‹ L'Amérique; anthologie géographiqueChapitre 8 sur 151 · A PROFITÉ DE SON EXPÉRIENCE · texte numérisé non relu

A PROFITÉ DE SON EXPÉRIENCE

dant H. Markham alla avec ses vaisseaux jusqu'à 83° 20' 26", à 740 kilomètres du pôle. Le lieutenant Aldrich se dirigea vers l'ouest, longeant le nord de la terre de Grinnell, qui doit être une île. Au nord s'étend une mer de glaces anciennes, à laquelle Nares a donné le nom de paléocristique ; l'idée d'une mer libre doit donc être considérée comme une fantaisie. L'expédition eut a supporter des froids terribles ; le chapelain de la Discovery constata — 60°. Nares revint, après une année de séjour, en 1816.

Tentatives contemporaines. — L'Américain Howgate eut alors l'idée de fonder des stations permanentes a proximité des passages reconnus : des explorateurs s'y fixeraient et profiteraient d'une débâcle favorable pour atteindre le point mathématique du pôle. En 1811 le capitaine Tyson, le héros du Polaris, fut envoyé à la baie Lady-Franklin, sur le Kennedy, avec la Florence; mais Howgate ne put venir le ravitailler, et Tyson revint aux États-Unis en 1878. On envoya au même poste le lieutenant Greely avec le docteur français Pavy en 1881 : ils ne furent pas non plus ravitaillés, et le 26 juin 1884 on rencontra GreeJy à l'entrée du détroit de Smith, dans un état lamentable ; il avait perdu son vaisseau depuis 1883 et vu mourir presque tous ses compagnons, dont le docteur Pavy. La mission Peary (1891-92) n'a pas dépassé les latitudes atteintes par Nares; il a surtout exploré le littoral du Groenland: Comment atteindre le pôle? En 1825 Scoresky proposait d'employer des traîneaux avec des chiens esquimos ; le commandant anglais Cheyne a proposé l'emploi des ballons, et c'est l'idée que veut réaliser l'ingénieur Andrée. Nous attendons les résultats.

Les Allemands. — Aug. Petermann avait la conviction que la vraie route du pôle se trouve entre le Groenland et le Spitzberg; la mer est plus largement ouverte, plus libre de glaces, surtout a» printemps et à l'automne; il y a des courants chauds qui viennent des tropiques ; il était persuadé qu'un navire a hélices doit faire le trajet du pôle, aller et retour, en deux ou trois mois. 11 appuyait son raisonnement sur de nombreuses hypothèses et sur les récits des baleiniers hollandais , qui prétendent avoir navigué dans la région du pôle au nord de la banquise du Spitzberg (découvert par Barents en 1596). Petermann réussit à organiser l'expédition de la Germania, qui ne put franchir la fameuse banquise. En 1812 le vaisseau autrichien Tegethof, commandé par Weyprecht et Payer, se laissa prendre dans la banquise et ne put se dégager; il dériva vers le nord ; Payer alla en traîneau jusqu'au delà de 82°, et découvrit l'important archipel des terres François-Joseph; le point extrême fut appelé cap Vienne ; il est sous 83°.

Tentatives par le détroit de Bering. — Le détroit de Bering fut découvert au xviie siècle par des agents de compagnies de pelleteries russes. Parti de la Kolyma en juin 1648, le Cosaque Semen Deshnew arriva à l'extrémité de l'Asie et aux embouchures de l'Anadyr. Mais le premier voyage d'exploration fut organisé par Pierre Ie* et réalisé par Bering (Danois au service de la Russie) en 1129; il alla

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au nord jusque vers 68°, et retourna quand il n'aperçut plus de terres ni à Test ni a l'ouest. Bering succomba dans une île du détroit. En 1178 le gouvernement anglais donna pour mission a Gook de le traverser et de revenir par le détroit de Baffin. 11 découvrit et dénomma l'Ice-Cap, toucha au cap Nord de l'Asie, et retourna aux îles Hawaii*, où il succomba le 14 février 1179. Otto de Kotzebue, fils de l'écrivain, visita, en 1815-1818, le golfe qui porte son nom ; il baptisa le cap Krusenstern, mais n'alla pas si loin au nord que Cook . Wrangel et Anjou, dans une série d'expéditions faites en traîneaux sur les glaces, explorèrent, de 1820 a 1824, les terres septentrionale» de l'Asie, mais ne purent arriver jusqu'à Bering. L'île qui porte lenom de Wrangell fut découverte par le baleinier Long, en 1867, ei explorée en 1881 par l'Américain Hooper, qui y a trouvé de haute» montagnes.

Gustave Lambert. — En 1867, Gustave Lambert, un ancien élève de l'École polytechnique, qui avait beaucoup navigué dans le» mers sibériennes, conçut le projet de gagner le pôle en partant do détroit de Bering. L'entreprise fut abandonnée en 1870 à cause de la guerre franco-allemande, et G. Lambert fut tué dans un combat sous Paris. Octave Pavy voulut reprendre son idée en 1872 ; elle fut réalisée par un Américain, Gordon-Bennett, qui arma la Jeannette au Havre en 1878, et la confia au commandant de Long. L'entreprise aboutit a un désastre; la Jeannette fut prise dans les glaces r et fut incendiée en juin 1881 ; l'équipage arriva aux embouchures» de la Lena, où périt de Long. Trois ans plus tard on retrouvait des débris de navire et des vêtements de matelots sur la côte du Groenland oriental ; il existe donc un courant qui part des côtes sibériennes, traverse la région polaire et contourne le Groenland. H doit être produit par les grands fleuves de Sibérie, qui amènent uneénorme quantité d'eau douce; le projet de G. Lambert paraît êtr& un des plus raisonnables : c'est par le nord-est de la Sibérie que Ton atteindra probablement la région du pôle ; c'est la route qu'a adoptée le docteur Nansen, parti en 1893 delà mer de Kara pour un voyage de cinq ans. Il est revenu en 1896 après avoir atteint 86° 147 (à 420 kilomètres du pôle).

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Ice-bergs. — « Milton a placé la Mort à la porte de l'enfer. La mort est là aussi qui plane invisible et dispute les abords de son empire à l'audacieux qui veut en forcer l'entrée : mort d'autant plus cruelle que l'énergie morale et lesforces physiques de l'homme sont plus impuissantes à la combattre, et qu'elle a reçu de la nature pour frapper ses victimes des armes plus invincibles. Glaçons qui se frôlent

en grinçant et se brisent, stream-ice (courants de glace) qui se heurtent en tumulte, ice-bergs (montagnes de glace) qui dérivent en écrasant tout sur leur passage : autant d'ennemis que la mort oppose au navigateur, autant d'embûches qu'elle lui tend. En vain ïice-master (pilote des glaces) surveille, du haut de son observatoire, la marche de ces masses redoutables et les mouvements du stream : trop souvent les précautions sont vaines, et un seul instant suffit pour consommer la perte du plus fort navire. Au rapport de Scoresby, un seul été vit ainsi disparaître plus de trente vaisseaux. « J'en ai vu un, raconte le célèbre baleinier, qui, écrasé entre deux murs de glace, disparut instantanément dans leur choc formidable. Seule la pointe du grand mât resta debout au-dessus de ce tombeau flottant, comme un funèbre signal. Un autre se dressa sur sa poupe comme un cheval cabré. Deux autres beaux trois -mâts ont été sous mes yeux percés d'outre en outre par des glaçons aigus de plus de cent pieds de long. »

Certains parages surtout sont célèbres par le nombre des sinistres dont ils ont été les témoins. La sombre baie de Melville (nord-est de Baffin, sur la côte occidentale du Groenland), un des principaux laboratoires où se forment les icebergs, a vu à elle seule plus, de deux cents navires s'engloutir ainsi dans ses eaux comme dans un tombeau toujours béant. Les ice-bergs, en effet, sont un des hôtes les plus redoutables des mers arctiques, en même temps qu'ils en sont une des curiosités les plus étranges. Une formidable détonation éclate tout à coup et ébranle au loin les mille échos de la terre et de la mer. Vous diriez qu'un bateau vient de lâcher sa triple bordée : c'est un ice-berg qui se détache des glaciers du rivage et tombe dans l'eau, qui sera désormais son élément; une houle gigantesque, produite par sa chute, refoule le flot avec violence, et s'en va, à plusieurs milles de distance, annoncer que l'Océan porte un géant de plus.

Ces colosses de glace, corrodés par la vague, affectent les formes les plus variées et souvent les plus bizarres : tantôt c'est un volcan dont le cratère béant est éteint; tantôt c'est un dôme auprès duquel celui de Saint-Pierre de Rome ne serait qu'un nain; ou bien une pyramide qui par sa base est plus vaste que celle de Cholula, et dont la taille surpasse de plusieurs centaines de pieds celle du monument de Chéops. Celui-ci se contourne en forme de conque marine, et sa large ouverture, soutenue par de blanches colonnes d'albâtre, reflète sur ses mille prismes les rayons du soleil; cet autre

LES GLACES DE LA MER POLAIRE s'arrondît en pain de sucre ou s'élargit en plateau. Voici une forteresse démantelée qui passe avec ses murailles percées à jour et ses tours crevées qui penchent leur tête sur l'abîme; voici une Ile tloltante avec ses anses, ses baies, ses promontoires; voici une tente toute dressée à. la porte de laquelle va sans doute apparaître quelqu'un. Là c'est un souferrain aui ténébreuses galènes; ici c'est un portique dont la main d'un savant artiste semble avoir dessine" les proportions élégantes et hardies. Souvent un ours, escaladant ses bords escarpés, s'embarque passager sur un de ces nombreux véhicules. Il arrive parfois que plusieurs centaines d'ke-bt r;i s sont en vue en même temps; alors la singularité du spectacle s'accroît: on dirait d'une de ces fabuleuses cités de géants, bâtie en marbre blanc, et dont les édifices cyclopéens, déracinés du sol par quelque soudaine révolution géologique et soutenus sur les flots par une puissance mystérieuse, s'en vont à la dérive dans un péle-méle fantastique. La comparaison semble plus frappante encore si la parole humaine, venant à animer tout à coup les puissants échos dont sont douées les masses errantes, vole de l'un à l'autre en grandissant, semblable à des voix confuses qui se feraient entendre dans les rues désertes de quelque ville morte, frappé d'une terreur mystérieuse, l'Esquimau voit dans ces montagnes mobiles des palais de cristal où habitent d'invisibles esprits, et, prêtant une nreille étonnée a ces bruits mystérieux, croit entendre les génies converser cl se répondre à travers les espaces. Palais d'argent ou de cristal bâtis par les fées, cavernes aux stalactites et aux stalagmites transparentes, tours féodales à créneaux, dolmens et menhirs celtiques, aiguilles, pics, sveltes obélisques, tous ces bizarres édifices, aussi variés de taille que de structure, dérivent avec le courant dans une confusion pittoresque, et se perdent peu à peu dans la brume de l'horizon. Alors, comme si le ciel et la mer luttaient de magie, l'œil incertain ne sait plus distinguer les glaces des nuages, jeus de la même puissance, création de la même imagination divine, dont les aspects changeants et les formes prestigieuses déroutent également l'attention et l'admiration de l'homme.

Quelques-uns de ces géants polaires, larges d'un kilomètre, projettent leur tête au-dessus des flots à une hauteur de plusieurs centaines de pieds. Si l'on songe que, par la loi des équilibres, leur base plonge dans l'eau à une profondeur sept fois plus grande, on se fera une idée approximative de L. Didieii. — L'Amérique. 1

leurs proportions gigantesques, qui accroissent encore pour l'œil du spectateur les illusions de la réfraction polaire. Aussi n'est-il pas rare de voir ces montagnes flottantes s'échouer sur les bas-fonds et rester immobiles. Ross en rencontra une qui a été vue ainsi fixée pendant plus de dix années. Il est des ice-bergs qui atteignent par leur base à la région du contre-courant sous-marin, branche du Gulf-Stream, qui va porter au pôle les eaux chaudes des tropiques. On voit alors ces masses énormes, entraînées par une force invisible, remonter du sud au nord, tandis que les autres, plus petites, charriées par le courant polaire de surface, descendent du nord au sud. Parmi celles-ci il en est qui dérivent jusqu'à Terre-Neuve et même au delà, abaissant la température ambiante à une grande distance, et menaçant de leur choc redoutable les navires qui viennent à passer, jusqu'à ce que le soleil et les eaux plus chaudes des régions tempérées achèvent de les dissoudre1.

Pour être moins puissants dans leurs effets destructeurs, les glaçons ordinaires n'en sont pas moins à craindre. Quelquefois sous le souffle du vent ils s'accumulent avec des grincements sinistres le long des flancs du navire, comme s'ils voulaient le prendre d'assaut. S'armant à la hâte, l'équipage essaye de repousser les assaillants à coups de hache, comme ferait la garnison d'un fort détaché se défendant contre une troupe ennemie. Ici du moins l'homme lutte contre l'homme, et la partie peut être égale; mais le navigateur arctique a pour adversaire la nature elle-même, et c'est contre les atteintes de ses puissances conjurées qu'il doit défendre sa vie. Certes c'est bien lui qui, plus que tout autre, a besoin d'avoir le cœur ceint du triple airain dont parle Horace.

Ice-fields. — Quand arrive des profondeurs du nord un de ces blocs immenses appelés par les baleiniers ice-fields (plaines de glace), le navigateur doit, s'il le peut, fuir à toutes voiles; car en affronter le choc serait s'exposer à une mort certaine. Un des hommes qui ont le mieux et le plus longtemps étudié les divers phénomènes arctiques, le baleinier William Scoresby, dit avoir vu des ice-fields mesurant des lieues de largeur sur trente-cinq lieues de long et cinquante

1. « Parvenus sur les bancs de Terre-Neuve, les ice-bergs heurtent le courant très chaud du Gulf-Stream et s'y anéantissent; mais en refroidissant l'air saturé de vapeurs qui le baigne, ils soulèvent celles-ci et produisent des brumes. » (Thoulet, Bulletin de la Société de géographie de l'Est, 1891, p. 2.)

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pieds d'épaisseur. Les chocs successifs qui onL soudé les unes aux autres les diverses parties composant ces champs de glace les ont hérissés d'aspérités ou hummoks, qui lantôl se dressent comme des pics isolés, [antoL s'allongent et présentent une chaîne de monticules. La neige qui recouvre l'ieefield à une profondeur de plusieurs1 pieds se fond a la fin de l'été et forme a sa surface de vastes lacs d'eau douce. Qu'on se figure un canton de la Suisse, détaché du continent et flottant sur les eaux avec ses montagnes, ses vallées et ses lacs. Au dire de Seoresby, un des spectacles les plus frappants et les plus terribles qu'offrent les mers polaires, c'est la rapidité du mouvement de ces corps immenses et la puissance de ses effets. Quelquefois ce mouvement est giratoire, et alors on voit ces masses énormes pivoter sur elles-mêmes avec une vitesse de plusieurs milles à l'heure. Le plus souvent l'Ile flottante se meut suivant une ligne droite. Si elle vient a en heurter une autre qui soit immobile ou qui suive une direction opposée, il résulte de leur rencontre le plus épouvantable choc. Que l'on calcule, si c'est possible, la puissance d'un corps en mouvement d'un poids évalué par Seoresby à dix mille millions de tonneaux (le tonneau anglais est supérieur au tonneau français d'à peu près ta kilogr.), et les effets de la résistance que lui oppose un autre corps semblable se mouvant en sens contraire. La rencontre sur nos chemins de fer de deux trains lancés à toute vapeur, quelque terrible qu'elle soit, n'offre qu'une bien faible image de ces jeux formidables de la nature... Il arrive quelquefois que les deux ice-pelds, comme deux géants d'égale force luttant ensemble, se détruisent l'un l'autre et se brisent en fragments énormes, qui se dressent et s'accumulent en pyramides à une grande hauteur. Malheur au vaisseau, spectateur terrifié de ce tumultueux et redoutable duel, qui vient à se rencontrer sur le chemin des deux adversaires! 11 est instantanément broyé comme un grain de froment écrasé par la meule.

Pack. — Cet immense assemblage de radeaux, si variés de formes et de dimensions, qui descend du nord sous l'impulsion d'un invincible courant, c'est va pack.

ha pack ou train de glaces tranche, par sa couleur éclatante, sur le vert tendre de la mer et le bleu pâle du ciel. Les glaces qui le composent sont, les unes d'eau douce, les autres d'eau salée. Un œil exercé sait vite distinguer les unes des autres : la glace d'eau douce a la couleur et la transparence du cristal, tandis qu'une blancheur éclatante trahit de loin

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la glace d'eau salée. La première, plus dure que l'autre, est par suite plus redoutable : les ice-fields et leurs ravages e sont une preuve trop manifeste.

Le pack se forme peu à peu des glaçons qui, poussés par le vent, s'uuissenlle3 uns aux autres et se soudent. Le train, recueillant sans cesse sur son passage de nouvelles épaves de la débâcle, finit par composer un champ mobile ou fixe d'une étendue considérable et dont les parties, bien que jointes entre elles, ondulent avec la houle et en suivent les mouvements. Le spectacle que présente un pack est fort varié et parfois saisissant. Tantôt amoncelés au hasard avec mille formes incohérentes, les glaçons offrent l'image du chaos et donnent au pack l'aspect d'une de ces terres volcaniques, déchirées de crevasses profondes, bouleversées par un cataclysme récent, et que Iiérissenl en désordre les blocs informes que le cratère voisin vient de vomir. Tantôt c'est une plaine accidentée de monticules et de vallées, tantôt enfin c'est comme une vaste prairie hossuée de meules de foin nouvellement coupé. Si le soleil vient tout à coup à en dorer les crèles, et à faire jouer sur leurs mille saillies ses rayons obliques, la scène change, et l'iral croit apercevoir, a dit un voyageur, un champ inégal couvert d'une moisson mûre. Du reste, les aspects de la nature polaire sont infinis, les jeux de la lumière et des ombres sur la terre et sur les eaux sont inépuisables. La palette d'un Claude Lorrain ou d'un Salvalor Rosa n'aurait pas assez de couleurs diverses pour suivre les paysages arctiques dans leurs transformations, pour saisir au passage et fixer la grâce étrange et fugitive de leur physionomie, et plus souvent encore la beauté sauvage de leurs lignes et la farouche horreur de leurs acci-

Quelquefois l'étendue d'un pack est immense : celui qui, vers le mois de juillet, barre la baie de Raffln, mesure environ quarante lieues de largeur, sur une longueur proportionnelle.

Lorsque le vent, augmentant de violence, vient à agiter ce champ mohïle et à en disjoindre les parties, le spectacle est aussi grandiose qu'animé. Tout est bruit, agitation, lumulte. Les glaçons errent isolés, semblables aux tronçons d'une gigantesque armure brisée. Comme s'il avait juré de détruire son œuvre, l'Océan engage une lutte violente avec les glaces sorties de son sein. La lame furieuse et comme écumant de rage bondit contre l'ccueil flottant, se tord le long de ses

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parois, le ronge, le creuse en volute et y perce des trous pro fonds où elle s'engouffre en mugissant. Ébranlée et comme étourdie, la masse oseille, trébuchant comme un homme ivre, jusqu'à ce que, se heurtant à la banquise immobile ou à glaçon plus fort, elle éclate avec fracas et sème !a mer de ses débris.

Assurément, si l'on considère la multitude et la gravité des dangers de la navigation arctique, on a le droit de s'étonner, non de la multiplicité de navires qui périssent, mais bien du nombre de ceux qui échappent au naufrage... Les premiers uavigateurs qui osèrent pénétrer dans les mers donnèrent à la pointe méridionale du Orenland,quien domine les abords, le nom de cap des Adieux (Tarewell), nom mélancolique qui rappelle le lasemte ogni speranza de Dante, comme si là aussi commençait l'empire de la mort, et qu'en franchissant le seuil de l'enfer polaire il fallût dire adieu à la vie. » (Lucien Danois, te Pôle et l'Equateur, Paris, Ch. Douniol, 1863, in-12, p. 21-29. — L'ouvrage a eu de nouvelles éditions sous le titre abrégé de l'Equateur, à la librairie V. Lecoffre, qui a bien voulu nous donner l'autorisation de reproduire.)

Lettre d'un membre de l'expédition de Nares (26 juillet 1875). — h Le navire marchait à toute vapeur, et bientôt nous nous trouvâmes dans la banquise composée d'abord de glace nouvelle, puis d'une partie plus épaisse, mais relativement plus friable. L'air était parfaitement calme, et ni la plume ni le pinceau ne pourraient décrire la beauté de la scène. La glace écrasée changeait de couleur et passait du rose le plus tendre au violet le p!us ardent, revêtant par-ci par-là les plus belles teintes bleues et vertes. Quelquefois le navire se lançait sur de grandes masses de glace, la mettait en morceaux et passait à travers. La partie immobile de la banquise s'étendait souvent plus loin que notre vue de chaque côté de nous; mais souvent elle était coupée par des espèces de canaux, et, dans l'après-midi, nous arrivâmes à un de ces canaux qui était assez large pour permettre à la machine de faire trois révolutions à la minute. Toutes les cordes, toutes les barres étaient reflétées par une mer semblable à un miroir. C'était un aspect que je n'oublierai jamais.

Après avoir divisé plus d'un bloc glacé et entendu commander de nombreux « bâbord tout » et » tribord tout », nous ï.

sortîmes du milieu de la masse qui a retenu tant de navigateurs, et nous arrivâmes au cap York (entrée du détroit de Smith) le plus rapidement qu'on ait fait. Nous sommes maintenant dans la North-Water, au delà des rochers cramoisis (crlmson cliffs), qui ne sont pour le moment pas du tout cramoisis, bien qu'un peu de neige les couvre de couleur rose. Nous avons passé une douzaine de grands glaciers; chaque fente de glacier est remplie par un cours d'eau charriant des masses de glaçons dans la mer immobile; au delà et plus haut que les glaciers on aperçoit des grandes masses de neige humide et polie... » (Bulletin de la Société de géographie de Paris, 1876, p. 20-21.)

PHOQUES

Leurs mœurs. — « Ces amphibies vivent en familles et paraissent obéir à des chefs, comme les éléphants dans le centre de l'Afrique. La chasse des phoques est une des principales occupations des Esquimaux; elle n'est pas toujours exempte de danger. Les phoques ou morses entourent quelquefois les barques et les attaquent avec un tel ensemble qu'ils peuvent parvenir à les faire chavirer.

Pareil événement faillit arriver au capitaine Hayes.

« En peu de minutes, raconte-t-il, nous fûmes entièrement cernés; le nombre de nos ennemis se multipliait avec une rapidité merveilleuse, la surface de la mer en était toute noire.

« Ils paraissaient d'abord timides, irrésolus, et nous ne pensions guère qu'ils méditaient un mauvais coup ; mais notre illusion fut bientôt dissipée, et nous vîmes qu'il fallait veiller soigneusement à notre salut.

« Il n'y avait plus à en douter; ils se préparaient à une attaque, et il était bien tard pour fuir le dangereux guêpier où nous venions de nous engager si imprudemment. Un morse que nous avions blessé était devenu le point central d'un millier de gueules béantes et mugissantes, et un immense troupeau nageait maintenant à notre poursuite.

« Évidemment ces animaux voulaient percer de leurs défenses le plat-bord de l'embarcation, et, si nous leur donnions le temps de l'atteindre , le canot serait mis en pièces, et les hommes lancés à la mer; nous n'avions pas une seconde à perdre. Un de nos matelots saisit sa lance et porta aux assail-

PHOQUES

laoLs plus d'une terrible blessure; nos hommes faisaient force de rames, fil nous chargions cl déchargions nos carabines avec toute la célérité possible. Un coup de gaffe, une balle ou la lance du harponneur venait à la rescousse à l'instant du péril; une ou deux fois cependant chacun de nous put croire sa dernière heure arrivée. Un morse énorme, à la physionomie brutals et féroce, s'élançait contre nous et allait aborder le canot; je venais de tirer, il ne nie restait plus le temps de recharger mon fusil, et je me préparais à le lui plonger dans la gorge, lorsqu'un de mes lieutenants l'arrêta soudain d'une balle dans le crâne. Un autre morse monstrueui, le plus gros que j'aie jamais vu, et dont les défenses avaient un mètre de longueur au moins, traversait le troupeau et nageait sur nous, la gueule béante et mugissant avec force. Je rechargeai encore mon arme, ma carabine fut prèle au moment crilique ; l'énorme animal, élevant sa lêle au-dessus du canot, allait s'abattre sur le plat-bord, quand j'épaulai mon fusil et le déchargeai dans la gueule du monstre. Il fui lue sur le coup et coula immédiatement comme une pierre. Ce fut la fin de la bataille. Je ne saurais dire ce qui leur donna subitement l'alarme, mais les morses plongèrent soudain en faïsanljaillir à grand bruit les eaui autour d'eus. Quand ils remontèrenl, ils beuglaient encore, mais ils étaient â quelque distance de nous, et, leurs tètes tournées vers la haute mer, ils détalaient au plus vite.

« Les Esquimaux chassent d'une façon moins bruyante ; ils fendent la glace et épient le passage des phoques pendant des heures entières. » (Richahb Cortahbert, Nouvelle Histoire des voyages, Paris, Librairie illustrée, 1884, p. TIS-TIS).)

Chasse aux phoques dans le détroit de Bering. — « Les lois américaines ne permettent de tuer sur les Iles que les animaux de deux à six ans... Des bandes d'indigènes à la solde de la compagnie fermière, passant sans bruit entre les troupeaux déjeunes animaux et la mer, les débusquent des rochers et des plages sur lesquels ils folâtraient ou donnaient; puis, 1res lentement alors, ils les refoulent vers l'intérieur. Si le temps est froid et humide, cette marche vers le lieu du massacre, distant parfois de 3 à B kilomètres, s'exécute à raison de 800 mètres à l'heure. Si le temps est chaud et sec, on va plus lentement encore; et, malgré celte précaution, un certain nombre de phoques meurent en roule, car cet animal, qui peut franchir avec une certaine vitesse une centaine de mètres, se trouve dans l'impossibilité absolue de

fournir rapidement une plus longue course. Dans ces conditions, les pertes s'élèvent à 3 et 4 p. 100. Quand les phoques sont arrivés au terme de ce fatal voyage, on leur laisse le temps de se remettre, de se calmer ; puis un certain nombre, 100 ou 200, sont séparés de la masse, chassés un peu plus loin, serrés les uns contre les autres, et le massacre commence ; les indigènes leur fracassent le crâne d'un seul et vigoureux coup de gourdin. Quelques-uns font parfois un semblant de résistance, brisant d'un coup de dent les gourdins de leurs meurtriers. On écarte ensuite les cadavres les uns des autres, on les étend afin qu'ils se refroidissent, el les peaux enlevées sont réunies par deux. S'il fait froid et humide, on en tue ainsi un millier. Les mâles massacrés peuvent mesurer 2m,45 de long et peser 900 kilogrammes, mais les meilleures peaux sont celles des mâles de trois ans...

Les peaux de phoques n'ont qu'un marché, Londres. Certains mégissiers de cette capitale connaissent seuls, paraît-il, les procédés à employer pour rendre ces peaux marchandes, en enlevant les poils grossiers et ne conservant que la fourrure la plus fine. Les prix des peaux sont réglés par les deux ventes aux enchères qui se font chaque année à Londres, et dont la vente d'octobre est la plus importante. » (H. Brézol, les Phoques de l'Alaska, dans Revue des sciences naturelles appliquées, revue de la Société d'acclimatation, 20 janvier 1892, tirage à part, p. 9 et 12.)

Dans l'Atlantique. — « Les chasseurs de phoques partent d'Europe du 20 février aux premiers jours de mars; ils relâchent au Shetland afin d'y compléter leurs équipages, en repartent aussitôt et gouvernent au nord du monde. Vers le 15 mars ils rencontrent la glace... Avec la glace ont paru les premiers phoques, les mâles plus hardis, qui, en s'enfuyant, ont donné la direction de la bande...

... Au fur et à mesure que le navire avance au milieu des glaces, les phoques sont devenus plus nombreux ; bientôt on les trouve réunis. Depuis le mois de février ils sont arrivés du Spitzberg et ont établi leur campement ; les femelles sont couchées sur le côté, allaitant leur nourrisson et lui prodiguant les soins les plus tendres. Leur lait est blanc et d'un goût fade... Ces préoccupations maternelles durent environ l'espace de trois semaines, temps pendant lequel les mâles s'absentent, tout en veillant de loin aux dangers communs. Au bout de trois semaines les petits phoques savent nager; livrés à eux-mêmes, ils partagent les jeux et les ébats de la

PHOQUES

Iroupe, distractions qui, pour l'observateur, consistent simplement à sauter de l'eau sur la glace, et réciproquement. En fait do nourriture, ils paraissent affectionner particulièrement la chevrette.

Tout bâtiment qui peut rencontrer un troupeau lorsque les petits ont encore besoin de la tutelle de leur mère se trouve dans d'excellentes conditions de chasse. Les hommes descendus sur la glace se diligent vers les petits phoques, qui, ne pouvant éviter II' danger, sont restés seuls après le sifflement aigu des mâles pour indiquer la présence des chasseurs. Les femelles se sont mises à l'eau, mais sans s'éloigner; aux miaulements de douleur et d'effroi que font entendre leurs nourrissons, sur lesquels les chasseurs marchent à dessein, elles viennent d'elles-mêmes chercher la mort. Quant aux mâles, on peut Être sur de les voir également revenir. Peu à peu ils reparaissent, siflloiit, sautent de l'eau sur la glace, font des cabrioles, donnent tous les signes possibles de leur anxiété, et Unissent par se faire tuer dans ces mouvements de Ta-et-vient autour de l'endroit où ils ont laissé leur famille.

Telle est cette chasse, pour laquelle on emploie comme seul genre d'armes des massues de toute espèce. Elle acquiert les proportions d'un yraî massacre lorsque la troupe rencontrée est considérable. Les hommes y courent le danger d'être engloutis, quand ils n'apportent pas une certaine prudence à courir sur la glace, qui offre parfois un point d'appui de 6 à 8 pouces d'épaisseur seulement.

Un des plus beaux résultats de chasse se trouve dans les Annales de 18,'IS : en seize heures, l'équipage d'un seul bateau n'a pas tué moins de 3,3a0 phoques; il a fallu quarante heures pour en faire le dépècement. Ce fait doit être considéré comme une exception très rare : il arrive même souvent que des navires n'atteignent pas ce chiffre de victimes pour toute une saison de pèche.

Le carnage terminé, le dépècement commence d'une façon régulière. Chaque homme traîne avec lui deux phoques, quatre si les victimes sont des animaux de l'année, jusqu'au navire, sur le pont duquel sont disposées les banquettes qui servent au dépècement. Le lard du phoque est plus productif que celui de la baleine. En moyenne cent de ces animaux fournissent trois cents gallons de lard, qui donnent deux cent vingt-six calions ou un tonneau d'huile... Les bâtiments ne font pas leur huile k bord : ils se contentent de dépecer

les phoques et de mettre à part les peaux. » (J. Layrle, dans Revue maritime et coloniale, septembre 1862, p. 8-10.)

ESKIMOS

« Il est, aux extrémités de la terre, parmi les glaces de ce pôle nord vers lequel sans cesse la boussole dirige son aiguille, il est un peuple inoffensif et doux, petit de taille, vêtu de peaux de veaux marins, taché d'huile ou de graisse, qui n'a jamais connu le feuillage des arbres, ni respiré le parfum des fleurs, ni foulé le vert gazon ou la mousse légère, mais seulement les glaces qui l'environnent; ni bu l'eau claire des fontaines, mais seulement l'eau de neige ; enûn qui dans sa hutte de cristal neigeux, éclairé de sa lampe enfumée, se croit mieux partagé que les plus grands monarques : ce peuple exceptionnel est le peuple des Eskimos. » (A. Montémont, Bulletin de la Société de géographie de Paris, 2e série, t. XVI, p. 189.)

« Il n'y a pas de doute que le peuple esquimau ne soit foncièrement pélagique. L'eau est son élément; sur l'eau il est chez lui, et il participe plus ou moins à la nature des amphibies. C'est un castor humain... Voyez combien cet homme a su se faire poisson ! Admirez cette frêle nacelle en peaux de marsouin cousues et tendues sur de légers cerceaux de bois habilement entés et soudés sans aucun clou ! Voyez cette unique ouverture (pah) par laquelle l'Esquimau s'y glisse, s'y assied, et qu'il serre autour de sa taille comme un tablier de travail! Cette svelte pirogue est, en effet, son établi et son vêtement; elle fait désormais partie de lui-même. Qu'elle sombre, et il est perdu; mais il est trop habile pour la laisser chavirer ou sombrer. Un aviron double, très court, à palettes très étroites et à poignée épaisse et pesante comme la queue du marsouin, à la main, il fait voler homme et machine à la surface. Ce n'est point un canot que le kayak, c'est une locomotive aquatique, une sorte de vélocipède marin, une création anthropo-ichlhique. L'homme et le canot ne font qu'un 4. » (E. Petitot, les Grands Esquimaux, Paris, Pion, 4887, p. 178.)

i. Les kayaks des Esquimos sont décrits par Olœus Magnus dans son ou- Trage de Gentibus septentrionalibus publié à Rome en 1555, II, ch. ix. Nordenskiold prétend qu'un Eskimo aurait parcouru 300 kilomètres en vingt-quatre heures avec son kayak. Dans son ouvrage la Deuxième Expédition au Grœnland (Hachette, 1883), Nordenskiold résume dans un long chapitre (p. 395-482) toutes nos connaissances sur les mœurs et les habitudes des Eskimos.

« Les Esquimaux TekiglU scinl dans l'habitude Je se raser la lêle en n'y laissant qu'une couronne monacale. Ils sont d'une taille moyenne ou au-dessus de la moyenne, et c'est pourquoi on les appelle Uahinoit occidentaux, urniuls Esquimaux. pour les distinguer de ceux des lies, du Labrador elduGrienland, qui se rapprochent pour la faille des Lapons.

Leur peau n'a point le pigment serré, glabre, fin et luisant des Peaux-Rouges. Elle est mate, molle, velue el poreuse comme celle de l'Européen. Leurs membres ne sont point nerveux comme ceux de l'Indien. La fibre en est lâche, flasque, accusant un tempérament lymphatique, une constitution scrofuleuse, des affections cutanées dues à l'àcrelé d'un sang chargé d'humeurs.

Leur couleur n'est ni blanche ni rouge; c'est un gris olivâtre clair qui se rapproche du teint du Japonais, de l'Espagnol ou du Provençal...

... Ils conversent avec naïveté et intelligence. Leur esprit d'enfant est curieux et avide d'instruction. Ils parlent d'une petite vois douce, harmonieuse, emmiellée, par phrases courtes, entrecoupées et comme sentencieuses, qu'ils articulent lentement el qui sont écoutées avec patience. » (Id., ibit/.,p. 33.]

« Ce que j'approuve un peu moins chez les Esquimaux, c'est leur méthode de s'embrasser, en appliquant leur nez contre celui de la personne qu'ils veulent honorer de ce témoignage d'amitié. C'est animal.

On a trouvé le môme usage au Crœnland, dans toute la Patagonie, dans la Malaisie, et chez une foule de peuplades américaines. Le capitaine anglais J.-H. Lewis l'a constaté chez plusieurs peuples de i'Indoustau. n (In., ibid., p. B8.)

Rencontre de Ross avec las Es gui maux (voyage de 1818). — « Arrivés au lieu de la conférence, nousy trouvàmesles Esquimaux; ils étaient en tout huit, avec leurs traîneaux et cinquante chiens. C'était une singulière entrevue : elle avait lieu sur la glace, tout le monde parlait ou criait à la fois, les chiens hurlaient, et leurs maîtres les frappaient de leurs longs fouets.

Notre approche alarma les Esquimaux ; ils firent quelques pas en arrière avec leurs traîneaux. Sakheuse1 nous dit de

I. Jean SakheuM était un Esquimau des côtes de U baie de Diseo. qui fui

nous tirer le nez, ayant découvert que c'était leur manière de saluer. Nous imitâmes de même leur cri de heiyà, expression de surprise et de plaisir. Ils s'étaient éloignés en se tirant le nez; ils s'arrêtèrent, nous nous approchâmes et offrîmes un couteau et un miroir d'abord au plus avancé de la troupe, ensuite à chacun des autres. Us manifestèrent un étonnement extrême en voyant leurs figures dans les miroirs ; pendant un moment ils promenèrent leurs regards les uns sur les autres, ensuite ils jetèrent tous ensemble un grand cri, qui fut suivi de grands éclats de rire, signe de satisfaction et d'étonnément extrêmes; nous fîmes de même, tant parce que nous ne pouvions nous en empêcher, que pour montrer que nous étions contents de nos nouvelles connaissances.

Les Esquimaux nous offrirent, en retour, leurs couteaux ainsi que des dents de narval et de morse, que nous acceptâmes. Sakheuse leur ayant dit que la manière de nous marquer de la bienveillance et du respect était de se découvrir la tête, ils le firent à l'instant même. L'amitié s'établit entre nous.

L'un d'eux demanda quel était l'usage d'un bonnet rouge que je lui avais donné. Sakheuse le lui mit sur la tête, ce qui divertit beaucoup les autres; chacun le mit à son tour; la couleur de notre peau et les ornements des cadres des miroirs furent ensuite le sujet d'une grande gaieté.

Sakheuse les engagea enfin à venir à bord. Trois restèrent à la garde des traîneaux et des chiens, les cinq autres nous accompagnèrent ; on fit passer deux traîneaux sur la planche posée en travers du canal. Arrivés près du navire, ils s'arrêtent : ils prenaient le bâtiment pour une créature vivante; ils en regardaient les mâts et en considéraient chaque partie avec des marques de crainte etd'étonnement; ensuite ils lui adressèrent la parole à haute voix : « Qui es-tu? d'où viens-tu? est-ce du soleil ou de la lune?... » Alors Sakheuse leur expliqua que le bâtiment était une maison de bois...

Enfin ils se décidèrent à monter abord. Les nouvelles merveilles qui les entouraient de tous côtés excitèrent de nouveau leur surprise; après une pause de peu de durée, elle se terminait toujours par un grand éclat de rire. » (Nouvelles Annales des voyages, 1819, II, p. 396-404.)

Leur maison de neige. — « Les chiens dételés, chacun s'employa de son mieux à parachever le petit dôme d'albâtre.

ESKIMOS 37

J'aurais bien désiré me réchauffer en travaillant comme les autres; mais il fallait sauver ma dignité en gardant le décorum, et je m'empêchai de geler debout en battant la semelle de toute ma force.

La perspective de passer la nuit sans feu sous cette grande cloche à fromage me souriait médiocrement. J'avais peur d'y geler. Puis le contact d'hommes aussi sudoreux que les Esquimaux révoltait toutes mes délicatesses. Ces gens-là sentent la momie, leur odeur soulève le cœur.

Avisant dans un ravin un unique bouquet de sapins de l'autre côté du fleuve (le fleuve Anderson), il me prit une envie démesurée d'aller y passer la nuit. Mais mon compagnon ne s'y prêta pas.

Pendant quelque temps je fus vivement intéressé par la construction de la hutte de neige. A l'aide du long couteau dont ils sont tous et toujours munis, deux Esquimaux taillaient dans la neige durcie qui recouvrait la glace du fleuve des moellons en forme de voussoirs, qu'un troisième Esquimau transportait sur la bâtisse en construction. 11 les disposait de champ en manière de colimaçon, égalisant les pans à l'aide de son coutelas, les faisant joindre tant bien que mal, pendant que le chef répandait sur ces matériaux de l'eau froide, qui, en se congelant instantanément, en formait un tout solide, éblouissant de blancheur et hermétiquement fermé.

En moins d'une heure le dôme fut achevé. Une véritable clef de voûte termina ce petit Panthéon, qui fut arrosé d'eau abondamment, et enseveli ensuite sous de la neige granuleuse que l'on y jeta par grandes pelletées.

En trois coups de couteau une porte de 30 centimètres de haut fut percée dans la ruche. De fenêtres, il n'en était pas question. Pendant que l'un des voyageurs garantissait cette ouverture d'un petit mur circulaire du côté où soufflait le vent, un autre s'introduisait en rampant dans la hutte, disposait sur la glace du fleuve, qui en formait le plancher, des rondins alignés, et sur les rondins des peaux d'ours blanc et de renne. Nous eûmes ainsi un divan propre à recevoir deux et même à la rigueur trois personnes...

A droite du divan, tout à côté de la porte, un recoin reçut la lampe en pierre ollaire. Elle était noire et avait la forme d'une petite barque.

A gauche, le fameux, l'indispensable krorvik fit pendant à la lampe. Ici, comme partout ailleurs, ce vase, le seul qui devrait toujours être couvert, demeura béant.

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