CHASSES EN SONORA 25Ï
— C'est-à-dire, mon cher hù te, que vous me voyez charmé; je ne sais réellement comment vous remercier de cette nouvelle surprise.
— Bah! vous me remercierez demain au retour. »
Il va sans dire que le lendemain j'étais levé avant le soleil, tant j'avais hâte de savoir a quoi m'en tenir sur cette chasse excentrique promise par mon hôte, et qui m'intriguait au plus haut point. Chasser des abeilles! Cela me semblait le comble de la fantaisie; en fait de gibier, je n'aurais jamais
e dit joyeusement don Santiago en mi i partir, répondis-je s
« Déjà levé !
rant la main.
— Comme vous voyez, et prêt à même ton.
— Eh bien alors, en route, mon hôte. »
On nous avait préparé deus chevaui; des mustangs de cette magnifique race des prairies sans égale en Europe, qui peuvent, dans leur journée, faire trente lieues sans mouiller un poil de leur robe et dont la sobriété est proverbiale. ' Quelques minutes plus tard, nous galopions en rase campagne; don Santiago fumait son papillo; moi, je philosophais.
a Tiens, s'écria tout â coup mon bute, où est votre riflle?
— Monriffle? répondis-je; j'ai pensé qu'il me serait inutile aujourd'hui.
— Un riflle n'est jamais inutile sur la frontière, reprit-il sentencieusement.
— Bahl répondis-je en riant, nous ne tuerons pas les abeilles â coups de fusil, je suppose !
— Non, mais nous pourrions luer autre chose.
— Aussi vous voyez que j'ai pris mon machete. » Un machete est un sabre droit que l'on porte, passé s
fourreau dans un anneau de fer attaché au ceinturon; cette arme est fort usitée dans les prair
« Hum! ce n'est pas graud'ehose, grommela mon hôte; enfin, â la grâce de Dieu. »
Cette parole m'inquiéta; rien ne me contrarie comme de ne pas comprendre; cependant je ne laissai rien paraître, et bientôt nous changeâmes de conversation tout en continuant de galoper.
Vers onze heures du matin, nous avions déjà passé à gué quatre ou cinq rivières, gravi et descendu plusieurs collines ; nous suivions un sentier étroit, serpentant à travers une forêt de idiéncsdiéges et de mezquites.
" L. DiDir.B. — L'Amérique. Va
« Avez- vous faim? me demande mon hôte.
— Ma foi, répondis-je, je vous avoue franchement que cette course matinale m'a singulièrement creusé l'estomac ; je me sens un appétit féroce.
— Bon, soyez tranquille, nous ne tarderons pas à le satisfaire. »
En effet, à peine un quart d'heure plus tard , nous débouchions dans une grande clairière traversée par un ruisseau perdu, dont les eaux cristallines fuyaient en murmurant sur un lit de cailloux, sous l'ombre des grands arbres.
« Que pensez-vous de cette salle à manger ? me demanda mon hôte.
— Je pense qu'elle nous convient très bien, » dis-je en sautant à terre.
Don Santiago m'imita, s'assit sur l'herbe en face de moi , après avoir placé entre nous les provisions contenues dans ses alforjas, grandes doubles poches en toile, que tout voyageur a soin de porter derrière sa selle , et dans lesquelles il renferme tout ce qu'il croit devoir lui être nécessaire.
Le déjeuner commença gaiement, mais tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas et occupés à broyer leur pro vende d'alfalfa et de pois grimpants, cessèrent de manger, couchèrent les oreilles, se refusèrent avec force, et tournèrent avec inquiétude leurs têtes fines et intelligentes vers les fourrés voisins.
« Ils sentent quelque chose, dis-je.
C'est probable, » répondit don Santiago sans perdre un coup de dent.
Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir ; un miaulement sourd et prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un second.
« Bon! fit négligemment don Santiago en se versant un coul de mezcal qu'il avala d'un trait; il y a des jaguars aux environs, les picaros ont éventé nos chevaux; bientôt ils seront sur nous.
~~" Vous croyez? m'écriai-ie, fort peu charmé de cette nouvelle.
; Je ne crois pas, j'en suis sûr; avant une heure ils seront
~ Diable! si nous partions?
va 1 1 °Ur quoi faire? ils noas auront bientôt rejoints; mieux tem tUer' Puis(Iu,ils viennent nous déranger si maladroi-
CHASSES EN SONÛKA agréable, voire chasse aux abeilles
« Oh ! c'est très intéressant, vous verrez.
— Caraï! je le crois bien. »
Deux nouveaux rauquements, plus forts que les premiers, me coupèrent la parole.
« Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux, reprit don Santiago; seulement, ajouta-t-il avec bonhomie, ils viennent plus vile que je ne le supposais; ils doivent a ' faim, il esl temps de nous préparer.
— Nous préparer à quoi? demandai-je tout déferré par l'i m perturbai, lu sang-froid de mon hôte.
— A chasser les jaguars, parbleu I
— Mais je n'ai qu'un machete, moi!
— C'est plus qu'il n'en faul, vous allez v Don Santiago avala une dernière gorgée de mezcal, se leva
et s'approcha des chevaux, qui (remblaient, renâclaient ( faisaient des écarts de terreur.
« Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche de celle peau do mouton, roulez votre zaropê autour de votre bras droit; lorsque le jaguar paraîtra, vous mettrez genou en terre en avançant le bras gaucho pour vous garantir, et au moment où le fauve bondira sur vous, vous l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je connaisse. »
Ce diable d'homme me donnait ces renseignements avec un laisser aller qui me faisait courir des frissons par tout le
» Oui, sans doute, répondis-je en grimaçant un sourire; et l'autre jaguar?
— Ne vous en occupez pas, je m'en charge.
— C'est égal, murmurai-je à part moi ; si on me rattrape à chasser les abeilles, je veux bien élre pendu. «
Cependant il me fallait, pour celle fois, à mon grand regret, en prendre mon parti et faire, comme on dit, c fortune bon coiur; je ne voulais pas laisser supposer au digne Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable d'avoir peur; je me raidis, et, l'orgueil aidant, je parvins a faire bonne contenance. Mais îe diable n'y perdait r' intérieurement je me croyais perdu.
Après avoir suivi de point en point les instructions de mon hole, j'attendis l'arrivée des jaguars, maudissant plus que jamais la chasse aux abeilles, persuadé que j'alloii *mto 4*.
déjeuner aux deux fauves, mais bien résolu à vendre chèrement ma vie.
Don Santiago, le corps penché en avant, immobile comme une statue, écoutait attentivement les bruits de la forêt.
« Attention, les voici! » s'écria-t-il tout à coup.
Presque au même instant, un froissement de broussailles se fit entendre, et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt à l'orée de la forêt, juste en face de nous.
Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent un instant, en battant à coups pressés leurs flancs haletants de leur queue, courbant les oreilles, fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et passant leur langue sanglante sur leurs lèvres retroussées.
C'étaient, sans contredit, de beaux et nobles animaux; mais j'aurais préféré les savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face, sans doute à cause de l'émotion que j'éprouvais, me paraissait avoir des proportions gigantesques.
« Garde à vous! » cria don Santiago.
Au même instant les tigres bondirent en rugissant.
J'étendis le bras sans trop me rendre compte de ce que je faisais; une haleine ardente, acre et fétide me suffoqua, une muraille sembla s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude et gluante m'inonda, et je roulai à terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais machinalement les plus grands efforts pour me relever; j'y réussis enfin.
Le jaguar gisait immobile, mon machele enfoncé tout entier dans le corps; il avait été tué raide; quant à moi, à part quelques contusions, j'étais sain et sauf.
Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi.
Don Santiago m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi, tué son jaguar, mais avec une balle.
« Là, me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir relever notre gibier, continuons notre chasse.
— Quelle chasse? demandai-je, à peine remis de mes émotions.
— Notre chasse aux abeilles, donc!
— Ah! c'est vrai, fis-je, nous chassons les abeilles; si nous rentrions à l'hacienda?
— Y songez-vous? dans une heure nous aurons mis la main sur notre gibier. »