CHASSES EN SONORA
pagne, la mine de Valenciana n'a cessé de fournir annuellement un produit d'argent de plus de 14 caillions de livres tournois. Il y a eu des années si productives que le profit net des deux propriétaires de la ruine s'est élevé à la somme de six millions de francs.
M. Obregon, plus connu sous le nom de comte de la Valenciana, conserva, au milieu d'une richesse immense, cette simplicité de mœurs et cette franchise de caractère qui le distinguaient dans les temps moins heureux. Lorsqu'il attaqua le filon de Guanaxuato, au-dessus du ravin de San-Xavier, les chèvres paissaient sur cette même colline où,diï ans après, il vit se former une ville de sept à huit mille habitants. Depuis la mort du vieux comte el de son ami don Pedro Luciano Otero, la propriété de la mine est partagée entre plusieurs familles. J'ai connu à Guanaxuato deux fils de M. Otero, dont chacun possédait, en argent comptant, un capital de six millions et demi de francs, sans compter le revenu annuel de la mine, qui s'élevait à plus de 400,000 francs. •> (A. de Iïuuboldt, Essai politique sur le royaume de la Nouvelle- Espagne, édit. in-8° do 1827, III, p. 103-200.)
LaValeucianaivt tni.ijnnr* exploitée: son priudp.il puits, le Tira, descend à 525 mètres; d'après DaliL'irn {Miiui* Itistoricas de la repitblica mexicaïui, 1 M S 7 1 , les produits couvrent * peine, les frais d'exploitation. I,c.* .intii-s noi:i>'-t«s minière!* qui exploitent la Vf la Aladre %aal celles île Cal-i, il-' Mell-'uki et. de M;iyiij. Les mines d'argent et d'or du Mexique out produit depuis 1821 une valeur globale de 21 milliards.
h L'Étal de Sonora est sans contredit une des régions 1 plus sauvages, les plus arides et les plus désertes du Mexique : ce ne sont que plaines sableuses, entrecoupées de loin en loin par d'épais efaaparratl composés d'arbres nains, ou coupées par de larges rivières, privées d'eau pendant neuf mois de Tonnée1.
C'est le désert dans toute sa hideur primitive et désolée, sillonné par des animaux de toute sorte, fauves ou gibier, désagréablement mêlés à des Indiens bravos et à des demisang plus féroces encore que les fauves et les sauvages. Mais, comme le désert, le Sonora a ses oasis admirables, où s'épanouissent toutes les fleurs et tous les fruits succulents des régions intertropicales.
Or, en Tan de grâce 1841, je voyageais en Sonora; pour quels motifs, le lecteur n'a nul besoin de le connaître, et je ne me le rappelle plus ; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude qui me dévorait, et me dévore encore, hélas! et me condamnait, comme le Juif delà légende, à une incessante locomotion.
Bref, j'étais en Sonora, le hasard m'avait conduit jusque sur les frontières de l' Arizona.
C'était le soir, entre quatre et cinq heures de l'après-dîner ; le soleil, très bas à l'horizon, allongeait démesurément l'ombre des arbres; mon cheval, fatigué d'une longue course, suivait au petit pas, la tète basse, un large sentier tracé par la caravane à travers une forêt de mohoghaxis ou arbre acajou, et sablé d'une poussière blanche et impalpable produite par les innombrables ossements de mules, de chevaux et même d'hommes émiettés par la pluie, le vent et le soleil; traces indélébiles que laissent après eux les émigrants qui s'enfoncent dans ces régions désertes, à la recherche des mines d'or ou de placers qui le plus souvent n'existent que dans leur imagination surexcitée par l'avarice et la fièvre d'or.
Au moment où j'émergeais de la forêt, j'aperçus un cavalier fièrement campé sur un mustang des prairies, qui accourait au galop au-devant de moi.
Ce cavalier était un homme de trente-deux à trente-cinq ans, au regard droit, doux et franc, à la physionomie ouverte ; il portait avec une désinvolture sans égale le riche et pittoresque costume des rancheros mexicains.
Arrivé près de moi, l'inconnu se pencha gracieusement sur sa selle et me donna, avec un sourire de bonne humeur, le charmant bonjour mexicain :
« Ave Maria purissima, me dit-il en s'inclinant gracieusement sur sa selle.
— Sin peccado concebida, répondis-je aussitôt en saluant à mon tour.
— Soyez le bienvenu sur ces terres qui sont à moi, reprit-il;
CHASSES EN SONORA j'espère, caballero, que vous me ferez l'honneur de voua arrêter celle nuit à l'hacienda de la Noria; votre cheval est fatigué, et vous-mèine devez avoir besoin de repos.
— Mille grâces, caballero, répondis-je; j'accepte avec joie une hospitalité si gracieusement offerte.
— C'est moi qui vous dois des remerciements, caballero, me dit-il; '>et, étendant le bras dans la direction du nord-est: a Nous serons à l'hacienda dans une demi-heure.»
J'aperçus alors, éclairée par les rayons du soleil couchant, une grande maison blanche crénelée comme une forteresse, s'élevant au sommet d'un léger monticule admirablement boisé et entourée d'uni; raneheria assez considérable, ce qui me fit bien augurer de la fortune de mon hôte. Cette rancheria se composait d'au moins deux cents masures, serrées sans ordre les unes auprès des autres et devant abriter une nombreuse population de peones.
Les haciendas mexicaines sont d'immenses exploitations agricoles, qui ne ressemblent en rien auï établissements du même genre que nous possédons en Europe; quelques-unes ont une étendue considérable el occupent un espace presque aussi grand qu'un de nos déparlements français.
On s'y livre principalement à l'élève des bestiaux et des chevaux; les uns et les autres errent à l'aventure, à l'étal sauvage, au nombre de plusieurs milliers, sous la surveillance de peones presque aussi sauvages que les animaux à la garde desquels ils sont commis.
Don Santiago Pacheco, mon bote, propriétaire de l'hacienda de la Noria, vivait heureux el insouciant sur ses vastes domaines, où il régnait en véritable souverain. Oès que je fus installé à l'hacienda en qualilé de forastero, c'csL-â-dire d'étranger, don S. l'acheco n'eut plus qu'un but, essayer par tous les moyens de me rendre la vie agréable, et prolonger indéfiniment, si cela était possible, mon séjour chez lui. De même que tousies hacieudei'os, dont la plus grande partie de la vie se passe à cheval, don Santiago était un véritable kombre de a calallo, ainsi que l'on dit au Mexique, c'est-àdire un centaure; de plus, il était enragé chasseur: ce fut donc a la chasse qu'il songea tout d'abord.
Je ne pouvais mieux tomber; pendant trois mois consécutifs, poil el plume, animaux de toutes sortes furent livrés à noire merci.
Asshatas, chevreuils, antilopes, élans, chats-tigres, opossums, panthères, bisons, jaguars, ours gris, loups rouges.
pécaris môme, tombèrent tour à tour sous nos coups; ce massacre fut poussé si loin, que si j'étais resté un an de plus à l'hacienda, je crois que nous aurions fini, don Santiago et moi, par dépeupler complètement le pays à quinze et vingt lieues à la ronde, tant nous y allions de bon cœur.
Donc, à mon grand regret, le gibier devenait rare; depuis trois ou quatre jours, j'étais confiné à l'hacienda, ne sachant plus à quelle occupation me livrer, l'ennui me prenait. Alors, sans tenir compte à mon hôte de toutes ses complaisances, je commençai sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique des voyageurs blasés, à faire à petit bruit mes préparatifs de départ, oubliant, dans mon désœuvrement insupportable, les charmantes attentions dont j'avais été l'objet.
Étendu paresseusement dans un hamac pendu sous le portillo de la huerta, au jardin, les bras pendants et les yeux fermés, je me berçais machinalement, cherchant à m'endormir afin de tromper le temps; un léger bruit me fît ouvrir les yeux. Don Santiago était devant moi ; ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière, enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir.
« Ah! ahl fis-je en l'examinant avec curiosité.
— Ehl ehl me répondit-il en se frottant les mains.
— Il y a du nouveau? demandai-je.
— Jugez-en, je vous ménage pour demain une chasse.
— Une chasse! interrompis -je en me relevant comme poussé par un ressort, et laquelle?
— Vous verrez, et vous m'en direz des nouvelles.
— Bon! n'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toute espèce d'animaux?
— Peut-être,mais pas ceux-là certainement, fît-il en souriant.
— Qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire?
— Je vous le donne en mille.
— J'aime mieux m'avouer vaincu tout de suite, je n'ai jamais su deviner le moindre rébus.
— Nous chasserons des abeilles! rien que cela, caballero, qu'en dites-vous?
— Comment, des abeilles !
— Parfaitement.
— Singulier gibier!
— Vous verrez : nous partirons demain au lever du soleil. Depuis quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous convient-il?