‹ L'Amérique; anthologie géographiqueChapitre 7 sur 151 · RÉGION ARCTIQUE · texte numérisé non relu

RÉGION ARCTIQUE

GROENLAND

Découvertes des Normands. — Les Normands de la Scandinavie, en parcourant les mers septentrionales, découvrirent l'Islande au ixe siècle (861) ; ils y fondèrent des colonies ; l'île reçut des réfugiés norvégiens chassés par la tyrannie de Harald-Harfager. Toute llslande habitable était peuplée en 930'; elle devint une république florissante sous la direction des Danois.

Les pirates et les colons de l'Islande allèrent plus à l'ouest, et la côte orientale du Groenland fut aperçue par Gumbiorn en 877. Un exilé d'Islande, Erik le Rouge, s'établit sur la côte occidentale et y fonda une ville (983). La colonie fut convertie à la religion chrétienne sous la direction de Leif, un grand voyageur auquel on attribue des courses lointaines vers le sud : il aurait visité le Hellaland (Labrador), le Markland (Terre-Neuve) et le Vinland, pays situé au sud du Saint-Laurent, que retrouveront et citeront les frères Zeni au xive siècle. L'Amérique fut donc visitée par des Européens dès les x° et xie siècles ; mais ces découvertes, faites par les aventuriers du Nord, ne furent considérées par eux que comme des dépendances insulaires des terres arctiques. Les Normands ne furent pas suivis. On signale cependant une entreprise formée à Brème vers 1040 par des voyageurs frisons; Adam de Brème raconte qu'ils abordèrent à l'Islande, mais qu'ils trouvèrent au delà une mer couverte de brouillards ; dans cette mer s'ouvrait un abîme où les eaux s'enfonçaient, puis reparaissaient : ils l'appelèrent les narines du globe; et voilà comment prit naissance une de ces nombreuses légendes qui arrêtèrent pendant si longtemps les navigateurs de l'Europe, et leur enlevèrent l'idée de pénétrer dans les mers de l'Ouest.

Évêché de Gardar. — Au xne siècle le Groenland eut un évêché, qui fut établi à Gardar1; la colonie comptait 180 villages sur les

1. A propos du centenaire de C. Colomb, Léon XIII a fait rechercher dans les archives du Vatican, par le camérier Hegwood, les documents concernant l'Amérique précolombienne; on a retrouvé de nombreuses pièces concernant l'évèché de Gardar, qui dépendait de la métropole de Drontheim. Il en est question très

deux côtes ; elle fut réunie à la Norvège en 1261 . Le roi défendit aux étrangers de visiter le pays, les relations avec l'Islande cessèrent, et au xv° siècle la colonie norvégienne fut abandonnée : les derniers habitants Scandinaves disparurent en 1535.

Hans Égôde. — Un pasteur danois, Hans Égède, partit pour le Groenland en 1721 ; il baptisa les Eskimos et fonda un nouvel établissement, qui fut d'abord exploité par une compagnie de Bergen, Cuis par le gouvernement danois; il fonda Godhaab. Son fils, Paul Egède, lui succéda ; puis vinrent les Frères Moraves, qui ont organisé les dix-sept missions que comprend aujourd'hui la colonie danoise.

Voyageurs modernes. — On a fait plusieurs tentatives pour retrouver les établissements de la côte orientale , l'QEsterbygd ; Hudson échoua en 1607, David Danell en 1652, Walloe en 1751-53. Le premier Européen qui put aborder fut l'Anglais Scoresby en 1822; il trouva quelques vestiges permettant de supposer qu'elle est habitée; on a donné son nom & une large baie qui s'ouvre au nord de 70°. L'année suivante Clavering, qui conduisait Sabine vers le pôle, y rencontra des Eskimos timides ; ils séjournèrent à l'île Pendulum. Le gouvernement danois se chargea enfin d'explorer son domaine : le capitaine W.-A. Graah fit un voyage fructueux le long des côtes du Sud, qu'il appela Terre du Roi-Frédéric VI ; parti du cap Farewell, il alla au delà de 65°, et trouva des Eskimos de haute taille, mais aucune trace de l'ancienne colonie ; la population devenait plus nombreuse vers le nord. Une expédition organisée par la France aboutit à un désastre : Jules de Blosseville disparut, en 1833, avec la Lilloise.

Sous l'impulsion de A. Petermann, directeur des Mitteilungen de Gotha, on ouvrit une souscription en Allemagne pour l'envoi d'une mission au pôle ; le capitaine Koldewey, qui partit avec la Germania en 1868, avec la Germania et la Hausa en 1869, longea les côtes du Groenland de 70° à 75° et leur donna le nom de Terre du Roi- Guillaume. Les Allemands allèrent en traîneau jusqu'à 77°; le cap extrême fut appelé le cap Bismarck.

Les derniers explorateurs ont été : Nordenskiold, qui aborda en 1883 au port du roi Oscar, mais ne put faire de recherches; le lieutenant danois Holm, qui a passé deux hivers (1883-85) sur la côte vers 65°, et a donné à cette partie du littoral le nom de Terre du Roi-Christian IX; en 1894 il a fondé la nouvelle station de Angmagsalik ; le capitaine Knudsen, qui a dépassé le point extrême atteint parla Germania; il a trouvé delà végétation et les traces d'établissements abandonnés par les Eskimos; enfin C. Ryder, delà marine

fréquemment dans les lettres pontificales jusqu'en 1281 ; une lettre de Nicolas V adressée aux évoques irlandais en 1448 annonce la destruction totale des chrétientés du Grœnland survenue trente ans auparavant. En 1492, Alexandre VI nomma encore un moine évéque de Gardar. Ces documents ont été publiés dans National Géographie Magazine de Washington, V (1893), p. 197-234.

GROENLAND 15

danoise, a hiverné de 1891 à 1892 sous le 70°, et a pu pénétrer jusqu'à 50 milles dans l'intérieur.

Inlandsis. — Cet intérieur est TInlandsis, mot qui désigne, dans les langues Scandinaves, les immenses glaciers qui recouvrent et empâtent d'une carapace cristalline les terres polaires. M. de Lapparent les appelle des calottes glaciaires. Le Danemark a entrepris de nombreuses expéditions pour traverser l'Inlandsis ; en 1728, celle de Clans Enevold Paars ; en 1751, celle deLars Dalager, négociant, qui fit une courte excursion; en 1878, J.-J. Hayes, parti de Port-Foulke, fit environ 100 kilomètres sur les glaciers; en 1867, Whymper voulut partir de Jakobshavn, mais il trouva la population atteinte par une épidémie de pneumonie et ne put trouver le personnel nécessaire ; en 1870 Nordenskiœld se rendit au Groenland afin de se procurer les chiens nécessaires à son expédition du Spitzberg; il fit l'ascension d'un glacier et s'éleva jusqu'à 674 mètres ; il revint en 1883, parcourut un immense glacier, qu'il escalada jusqu'à 1,500 mètres d'altitude: il resta trente et un jours sur un glacier, et n'aperçut aucune terre libre de glace, comme il l'espérait. Les deux entreprises principales furent celles de Jensen et de Nansen ; Jensen partit de la côte ouest en 1878 avec des traîneaux et un personnel d'Eskimos ; il découvrit des rochers noirs s' élevant au-dessus des glaces ; il les appela des nunatak. Nansen réussit complètement : il partit de la côte est et arriva à Godhaab (1888). Il constata que la glace de l'Inlandsis forme une couche épaisse d'au moins six mille pieds, et s'éleva jusqu'à 3,000 mètres ; il avait quitté le Jason le 17 juillet et n'arriva à Godhaab que le 3 octobre. Nansen avait alors vingt-six ans ; il est parti pour le pôle nord en 1893, et son retour n'a eu lieu qu'à la fin de 1896.

Le Groenland est-il une île? — Petermann croyait qu'il se prolongeait vers l'ouest à travers la région polaire jusquà la terre de Wrangell; la récente exploration de Peary (1891-92) permet d'affirmer qu'il forme une île : Peary a découvert sur la côte ouest, au nord, la baie Indépendance, qui n'est qu'à 240 milles du point le plus septentrional connu sur la côte est. Dans un nouveau voyage qui s'est terminé en 1895, Peary a dressé la carte du Groenland occidental, mais n'a pu réussira contourner l'île par le nord.

PASSAGE NORD-OUEST

Causes des voyages d'exploration. — « Quelques Portugais et Anglais, écrivait Lescarbot en 1612, ont fait des courses jusqu'à 56° et 67° pour trouver passage d'une mer à l'autre par le nord. » La première découverte qui donna l'espoir du succès fut celle de Gaspard Cortereal, un Portugais qui découvrit le Labrador en 1500, et le détroit qui le délimite au nord; il l'appela de ce nom d'Anian qui a été aussi appliqué au détroit de Bering; c'est a\i\o\tt&>axùA&

détroit d'Hudson; par là on devait gagner la mer de l'Ouest et atteindre le Cathay (Chine). Ce fut donc une préoccupation commerciale qui provoqua les premiers voyages : la route du nord était beaucoup plus courte que celle de Magellan, et les Anglais en poursuivirent la découverte pendant trois siècles. Même quand ils furent certains que la route ne pouvait être utilisée, ils continuèrent les sacrifices, dans un but uniquement scientifique.

Voyageurs anglais. — Les premiers voyages ne donnèrent pas de résultats ; ils furent entrepris, sur l'ordre de Henri VIII, par Thorne en 1527 et Hore en 1536; découragée, la marine anglaise dirigea Willoughby et Chancellor sur le nord de la Russie pour rechercher un passage nord-est, qui sera découvert seulement'en 1879 parNordenskiœld. La reine Elisabeth reprit la direction du nord-ouest; elle fut récompensée par les heureux résultats du voyage de Martin Frobisher (1576) ; il découvrit la baie qui porte son nom et crut avoir trouvé des mines d'or; il rapporta une pierre noire, brillante et très pesante, la marcassite d'or. Elisabeth donna au pays découvert le nom de Meta incognito,.

J. Davis. — Une association de marchands présidée par Adrien Gilbert organisa le premier voyage de John Davis : il partit d'Angleterre le 7 juin 1585. Le Groenland lui causa une pénible impression : « La vue odieuse de ce rivage et le bruit fastidieux de la glace étaient tels qu'ils faisaient naître d'étranges idées parmi nous. » 11 l'appela Terre de désolation; il eut partout d'agréables relations avec les Eskimos, qu'il amusa avec de la musique et des danses ; il donna des présents « à ces aimables et gentils sauvages ». Ce fut lui qui attribua à un cap de l'Ouest le nom du diplomate anglais Walsingham. Les renseignements sur son second voyage (1586) sont assez vagues ; il semble avoir pénétré dans le détroit d'Hudson ; dans un troisième voyage, en 1587, il visita l'île Disco et dépassa 75°.

Maldonado. — Ici se place le roman géographique de Maldonado. Le fils de Gérard Mercator avait publié des cartes de son père, dressées d'après les renseignements fantaisistes d'un religieux d'Oxford : elles marquaient au nord de l'Amérique une large mer allant de l'est à l'ouest; au nord de cette ligne de navigation étaient marquées des terres boréales, quatre grandes îles rangées autour du pôle, où s'élevait un immense rocher de trente-trois lieues de circuit. Profitant de ces renseignements, l'Espagnol Maldonado prétendit avoir navigué sur cette mer, dont il décrit le rivage; partout il trouva des forêts, des vignes et des arbres chargés de fruits ; il revint par le détroit d'Anian, et passa ainsi du Pacifique à l'Atlantique (1588). Navarette a dû prendre la peine de réfuter ces fantaisies, qui avaient été admises par un géographe de Milan, C. Amoretti, en 1811.

Le début du xvir3 siècle fut marqué par les voyages de Henry Hudson et de Guillaume Baffin.

Henry Hudson. — Hudson voyagea pour le compte d'armateurs

PASSAGE NORD-OUEST anglais qui le chargèrent de trouver la route de Chine; il échoua en 1607 et UJ08, et passa au service de la Compagnie hollandaise des Indes orientales : en 1609 il longea les cotes d'Amérique et découvrit l'embonchure du lleuve qui a gardé son nom; il le remonta, et les Hollandais prirent possession de la région déserte ; ils bâtirent eu 1613 un fort dans la presqu'île Manhattan; ils devaient l'occuper jusqu'en 1661. Alors la New- Amsterdam devient New- York. En 1610 Hudsou (il sou demiur voyage : il longea les cotes du Labrador, franchi 1 le détroit d'Auian, qui porta désormais son nom, et voulut hiverner dans la grande baie, vraie mer intérieure, qui s'appelle encore la baie d'Hudson. Mai* le? privations irritèrent l'équipage, les matelots s'emparèrent de Henry Hudsou, de son fils, du charprnlier de bord et de cinq antres matelots, les jetèrent dans une tiarquo avec quelque.- provisions, et poussèrent la barque au milieu des flots et des gl ices brisées. On ne saura jamais à quelle mort ils succombèrent.

Baie d'Hudson. — En 1612-13, Thomas Button alla explorer ia baie d'Hudson; il releva les cotes de l'ouest et passa l'hiver & l'embouchure de la rivière Nelson. Quand on connut la grande étendue de cette baie, on resta persuadé qu'elle devait communiquer par un canal naturel aveo la mer du Sud (océan Pacifique), En 1631 le capitaine anglais Luke Fox s'emharqua pour le Japon; il avait une telle assurance qu'il se fit remettre une lettre de Sa Majesté Britannique pour l'empereur de ce pays; il circula autour de la baie, hiverna, puis revint a Londres. La même année, Thomas James hiverna dans la haie qui a conservé son nom.

G. Balfin. — Guillaume HaNln n'avait pas partagé l'illusion générale; il partit de Gravesend en 1G16 avec une expédition qui avait été formée par des particuliers ; le plus généreux avait été Thomas Smith ; aussi Baftin donna son nom au détroit qu'il découvrit au nord de sa mer de Badin. Sa découverte ne devait être vérifiée et continuée, qu'en 1818. 11 trouva encore l'entrée du détroit de Lancaster, qui aboutit à un labyrinthe Je roches, d'eau et de glace. Il avait découvert l'entrée véritable du passage nord-ouest. Il était accompagné de linberl Itvlot, dont le nom fut donné à une petite lie qui marque l'entrée du détroit.

Les voyages du dix-huitième siècle. — Les tentatives furent moins nombre uses et surtout moins h 'ii reuses pendant le ïviii0 siècle. En 1741, sur les instances d'Arthur Doldes, l'amirauté anglaise organisareïpédiliondeClivistçipheMiil.lletoiietilerjiiiiiEiumeMoor; ils explorèrent encore les cotes occidentales de la baie, et furent arrêtés par les glaces i la baie Repuise. Doblea prétendit qu'ils auraient dû s'engager dans cette baie, qu'elle devait Conduire âd'ouest, et fit accuser Middleton. Ce fut encore sous sou influence que le parlement vota eu 1743 une somme de 300,1)00 francs en faveur du marin qui passerait de l'Atlantique dans le Pacifique par la baie d'Hudson, Eu 1776 ou dut modifier la loi de 174:), en disant que l'on pourrait aller au Pacifique par n'importe quelle voie septentrionale.

John Ross. —Les découvertes furent reprises en 1818 sous l'impulsion de l'amirauté anglaise dirigée par Barrow. John Ross commanda la première entreprise (1818), mais on ne fut pas satisfait ' du résultat : il n'avait pu visiter que les parages de la mer de Baffin. Ross fut disgracié et ne put prendre sa revanche qu'en 1829. Félix Booth, riche négociant de la Cité, arma pour lui le Victory. Ross découvrit la presqu'île de Boothia-Félix (nom de l'armateur), qui était peuplée d'Eskimos. Il hiverna au milieu des glaces, dont la perspective était vraiment effrayante : « Dans tout son éclat, ditil, cette terre de glace et de neige a toujours été et sera toujours un désert énorme, sinistre, décourageant, et sous l'influence duquel la pensée elle-même se paralyse. » Le 1" juin 1831, il fit une grande découverte scientifique : il trouva un des pôles magnétiques du globe dans la presqu'île Boothia-Félix , par 70° 5' de lat. et 90 de long, ouest. Ross dut abandonner son vaisseau le Victory dans les glaces et revint en Angleterre en 1833; son neveu James Ross, qui continua les voyages, a donné le nom de Victory à un promontoire delà terre du Roi-Guillaume.

Parry. — Parry fit en 1819 et 1820 le voyage le plus fructueux avec les deux vaisseaux Hécla et Griper. Il parcourut le détroit du Prince-Régent, découvrit celui de Barrow, l'île Melville, la terre de Banks, et passa l'hiver au milieu des glaces boréales, au nord de l'île Melville, dans une baie qui a gardé le nom de ses deux vaisseaux. Dans un second voyage il entra dans le détroit d'Hudson et découvrit le détroit qui porte encore le nom de ses deux vaisseaux, Fury et Hécla. Il compléta ses découvertes dans un troisième voyage (1824-26) par l'exploration du détroit du Prince-Régent. Pendant l'hivernage il dut abandonner le Fury au milieu des glaces.

La question du passage nord-ouest avait fait un grand pas; on eut l'espérance du succès définitif quand on apprit que l'amirauté avait confié une nouvelle et définitive mission au capitaine Franklin.

John Franklin. — Franklin était connu par deux voyages accomplis dans le nord du continent américain avec le docteur Richardson : dans le premier, de 1819 à 1822, il avait exploré la rivière Coppermine et la baie du Couronnement (de Georges IV); il avait trouvé les côtes de l'Océan libres de glaces. Dans le second (1825-27), il devait longer les côtes à l'ouest de l'embouchure du Mackensie et rejoindre le capitaine Beechey qui venait de Bering; ce dernier ne put dépasser la pointe Barrow, et Franklin, craignant d'être prisonnier dans les glaces, retourna sur ses pas; ils s'étaient approchés si près qu'ils ne furent séparés que par une distance de cinquante lieues1.

1. L'exploration de cette côte fut complétée par Simpson en 1836 ; il atteignit la pointe Barrow et revint au Mackensie, terminant ainsi la reconnaissance des côtes à l'ouest du Mackensie jusqu'à l'Alaska. En 1838 il se dirigea vers l'est, retrouva les côtes visitées par Richardson, atteignit le cap Alexandra et aperçut la terre Victoria; en 1839 il poursuivit vers l'est jusqu'à la presqu'île Boothia ;

PASSAGE NORD-OUEST 19

11 partit d'Angleterre pour un voyage de trois années le 26 mai 1845 avec les vaisseaux Erebus et Terror, il relâcha à Tlle Disco ; des baleiniers l'aperçurent voguant dans la direction du détroit de Lancaster par un beau temps, un vent favorable, une mer calme : ce furent les dernières nouvelles de l'expédition. On commença a s'inquiéter en 1848, et on envoya des vaisseaux a sa recherche par le détroit de Bering. Richardson se rendit aux embouchures du Mao kensie. En 1849 James Rossparcourutles archipels du Nord, le détroit du Prince- Régent, et ne trouva aucune trace du passage de Franklin. Ross fit connaître son échec à l'amirauté; le même jour arrivèrent les dépêches aussi désespérantes de Richardson. De 1850 à 1854 le gouvernement anglais entretint quatre vaisseaux dans le détroit de Bering et six dans le détroit de Lancaster; il promit 500,000 francs à celui qui découvrirait les équipages et leur porterait un secours efficace, 250,000 francs à celui qui rapporterait des renseignements certains. Les actes de dévouement furent nombreux, et pendant plusieurs années l'opinion anglaise se passionna pour le mystère que cachaient les glaces polaires. La recherche de Franklin fit de nouvelles victimes : le lieutenant français Bellot tomba dans une fente de glace et disparut : les Anglais lui ont élevé un monument sur le quai de Greenwich. Enfin en 1854 le docteur Rae, ancien compagnon de Richardson, trouva des débris de l'expédition dans l'île du Roi- Guillaume. D'après le récit des Eskimos, les compagnons de Franklin avaient dû succomber vers 1850*. Lady Franklin2 ne perdit pas encore tout espoir ; elle acheta en 1857 le vaisseau Fox; Mac-Clin tock demanda à le commander sans traitement : il ne put atteindre l'Ile du Roi-Guillaume qu'en 1859. Le 24 mai il aperçut un squelette blanchi et quelques débris de vêtements européens, il découvrit un portefeuille renfermant quelques lettres, et apprit que le squelette était celui d'un domestique d'officier. Au même moment un de ses lieutenants visitait le cairn du cap Victory, construit par Ross en 1831; il y trouva le journal de l'expédition : les deux vaisseaux avaient suivi le détroit de Lancaster et hiverné près des lies Beechey ; le second hivernage avait eu lieu sur les côtes de l'Ue du Roi-Guillaume, en face du cap Victory. On voit que Franklin, attiré vers le théâtre de ses premières explorations, avait voulu gagner Bering en longeant le continent par une mer qu'il avait vue autrefois libre de glaces. Un second rapport, écrit en marge du premier, apprenait que Franklin était mort le 11 juin 1847 ; les vaisseaux avaient été abandonnés le 21 avril 1848 ; a ce moment les survivants voulaient franchir le détroit de Simpson et gagner la région de la rivière Back. En 1864 le journaliste américain Hall rapporta plus de cent cinquante objets provenant de l'expédition Franklin;

Simpson et son compagnon Dease eurent raison de se vanter d'avoir découvert le passage nord-ouest; ils se trompèrent seulement sur un point, en affirmant qaela presqu'île Boothia est une île.

1. Le docteur Rae toucha les 250,000 francs promis par le gouvernement.

2. Descend par sa mère d'une famille française qui émigra au xvn« siècle.

il put arracher quelques aveux aux Eskimos, soupçonnés d'avoir attaqué les équipages anglais ; ils lui racontèrent qu'un homme blanc (Crozier , officier de Franklin) avait vécu longtemps parmi eux, jusque vers 1863, ce qui est peu vraisemblable.

Découverte du passage. — Tant d'efforts avaient du moins produit un résultat: Franklin avait complété la circumnavigation de l'Amérique du Nord ; comme l'a dit R. Murchison : « Franklin et ses compagnons ont forgé avec leurs vies, ou plutôt par leur mort, le dernier anneau qui manquait encore pour rendre complète la chaîne des découvertes autour du continent américain. » En outre, Mac-dure, envoyé au détroit de Bering, s'avança vers le nord jusqu'à la terre de Banks avec son vaisseau VInvestigator; il alla ensuite sur la glace jusqu'à l'île de Melville, où il découvrit dans un cairn un rapport déposé par Mac-Clintock, venu du détroit de Lancaster. Mac- Clure y laissa une dépêche, et, au printemps suivant, au moment du danger suprême, quand Mac-Clure était sur le point d'abandonner son vaisseau, le lieutenant Pim, envoyé parle capitaine Kellet, vint le trouver et recueillit malades et équipage. Mac-dure arriva a Londres le 7 octobre 1853, après avoir le premier tourné le continent américain par le nord. Le problème du passage nord-ouest était donc résolu, grâce à la persévérance de l'amirauté anglaise. Elle y avait consacré presque sans interruption trente-huit années d'efforts inouïs, d'énergie surhumaine ; elle avait donné les meilleurs vaisseaux de ses ports et dépensé cinquante millions de son or; et cependant elle savait depuis longtemps que la question pratique, la question d'application commerciale, était hors de cause..

PÔLE NORD

Initiative de l'Angleterre. — C'est encore la race anglo-saxonne- (Anglais et Américains) qui s'est fait la place la plus large dans la longue série des entreprises polaires, entreprises toutes scientifiques, auxquelles ne peut venir se mêler aucune préoccupation commerciale. Eu 1773 le parlement anglais, sur la proposition du capitaine Phipps (lord Mulgrave), vota une prime de 500,000 francs a celui qui atteindrait le pôle. Trois routes ont été suivies : les Anglais et les Américains ont voulu atteindre le pôle par les côtes occidentale* du Groenland; les Allemands ont préféré la route du SpiUberg, et une tentative française a été faite au nord du détroit de Dé ri il g.

Los Américains. — Inglefîeld pénétra le premier, en 1852, dans In détroit de Smith qu'avait signalé Baffin; il alla jusqu'à 79°. En 1H.")3, 1<> docteur Américain E.-K. Kane pénétra de nouveau dans le iiiAme détroit, que Ton avait cessé de considérer comme un golfe, avec un navire équipé par Henry Grinnell ; il donna le nom de son protecteur à la grande terre glacée qui s'étend à l'ouest du détroit

POLE NORD 21

de Smith. Kane fit connaître le grand glacier de Humboldt, le village eskimo d'Étah, qui est le plus septentrional du monde. 11 s'avança jusqu'à 81°, et dénomma le canal Kennedy (nom du secrétaire de l'amirauté des États-Unis). 11 trouva une température assez douce, de la végétation, et contribua a répandre l'idée d'une mer libre au pôle, dont avaient parlé déjà les explorateurs sibériens, et surtout Wrangell ; on donna à cette mer libre problématique le nom de Polynia. Kane était revenu en 1855, après avoir abandonné son vaisseau et couru mille dangers.

En 1880 le docteur Hayes alla a 81° 35' et découvrit les caps Lieber et Union sur la côte de Grinnell.

Jalouse de ces succès, l'Angleterre voulut préparer une grande entreprise sous la direction de la Société de géographie ; le capitaine Gérard Osborne en fut l'inspirateur ; mais des discussions violentes s'engagèrent avec le géographe allemand Petermann, et l'expédition fut ajournée.

Le Polaris. — En 1871 se place le voyage du capitaine américain P. Hall; c'était un homme énergique, ancien ouvrier forgeron devenu journaliste ; il s'était d'abord passionné pour la recherche du capitaine Franklin, et avait fait en 1864 un long séjour dans les terres arctiques, vivant avec les Eskimos, dont il avait adopté les mœurs et le costume. Il partit de Washington en juin 1871 avec le vaisseau le Polaris, armé par la marine des États-Unis, que dirigeait le secrétaire d'État Robeson ; Hall donna ce nom au canal qu'il découvrit au delà de Kennedy. Le Polaris dépassa 82°, doubla le cap Union et hiverna dans une baie du Groenland. Hall fit des excursions sur la glace, puis, pour des raisons inconnues, sa belle intelligence se troubla; il mourut le 8 novembre 1871. Le Polaris disparut dans les glaces; le lieutenant Tyson put faire débarquer les provisions, et se réfugia sur les glaces avec les deux Eskimos Hans et Joë et dix-huit personnes, dont l'officier allemand Bessels ; ils dérivèrent vers le sud, et furent rencontrés, le 30 août 1873, au large du Labrador par la baleinière Tigresse, qui les prit à bord au moment où ils allaient succomber & la faim et à la fatigue1.

Nares. — L'Angleterre se décida enfin à intervenir. Les deux vaisseaux Alert et Discovery furent armés à Portsmouth sous la direction de Mac-Clin tock, devenu superintendant de l'Arsenal. Ils furent commandés par le capitaine Nares, qui partit le 29 mai 1875, et atteignit avec V Alert 82° 24' ; pendant l'hivernage, le comman-

1. En 1875 la mission anglaise de la Discovery visita la tombe de Hall et y plaça une plaque avec cette inscription :

Page 1