TERRE-NEUVE
tortures que font endurer en été ces misérables insectes aux malheureux voyageurs dans les régions septentrionales de l'Amérique. On prétend que les États-Unis et le Canada n'en ont pas le privilège absolu, et que le même fléau existe dans toutes les contrées du nord, en Laponie, en Russie et en Sibérie.
On parle des moustiques des pays chauds ; ceux-là sont des abrégés de moustiques. En Algérie, en Espagne, en Italie, dans le midi de la France, on n'a jamais affaire qu'à des moustiques d'amateurs, des moustiques innocents ou au moins de constitution délicate, des moustiques artistes, musiciens, ennuyeux par moments, surtout pour les personnes qui aiment les mélodies un peu variées. Dans ces contrées où fleurit l'oranger, lorsqu'on s'endort le soir et qu'un de ces insectes est par hasard entré dans la chambre, il se contente de signaler sa présence par un simple susurrement ; à peine pratiquera-t-il quelques piqûres dont rien ne reste au matin, sinon une légère boursouflure. J'ai cependant entendu des gens n'ayant voyagé que dans le Midi, prétendre se connaître en moustiques. Erreur ! 11 faut venir ici de juillet à lin septembre pour juger de la somme des colères sourdes ou apparentes que représente un de ces êtres minuscules. Bien entendu le mot un est une forme de langage, une fleur de rhétorique : on dirait aussi bien un millier, un million, un milliard, un milliard de milliards de moustiques, blackilies, gnots, simulies, hornets, guêpes, et de toute cette engeance altérée de sang, brutes féroces, tigres ailés, qui, dès l'instant où vous débarquez et où vous pénétrez sous bois, ou encore lorsque vous demeurez immobile, occupé à dessiner, à prendre des notes, se réunissent en bataillons, se rallient et se précipitent en tourbillons sur le cou, derrière les oreilles, sur les tempes, sur les mains, indifférents au sort funeste de leurs compagnons écrasés, aplatis par centaines...
... Pour le savant il y a moustique et moustique; pour le promeneur, tout est moustique. Il y a le vrai moustique au corps effilé, aux pattes grêles, à la petite tête noire, au corselet velu, à la bouche armée d'une trompe acérée qu'il sait enfoncer dans la chair, et qui, après avoir servi de tarière pour percer l'épiderme, fait l'office de tuyau de pompe par lequel monte le sang du patient; il y a la simulie, petite mouche grosse comme le demi-quart d'une de nos honnêtes mouches de France, grise de couleur, trapue, dont les pattes noires sont marquées d'une bande d'un blanc pur : une né-
gresse qui a marché dans de la céruse ! Avec ses mandibules elle coupe la peau et laisse une blessure qui, pendant deux jours, cause une insupportable démangeaison et produit une ampoule douloureuse, véritable plaie qui met sept à huit jours à se cicatriser.
On se défend comme on le peut, et, quelque système qu'on emploie, on se défend mal. Les uns s'enduisent d'huile, de vaseline, de glycérine phéniquée ou laudanisée : le remède sert pendant quelques minutes; après quoi le visage est recouvert d'un cambouis aussi gênant qu'impuissant. D'autres portent des voiles et des masques de chimiste en toile métallique ; d'autres s'encapuchonnent. Les moustiques semblent d'abord un peu déconcertés, mais ils ne perdent pas courage; ils cherchent un trou, lentement, patiemment, et, si un seul fil de la gaze vient à manquer, ils découvrent le défaut de l'armure, et, s'y glissant à la file, ils exercent leurs déprédations d'autant mieux que, lorsqu'ils sont suffisamment gorgés, et qu'ils désirent se retirer pour aller digérer en paix, ils ne manquent jamais de ne point retrouver la porte de sortie, et sont ainsi forcés de se remettre à table, peut-être pour en faire les honneurs aux nouveaux arrivants. Puis le voile est gênant; quand il fait chaud, il asphyxie; quand on marche, qu'on se glisse sous bois entre les troncs d'arbres, au milieu des fondrières, il se déchire et ne protège plus, ou bien il trouble le regard, le pied manque ou s'enfonce dans le trou qu'on voulait éviter, et l'on tombe. Au début on s'arme surtout de courage et de philosophie, on écrase un envahisseur; mais quand on arrive au millième et qu'on se sent encore p.iqué, on s'indigne, on devient furieux, on se frappe, on jure, on voudrait que les moustiques n'aient plus qu'une seule tête, afin de la couper d'un seul coup, fût-elle plus grosse que les tours Notre-Dame. Tout est inutile : on lutte contre un lion, une panthère, un serpent, un rhinocéros, on ne lutte pas contre les moustiques ; on devient la proie du désespoir, jusqu'au moment où, en sûreté à bord de la frégate, ce qui n'arrive que si l'on est mouillé loin de terre et au-dessus du vent, on Ole son voile, et l'on contemple une figure gonflée, des oreilles brûlantes et des tempes plus écarlates que la carapace d'un homard sortant de la marmite. On en est quitte pour une journée de fièvre et pour se gratter pendant une partie de la semaine suivante. On cite des gens égarés dans la broussaille et assaillis par les moustiques qui, affolés par là douleur et rendus incapables de suivre leur chemin,