distributions, ses hardiesses et fantaisies architectoniques, il faut entrer sous voûte et cheminer le plus loin possible, en ouvrant picada. L'on comprend alors l'économie intérieure, si savante en ses désordres, de ces libres futaies. On voit la forêt en ses trois éléments, l'herbacée, la liane, l'arbre ; et si l'an ne pénètre en rien le mystère des créations ni celui des forces, on peut du moins étudier et suivre, en ses formes extérieures, ce riche et vaste organisme.

Les herbacées, les plantes ligneuses modestes, les liserons brésiliens à la racine tubéreuse ou charnue, les eusentes, les liserolles aux fleurs blanches ou bleues, rampent, grimpent, se tordent, s'entrelacent, et, parasites d'en bas, s'attachent aux arbustes, aux troncs. Ils absorbent tous les sucs, ces charmants vampires; mais ne donnent-ils rien?

LA FORÊT VIERGE

an

II n'est pas une seule des malvacées, des casses, des borraginées, qui n'ail de propriété purgative ou fébrifuge; et si la botanique médicale étudie jamais de près ces humbles rampantes, à la racine, sous l'écorce et dans la fleur, elle trouvera plus d'un trésor. Ces planles sécrètent la vie.

Au-dessus des herbes basée* et des convolvulacées s'élèvent les lianes aux rameaux hardis et sarraenteus. Elles courent d'un arbre à l'autre, enlacent les troncs h les étouffer, décrivent des spirales, de? courbes, s'allongent en ponts aériens, descendant, et de nouveau grimpent en échelles. Cette végétation est folle rorame le caprice, et, dans ses évolutions gymniques, elle défie l'art et la fantaisie. Elle a des ondulations qui charment, des lignes qui étonnent ; cela touche a tout, se un'!-.' à luut, aux herbes, aux branches, aux troncs, aux orchidées vivaces qui font à l'arbre corniches de socle ou Heurs de chapiteau, l'vst le parasite glouton et papillon ; toute la forêt est son domaine.

Les artistes qui rêvent de monument étudient dans les vieux cartons des musées Vioniqtw, le dorique, le corinthien: que ne vont-ils au bois vierge étudier la liane, ce grand travailleur, qui nuit et jour avance, enlace, construit et s'étend? Ils y trouveraient toutes les formes divines de l'art grec, toutes les fantaisies de l'esprit et du temps, mais variées à l'infini et, se liant et s'épaulant dans ces conditions éternelles du beau, la force et la grâce.

Callimaque, l'architecte-scnlplcur, rapporta jadis la feuille d'acanthe du tombeau d'une jeune Corinthienne, et cette fleur de l'art le fit immortel. Que de fleurs pareilles n'y a-l-il pas à ravir au bois vierge, et combien, en cette pleine et riche perspective aux constructions merveilleuses, l'étude serait l'écondel L'art devrait, comme la science, se renouveler, se rajeunir en nature. C'est là qu'est la voie du temps.

El les marchands de bois, les ébénistes-sculpteurs, tous les grands ouvriers du meuble, du mât et de la charpente, que font-ils au chantier ou dans leur atelier, avec leur noyer, leur chéue, leur ormeau, leurs sapins du Nord ? Pour la construction et pour l'ornement il y a ici cent et cent espèces d'arbres hauts et durs, qui naissent, grandissent et meurent, créations inutiles, essences ignorées, forces perdues'... Mais

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drpUi»

je n'ai point qualité pour étudier ces choses; je ne suis ni <le la médecine, ni de la hache, ni du rabot, et, regrettant toutes ces valeurs perdues, je rentre dans ma forêt pour y rêver.

Il est six heures du matin. Le soleil dore les rideaux verls -et sombres, mais ne pénètre point. Une seule gerbe de rayons passe, en spirale, à travers les rameaux secs et blancs d'un vieux iririba foudroyé, et caresse en bas, à mes pieds, des ipomées aux fleurs rouges. De petites caravanes en marche font bruire les feuilles. Ce sont les travailleurs de la forêt, insectes, fourmis, lézards, qui vont en cueillette ou chasse.

Le papillon se penche aux calices qu'a visités l'abeille. La tribu des fourmis neutres s'en va par escouades chercher le puceron, et l'agouti peureux, tapi sous les mousses, ronge à l'écart feuilles et racines. Quant aux grands cabiais, aux •cerfs, aux tapirs, ils déjeunent plus loin, sous les berceaux écartés, au bas des ruches...

Au-dessus des lianes et des fougères, à travers les hautes branches, quelques perruches bavardes criaillent sous le vert des feuilles. Des ouistitis friands de l'insecte guettent ou font •cabriole ; la cigale épuise ses stridulations monotones, et les colibris courent le pollen. Il y a peu d'oiseaux chanteurs, mais ■quelle splendide livrée étale toute cette petite gent ailée qui boit à la fleur !

On fait moins de bruit, en bas, sous les pelouses. Il y a là pourtant tout un monde chercheur, animé, vivant. Les troncs -d'arbres sont peuplés, la racine a ses ruches, et l'écorce

-déblayer le sol, la valeur des arbres abattus et débités payerait au centuple les frais de défrichement. » (M. Monnier, Des Andes au Para, Pion, p. 367.)

En 1863, Gustave Walles, en étudiant la flore du hautrio Branco, constata l'existence d'un arbre gigantesque, dont les proportions dépassent celles du fameux baobab de Sénégambie et des non moins fameux wellingtonias de la Sierra Nevada. La sumaumeira du rio Branco (Eriodendron samahuma, famille des Malvacées) est le véritable géant de la flore tropicale. A lui seul, cet arbre peut •constituer une petite forêt. Il a 46 mètres de haut, depuis la racine jusqu'aux premières branches. C'est un véritable monument de verdure. Sa circonférence à la coupole est de 251 mètres, et elle projette sur le sol une ombre qui dépasse 5,000 mètres carrés de superficie. Sous cet immense abri de feuillage, plus de 10,000 hommes pourraient camper à l'aise. Les anciens auraient divinisé cette formidable explosion des forces telluriques. Il nous démontre, à nous, la puissance de fécondité et de germination qui réside dans le sol amazonien. La sumaumeira est appelée aussi munyuba; on la trouve en abondance dans la vallée de l'Amazone, et dans la ville de Para on admire une belle promenade plantée de ces arbres... Le fruit de ces arbres fournit une bourre très fine, excellente pour la literie. » (Santa-Anna Nkry, le Pays des Amazones, L. Frinzine, 1885, p. 282 et 285.)

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cache des lésions; la sève ruisselle, la vie est partout. C'est la création incessante, universelle, infinie, que rien n'épuise et qui vit de la mort.

Voilà ce que j'ai trouvé, ce que j'ai vu dans la forêt. Panorama riche et profond, orchestre doui et puissant, serre opulenle en parfums, écrin de fleurs, elle m'a donné tontes les joies des sens. » (Ribeïtiolles, Brésil pittoresque, II, 122- 129, Rio-de-Janeiro, 1859, de l'Imprimerie nationale.)

Les lianes. — « Pour l'Européen accoutumé à la tfgftalion monotone d'une forêt de sa patrie, composée presque uniquement de deux ou trois espèces d'arbres, c'est une vue véritablement enivrante que celle d'une forêt vierge, d'une foret où la nature seule travaille à l'œuvre do destruction; où l'arbre qui a vécu tombe sous son propre poids, et va nourrir de sa substance d'autres végétaui surgis spontanément sur ses ruines; où le luxe de production est tel qu'il semble, à voir ses formes si différentes groupées de la manière la plus insolite, qu'il ne se trouve pas deux créations de même nature dans leur étonnant assemblage; l'idée so perd a considérer ces arbres gigantesques qui s'élèvent a. une si prodigieuse hauteur pour étaler la magnillcence de leur feuillage et l'éclat de leurs Heurs, en paraissant vouloir dominer les végétaux plus humbles qui les entourent. Mais ceux-ci vont leur demander l'appui de leurs troncs solides; ils s'unissent en faisceaux pour se supporter mutuellement, s'entrelacent de mille manières, perforent souvent de leurs suçoirs l'épaisse et spongieuse écorce de leurs voisins, et, a la faveur de ces moyens réunis, grimpent jusqu'aux cimes les plus élevées pour y développer leurs rameaux Iloriféres, et parfois étouffent leurs nourrices dans leurs bras. Ces gracieuses plantes, qui portent le nom de lianes, donnent une physionomie toute particulière aux forêts équatoriales et sont quelquefois en nombre ïi considérable qu'elles rendent le passage tout à l'ait impossible; ce n'est qu'à coups de hache ou de couteau qu'on peut se frayer un chemin; leurs liges sont en général tout à fait nues et ne peuvent mieux se comparer qu'à des cordages suspendus aux arbres qu'elles enlacent. ■> (Weddkll, dans Expédition dans les parties ci traies de l'Amérique du Sud, de F. de Castelnau, P. Bertrand, 1850, I, 10.)

« Traverser une portion, même restreinte, de forêt vier^n, quand on ne suit pas un sentier fréquenté, ou qu'on ne descend pas en radeau une rivière, est une eulse.^îws axA.\ns L. Dioieu. — L'Amérique. W

qu'on ne peut exécuter seul, et où plus d'un explorateur a succombé. Les Indiens eux-mêmes, malgré leur merveilleux instinct d'orientation, ne s'aventurent pas volontiers dans les forêts qu'ils ne connaissent pas. Gomme on ne voit pas le ciel, on ne peut se diriger qu'à la boussole. Pour avancer, il faut faire une trouée, véritable travail de bûcheron, abattant à droite et à gauche, avec le machete (sorte de grand coutelas ou de sabre), les broussailles, les lianes, qui forment une muraille impénétrable. Ainsi qu'un termite dans sa galerie» on n'avance donc qu'avec une certaine lenteur (quelques kilomètres à peine par jour), et au prix des plus rudes fatigues. Vous qui me lisez, n'ayez jamais à faire une trouée dans la forêt vierge ! » (Franc. Viault, Ultramar,... Société d'éditions scientifiques, p. 277.)

Le bambou. — « Parmi les végétaux qui attirèrent notre attention, je citerai les diverses espèces de bambou; quelquesuns sont d'une dimension énorme et d'une beauté singulière. Parmi les premiers il y en a qui ont deux pieds de tour et de grandes branches latérales; ils sont si longs qu'ils ressemblent à des arbres. D'autres, de la même grandeur, n'ont pas de branches; leur tige unique, divisée en nœuds réguliers, est unie et diminue graduellement en une pointe, en atteignant une hauteur immense.

Quelques-uns n'étaient pas si gros, mais ils s'élevaient jusqu'à ce qu'ils devinssent si minces qu'ils se courbaient, s'amincissant peu à peu et finissant par une pointe très fine, aussi menue qu'un crin de cheval, se balançant à travers la route comme une ligne de pêcheur. Je coupai vers le milieu un de ces bambous sorti de la vallée inférieure ; il n'était pas tout à fait aussi gros que mon poignet. Après l'avoir porté quelque temps à la main, le trouvant plus léger qu'un fouet de charrette, je retendis sur la route et je le mesurai : il avait 45 pieds de long; ainsi la plante entière devait en avoir 90, diminuant constamment, et d'un poli admirable dans toute cette étendue. Une quatrième espèce est plus petite que les autres ; de ses articulations partent plusieurs tiges aussi minces que de la ficelle. Ce bambou était si prolifique qu'il couvrait toute la surface d'une forêt, grimpant jusqu'au faîte des arbres les plus hauts et les revêtant d'une verdure exquise*..

... Ce végétal est très utote &.\tl tah\ta.uU : ils le nomment

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capim do mato (herbe des broussailles). Quand une troupe de voyageurs s'arrête à un rancho près duquel il y en a, on envoie des nègres en couper ; il fournit aux chevaux et aux mulets une nourriture abondante et succulente, et au bélail du voisinage un fourrage vert et salutaire dans toutes les saisons. » (Notes on Brasil, by R. Walsh; trad. et publié dans Nouvelles Annales des voyages, 2e série, tome XXVI, p. 238-39.) « Jusqu'alors je n'avais rencontré les bambous qu'au milieu des forêts vierges, mêlés parmi de grands arbres; mais je trouvai les mornes qui avoisinent le Parahybana (Minas- Geraes) presque uniquement couverts de ces herbes gigantesques. Avant même d'avoir pu les reconnaître, déjà de loin j'avais été frappé de l'aspect aérien de la végétation que j'apercevais sur les collines; j'éprouvai un véritable ravissement lorsque je vis de près ces forêts de graminées hautes de quarante à soixante pieds, qui, courbées en arcades élégantes, se croisaient en tous sens, entremêlaient leurs immenses panicules et laissaient entrevoir l'azur du ciel à travers les feuilles étalées comme un tapis à jour et soutenues par des demiver tici lies de rameaux délicats. L'espèce que j'avais sous les yeux s'appelle dans le pays toboca ou tobioca... Le toboca ne fleurit qu'au bout d'un certain nombre d'années, et la floraison met un terme à son existence. Lorsque je passai la première fois, la plante était en fleur, et plusieurs tiges avaient déjà perdu leurs feuilles ; au bout de quinze mois je ne retrouvai plus aucune trace de ces forêts que j'avais tant admirées. » (A. de Sàint-Hilàire, Voyage dans l'intérieur du Brésil, premier voyage, 1, 96-97.)

Le caoutchouc. — « Le caoutchouc ou gomme élastique a été appelé borracha ou seringa par les Portugais. Le P. Manoel da Esperança, qui l'avait découvert parmi les Indiens Cambelas, le baptisa, dit-on, de ce nom. Ayant remarqué que ces tribus sauvages s'en servaient pour en confectionner des outils et des bouteilles en forme de seringues, il fit appel à ses figures de rhétorique, et appela seringa la substance qui servait à la fabrication de ces mêmes objets domestiques. De là vient la dénomination de seringuiers (seringueiros) que gardent encore aujourd'hui dans l'Amazone les extracteurs de ce suc laiteux. Quant au nom de caoutchouc, sous lequel il est connu en France, il y a été apporté par l'astronome La

Condamine. Dans an mémoire présenté à l'Académie des sciences en 1736, l'illustre savant apprit à la docte compagnie que les Indiens Mainas donnaient le nom de caoutchouc (couéuchu) à une substance blanchâtre tirée de l'arbre hyévé (hevea). La Condamine doit donc être considéré comme le parrain et l'introducteur du caoutchouc en France. L'India-rubber des Anglais est postérieur.

Le caoutchouc est contenu dans le suc laiteux de plusieurs espèces d'arbres. Il s'y trouve sous forme globulaire. Ces gouttelettes en suspension ressemblent aux globules graisseux du lait et sont composées d'albumine végétale.

Pour faire écouler la gomme, autrefois on ceignait l'arbre d'une chaîne, attachée obliquement à cinq ou six pieds du sol, et Ton faisait de petites incisions sur l'écorce au-dessus de l'endroit attaché. En coulant, la sève trouvait nn obstacle dans la liane, et se dirigeait toute vers le même point, eu bas, où on la recueillait dans un vase en argile. Ce système primitif et barbare, qu'on appelait arrocho, est abandonné. Il a été remplacé dans l'Amazonie par un autre système, celui des tigelinhas, de petites tasses, ou mieux de petits gobelets. Voici en quoi il consiste : l'ouvrier, le seringueiro, pratique dans toute l'épaisseur de l'écorce des incisions ne dépassant pas un pouce ; sur le bord inférieur de chacune de ces incisions, il adapte, au moyen d'une argile à demi plastique, de petits gobelets en fer-blanc. Cette besogne se fait le matin, de huit heures à onze heures. A midi, à peu près, les gobelets sont presque pleins du suc visqueux. L'ouvrier les retire; il déverse leur contenu liquide dans un seau, qu'il transporte à son baraquement. L'extraction est terminée, la préparation va commencer.

Sur une terrasse où on lui a déjà apprêté un fumeiro ou fumoir, espèce de four à réverbère, muni à son extrémité supérieure d'un tuyau par où doit s'échapper la fumée produite en brûlant des fruits du palmier Urucury, l'ouvrier prend une pelle en bois, semblable à une grande férule ; il la trempe à plusieurs reprises dans le seau où le suc, qui deviendra le caoutchouc, apparaît comme une crème épaisse, et il laisse son moule exposé à l'action de la colonne de fumée pendant quelques secondes. La partie liquide s'évapore immédiatement, et sur le moule il se forme une mince couche de caoutchouc. Il répète l'opération, et obtient ainsi des couches successives, des stratifications élastiques et régulières d'une certaine épaisseur el sas» \a. movudre impureté. Cette

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