SAINT-DOMINGUE
de cuir bouilli qui leur servait de couvre-chef : i) élail d'une hauteur prodigieuse, fort évasé du haut, et aucune plaque, ni garniture, ni visière, n'y était adaptée : en un mot, c'était une sorte de baquet qui leur servait de coilfure. Cette petite description de la tenue militaire peut donner une idée de l'a; pecl pittoresque du soldat haïtien. » (0. de Tnoaotj, Amérique <!quatorittle, 18tifi, veuve Renouard, H. I.aurenssucc, p. 12-15.)
Le riche d'Haïti avant 1789. — « Chaque hahitant français mène sur son bien un train de prince, dans une maison magnifique, ornée de plus beaux meubles que ceux du palais de nos gouverneurs ; ils ont une labte plus abondante que nos seigneurs, des nlcnves et chambres superbement tendues avec des lits richement drapés, alin de recevoir leurs amis et les voyageurs. Des barbiers, des perruquiers, sont à leur ordre et soignent leur toilette, sans compter deux ou trois voitures avec lesquelles ils se rendent les uns chezle3 autres, et vont à la comédie dans la ville de leur district, où ils se réunissent pour faire bonne chère et s'entretenir des nouvelles d'Europe.» (Valveîide, cité par Schœlcher, Colonies xtrani/ùrex et Haïti, Paris, Pagnerre, 1843, II, 89.)
Sonlouque. — « Il y a de la profondeur et de l'intelligence dans ce vaste front chauve; les lignes du visage s belles; l'oeil, qui est ordinairement voilé, brille en s'anîmanl d'un éclat magnétique, puis les traits semblent retomber dans une sorte de somnolence...
Faustin I'r ne se bornait pas à chercher à augmenter la prospérité matérielle de son empire, il portait toute sa sollicitude sur l'instruction de son peuple. Il ouvrit des écoles de droit et de médecine, dont il recruta les professeurs parmi les jeunes gens élevés en Europe, institua des tribunaux de district, une cour d'appel et un tribunal suprême présidé par le ministre de la justice. Sa création la moins heureuse fut celle de la noblesse. Il la voulut féodale; il se trompa, non point dans le choii des titres, bien que c'ait été ià le plus fécond sujet des sarcasmes dont on l'ait comblé, mais dans le choix des individus qu'il investit de charges et d'appellation noriflques. Lorsque les Français colonisèrent Saint-Domii ils partagèrent l'Ile en districts, ausquels ils donnèrent li nom des localités qu'ils renfermaient. Or les premiers occupants n'avaient pas été si difficiles sur le choix des dénominations qu'ils assignaient aux endroits où ils fondaient des établissements. C'est ainsi que telle baie, formée par l'embouchure d'un cours d'eau fangeux, fut appelé le Trou-Saie, etft..
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et lors de l'institution de la noblesse, les foncth ::mires chargés de l'administration de ces départements reçurent les titres de duc de Trou-Saie, comte du Grand-Trou, ba on de Petit-Trou; telle fut également l'origine des titres de duo de la Limonade, de la Marmelade, de Trou-Bonbon, etc. La courdeSoulouque avait pour principaux dignitaires : Le duc de Trou-Bonbon, maréchal, ministre de la guerre; Leurs Grâces M*1, le duc de la Limonade;
— — le prince de Lazare-Tape-à-1'œil ;
— — le prince de Bobo ;
— — le prince de la Marmelade ; Leurs Excellences le comte des Plaines-du-Nord;
— — — des Plaines-du-Sud; Le baron de Petit-Trou et de Sale-Trou.
Un des plus beaux noms est celui de duc de Tiburon; le titulaire s'appelait d'abord Jacquot. » (Docteur Camille Ricque, Nouvelles Annales des voyages, 4866, tome II, p. 155-158. Cf. Paul Dhormoys, Une visite à Soulouque, Hachette, 1864.)
A dix-huit ans, Soulouque était palefrenier chez un Américain ; il s'engagea dans la garde de Boyer et devint général commandant ; il remplaça Boyer et gouverna avec une autorité absolue.
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La Havane. — « A peine eus-je terminé les arrangements les plus indispensables que je sortis pour jeter un coup d'œil sur la ville. J'éprouvais une soif de voir et de m'imprégner des choses tropicales, que je n'avais jamais autant ressentie dans mes précédents voyages. Je me dirigeai d'abord vers le môle, sans m'inquiéter de la pluie qui tombait par petites averses, afin de contempler sous un nouvel aspect le tableau magnifique que j'avais entrevu le matin, la vaste étendue de la rade perdue dans l'intérieur des terres, la ceinture de collines ondulant jusqu'à l'horizon, et le bourg de Régla, arsenal de la marine marchande... Quant aux quais bâtis sur pilotis, ils ne répondirent point à mon attente, peut-être parce qu'on me les avait trop vantés ; en entendant nommer les bois précieux employés à leur construction, à peine avais-je songé qu'il devait exister beaucoup de ressemblance entre une solive toute d'acajou et une solive de chêne... Je
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remarquai plus loin de légers magasins formés d'un toit en zinc élevé sur des colo miettes de fonte; ils abritaient les marchandises soumises à l'inspection de la douane... La Bourse se lient aux alenlours; là. s'assemblent, à certaines heures, les négociants, les courtiers, les oisifs, pour traiter d'affaires ou pour apprendre les nouvelles. On distingue facilement les créoles, gens de petite taille et d'un tempérament sec, des robustes Catalans, ces Auvergnats de l'île, qui y débarquent avec un ceu et parviennent, à force d'économie, d'union et de persévéranoa, à fixer sur eux les faveurs de la fortune. A côté de cette population blanche, élégamment vÊlue, je vis un peuple noir, nu jusqu'à la ceinture, qui travaillait en s'auimanl d'un chant plaintif; il déchargeait les navires amarrés contre la charpente raboteuse des quais. Là étaient entassés les farines des États-Unis, les vins d'Espagne, le riz de la Caroline, le beurre de New-York, le tassao ou tosajo (viande salée ou séchée) de Buenos-Ayres, taudis que de petites charrettes traînées par des mulets apportaient en échange les trois produits de l'Ile, le sucre, le tabac el le café. L'activité qui régnait en ces lieux annonçait un grand mouvement commercial; l'odorat y était saisi par des émanations étranges, el l'oreille assourdie par mille bruits et mille rumeurs confuses. Après cet examen rapide, j'abandonnai les quais... pour m'enfoncer dans la cité, au hasard el sans but, voyage de découverte dont je me promettais un plaisir infini. Deux heures de pluie avaient sufti pour rendre les rues impraticables; des ruisseaux ou des mares, suivant l'inclinaison du sol, envahissaient la voie publique, ne laissant subsister qu'un trottoir exigu, glissant et dégradé, où se trainait péniblement la classe intime de la population : c'était à qui s'effacerait contre la muraille pour éviter le choc des équipages qui faisaient tourbillonner la boue...
Les nègres da la Havane. — Les créatures humaines qui cheminaient dans ces dures conditions étaient presque toutes noires ou basanées, velues avec le sans-façon des pays chauds ou l'insouciance de l'esclavage. Peu de blancs se montraient à pied; des négrillons tout nus imprimaient leurs dents blanches dans des tronçons de cannes à sucre, taudis que leurs mères, chargées d'un hideux embonpoint, fumaient effrontément au nez des passants. Je cherchai vainement sur ces visages d'ébène la trace des facultés divines qui sont l'apanage de notre race, faite à l'image du Créateur; je n'y lus que l'abrutissement, l'imbécillité, l'abjection. Les mulâtres,
au contraire, me fixaient avec des yeux pleins d'audace qui brillaient sous leur chapeau rabattu. Je bornai là mes observations; le soir était venu, la pluie avait cessé, une fraîcheur agréable se répandait dans l'atmosphère; les vastes fenêtres qui donnent de plain-pied sur la rue se peuplaient d'apparitions gracieuses, tandis que les volantes1 emportaient de ravissantes toilettes dans la direction du théâtre ou de l'Alameda... » (Arthur Morelet, Voyage dans V Amérique centrale, Paris, Gide et J. Baudry, 1857, 1, 22-25.)
La loterie à la Havane. — « Le tirage a lieu une fois par mois2 et produit un revenu considérable au gouvernement. Cette opération se fait avec un degré de pompe et d'éclat bien calculé pour fasciner les yeux des hommes de la classe inférieure, et pour les exciter à risquer leur argent à ce jeu de hasard. Le nombre des billets que l'on met en émission est ordinairement de dix mille, sur lesquels il y a cent lots depuis cinquante piastres jusqu'à 20,000; les plus petites fractions de billet coûtent un réal. Plusieurs jours avant le tirage, le bureau de la loterie est assiégé d'une foule de matelots, de bateliers, de soldats, d'esclaves nègres et de mulâtres, et de tout le rebut de la population de la Havane, venant acheter des billets avec de l'argent qu'ils se sont probablement procuré par quelque moyen illicite... Le tirage de la loterie se fit dans une grande place carrée entourée de portiques. D'un côté il y avait une plate-forme haute d'une dizaine de pieds et ombragée d'une tente. Le gouverneur et plusieurs des officiers, s'y étant assis dans des fauteuils de parade, présidèrent à l'opération. Sur le devant étaient placés deux
1. h Rien de plus coquet et de plus original... On voit bien quelque chose d'analogue à Lisbonne, mais la longueur des brancards et la hauteur des roues donnent à la volante havanaise une physionomie toute locale. L'attitude que l'on y prend sans effort est en harmonie parfaite avec la langueur du climat : le corps à demi renversé, les pieds légèrement exhaussés, les jambes avec toute l'extension désirable, on se sent entraîné rapidement, tandis que la caisse, suspendue entre l'essieu et l'attelage, prend le mouvement d'un palanquin... » (A. Morelet, ibid., I, 25.)
On l'appelle quitrine quand elle est une voiture de luxe; il y en a dont tous les ornements, y compris les marchepieds, sont en argent massif. On en voit qui remisent au beau milieu du salon.
2. On a multiplié les tirages, qui ont lieu tous les dix-huit ou vingt jours; il y a 19 loteries par an, qui donnent à l'État un bénéfice de 2,280,000 piastres, soit 11,400,000 francs.
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«lobes creux fort élégants, contenant les ots, que tiraient de chacune, au même moment, deux petits garçons bizarrement vêtus el les yeux bandés. Ces deux divinités de la fortune tenaient, pendant quelques secondes, élevés au-dessus de leur tête, les billets qui leur étaient tombés sous la main, afin que les spectateurs se convainquissent par leurs yeux qu'il n'y avait pas de fraude; puis elles le présentaient au gouverneur, dont le secrétaire les enregistrait aussitôt et proclamait à haute voix le numéro et le montant du tôt. Ces particularités étaient ensuite tracées à la craie d'une manière très visible sur une grande planche noire qui était a la portée de chacun. Apres une petite pause, de nouveaux billets furent tirés, jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien dans les globes. Quand le lot était de 400 piastres et au-dessus, une musique militaire, placée prés de la plate-forme, exécutait une brillante fanfare, puis jouait un morceau d'un genre gai et animé...
On venait de tirer le premier billet quand j'entrai dans la place; je me trouvais entouré par une foule immense et placé vis-à-vis de la plate-forme. La plus grande partie de la multitude rassemblée était composée de nègres cl de mulâtres des deux sexes; mais il y avait aussi parmi eux beaucoup d'Espagnols de la classe inférieure, et quelques personnes d'un rang plus élevé se promenaient çà et là comme des spectateurs entièrement désintéressés. J'observai dans un coin un noyau de capitaines de navire anglais haussant les épaules et regardant ce spectacle comme étant persuadés qu'eux exceptés toutes les personnes présentes allaient être trompées. A une petite distance se tenaient trois hommes au visage hâve el au regard inquiet, dont les uniformes râpés et les épées à garde rouilléc me firent présumer que c'étaient des officiers à demi-solde. L'un deux tenait à la main un papier que je supposai contenir les numéros de leurs billets; car tous le regardaient alternativement, ainsi que la planche noire, puis prenaient un air triste et désespéré...
Je me plaçai sur une petite élévation, et de là je pus examiner à mon aise toute la foule inquiète, dont le visage était tourné en l'air : il yen avait sans doute plus d'un qui avait risqué tout ce qu'il possédait. Lorsque le petit garçon élevait le billet au-dessus de sa lêle, aussitôt un profond silence régnait partout, et des milliers de regards se fixaient avec anxiété sur la personne qui prononçait à haute voix le numéro... Les lots sont annoncés : grande rumeur dans la foule. Des centaines de morceaux de papier sont alors tirésel deoli.es.
et des centaines de gens qui n'ont pas entendu distinctement demandent à leur voisin, étourdi, de répéter les paroles du crieur; le fracas des trompettes, des tambours et des cymbales frappe les oreilles et augmente deux fois l'impatience des gens qui sont encore en suspens sur les numéros. Cependant le possesseur du billet gagnant se trahit par des manifestations immodérées de joie; le peuple jette des regards chagrins et envieux sur l'homme favorisé de la fortune, puis reprend son attitude tranquille1. » (Traduction d'un récit anglais publié dans Nouvelles Annales des voyages, 1828, 2° série, tome IX, p. 141-445.)
LE TABAC
Grands centres de production. — « Le tabac, dont l'usage étonnait si fort les compagnons de Colomb2, a soumis à son empire l'Europe, l'Afrique, l'Amérique et l'Océanie, le monde chrétien et le monde musulman, les nations les plus civilisées et les tribus les plus barbares. Il n'est pas d'exemple d'une conquête aussi vaste et aussi rapide3. Quatre siècles ont suffi
i. <i Pendant mon séjour, un horloger français, dont le commerce était loin de prospérer, gagna 250,000 francs, avec lesquels il prit fort sagement congé de la colonie. — Quelque temps après, un des principaux lots échut à une association d'esclaves qui s'étaient cotisés pour faire les frais d'un billet. » (A. Morelet, Voyage dans l'Amérique centrale, I, 57.)
1. « A défaut d'or, les indigènes offraient aux Espagnols ce qu'ils appréciaient plus que le lourd métal : des feuilles sèches et roulées qu'ils allumaient et dont ils aspiraient la fumée. Us tenaient pour sacrée la plante qui le portait, et les feuilles pour un universel spécifique ; elles servaient aux pansements ; pulvérisées et jetées sur la mer, elles apaisaient, disaient-ils, les flots irrités ; portées en sachet autour du cou, elles écartaient les mauvais esprits. Aux rouleaux qu'ils fumaient, ils donnaient le nom de tabacos, qui devait rester à la plante. » (C. de Vàrigny, Revue des Deux Mondes, 1er janvier 1894, p. 171.) « A Haïti, le procédé différait; les indigènes plaçaient les feuilles de tabac sur des braises à moitié allumées ; ils prenaient un tuyau fourchu en forme d'Y ; le pied de cette pipe se mettait dans la fumée que produisait la feuille de tabac en brûlant, et les deux branches dans les narines, par lesquelles on tirait la fumée, qui montait bientôt au cerveau. Ils appelaient la plante cohiba, et l'instrument tabaco. » (Charlevoix, Histoire de Saint-Domingue, I, 54.) Ce fut un ambassadeur de France à Lisbonne, Jean Nicot, qui l'introduisit en France ; il en présenta les premières feuilles à Catherine de Médicis. On appela pendant longtemps le tabac nicotine ou l'herbe à la reine. M. E. Falgairole vient de publier la Correspondance inédite de Jean Nicot, Paris, Challamel, 1897.
3. Il y eut cependant des résistances ; un tsar de Russie en défendit l'usage dans ses États sous peine du fouet ; la seconde fois les coupables auraient le nez coupé,
LE TABAC
pour imposer à l'univers entier l'usage de cette plante, et les revenus qu'en tirent les gouverni'mmls dépassant en une seule année le montant des tributs que l'Espagne levait sur le ni veau monde.
Aujourd'hui le labac est cultivé partout, mais les produits qu'il donne sont infiniment variés. Lea centres de production sont nombreux ; il eu est quatre surloul qui se disputent n le premier rang, qui appartient sans conteste à Cuba, mais la clientèle du monde. Ce sont, avec Cuba, les Étals-Unis Turquie et les lies Philippines. Manille accapare le tradcde l'extrême Orient et de l'Océanie ; la Turquie, celui de l'Asie et d'une partie de l'Europe; la Virginie, le Kentucky, la Pennsylvanie et l'OIiio, celui de l'Amérique; Cuba, par la supériorité de ses produits, règne sur toutes ces régions. Nulle part les conditions requises de sol et de climat ne sont au même degré réunies ; nulle part la culture n'est mieux entendue et plus intelligemment développée; nulle part enfin ouvri plus habiles et manufacturiers plus soucieux du renom de leur marque commerciale ne surveillent avec plus de soin une fabrication plus délicate.
On compte à la Havane, centra pnmi|>ul de celte industrie, une centaine de manufactures de cigares, dont quinze environ de premier ordre, réputées pour n'employer que des tabacs de qualité supérieure, et cantonnées dans mie spécialité de cigares où elles excellent. On en a vu, lors des années de mauvaise récolte, chômer plutôt que de livrer à la consommation des produits inférieurs et de coin promettre leur renom.
Conditions de culture.— Il est peu de plantes pour lesquelles la nature du terrain ait une aussi grande importance que pour le tabac. Le choix du terrain, son exposition, son degré de sécheresse ou d'humidité, déterminent absolument la qualilé, la quantité et l'arôme du tabac. Il lui faut un sol légèrement sablonneux, très meuble et très riche, a proximité d'un cours d'eau, mais non marécageux... Cette culture exige, à tout prendre, plus d'habileté que de déboursés el de travail ; à ce titre, elle est celle à laquelle s'adonnent de préférence les petits fermiers, qui en tirent un excellent parti, et, d'ibulant par un modeste enclos, étendent leurs plantations au i'ur et à
mesure de leurs bénéfices. Presque partout dans l'île, sauf sur la côte orientale, le sol est propre à ce genre de culture, mais l'expérience a démontré que certaines zones donnent des produits très supérieurs à d'autres. Tel est le cas pour Je département de la Havane, et notamment pour le district de Vuelta de Abajo, converti sur trente lieues de longueur et sept à huit de large en plantations de tabac. On y estime le rendement d'un hectare à 750 kilogrammes de feuilles, alors que dans les terrains moins favorisés ce rendement n'excède pas 400 kilogrammes.
Dans'ce dernier cas le revenu moyen dépasse encore 10 p. 400 du capital. Les plantations delà Vuelta de Abajo rendent bien au-dessus de ces chiffres; il en est de même pour celles de la riche vallée de los Guines, qui produit le meilleur des tabacs à priser. Sur les rives du rio San-Sebaslian, on récolte un excellent labac à cigarettes ; de Consolacion à San-Cristoval, les plantations se succèdent presque sans interruption ; mais si le tabac qu'elles produisent est abondant, il est « chaud », comme disent les colons, c'est-à-dire acre et fort ; on le mélange d'ordinaire avec les tabacs plus faibles et moins colorés de Guanajay et de Holguin. On ne compte pas moins de 15,000 planteurs de labac dans l'île de Cuba, et sur la plupart des plantations on n'a recours qu'à la main-d'œuvre des blancs.
La réussite d'une plantation de tabac dépend de l'expérience, et surtout de la vigilance du veguero qui la dirige. Il surveille le repiquage et l'entretien des plants, le développement des feuilles, dans lesquelles il concentre la sève par l'écimage et l'ébourgeonnement; il s'applique à les maintenir intactes et sans piqûres, détruisant les insectes qui s'attaquent aux jeunes pousses et les plantes parasites qui s'en prennent aux racines ; ce genre de travail exige plus d'attention et de soin que de rude labeur, et les « petits blancs » s'en acquittent à merveille. 11 en est de même pour la cueillette, qui se fait à la main, par un temps sec et avec de grandes précautions, en vue de conserver les feuilles intactes et sans déchirures; mêmes précautions pour la dessiccation dans le séchoir, pour la confection des manojas, ou ballots, qu'achètent les fabricants de cigares, et dont les prix varient entre 20 et 400 piastres par 100 kilogrammes, selon la qualité, la dimension et la netteté des feuilles qui les composent. Quand on a choisi les manojas qui vont servir à fabriquer les cigares, on en déplie les feuilles une à une, et on les plonge dans un tonneau con-
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tenant une solution de salpêtre. Lorsqu'elles y ont séjourné le temps nécessaire pour y être suffisamment humectées et assouplies, on les met égontter et sécher. Puis on procède à l'opération dite disbabittar, qui consiste à les développer avec soin pour ne pas les déchirer.
Fabrication des cigares. — Elles passenL alors entre les mains des lorcedores, le plus souvent nègres ou mulâtres, parfois même Chinois, artistes habiles, du savoir-faire et de l'expérience desquels dépend le renom de ht fahrique, et dont te salaire est en proportion de leurs mérites. Armé d'uncouteau très aiguisé, avec le dos duquel il étale la feuille, le torcedor tranche les parties extérieurcsci les rebords inférieurs, les roule en spirale ou tripa, découpe l'enveloppe, et d'un tour de main confectionne les cigares, dont la qualité, la forme, la longueur et le poids sont identiquement les mêmes. La Havane est le centre de celte industrie, qui se chiffre par ud total de plus de 200 millions de cigares exportés chaque année, non compris (80,000 à 200,000 balles de tabac eu feuilles et déduction faite de la consommation locale.
Cette dernière représente un chiffre considérable. On fume partout à Cuba, et a la Havane seule on évalue à 23 millions de francs par année la consommation du tabac. Hommes, femmes et enfants, maîtres et serviteurs, blancs, nègres, métis, en font usage; les gamins ont tous le cigare aux lèvres, les nourrices fument en allaitant leurs nourrissons, les femmes abusent de la cigarette, et les hommes en usent partout; à table, entre deux plats, dans les salons, les cours de juslice, au théâtre, au bal, aux funérailles, au lit même, partout et toujours le Havanais fume. Aussi le commerce du tabac a-t-il pris des développements extraordinaires; les débits pullulent. A côté des fabriques de cigares, dont les plus connues sont colles de Morales, d'Uproaim, de Partagas, de Cahanas y Carvajal, de la Legilimidad, se sont élevées les manufactures de cigarettes, dont quelques-unes très importantes. Celle de la Honradez produit en moyenne de 3 à 4 millions de cigarettes par jour. Deux machines perfectionnées er briquent jusqu'à 100,000 par heure, soit ensemble 2 millions; mais, étant donnée la préférence de plus en plus marquée des Havanais pour les cigarettes faites a. la main, et l'habitude par eux prise de les ouvrir et de les rouler à nouveau avant de les fumer, prés de 2 millions sont fabriquées quotidiennement par les Chinois. Telles sont leur expérience et leur agilité de main qu'ils ont conquis le monopole de cette fabrica-
tion. » (G. de Varigny, Revue des Deux Mondes, 1er janvier 1894,