PREFACE VII
même jeu. Ils risquent davantage, car ils n'ont point, au delà de leur Silésie, quelque Montana ni quelque Alaska, où, des pionniers quotidiennement puissent devenir millionnaires et capables de joindre à la fortune publique leurs capitaux soudains issus de brousses fraîchement labourées, puis traversées par un rail opportun, ou de mines découvertes hier, ou de cascades captées naguère et métamorphosées, par la turbine et la dynamo, en foudre électroly santé, papetière, rafflneuse d'aciers^ alchimiste d'aluminium, de chlorates explosifs, d'énergie transportable, etc. Aussi les capitalistes teutons n ont-ils pas en mains Vatoul du jeu qu'il faudrait ; à moins que la Russie ne leur livre son domaine aussi vierge encore, aussi riche en virtualités que le domaine américain. Faute de cela, le krach allemand sera, quelque jour, la plus terrible ruine de V histoire économique.
Cette puissance morale et matérielle du Yankee, M. Saint-André de Ligner eux Va magistralement dépeinte au cours des pages que Von va lire. Elles sont belles par leur forme, dignes du grand artiste qui sut, dans V architecture de ses coffrets, dans les lignes décoratives de ses reliures, inscrire des beautés surprenantes et impérissables.
Avec raison V auteur de ce livre insiste sur la psychologie des enfants américains, sur leur caractère, leurs mœurs, leur éducation, leur admirable initiative « unique au monde ». Il laisse entrevoir, par là, ce que les États-Unis promettent à Vavenir : une descendance plus audacieuse, mieux pourvue de savoir pratique, et capable de commencer à douze ou quatorze ans une vie que n'ose affronter notre jeunesse majeure au sortir du régiment. La précocité^ de l'intelligence et de Veffort fait la vie yankee double en rendement par rapport à une vie européenne. On ne relira jamais trop ce superbe chapitre relatif aux enfants. Il est explicatif de tout le génie américain.
M. Saint- André de Lignereux n'a point négligé la multiplication des œuvres philanthropiques sur le territoire de VUnion. Il a montré leur bienfaisance et leur sincérité. Ce sont là choses étonnantes. Elles méritent déjà la reconnaissance de Vhumanité tout entière. Le phalanstère duR..., avec les histoh^es extraordinaires de ses principaux habitués, constitue un décor et une série de types invraisemblables pour notre idée latine, très vrais
YIII PREFACE
cependant. Apposant le travail manuel et le travail intellectuel dans leurs journées héroïques pour sustenter celui-ci par celui-là, ces énergies d'hommes et de femmes demeureront des exemples destinés à notre paresse de vieilles races radoteuses, amies du moindre effort.
Donc on trouvera dans ce livre un ensemble de leçons avec un portrait du peuple nord-américain. Après les études de M. Paul Bourget sur Vélite riche de New-York, le livre excellent de M. Lazare Weiler sur le monde financier, celui de Jules Huret sur les innombrables résultats du travail yankee, TAmérique au xx« siècle complète notre connaissance du grand peuple mécanicien, philanthrope et laborieux.
Cest la psychologie d'une nation entière que Vart de M. Saint- André de Lignereux résume ici avec le souci d'accroître notre goût pour les âmes collectives et pour la beauté qu'exprime la diversité de leurs espoirs innombrables.
Paul Adam.
L* aspect extérieur et la difficulté de la pénétration psychologique.
Parfois, en face de la poussée surgissante de l'Amérique, voulant la scruter pour la comprendre, nous restons imbus de l'enseignement des maîtres en psychologie, tels : Beyle, Sainte-Beuve, Michelet, Taine, Goncourt, (pour nommer seulement les nôtres). Nous nous souvenons par quelle magistrale méthode ils nous enseignèrent à regarder avec les yeux de l'esprit, à chercher les origines et l'histoire d'un peuple, à étudier ses littérateurs, ses savants, ses artistes, ses philosophes, à scruter ses mœurs, ses actes, afin que, ressuscitant les trésors de son passé, de page en page, on redescende ensuite vers l'explication de son présent de preuves en preuves.
Imprégnés de ces théories, nous autres Européens nous prétendons les appliquer à l'Amérique, pensant qu'une nation de cette envergure ne saurait s'approfondir par un meilleur procédé.
2 l'amériqùe au xx" siècle
U arrivé aior&^qUe noas sommes surpris même si, avec la plus attentive impartialité, nous avons classé nos documentations, de ne pouvoir nous expliquer ce que nous constatons.
Comme d'autres observateurs sincères j*ai, pendant un séjour prolongé en Amérique, passé par cette sensation déroutante, quand je me butais à Fincompréhension. Je recommençais en vain mes ébauches de silhouettes, les trouvant contradictoires avec les structures intimes. A ces moments on constate que ces théories, pour excellentes soientelles, ne nous donnent plus des résumés. Nos demandes n'obtiennent que de rares réponses. Nous nous trouvons en face d'illogismes flagrants ; alors tantôt éblouis, tantôt déçus, nous aboutissons à un dénigrement ou à un enthousiasme aussi irraisonnés l'un que l'autre; soit : à Tignorance de l'Amérique, parce que nous nous trouvons, là-bas, en face d'un inconnu, si on osait employer presque ces mots, en face d'un autre homme que celui familier à nos esprits.
Pourtant ces hommes sont issus d'Europe, ce
furent nos pères , ce serait nous-mêmes, si
demain, par hasard ou volonté, nous tombions dans le moule gigantesque de la remise en fonte américaine.
Cette contradiction entre l'excellence de nos méthodes et la petitesse des résultats n'est pas prétendre que Ton puisse dépasser ces méthodes et fabriquer un meilleur outil de dissection, c'est simplement avertir que les conclusions seront faussées si nous voulons appliquer mathématiquement ces formules.
Là-bas, il faut pour ressentir l'admiration ou infliger le blâme, oublier que nous sommes des ,
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Aryens, fils d'Athènes et de Rome, que nous avons passé par le Moyen âge, la Renaissance, la Réforme, la grande Révolution... non pour renier nos dieux, mais pour percevoir ceux qu'adore TAmérique.
Nous ne pouvons prétendre posséder dans nos classifications : V Américain, Pour surcroît de difficultés, voudrions-nous ouvrir un dossier, que l'Américain ne s'incarne pas encore dans un type distinct comme le type celte, le type sémite, le type latin, le type germanique, le type oriental, etc. Il ne se résume point dans un de ces types diffé- . rentiels dont l'expression se définit nettement ; ce type, l'Américain ne le possède point, pas plus qu'il ne possède des arts nationaux — et cela malgré ses affirmations et ses prétentions. —
Comment l'aurait-il ? Il a brisé ses types autochtones, ceux de la race rouge, et les circonstances ont fait, et font, que le sol n'a encore pu reprendre ses droits, pour se repeupler de ses propres enfants, aux lieu et place de cette foule importée (1).
La coulée incessante de l'émigration leur apporte depuis une cinquantaine d'années un alliage disparate aussi fécond que bigarré, mais dont le fusionnement est la plus passionnante étude du siècle dernier et la plus insondable énigme de celui-ci (2).
Nous assistons en Amérique à Féclosion d'un
, renouveau humain. De ce fusionnement est sortie
une statue d'un métal ignoré ; il n'a point d'exemple
(1) A noter : au bout de deux générations, la descendance de l'émigrant se modifie anatomiquement ; le corps s'allonge, s'amincit,
vse dessèche, les pieds diminuent, les nez s'agrandissent, la couleur du teint se durcit, et une vague ressemblance avec la fière allure de l'Indien d'autrefois s'ébauche, imperceptiblement.
(2) Voir page 110 le tableau de rémigration.
antérieur : on l'appelle scméricain pour le dénommer puisqu'il le faut. Pire qu'inédit, il est innomable. Venu de l'inconnu, allant à l'inconnu, chaque jour ils'additionne, se retranche, s'agrandit, se diminue, se colore, s'efface, s'épure, se corrompt,
s'effrite, s'affirme ! sélection stupéfiante qui
s'opère devant les yeux du penseur charmé... et terrifié.
Il est d'autant plus difficile pour nous de résoudre le problème de l'Amérique, que de prime abord elle semble, par les grandes lignes, se rapprocher et tenir de nous, du moins de l'Angleterre puisqu'elle en vient et parle la même langue.
Une des premières erreurs est de rattacher directement l'Américain d'aujourd'hui à l'Anglo-Saxon, lequel n'apporte plus qu'un faible contingent (1).
Submergé par le flot des autres émigrations, le type anglais est presque disparu, car l'Irlandais, ce formidable et pacifique envahisseur du nouveau continent, en diffère du tout au tout ; la langue anglaise est devenue, là-bas, rude, inélégante, jargonnée de français et d'espagnol. De la correcte tenue anglaise, de cette tenue impeccable que l'Anglais conserve aux quatre coins du monde, corollaire de sa conscience, il ne subsiste qu'une mince couche de pudibonderie morale dont on continue à vernir l'Américain, vestige — ou hommage — à ce qui fut le chaste puritanisme.
Une seconde erreur est de penser que ces fils de l'Europe auront pour l'Europe, ses sciences, ses arts, ses enfants, de la déférence ou de la sympathie.
(1) Voir page no.
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Il va de soi que de personnalité à personnalité des affections se nouent, la sympathie saute par-dessus des dissemblances pour jeter les bases de réelles amitiés. Le voyageur est reçu avec la plus cordiale urbanité. On l'héberge, on le promène, on le choie comme un bibelot rare ; quant à l'émigrant, il est accepté par l'Etat sauf des restrictions d'hygiène ou d'argent ; de plus la philanthropie de presque tous les pays a créé dans les ports où débarquent ces malheureux ce qui peut adoucir leurs débuts, préparer leur avenir : interprètes, sociétés, asiles temporaires, hôpitaux et secours.
Libre à vous ensuite de vous naturaliser ou non ; mais si vous persistez à rester étranger, peu à peu, imperceptiblement, vous vous sentez dans une atmosphère spéciale. On ne peut ni vous déprécier, ni vous mépriser ; tout au contraire, maintes fois quand un apôtre de l'altruisme veut lancer une loi d'avant-garde humanitaire, il s'appuie sur notre exemple « as in France » (comme en France). Néanmoins une atmosphère indéfinissable vous entoure et vous isole, alors par force ou par sagesse on médite ces mots que Roosevelt a cités comme un Evangile : « L'Amérique contre le monde, l'Amérique à tort ou à raison » (1).
On croit également retrouver notre civilisation, en effet la leur en dérive, mais désordonnée et frénétique. Continuer nos sentiments?... oui, mais surchauffés ou refroidis, tendus vers d'autres buts. Nos scepticismes?... nos croyances ? c'est possible mais là-bas les branches de la greffe protestante, ont grandi en inextricable forêt touffue. Si quelques doctrines, tel le catholicisme, demeurent intactes
(1) American IdealSj chap. i.
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dans leurs dogmes, déjà leur aspect extérieur, leur organisation, leurs tendances, leurs ressources sont autres. En résumé, il ne faut pas plus de deux heures sur le sol américain pour mesurer la dissemblance profonde qui existe entre nous et ceux issus de nous.
Pourtant la réplique est facile : cet Américain n'est qu'un anglais, un allemand, un français, un italien, pourquoi diffère-t-il diamétralement ?... N'oublions pas quelles influences, quelles nécessités, quelles triturations, quels broyages il a fallu à ces émigrés avant d'obtenir ce qu'ils possèdent, la place qu'ils ont et de devenir : américains.
Du premier jour le colon a du défendre âprement sa vie. Les sauvages de l'Amérique du Nord à l'inverse des sauvages de l'Amérique du Sud, peuples pasteurs domestiqués, étaient des nomades indomptables. Le colon a planté sa tente sur un terrain conquis cent fois, repris cent autres, au milieu d'ennemis sans pitié, qu'il combattait sans merci. Il était forcé, et avec lui sa femme et ses enfants, de tendre sans cesse sa volonté, sa ruse, son audace, son ingéniosité. Il n'y avait rien pour le colon dans les peuples qu'il refoulait pour les remplacer.
Jusqu'au climat, tantôt brûlant, tantôt glacial, la faune, la flore, tout lui était inconnu, parfois hostile.
En même temps, malgré cette tension terrible, ce colon était obligé d'être souple, de tolérer son voisin, son rival, émigré comme lui, parfois de mœurs, de religion, de langage distincts, non seulement de le tolérer, mais de s'allier avec lui pour l'ordre général de la défense commune.
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Tous n'étaient pas des aventuriers, mais tous étaient des aventureux par goût, par situation, auxquels aucune chose ne parut impossible. Ils savaient qu'ils rencontreraient les uns chez les autres l'écho de leurs idées, parce qu'ils avaient souffert durement avant de quitter leurs patries ; ils avaient été persécutés par les royautés, les religions, les familles, les routines, les hiérarchies. Ils avaient lutté en désespérés acculés jusqu'à s'embarquer dans des longs et pénibles voyages pour l'exil; jusqu'à biffer leur personnalité, leur nom... et cela parce qu'ils furent des rêveurs, des ambitieux, des indomptés, des mystiques, des amoureux. En débarquant sur ces plages où ils ne subissaient plus ni chaînes, ni entraves, où ils laissaient loin en arriére et souvent sans espoir de retour, leur passé, ils respirèrent le souffle pur de la liberté... ils étaient ce qu'il fallait pour former une race nouvelle.
Ces hommes ignoraient ce qu'ils avaient été jadis, l'un peut-être un martyr de sa foi, Tautre un bandit de grand chemin. Ils voulurent seulement savoir reliés et confondus dans la nécessité, ce qu'il fallait être : une race alliée par le travail et l'audace. Par là ils léguaient à leurs descendants ce goût des entreprises folles, des courages insensés, sans frein ni borne, et la rareté des femmes ne permit point à la timidité, à la prudence ou à la douceur, d'émettre sa voix.
C'est ainsi que naquit cette indépendance qui n'a pour limite que l'indépendance d'autrui, ce respect immense de la plus dure des lois, si on se l'est imposée soi-même, cet amour de la liberté basé sur la tolérance et fortifié par le travail. C'est également ainsi que purent s'enraciner en eux cette superbe.
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cet aplomb, cette confiance, cette vanité morale et sociale que Ton entretient et cultive dans lafamille et dans les écoles comme un feu sacré.
Dégagés des vieilles haines de races et de dogmes où l'Europe se ronge, ils semèrent les germes de cette belle dignité américaine qui ne croit jamais déroger en travaillant, qui n'estime l'homme que s'il s'élève lui-même, et qui réaliserait le rêve de luniverselle paix; car il paraît impossible qu'un tel peuple, doué d'un tel idéal, risque de sombrer dans la soif du gain, de s*enliser dans la ^grossière aristocratie de l'or, et de se laisser séduire par le néfaste mirage des armements à outrance.
Tout Européen — même le descendant du pionnier puritain — s'est donc transformé dans ce que Roosevelt nomme à juste titre : « le creuset de la naturalisation ». Ces troupeaux apitoyants de déguenillés que les steamers débarquent sans cesse à Ellis-Island, sont d'une structure morale semblable à ceux qui débarquèrent il y a trois cents ans ; ce sont des lutteurs résolus... c'est d'entre eux que sortent dans dix ans, dans quinze ans, les députés, les sénateurs... et ce sont leurs petits-fils qui seront les présidents dont la parole jettera un poids dans les destinées de l'Europe.
En vertu de quel sortilège, dès que nous foulons le sol de là-bas, nos vertus, nos vices, nos sensibilités prennent-elles chez nous, et plus sûrement encore chez nos enfants, un faciès autre? Les nouveaux besoins vont créer de nouvelles doctrines, les nouvelles doctrines de nouveaux codes, des différentes libertés ; il va se former un homme qui ne craint rien, ni l'usage, ni le ridicule, ni le pré-
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jugé, ni les éléments, ni les climats, ni les distances. Comme il se sent presque rayé de l'Europe, il va se réincarner. Nos atavismes prendront des modifications particulières, notre idéal changera d'horizon.
Aussi bien comment pénétrer, définir un être neuf dans les veines duquel, deux, trois, quatre sangs difl'érents coulent et se heurtent? Il est fils d'Anglais, petit-fils de Français, sa mère était Italienne croisée de hongrois, de russe... qui sait? de syrien ou de mongol; il compte dans ses ancêtres un soldat, un marchand, un marin, un médecin, un laboureur, un poète, une doctoresse, une catholique, une protestante... enfin lui-même passera sa vie à s'essayer dans les plus diverses vocations : ouvrier, pasteur, avocat, manufacturier, journaliste, chercheur d'or, maître d'hôtel, militaire, professeur, sans dégoût ni fatigues de ces avatars... ne visant que la route qui mène au temple de For.
Cette filiation des espèces américaines, filiation unique au monde, nous ne pouvons encore la percevoir comme il le faudrait dans le recul du passé et le désintéressement du fait accompli qui permet d'en démontrer le mécanisme pour en apprécier les avantages, ou en blâmer les faiblesses. Nul ne sait où l'Amérique aboutira. Leur marche titanesque, il faut la voir vite sans prétendre la juger, car elle grandit avec la folle vitesse acquise de leur audace jusqu'à des summums surhumains ou factices. Point d'étapes progressives, échelonnées; TAmérique bondit, dédaignant de se perfectionner pour que rien ne l'entrave ; elle s'imagine que la meilleure preuve de son triomphe, ce sont ces saccades frénétiques qu'elle ponctue des étoiles de sa bannière.
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Comment donc appliquer à TAmérique nos sages méthodes d^études, lentement élaborées et conclues?
Là où rien n'existait il y a un an, une ville de plusieurs milliers d'habitants s'improvise en six mois ; hier elle a vécu, demain elle est retombée à la solitude... Telle secte avait un prophète... des temples, des fidèles, des millions ; un souffle passe, rhomme et son œuvre sont démodés, les temples jetés à bas, les adeptes disparus. Dans un tel tourbillon est-il possible de s'arrêter pour peser ?
Nous ne pouvons qu'accumuler des faits, présenter des notes, indiquer des gestes, des mots, des silhouettes. La plus consciencieuse documentation de TAmérique, ce sera des « Instantanés ».
Les rapports diplomatiques, commerciaux, littéraires sur ce pays auront toujours leur valeur, leur enseignement, leur intérêt... — leur menace aussi!... Pourtant on peut affirmer, sans se tromper, que dix minutes passées sur le pont de Brooklyn à' six heures du soir, quand la foule s'y déverse dans une furia et une force d'une beauté terrible et abstraite, en apprendront toujours plus sur T Américain que tous les chiffres des statisticiens.
Les physionomies masculines.
La foule que l'on coudoie, celle qui travaille et agit, semble excessivement jeune et robuste. Ni vieillards, ni souffreteux. Que deviennent les maladifs? les débiles? les caducs? Se retirent-ils de la lutte? Tombent-ils avant terme? Comment vivent-ils?...
La généralité de cette foule ne dépasse pas la quarantaine. Dans les bureaux, les banques, les hôtels, les administrations, les magasins, etc.. les employés ont quinze, seize, dix-sept ans, ceci sans préjudice des enfants. A onze, douze, treize ans, utilisés pour des occupations qui exigent du soin et qui engagent la responsabilité, ces enfants tiennent des registres, réexpédient des lettres, délivrent des entrées, etc.... etc
En général, là-bas, l'aplomb, la confiance en soi, rimpérieuse nécessité de gagner son pain, le désir d'avoir une indépendance, le don de l'initiative, ainsi que cette puissance d'absorption avec laquelle TAméricain se donne à sa tâche quelle qu'elle soit, mûrissent le garçonnet et l'adolescent.
A la jeunesse de l'âge, il faut ajouter l'aspect de
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la santé. La démarche, même chez Fhomme grisonnant, n'est jamais pesante, traînarde. Les anémiés, les poussifs, les ventrus si fréquents en Europe y sont à peu près ignorés. Le climat dessèche, l'activité élime. L'allure est leste, vivace, saine. Les corps sont journellement fortifiés par les sports, la marche, l'escrime, le foot-hM, le base-ha-Uj le hand-ball, la rame, le golf, la chasse, la pêche, le cheval, le tennis, la course, le hockey, les quilles, les haltères, les exercices de la milice et mille inventions de gymnastique pour développer, endurcir, assouplir chaque muscle du corps, et pour terminer : la douche ou le bain froid.
Enfant, le sport a été un plaisir, adolescent, l'occasion d'une joute... plus tard c'est une nécessité. L'homme qui se sent absorbé par les préoccupations, crispé par l'immobilité du bureau, l'homme qui toute la journée a jonglé avec des chiffres, cet homme désireux de ne pas perdre une minute, sa journée ou sa semaine finie, éprouve le besoin de se détendre et de se rééquilibrer, il sait qu'il utilisera l'heure ou la demi-heure consacrée à une fatigue saine, calmante il la regagnera le lendemain en lucidité et sang-froid.
L'Américain est heureux de se retremper dans le sport. Les œuvres philanthropiques, asiles, refuges, cours gratuits, installent d'abord une salle de gymnastique, c'est la meilleure attirance. Leur première pensée, après le business est le sport. Leur grand plaisir est de vivre en plein air une heure ou une semaine. Des groupes d'amis, pour leurs vacances, s'enfuient seuls, avec joie, dans les régions désertes (1), campent, dormant, roulés dans
(1) Voir aussi, page 228 : Un phalanstère américain.
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leurs manteaux, chassant ou péchant, pour leur nourriture, supportant mille fatigues, heureux de constater leur endurance, leur adresse et leur volonté (1).
Ils ignorent nos petits malaises et nos petites précautions. Ils ne craignent point les courants d'air, si fréquents en Amérique, qu'il faut les subir ou se réembarquer [sic), ni l'eau glacée qu'ils boivent en toute saison à pleins verres. Dénués de gourmandise, ils mangent vite et peu ; l'alimentation est très rationnelle. Le matin, au lever, un déjeuner complet : un farineux, une viande, thé ou café, ou chocolat, ou lait ; plus, eau glacée, fruits... l'homme est réconforté du jeûne de la nuit. Puis le travail... A midi bref repas... souvent des œufs, une salade, un fruit... jambon, encore les mêmes boissons; ce repas ne les alourdit point, on peut reprendre de suite le travail... A six heures le dîner, toujours les mêmes boissons, toujours l'eau glacée, chaque viande est escortée d'une demi-douzaine de légumes cuits à l'eau, on ajoute soi-même le beurre.
Cette entente de l'hygiène pratique se complète par l'art de se vêtir commodément. Aucun Américain n'admet d'être serré sous prétexte de modes.
(1) Dans une ville, à l'occasion d'une fête d'été, on attendait une grande affluence. On organisa sur les prairies des hôtels composés d'une vingtaine de tentes éclairées à l'électricité, ayant un petit parquetage, toilettes, commodes, et reliées à la tente centrale, sorte de bureau-cuisine, par le téléphone. Ce ne furent pas les chambres les moins demandées, au contraire.
Dans les campagnes qui environnent les grands lacs du Nord, beaucoup de chambres à coucher ont leurs trois côtés en grillages, le soir on abaisse des stores et en réalité on dort en plein air. Notez que dans plusieurs comtés touchant le Canada, il y a six mois de neige.
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L'industrie du vêtement en perfectionne les moindres détails. Il y a émulation incessante entre les fabricants. On trouve à choisir vingt systèmes de bretelles, déboutons, de ceintures, de cravates. Lance-t-on une nouvelle cravate, soi-disant parfaite? Immédiatement deux, trois, quatre grands magasins isolent et arrangent une de leurs vitrines en petit salon... Aux yeux des passants un jeune employé y entre, ganté, chapeau en tête ; il se découvre, enlève son veston, son gilet, sa cravate... la fccmeuse cravate... puis sans l'aide d'aucune glace, en deux ou trois mouvements automatiques il remet la cravate I pour en prouver Texcellence... Salue, se recoiffe et sort... dans cinq minutes il recommence.
Le soulier n'est pas moins parfait. On a compris que le premier point de l'activité est la commodité de la chaussure. La forme anatomique du pied (de l'ensemble de tous les pieds) a été étudiée, pour servir de base, sans souci de l'élégance. Certains étalages de cordonniers semblent des magasins d'orthopédistes tant est baroque Taspect des chaussures d'homme. Tantôt le bout du pied s'arrondit et s'évase en forme de poche ; tantôt le bout se replie et se relève comme un hameçon ; ou bien chaque soulier, suivant qu'il est pour le pied gauche ou pour le pied droit, s'étale et se tord exagérément. On hésite à chausser de semblables difformités, mais si vous surmontez cette appréhension, si vous vous décidez à essayer ces genres si différents, vous êtes ravis de vous sentir aussi à l'aise que dans des pantoufles ; les souliers souples, légers, ne comportent aucun poids; sauf le campagnard, à la ville tous, riches ou pauvres, ignorent les cuirs lourds, les semelles blessantes; aussi marchent-ils d'un
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pas égal, bien posé d'aplomb , mesuré, élastique et hardi, avec une attitude et une désinvolture qui résume un total d'équilibre.
Ce que nous appelons Vhomme distingué, du moins cette allure correctement effacée, froide, hautaine, conception idéale des soi-disant gens du raonde^ est rare en Amérique, sauf les affectations anglomanes de quelques New-Yorkais ou Bostoniens, afin de se rattacher directement (1) aux premiers colons — après fortune faite, s'entend ! car làbas douze quartiers authentiques sont peu de chose pour un Américain s'ils jie sont dorés sur dollars sonnants — mais c'est un groupe trop petit dans 80.000.000 d'habitants pour fonder une caste, fûtelle infime.
Sans être vulgaire, ni affecté, l'homme a le sentiment de sa valeur et de sa dignité ; même distingué, il est différent des nôtres par l'aspect de sa robustesse, de sa simplicité, de son aisance et de l'orgueil que lui donne le titre de citoyen des États- Unis.
Ce qui est presque inconnu, c'est l'élégance masculine, la coquetterie masculine. Cet homme si soigné, si savonné, vêtu de linge éblouissant, parfois endiamanté, n'est jamais un dandy... c'est moins et plus.
Le mauvais sujet, le mangeur de cœurs, le genre Don Juan est inconnu à tous les échelons. Non seulement il n'est pas recherché des femmes comme irrésistible, mais les portes se ferment devant le séducteur qui essaierait d'établir ce prestige per-
(1) Voir Emigration, page 117..
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vers ; l'esprit de solidarité féminine d'une part, Tombre de la morale puritaine de l'autre, les facilités du mariage et du divorce imposent à l'homme la vertu, tout au moins l'aspect vertueux ; on supporte rhypocrisie, on ne tolère pas le cynisme.
Suivant leurs dires, les jeunes gens, qui d'habitude se marient tôt, arrivent, au moins pour la moitié, chastes au mariage, grâce à des sens calmes, à l'habitude des sports. (Le voyageur contrôlera difficilement!... car sur certaines tares on tire un rideau impénétrable devant lui... Il faut se borner à questionner les médecins, pasteurs ou prêtres établis depuis longtemps en Amérique, alors nos renseignements sont d'une tristesse affreuse et prouvent que l'humanité renferme, sous tous les cieux, la même lie.)
Naïveté vaniteuse ou esprit de groupement, l'Américain porte sur lui une foule d'insignes, de toutes forme, espèce, matière, grandeur, en or, argent, cuivre, émail, environ du diamètre d'une pièce de cinquante centimes ou d'un franc; les hommes en parsèment les revers de leurs habits ou de leurs gilets, les femmes leurs corsages.
Si un Américain a appartenu à l'Université de Yale ou d'Harvard, sa vie durant il sera fier d'en exhiber l'insigne. Dans chaque porteur d'une insigne semblable, il retrouvera aide (1) souriante ou sobre, mais effective. Il en est ainsi pour chaque porteur de chaque insigne, ce sont les mailles d'une cuirasse de solidarité. Insignes spéciales pour les descendants ou descendantes de ceux qui combat-
(1) Voir page 91.
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tirent avec Washington : Les enfants de la Révo^ lution, cela constitue, chose précieuse, « un aïeux » qui vous sépare du parvenu, de l'émigrant.
Insignes maçonniques avec le triangle et l'équerre, en épingle de cravate, en breloque, en bague, en broche, en bracelet. Insignes catholiques, un trèfle vert pour ceux d'origine irlandaise. Insignes pour les associations de bienfaisance, de tempérance, de gymnastique. Insignes pour les corps de métiers, de musique, de pompiers.
Etes-vous protecteur de telle œuvre, avez-vous patronné telle union? On vous vote un bijou immense que le ou la titulaire exhibe avec reconnaissance. Etes-vous simplement relié à une très grande affaire commerciale, telle que H*** et ses fabriques gigantesques de conserves à l'eau, au sucre, au vinaigre? Etes-vous son acheteur? son fournisseur? son vendeur? son représentant? son actionnaire? son employé? son commis? Vous arborerez à votre boutonnière un petit cornichon en relief émaillé du plus fulgurant vert. Etes-vous membre de telle association de chasse ? de tannerie ? d'élevages? de laiterie? une tête de cerf ou de vache ornée de petites cornes vous revient précieusement de droit. Etes-vous ancien sudzs^e ? c'est une médaille de bronze fondue avec les canons pris à ces (( Yankees » (1), suivant le mot textuel d'un combattant de la guerre de Sécession. Ce ne sont que drapeaux, étoiles, fleurettes, carrés, ronds, losanges, sans oublier les rubans ! Au moindre anniversaire patriotique ou intime, chaque Etat, chaque municipalité, chaque société club, secte, coterie, fait imprimer des rubans, non pas des petits bouts
(i)Dans la bouche d'un sudiste et même d'un homme de l'Ouest, le terme de Yankee est une injure.
de ruban discret, mais en satin chatoyant jaune, violet, rouge, orange, large de trois centimètres, long de quinze centimètres, qu'on pique sur soi de façon apparente. On y lit en belles lettres d'or : Csilifornisi, ou Member, ou Invitated, ou C/iataqusi^ ou Canada, ou Lumher Merij om Fraternity , ou toute autre appellation qui classe et enrégimente le porteur.
A certaines affluences, à certaines fêtes, on rencontre des hommes bariolés de rubans multicolores et constellés d'insignes... démocratiques!
L'Américain ignore la sensation d'être ridicule, il n'en a guère, comme nous, le souci; son aplomb, sa confiance l'en préservent, il ne pense même point qu'il peut y prêter. La vie, jusque dans ses amusements ou ses extravagances, est prise au sérieux. Le dégoût du blasé, le désœuvrement du flâneur, le scepticisme du philosophe, n'y sont pas fréquents... Chez un peuple aussi convaincu, où peut se glisser le regard de Tironiste?
Selon le genre en vogue, les visages rasés permettent une étude bien intéressante des physionomies.
Celles dont les ascendants habitent l'Amérique depuis au moins trois générations ont une tendance à rentrer dans le type anguleux, rudement énergique et non sans noblesse, de l'Indien disparu ; visage long, menton saillant, nez mince et proéminent ; la calvitie est rare.
Moins beaux que les beaux Anglais ou les beaux Allemands dont ils descendent (1) pourtant, ils
(1) L'élément irlandais ne date réellement que depuis trente ans (voir page 110), l'élément italien et hongrois depuis une vingtaine
retiennent par Texpression des yeux et des bouches. Teux d'une vivacité intense, pénétrante, avec une expression perforeuse. J*y ai noté des regards perçants, durs, absorbés, qui voyaient en dedans, jamais un regard perdu, rêveur, sournois; c'est presque une règle de morale américaine que de regarder droit et haut... les yeux allant au-devant des yeux ; les mères Texigent des enfants quand elles leur parlent, ou quand ils répondent. Dans les écoles, les œuvres de relèvement, on en maintient Tusage.
Pas de bouches molles, sensuelles, niaises. Inutile de chercher ces masques qui font dire : Quel brave homme.,, ou : celui-lk est un faible cœur, ou : celui-ci est un indécis. Après le regard en vrille, il ne pouvait se dessiner d'autres bouches que ces lèvres généralement minces, sèches, aux commissures rentrantes.
D'habitude le masque reste impassible, immuable, obtenu ainsi à coups de volonté, par self control et empire sur soi.
Les atavismes anglais, saxons, indiens, la liberté dès Tenfance, la responsabilité dès la jeunesse, le désir d'arriver, produisent cette impassibilité afin de ne perdre aucune occasion, de ne révéler aucun projet, de ne liv^^er aucun sentiment. Lointaines traces du puritanisme, pudeur — ou froideur — on ne témoigne en public (surtout dans l'Est) aucune preuve d'affection. On ne s'embrasse pas ou point, même entre jeunes filles. A la veille d'un départ pour le lointain, au retour d'un dur voyage, les parents, les époux, les enfants se serrent énergiquement les mains. On réserve les larmes, les
d'années. Cette nouvelle ingérence de deux races très belles commence à peine à donner des résultats ethnologiques probants.
baisers pour le home. Les tendresses jalouses, inquiètes, câlines, démonstratives, de nos mœurs européennes restent incomprises. Paul et Virginie choqueraient, Philémon et Baucis détonneraient. Cependant sous ces masques glacés les sensibilités sont violentes. Sans cesse un père, une mère, un veuf, une veuve, ayant perdu Têtre cher qui constituait le meilleur de leur vie, se consacrent intelligemment à ce deuil, emploient leur temps et leur fortune à fonder richement une œuvre pour en perpétuer la mémoire avec le même zèle qu'ils déversaient sur les trusts^ les business ou les fêtes mondaines.
Peu de recherche dans leur mise, mais en revanche rarement l'apparence déguenillée du mendiant européen ou le spectacle navrant du pauvre en habit noir. Les vêtements sont achetés le plus souvent confectionnés, le linge est blanc, c'est leur vraie élégance. Dans ces intérieurs surchauffés (1), l'homme est souvent en manches de chemise et celle-ci est éblouissante. Sur ce corps savonné, douché au moins une fois par jour, on ne peut mettre que du linge frais. C'est ici une forte dépense, et il semble qu'on ne lésine pas plus làdessus que sur aucune autre. Rarement économes, plus rarement avares, ils ne restreignent leurs frais que s'ils ont un but : celui d'amasser une somme pour se lancer plus loin, spéculer plus haut. On
(1) Le chauffage des administrations, hôtels, bureaux, ateliers, écoles, banques, usines, magasins, etc.. est toujours de plusieurs degrés au-dessus de la température de nos intérieurs européens correspondants. Hommes et femmes portent des vêtements légers, ils ne sont pas entravés par nos lourdes étoffes pesantes et ne se couvrent chaudement que pour le dehors.
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s'efforce de leur inculquer le goût de l'épargne, on a créé des caisses d'épargne, scolaires, et le Penny Providence Bank, où l'on admet le versement minimum d'un cent (dix centimes), mais dans le courant matériel et moral de Tère actuelle, avec leur âpreté, leurs gains, leurs agiotages, l'épargne est une contradiction que rien ne favorise.
Les hommes portent des bijoux lourds et voyants. Le soir, quand ils ne sont pas en habit, en cravate blanche, ils mettent sur leur cravate de couleur un diamant de deux ou trois mille francs. On voit souvent de pauvres gens réunir sur une pierre précieuse leur petit avoir; un garçon de restaurant 011 il desservait les plats sales, vêtu d'une veste graisseuse, en exhibait sur son plastron; un petit jardinier en avait à sa montre ; sur beaucoup de chemises d'homme, à côté de la boutonnière, près du col, il y a l'œillet destiné au bouton de pierre fine, diamant surtout.
Les sons de voix sont mâles, sans éclat et nasillards. Ils parlent lentement, avalent la moitié des mots. Quand ils vous écoutent, ils ponctuent vos phrases d'une intonation nasale, à bouche fermée... hann... /lann... particulièrement agaçante, ils la répètent deux fois, trois fois (cela donne le temps de réfléchir).
Jamais un Américain, aussi humble soit-il, n'hésite à prendre la parole en public et cela sur n'importe quel sujet. Dès l'enfance, dans les petits clubs scolaires, on s'y essaye. L'habitude en reste, sans timidité comme sans violence ; on ne se pose pas en orateur ni en grammairien, on ne cherche pas à être éloquent mais seulement à développer son idée d'une façon pratique, et si ce n'est à réunir la majorité, du moins àéclaircir la discussion.
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Là-bas, il faut accepter que la banalité souriante de notre accueil, se transforme en une sorte « d'ac-* cueil sur l'expectative ». A votre contact, l'homme se décide de suite à faire ou à ne pas faire ce que vous lui demandez ou proposez. Ni tâtonnements ni fausses attentes. De même il ne vous impor- ; tune point pour vous décider à l'écouter ; économie de temps mutuelle.
Parallèlement à leur audace effrénée^ à leur amour du gain, à leur cruauté dans la lutte pour la vie, à , leur cynisme en affaires, sur ce bloc offensif qt indomptable qu'est l'Américain, il y a des facettes de douceur, de patience, de crédulité, d'enfantillage dont la rencontre est absolument déroutante.
Cet homme si viril, si rude, si grave, a des amusements de gamin ; la moindre drôlerie le fait rire. Pour un petit nombre de théâtres de drame ou comédie, il y a foule de cirques, cafés-concerts, ou théâtricules avec spectacles coupés de ballets sans queue ni tête ; tableaux chauvins, décors reliés en dépit de la logique, où les chorus qui tiennent une grande place, au bonheur du public qui bisse, qui trisse, qui redemande des... douze, quinze fois le même air. Autour des villes il existe des sortes de foires en permanence où le désir de s'agiter, de se remuer, de se démener, forme la base de la distraction. Les montagnes russes ou jeux analogues abondent. Les petits wagonnets escaladent des escaliers, s'engouffrent dans des tunnels, passent sous des cascades, tombent dans des lacs avec une vitesse folle I... Tandis que les femmes excitées crient et rient, eux demeurent impassibles. Les carrousels de chevaux de bois tourbillonnent comme des tou-
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pies, il y a des courses vertigineuses. Souvent les jeux de massacres exhibent alors en guise de « poupées » des nègres vivants contre lesquels on lançait des œufs crus (1). Les Têtes de Turcs ne chôment point, les balles rattachées par une chaîne d'acier et qu'il faut pousser violemment non plus. Représentations d'incendies fictifs avec pompes à vapeur et sauvetages héroïques, au milieu des flammes de lycopode et de bengale. Simulacres de combats entre blancs et Indiens avec poteaux de guerre et danse du scalp... Jamais une note crue ou libertine... le plaisir est agité, frénétique... et chaste.
C'est la terre bénie des charlatans, spirites, somnambules, médiums, qui ont beau jeu auprès de ces ogres du trust et de ces spéculateurs enragés du quitte ou double. Le premier finaud qui se proclame élu, qui parle de révélations sur un ton convaincu, est assuré de trouver un écho enthousiaste dans ce fond de sérieux mystique, mélangé de rêve pur, des brumeuses races du Nord. Argent, temples, fidèles, honneurs, ces soi-disant apôtres obtiennent ce qu'ils veulent. La justice force à ajouter qu'ils s'en servent à merveille pour le bien de tous sans oublier le leur. Ils fondent des villes, des fabriques, leurs dogmes se doublent d'une excellente affaire qui, la plupart du temps, s'étiole ou se transforme à la mort de l'apôtre.
Vis-à-vis des femmes aucune galanterie, au sens où nous l'entendons. Ils la remplacent par une générosité indulgente, une protection désintéressée et un respect attendri autrement chevaleresque que les séductions perverses des Lovelace. La femme
(1) Gela a été dernièrement interdit.
est traitée en camarade faible et gracieux. Il est de bon goût de tout lui tolérer, tout lui concéder comme le font les grands chiens quand ils jouent avec un roquet, qui se laissent harceler et importuner sans montrer les dents (jusqu'à présent du moins) (1).
C'est, dit-on, le résultat du petit nombre de femmes qu'il y avait jadis : à certaines époques, l'émigration comptait vingt fois plus d'hommes que de femmes, et aussi le résultat des natalités, car les naissances des garçons prédominent largement sur celles des filles, c'est enfin ce fait psychologique que plus rhomme est viril, plus il est désarmé devant la faiblesse.
Envers les enfants, même douceur, même tolérance.
Dans l'effroyable désorganisation de la famille américaine actuelle et qui augmentera si les femmes elles-mêmes, par une réaction intelligente et peutêtre prochaine, n*y remédient, il faut rendre cette justice à l'homme qu'il est excellent pour les siens. Il y a d'autant plus de mérite que l'indépendance des femmes, leur amour de la dépense, la liberté illimitée des enfants, leur manque de respect filial, rendent imparfaitement au père et au mari l'équivalent de son labeur, de ses dons et de sa tendresse.
Faut-il en conclure que la férocité de cet homme quand il lutte âprement pour la vie, serait moins âpre s'il trouvait chez les siens plus d'amour et moins d'exigences ?. . . puisque toutes les fois où il n'est pas raidi par nécessité de vaincre, il est fraternel, indulgent et humain, et que l'animal lui-même bénéficie de ces sentiments. Le hasard m'a fait assister un
(1) Voir à Féminisme, page 204 et pages 194, 211.
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mois durant à d'immenses travaux de terrassement où il y avait des centaines de charretiers et de travailleurs qui s'activaient en vue d'une date fixée, pour une inauguration. Jamais un cheval n'était frappé brutalement, ces animaux obéissant avec effort et entrain au seul appel de la voix, d'une façon autrement intelligente que nos pauvres bêtes abruties sous les coups (1). J'ai vécu dans différents villages du nord et du centre ; il y a des oiseaux sous la protection des lois; ces bêtes — qui sont pourtant des migrateurs — poussent la familiarité jusqu'à venir picorer sous vos pieds. Sur les vérandahs, les imperceptibles oiseaux-mouches, qui chaque année arrivent du Brésil et remontent jusqu'au Niagara, voltigent de fleur en fleur presque à portée de la main sans que les enfants pensent à les prendre ou à les effaroucher. Les parcs de Washington, de New- York possèdent des bandes d'écureuils gris habitués à être nourris et gâtés par le public. Ils montent sur les genoux du premier venu qui s'assied sur un banc; dès qu'on frappe deux noix l'une contre l'autre, on les voit dégringoler des arbres et venir les prendre de vos mains et même déchirer les sacs de papierpour s'en emparer plus vite.
Au sortir de sa maison oii sa femme et ses enfants obtiennent de lui toutes les générosités et toutes les indulgences, en traversant ces villes où il est défendu de maltraiter les animaux, ces parcs où
(1) Les sociétés d'humanité sont nombreuses, actives et agissantes. Elles font respecter avec soin les lois protectrices sur les animaux. Leurs inspecteurs parcourent constamment les villes; dès qu'une bête semble malade et épuisée, ils s'informent si elle est bien nourrie et soignée; souvent on l'achète pour l'abattre. La réclame et la vulgarisation de ces sociétés, ainsi que leur portée, donnent de bons résultats.
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oiseaux et écureuils jouent devant lui, l'Américain rentre dans son bureau et aussi dans sa cruauté ; froidement, à Taide d'un calcul souvent féroce, d'un trait de plume, il ruinera son concurrent et le poussera à la faillite et au suicide... no matterl (1)
(1) (Qu'importe!)
Les rues.
Aucune de nos villes, même celles de troisième ordre, n'oserait afficher l'incurie et la malpropreté de la plupart des grandes villes américaines.
Certainement à Chicago la Michigan Avenue , à New-York la Cinquième avenue, à Saint-Louis le Lindell Boulevard, etc., sont propres et entretenus, mais en dehors des grandes voies luxueuses, de quelques nouvelles rues élégantes, la négligence rivalise avec le mépris du goût.
Les trottoirs sont rapiécés par l'asphalte, la pierre, la brique, le ciment comprimé, carrelé, teint, mosaïque. Constamment la chaussée ou le trottoir défoncés présentent des trous où la suie fraternise avec la pluie. Les réverbères rouilles, les boîtes à lettres lépreuses, les grilles et les bancs des rares squares sont franchement laids.
Le splendide Central-Park de New- York a des sentiers bitumés, des avenues asphaltées. On objecte qu'il est fort fréquenté... pas plus que notre Luxembourg ou nos Tuileries.
Dans la cinquième avenue à New-York, où Ton
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n'habite qu'à partir d'un million de rente, en face des délicieuses frondaisons du Centrsil-Psirkj au milieu de ces somptueux hôtels, diminutifs des monuments de Blois, Cluny, castels d'Allemagne, palais de Venise, etc., parmi les fringants équipages, on a défendu les tramways à trolley et on laisse circuler une ligne d'omnibus tels qu'on les voyait il y a cinquante ans, minables, cahotesques, avec des cochers sordides, anomalie criarde dont nul ne se choque.
Anomalie encore — pour nous — les ég lises à louer ou à vendre, en style Gothique, Renaissance, colonial ou genre chalet, sur lesquelles un immense écriteau s'étale : Local pour banques, hôtels, salle de bal. Les croyants de ce culte-là (jamais ni Catholiques ni Juifs) ont bâti un temple plus grand... ou bien il est démodé.
Beaucoup d'enseignes de cafés, de restaurants en langue italienne, allemande, espagnole, chinoise, où les émigrés retrouvent de la polenta, de la choucroute, du chile mexicain, du rat laqué ; en revanche on ne lit jamais sur une devanture de magasin élégant : On parle français, ou : Man sprichtdeutsch; les employés sont trop changeants ! les touristes d'outre-mer trop rares.
Parfois en plein centre on rencontre aux endroits les plus fréquentés, devant les maisons en construction, à la sortie des ateliers, des magasins, le Bar ambulant que traîne un cheval. C'est une sorte de roulotte à double baie, sans portes, d'accès trop facile, luxueusement meublée et dorée ; on y monte une minute, le temps d'avaler le hideux whiskey.
Absence d'arbres. Des voies tels nos boulevards, VUnter den Linden de Berlin, la Rambla de Barcelone sont ignorées : du reste qui les verrait?.,.
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Dans les villes où ils ont été plantés jadis, on ne les entretient guère... Si un arbre gène pour la location d'une boutique, un beau soir il s'enflamme tout seul, le tronc noirci demeure lamentable ; si un cyclone a cassé un autre arbre le restant en subsiste, manchot ébranché. Les municipalités regimbent devant les débours qui ne sont pas pratiques, c'est une dépense improductive, un argent immobilisé, perdu I Le soir on lave à grande eau les rues les plus fréquentées; cinq ou six tonneaux d'arrosage s'échelonnent, lançant un vrai fleuve; point n'est besoin de balayeurs... ce torrent entraîne tout.
Peu ou presque pas de fiacres, les équipages sont un réel luxe ; que deviendraient les malheureux chevaux dans ces interminables rues ? Broad" way de New-York avec ses prolongements, a dixsept kilomètres; Michigan Avenue de Chicago près de trente kilomètres. Dans les villes pareillement tracées au damier, les principales rues les coupent d'un bout à l'autre ; allant d'un faubourg à un faubourg... luxueuses et animées au centre, sales et populaires aux extrémités. Les tramways électriques surgissent et grandissent avec les villes; quand une ligne de tramways aboutit à la campagne ou à un lieu de plaisir, elles possèdent des voitures spéciales, neuves, pimpantes, aérées, qu'on met sur rails, pour les pique-niques, les mariages, et qu'on loue à la journée.
Il y a dans la même rue deux, trois, quatre rangées de rails pour les tramways, filant du coin où ils s'arrêtent à l'autre coin où ils stoppent une seconde; montant et descendant des pentes avec une témérité folle. En été toutes les vitres sont abaissées, on juge de la fraîcheur I Une pancarte
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menace de cinq cents francs d'amende, et plus, celui qui crachera à terre!... Assis ou debout, la plupart lisent des journaux qu'on abandonne au moment de descendre. De plus, matin et soir, les tramways suburbains (qui pour cinquante centimes vous mènent à des distances énormes, dégorgent un flot compact d'hommes et de femmes habitant la campagne), se rejoignent à des suburbains d'autres villes, et dans ces certains Etats de l'est, par exemple de New-York où la population est très dense on pourrait, dit-on, de suburbain en suburbain, traverser l'Etat entier.
Une voiture est-elle, par accident, échouée sur les rails? Au lieu de se quereller, les voyageurs hommes descendent, aident en silence, ordre et promptitude ; on rattache le tramway à l'avant ou à l'arrière de la voiture et Ton utilise la force électrique pour débarrasser la voie ou remettre le malencontreux charretier dans son chemin. En un clin d'œil le tramway repart, tant pis si vous n'êtes pas remontés à temps. A l'intérieur du tramway le nombre de places est illimité, on s'entasse dehors ou sur la toiture, on s'accroche aux chaînes, le conducteur reste muet et impassible; si vous vous cassez la tête, c'est votre affaire... own business.
Les enterrements vont vite, au petit trot relevé, une file interminable de voitures, calèches, landaus, victorias, suit, emportant les assistants qui fument, lisent des journaux; peu de femmes en toilettes sombres, les enfants sont en rose, vert, blanc.
On retrouve dans les architectures de New-York, Baltimore, Boston, etc.. des réminiscences hol-»
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landaises, anglaises, briques rouges noircies, façades étroites et pointues, petits péristyles carrés que supportent deux colonnettes (1). Peu à peu, dans les centres le terrain est devenu cher; les fameuses maisons à quinze, vingt, vingt-quatre étages, hideuses et difformes, se sont dressées; faute de place on ne pouvait faire du luxe en largeur on Ta fait en hauteur.
Un capitaliste a pensé que si le terrain était si coûteux, c'était un luxe d'un autre genre que de le laisser improductif, aussi un grand journal de New- York a trouvé une réclame négative en ne bâtissant sur le terrain qu'il possède en plein centre des affaires, qu'un délicieux petit palais à un étage, en marbre blanc sculpté, dans le goût de la Renaissance florentine.
Les villes s'agrandissent à coups de spéculation. Une société achète des terrains, sur les avenues, bâtit des rues entières, attirant par des avantages nouveaux tous ceux qui, riches ou pauvres, désertent le centre à la recherche d'un peu d'air. Vingt ans après ce quartier neuf est déjà vieux, la ville s'est étendue et l'a enserré dans son tapage et sa suie, ou bien les locataires exigent d'autres améliorations ; on le démolit, on l'abandonne aux petits hôtels de famille, on y déclasse une rue entière en y acceptant des nègres (qui ne logent que rarement avec les blancs et dans ce cas, dans les soussols).
Chaque nouvelle spéculation de terrains renchérit sur les anciens concurrents. On plante des arbres, les maisons distantes jadis de un ou deux mètres, s'espacent maintenant sur de jolis gazons.
(1) Voir à Arts,... pages 152 et 153,
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On fait mieux encore. On crée un petit parc enclos de murs et fermé par une grille. Au milieu il y a des arbres, des fontaines, des fleurs ; des volières ; tout autour des maisons, de genre et style différents, se cachent dans les verdures des arbustes.
Si la spéculation de cette société s'arrête soudain par faillite ou orientation différente, les terrains non bâtis restent vides, l'herbe y repousse; on y jette des débris, sur les confins des grandes villes ; on y mène paître des vaches, des chèvres, des chevaux. Là-bas l'inachevé et le hâtif coudoient toujours le luxe et le confortable.
A cause de la perpétuelle crainte des incendies, les plus riches banques sont en matières incombustibles : fer, pierre, verre. L'aspect en est froid, anguleux, dur. Dans plusieurs il y a un bureau tenu par des femmes, à l'usage de la clientèle féminine, de la sorte plus à l'aise pour donner des ordres de services, reprendre des fonds, causer affaires. Le bureau du directeur est au rez-dechaussée, contre la porte presque. Le passant ne met que trois minutes pour y arriver. Ce bureau n'est ni plus riche, ni plus coquet, ni plus fermé que celui des autres chefs de service. Une séparation transparente, en cristal avec double porte, sans serrure, l'isole à peine... vous voyez qui lui cause... et il voit qui l'attend... point de bavardages oiseux.
Les sous-sols sont réservés aux dépôts. Il faut un mot de passe pour que la première grille glisse silencieuse, elle revient automatiquement reprendre sa place.
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On se trouve alors encagé. A ce moment le sol s'abaisse d'environ cinquante centimètres et vous dépose devant la seconde grille qui ne s'ouvre que si la première est fermée... vous passez et aussitôt le mécanisme se déclanche, le pavement remonte, pour vous clore. Une salle revêtue et dallée de marbre blanc ; dans cette salle débouchent des petites chambres closes d'une grille. On y garde malles, bijoux, livres de comptabilité, sacs, petits modèles de machines. Ayant à effectuer des dépôts dans une de ces chambres, pendant que le gardien refermait la grille, j'enfilais par erreur un différent chemin. J'arrivais à un corridor étroit, où il y avait plusieurs petites chambres sans autre issue que la porte, porte pleine, cette fois-ci, chambres également revêtues de marbre, éclairées à Télectricité, et contenant table et chaises. Dans la seconde j'aperçus par l'entre-bâillement une dizaine d'hommes, chapeau sur la tête, écrivant ou causant. Le gardien qui m'avait rejoint me fît rebrousser chemin pour sortir. N'importe qui peut louer ces chambres à l'heure, puis y tenir des conciliabules d'affaires, des conseils d'administration, ou des réunions politiques.
La foule même, quand elle est grouillante, n'a point de badauds, de désœuvrés. Elle regarde, elle s'amuse pour son propre compte ; ou bien elle travaille, elle circule dans un but fixé. Les hommes marchent d'un pas actif, les femmes n'ont jamais l'allure nonchalante des nôtres, elles se font une tâche de se distraire. On ne s'inquiète pas beaucoup du voisin qu'on frôle, on ne s'examine pas longuement et vous sentez que vous passez inaperçu.
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A New-York, Chicago, c'est une tâche fatigante de se promener dans les rues. En haut de votre tête, au-dessus des tramways qui sonnent et grincent sans cesse, se dresse T « élévsited » (le cheminde fer élevé), qui siffle sans répit, roulant sur des piliers et des traverses de métal qui s'ébranlent et tremblent au passage de chaque train (de trois en trois minutes) avec un fracas étourdissant.
Entre les dédales des tramways, le grondement du chemin de fer aérien, la bousculade des passants, l'aggravation de la réclame intervient.
La réclame américaine est presque un art national. Poussée à Texcès par l'impérieuse guerre de la concurrence, elle s'étaye de raffinement en raffinement, jusqu'à atteindre une sorte de psychologie. Vous achetez un sinapisme ou un sirop pharmaceutique très bon marché?... c'est qu'ils renfer-' ment, Tun et l'autre, l'adresse d'une société de garde-malade, ou de maison de santé.
Sur la table de la banque où Ton vous apporte vos chèques, et où l'on vous offre papiers et enve-loppes, il y a aussi, à côté de l'encrier où vous trempez votre plume, placé là, par une compagnie ' d'assurance dotale pour les enfants, un berceau... un minuscule berceau de poupée, grand comme la main ; il est retenu par une chaînette et renferme un petit carton sur lequel on lit : « Think to your baby » (pensez à votre bébé). Sous le joug de la: nécessité qui impose la réussite ou la faillite — la compagnie d'assurance dotale a saisi le moment rare... L'homme vient d'empocher son argent,, fruit du travail, ou gain de la spéculation... Détendu, satisfait,... il est bon... (au moins dix; minutes!) il s'attendrira au souvenir de son bébé..
Les manufactures font constamment appel à lai
presse et mettent au concours public leurs affiches, le nom de leurs produits et la meilleure façon de les lancer.
A côté des petits solos de virtuosité de la réclame, il faut subir la grosse caisse brutale des affiches immenses, criardes, aveuglantes, placardées, imposées partout et à toute heure avec l'entêtement américain. On les voit, on les lit, on les retient, on s'en pénètre, quoiqu'on en veuille et quoiqu'on proteste. C'est la plus obsédante des fatigues, l'énervement le plus aigu pour l'esprit.
Lors de mon passage dans l'Est et le Centre, on lançait des pastilles contre les enrouements et une eau contre la dysenterie ; le premier spécifique était représenté par une grenouille verte dont la large bouche béante laissait échapper une légende : « Plus de coassements dans votre gorge! » Le second spécifique avait pour emblème un corbeau, lançant, par une réminiscence gracieuse à Edgar Poë, le fatidique : Never more (jamais plus) du célèbre poème.
Quand, saturé de cette grenouille et de ce corbeau, on quittait une ville, on voyageait pendant douze heures, vingt-quatre heures adroite et à gauche, de la voie du chemin de fer, escorté, de cinq cents en cinq cents mètres, par des gigantesques grenouilles de trois à quatre mètres, l'une verte, l'autre rouge! Cauchemars obsédants! Descendu dans une nouvelle ville (à Denver, ou à Syracuse ou à Pittsburgh), vous retrouvez sur les murs, les journaux, les programmes de spectacles, le papier buvard de la poste, chez le coiffeur, le cireur de souliers, dans les tramways, partout le corbeau, et la grenouille qui semblaient vous avoir suivi et vous attendre, familiers et goguenards. Il est certain
qu'à la première grippe, à la première crampe d'estomac, le pharmacien vous offrira avec componction : « le meilleur médicament du monde ! » (Best in world!) Vous verrez ricaner la grenouille verte ! ou le corbeau rouge ! qui vous auront vaincus et empocheront votre dollar !
On peut juger ce que coûte une réclame comprise et suivie de la sorte. Il arrive qu'en lançant une entreprise quelle qu'elle soit, les ouvriers ou les actionnaires acceptent paisiblement d'employer les deux tiers du capital à la réclame et de réserver le troisième tiers pour l'exploitation.
C'est au milieu de ce bruit, de cette tension, de cette lutte qu'il leur faut vivre, agir, penser et aimer!
Le bureau du recensement pour la mortalité a relevé, de 1890 à 1900, 12 pour 100 d'augmentation dans les décès subits par les maladies de cœur. Quant aux suicides ils ont obtenu, en 1903, le chiffre de... 8.595.
Les magasins.
Les femmes américaines ont ajouté un verbe à la langue anglaise, de « shop » (magasin), elles ont fait; « toshop... shopping » un participe présent ; telle est l'universalité de cette flânerie qui les retient des journées dans ces immenses bazars où l'on vend tout ce que le caprice d'une femme peut acheter.
Les grands magasins renferment des salles de repos, de lecture, de correspondance et des cabinets de toilette (1), un restaurant àprix fixe pourle lunch. A côté de ce dernier un comptoir d'épicerie où Ton vous vend justement ce que vous venez de déguster.
En bas, au centre du magasin, excellente pâtisserie et boissons rafraîchissantes. Entre deux achats, les femmes goûtent, déjeunent, écrivent leurs lettres ; tout est disposé pour ne pas les laisser
(i) Une Française, pénétrant à la suite des Américaines, dans les cabinets de toilette qui leur sont réservés, contait sa surprise de les voir défaire leurs cheveux complètement, se débarbouiller, se recoiffer ; elles ont, dans leur petit sac, poudre, brosses, limes, peignes.
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sortir du magasin, si elles ont faim ou soif, ou tout simplement une fatigue et le désir de se détendre dans un bon fauteuil de la salle de repos.
Le vendeur ne quitte jamais son comptoir.
L'objet acheté est suspendu à un crochet puis entraîné sur deux fils de fer qui se croisent avec bifurcation (au-dessus des têtes) jusqu'à la caisse. Si vous emportez l'objet, l'argent de l'achat est également expédié par le même moyen et au bout d'une minute, on vous retourne, toujours par cette communication aérienne, le restant de votre monnaie, et le paquet dûment ficelé.
En face de chaque porte des tables de parapluies à un dollar ; dès qu'il pleut, les passants qui ont oublié de se prémunir, entrent, jettent un dollar sur la table et prennent un parapluie sans même le regarder pour le choisir... (un dollar, qu'est-ce cela ?)
Les rayons des pianos et celui de la musique cumulent. Une jolie fille, vêtue de blanc, joue les valses à la mode, ou sur votre demande, chante les romances en vogue. Plus loin, dans un minuscule petit kiosque éclairé à l'électricité, se tient une jeune femme en toilette de soir... elle vend des fards dont elle essaie devant vous l'effet sur son visage, en ajoutant un sourire enchanteur. Dès que vous tournez le dos, elle rentre son sourire, puis se débarbouille avec une éponge, se sèche et attend la future cliente.
Comme dans tous les endroits publics, ateliers, manufactures, magasins, restaurants, théâtres, wagons, etc., etc.. il y a des fontaines d'eau glacée. C'est indispensable en toute saison, car l'air sec vous dessèche la bouche en été et en hiver le chauffage est excessif dès les premières bises. A ces fontaines
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d'eau glacée tous s'abreuvent sans que jamsiis SLUcun^ homme, femme, enfant, essuie ce verre commun, sans que jamais aucun manifeste le plus petit dégoût ou la plus légitime crainte. Sans nécessité, sans but, les Américaines vont : « Shopping » comme de terribles dépensières qu'elles sont, elles s'invitent et se donnent rendez-vous là. Les étalages sont laids, disgracieux, inélégants, encombrés à l'excès, parsemés d'étiquettes énormes, énumérant les mérites de chaque objet avec la vantardise américaine.
Dans les plus belles rues, entre les fleuristes et les bijoutiers, on voit dans des magasins immenses, d'énormes gaines, longues de cinquante centimètres à deux mètres, en satin rouge, rose, ciel, paille, mauve, vert-pomme, blanc ; luxueusement capitonnées au dedans et au dehors avec dentelles et fleurettes, boutons de roses, myosotis, marguerites, se fermant par des cordelières de soie, à glands et pompons, tellement pimpants et coquets qu'on les achèterait pour y mettre des bonbons dans le boudoir d'une jolie femme. Ce sont des cercueils. Beaucoup contiennent la chemise assortie avec flot de rubans. Il y en a aussi en velours noir avec poignées d'argent ou d'or, semés de clous, formant palmes surmontées d'un petit carton : « Ce modèle a servi pour M. Gould » ; ou encore : « Le pareil a été exécuté pour le président Mac Kinley. »
Le seul magasin d'où la réclame est absente e*est le saloon, c'est-à-dire le Bâv, le cabaret. •Grâce à la forte pression des sociétés de tempérance, les devantures des bars doivent être, par ordre, en glaces mates, dépolies, afin que les pas-
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sants ne voient point les buveurs et de la sorte, diminuer, si cela est possible, la tentation. De même la porte d'entrée (quoique sans serrure ni bouton, trop facile à pousser !) est munie d'un ressort qui la fait se refermer immédiatement. Aucune enseigne, aucun flacon. Seul est autorisé un nom quelconque : le « Wsishington ssXoon » ou le « Colorsido Bar. » Le soir l'éclairage en est discret. Ni bruit, ni chants. Point de tables ni chaises ; le buveur, debout, avale son verre, et repart.
Sur quelques tabourets haut perchés, des clients déjà abrutis parTalcool. Le dimanche les bars sont fermés pendant les offices, ils ne peuvent rouvrir que l'après-midi par les petites portes de côté. Ils doivent être situés à telle distance des églises, à telle distance des écoles... un règlement sévère contient mille instructions à leur endroit..
Méprisés, discrédités, les tenanciers des bars ne font partie d'aucun comité religieux, d'aucune association cultuelle, d'aucune union respectable.
Surveillés, traqués, guettés, néanmoins ils sont un état dans l'Etat par leur nombre et leur richesse.
Selon le dernier recensement de 1905 on comptait 81.780 tenanciers de bars; plus 2.080 femmes qui étaient propriétaires de Saloons.
MM. P. W. Wines et John Koven, dans leur livre Le prohlèyne de la liqueur et son aspect législatif) notent que même sous le système prohibitionniste (1) à Boston, en 1898, le président du Comité central municipal et 73 de ses membres
(1) On appelle système prohibitionaiste, des lois contre l'alcoolisme ou la vente des alcools Des Etats, tels l'Albanie, le Kansas, le North Dakota en ont presque totalement défendu la vente ou l'ont restreinte par des défenses sévères. Ciioz d'autres Etats la vente de l'alcool est tolérée mais fortement réglementée, ou soumise à des référendums populaires qui lui sont souvent défavorables.
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étaient marchands de vin ou bouilleurs de cru.
Vingt-cinq d'entre eux étaient garants pour J.030 bars, représentant un fonds commercial de 2.060.000 dollars.
En février 1885,1a Gazette des vins et spiritueux ne se gênait guère pour imprimer que dans le seul Etat de New-York, il y avait 200.000 électeurs qui ne vivaient que de l'industrie du bar.
En 1887, les éleveurs de bétail et les distillateurs fondaient le « Trust du Wiskey », et, d'après le dernier almanach des distillateurs, ce trust possède un fonds (stock) de 32.000.000 de dollars, plus une réserve {bond) de garantie de 16.000.000 de dollars, soit 50.000.000 de dollars (deux cent cinquante millions de francs).
En face de cette puissance malsaine se dresse une puissance qui est, en Amérique, de taille à la combattre ; c'est celle des sociétés de tempérance, agissant, non pas par des bavardages oiseux ou des efforts puérils, mais qui, riches, considérées, soutenues par l'élite, ont porté la question sur le terrain politique.
Aux élections, ces sociétés combattent tout candidat qui n*est pas nettement prohibitionniste et très heureusement le font souvent échouer. Durant les six dernières années qui viennent de s'écouler, dans le seulOhio, 87 candidats ont été battus de la sorte, dans leurs élections ou réélections. La lutte est toujours facile quand elle est soutenue par l'argent. Dans ce même Etat d'Ohio, en 1903, à Oberlin, fut fondée une nouvelle société, VOherlin Tempérance A/h*ance; la première réunion donna une quête immédiate de 3.000 dollars ; au bout de Tannée la société avait un fonds de 400.000 dollars, soit 2.000.000 de francs, non pour être capi-
talisé et en employer chichement les rentes, mais pour être dépensé en faveur de ranti-alcoolisme(l),
h' Antî-Ssiloon League, le Lincoln Ligue, le Woman Christian Tempérance Union (2) et leurs centaines de ramifications luttent avec une énergie et une générosité sans bornes. Leur représentante, Margaret Dye EUis, se tient à Washington même pendant la période du Congrès fédéral, elle surveille la présentation des lois, les amendements, les votes et a obtenu des réformes importantes, entre autres dans les cantines de l'armée. Il a été voté 1.500.000 dollars (7.500.000 francs) pour que les soldats aient des centres de réunion anti-alcooliques avec salles de lecture, de correspondance, gymnase et bain).
La Suhway Tavern C° et les Disipensary Associations^ tournent autrement la difficulté. S*apercevant que le bar rigoureusement tempérant n'attirait pas le public, ils se sont inspirés du Gothenburg System et du Earl Grey Pan. Il a donc été fondé des bars identiques, pour Vaspect du dehors, aux bars alcooliques ; dans la première chambre, dès l'entrée, on ne vend que des boissons rafraîchissantes ou toniques; il y a des chaises, des tables ; on peut, à très bas prix, déjeuner ou dîner ; les femmes, les femmes honnêtes sont admises. C'est dans la seconde salle seulement que Ton vend de l'alcool, qui doit être pur; il est défendu
(1) Ayant été chargé officiellement, pendant la période des congrès, de représenter la section française de l'Éducaiion et de l'Economie sociale de Saint-Louis en 1904, j'ai pu constater avec quel soin notre enseignement anti-alcoolique a été noté et examiné par les directeurs d'école et professeurs; tous ont voté à la France des éloges en termes touchants. On n'a cessé de m'adresser des questionnaires à remplir et de me demander documents et détails.
(2) Voir Féminisme, page 218.
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d'en servir aux enfants mineurs et aux hommes en état d'ivresse.
La lutte, comme ils l'ont résumée avec beaucoup d'intelligence, est maintenant circonscrite entre l'Ecole et le Bar.
VUnited'States-Interest-Revenue'Reports(i%3) constate, chiffres à l'appui, qu'il y a décroissance dans le nombre de décès causés par la consomption alcoolique des Etats-Unis ; ce nombre est de 1 pour 100 supérieur en Angleterre, de 2 pour 100 en Allemagne.
Il est fâcheux que la joviale classe des coiffeurs n'intéresse pas aussi intensément la statistique, car ils doivent tenir une place importante dans le commerce américain, si l'on en juge par leur nombre.
Tandis que le bar est rigoureusement calfeutré, les boutiques des coiffeurs ne comportent pas même un rideau de mousseline. Des glaces lumineuses, claires, et nettes, autorisent à suivre du dehors toutes les marinades auxquelles le client se soumet.
Sur un fauteuil à bascule, muni d'un tabouret à rallonge, l'Américain s'assied puis s*étend horizontalement. Là seulement il abdique sa volonté de citoyen libre. Dûment emmailloté de peignoirs et serviettes, il estaussitôt entouré par trois gentlemen en manches de chemise d'une blancheur immaculée ; l'un des gentlemen coloré {colored^ lisez: nègre) s'adonne à la tâche la plus humble, celle des bottines et du chapeau. Le second gentleman, un manucure, s'empare des mains et papillonne de l'une à l'autre. Dans cette terre d'Amérique où l'homme ne dédaigne aucune besogne et fait le
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coup de poing pour un oui ou pour un non, il entend que ce soit avec des ongles irréprochables.
Le manucurisme — selon eux — est un luxe importé d'Europe ; ainsi, à l'occasion, un facteur, un cocher se l'offre pour affirmer sa supériorité égalitaire. Le troisième gentleman, préposé à la tête du patient, tient le grand rôle. Quand il a rasé son client, il lui masse le visage, puis le badigeonne d un enduit rose, et ensuite lui applique sur la figure une demi-douzaine de petites serviettes, des compresses d'eau chaude, fumante.
Pendant qu'il le laisse macérer les yeux clos, il lui coupe les cheveux aussi courts et aussi baroquement que possible, lui casse un œuf sur l'occiput, le mousse et le frotte. D'un coup de ressort il retourne le fauteuil avec le corps toujours horizontalement étendu, vers la large cuvette, lui douche la tête, retourne le fauteuil à nouveau, lui sèche les cheveux à Pair chaud, lui brûle les pointes à l'électricité, le frotte au rhum, le ressèche à l'air froid, enfin le coiffe!!! On le démaillote et on le plante debout, ses souliers sont cirés, ses ongles brillants ; pendant qu'il rattache son faux-col, le nègre Fépoussette des pieds à la tête... Total... 12 francs...
On peut suivre ces diverses opérations du bord du trottoir. Chaque magasin de coiffeur présente une rangée de quatre, six, dix gaillards qu'on est en train de racler et d'échauder sans vergogne, sans que cela fasse rire qui que ce soit (sauf les Français !).
L'Américain a l'amour de la propreté, et l'admiration de son corps. Un architecte, homme sérieux, habitant New-York depuis une dizaine d'années, contait ceci : dans son club, un des plus réputés, ceux d'entre les membres connus pour la perfec-
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tion de leurs formes, en revenant de la salle des sports et au sortir de la douche, reviennent ensuite, nus sous leurs peignoirs flottants, s'étendre et causer une minute près de leurs camarades déjà en habit noir pour le dîner. (Expliquez, comme vous le pourrez, que les statues et les tableaux de nudités se vendent si difficilement en Amérique.)
Un magasin encore plus américain que le coiffeur, c'est la pharmacie : chimist ou druggits occupent les coins de rues et souvent forment les quatre coins d'un croisement.
La pharmacie, étant le seul magasin ouvert le dimanche, était indiquée au début pour y vendre des timbres-poste, puis du papier à lettres.
Aujourd'hui la phar nacie américaine tient du café, du bazar, et de l'agence ; ce qu'on y vend le moins — et le plus cher — ce sont les médicaments ; ceux-ci, du reste, ainsi que l'élève pharmacien qui les prépare, se tiennent dans l'arrière-boutique, cachés.
On adopte volontiersles tablettes, les comprimés, les globules à forte dose, tout ce qui peut se prendre en allant et venant ; on se soigne à quitte ou double.
En plus de Télève pharmacien qu'on ne voit jamais, il y a une demi-douzaine de commis qui vendent les mille produits que collectionnent ces magasins, en général, parfums, fards, papeterie, cigares, lunettes, timbres, mouchoirs, jarretelles, bretelles, cartes, etc. Quelques pharmacies ajoutent des articles, où elles se font une spécialité : feux d'artifice, cordes pour instruments de musique, ou cercueils d'enfant.
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C'est à la pharmacie que l'on trouve pour dix centimes le téléphone à longue ou à courte distance, parfois un petit bureau de poste auxiliaire, les horaires des trains ; là qu'on paye la note du gaz.
Les pharmacies de campagne sont encore plus hétérogènes, il n*est pas d'objets que ne puissent receler leurs vitrines, pêle-mêle avec engins de chirurgie ou de médecine : articles de dessin, abonnements de lecture, de musique, fournitures de classe, revues, perruques, montres, fauxbijoux. C'est le dépôt indiqué pour n'importe quel objet de vente, c'est Tendroit précis pour découvrir, dans le fond d'un tiroir, le caprice le plus imprévu.
On n'y vend jamais aucune préparation ou produits pharmaceutiques moins de vingt-cinq centimes. ..labranche de l'herboristerie est préparée de façon à être, elle aussi, vendue et employée rapidement... Demandez-vous de la racine de guimauve? elle est hachée menu; de la camomille? elle est pilée soigneusement; de la salsepareille ? elle est en poudre impalpable... On a réduit pour vous le temps nécessaire à la cuisson, pour le pharmacien, le temps indispensable à la vente... chaque produit d*herboristerie est pesé, paqueté et cacheté par la compagnie qui le prépare, il porte au verso le nom botanique ou vulgaire, au recto, l'emploi qu'il faut en faire et comment.
Enfin il y a le préposé spécial des rafraîchissements qui se tient devant une sorte d'immense réservoir en marbre ou onyx, constellé de robinets en argent en or, en nickel, en cristal, renfermant les multiples ingrédients des boissons américaines. Devant le comptoir s'allonge une série de petits bancs,., dans quelques pharmacies il y a même une
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petite table basse et des petites chaises basses pour les enfants.
Sur un geste le préposé vous prépare un composé chimique, blanc, vert, rose, jaune, brun, à l'orange, au citron, à la fraise, où flotte une boule de crème frappée, à moins que ce ne soit des quartiers de pêches, d'abricots, des petits cubes d'ananas, des cerises confîtes, du cédrat, des framboises, des grains de raisin, des quartiers de mandarines... le fruit nageant dans un océan de soda. Il y a aussi une sorte de lait de poule, sauce yankee, où Tœuf, fouetté et secoué, après une série de prestidigitations, dans cinq gobelets différents, est escamoté entre le sucre, la crème, la glace et le vin de madère. Alors le préposé, avec une gravité immense, étale sur ce comptoir un petit morceau de papier de soie qui fait loucher les étrangers, et on y dépose dans un verre très propre, cerclé d'argent, le breuvage. Il y a constamment des gens attablés là, hommes, femmes, moutards... les jeunes filles y viennent en bandes ; les amoureux ne détestent pas, accoudés sur les petites serviettes en papier, de se chuchoter des douceurs tout en dégustant, au bout d'une paille, un : « rattle-sricike (serpent à sonnettes).
A côté d'eux, des clients demandent de la pommade anti-pelliculaire, ou un sirop pectoral, ou une lime pour les cors, ou un ustensile nécessaire à la pauvre souffrance humaine... mais les malades ne s'occupent que de leurs maladies et les amoureux que de leurs amourettes... les affaires sont les affaires I
La vie domestique.
Le mot « home », ce joli mot qui rappelle Tintérieur et le charme du foyer où l'on aime à vivre, ce mot que TAméricaine emploie par routine, a perdu là-bas, sinon sa valeur, au moins sa saveur.
Les pionniers ont légué à leur descendance un atavisme où l'on retrouve Thabitude constante du changement, le désir de la vie nomade, le goût de l'exploration, l'amour et la tare du changement perpétuel que tout, actuellement, contribue à développer; l'immensité des distances, la dure loi pour l'émigrant d'aller chercher son pain : encore plus loin! la facilité des transports, même dans les Etats les plus reculés où Ton a créé le chemin de fer avant d'ouvrir les routes, la nécessité, pour les filles ellesmêmes, faute de dot probable ou d'héritage certain, de gagner leur vie (le respect sauvegardant la femme et l'enfant et lui permettant de circuler en pleine sécurité), la démolition des soi-disant vieilles rues, les spéculations formidables des terrains, improvisant toujours de nouveaux quartiers... l'accroissement subit des villes, les incendies
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gigantesques qui rompent fréquemment toutes attaches avec le passé, la différence des lois de chaque Etat favorisant l'entreprise de l'un et paralysant celle de l'autre, le flot envahisseur de l'émigration avec des constantes nouvelles figures, la soif d'arriver à la fortune, l'aisance avec laquelle l'Américain et l'Américaine changent de situation et se réincarnent à nouveau... tout ne fait qu'affirmer, étendre ce besoin d'aller, venir, sans trêve ni répit, où le culte du « home », surtout dans les villes, a sombré.
Si ce culte existe encore, c'est dans les campagnes ou dans les très rares familles ayant essayé de conserver la tradition puritaine ; mais il est sapé par des courants d'une puissance dangereuse, et en tout premier lieu par l'esprit de groupement, qui, poussé à l'excès, constitue un péril pour la famille dissoute, dispersée en faveur de tous. Evidemment la charité, la solidarité, la philanthropie américaines méritent les plus purs éloges; mais ce père qui passe sa vie de sociétés en sociétés, de club en club, de meeting en meeting ; cette mère qui donne ses journées ou ses soirées pour enseigner ou instruire gratuitement les pauvres; ces enfants qui s'ingénient à distraire, attirer, civiliser leurs petits camarades malheureux iront perpétuellement hors de chez eux, oubliant leur propre famille, vivent en associés plus ou moins tendres et se dispersent trop aisément parce que le lien de l'habitude ne les retient guère.
Un autre dissolvant qu'on se fait aussi inconsciemment un devoir de favoriser, est cet esprit d'initiative frénétique, que la nation entière patronne et applaudit dans ses enfants. Cà et là, quelques moralistes jettent un mot de blâme sur
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cette liberté inconsidérée qu'on cultive sous prétexte de fortifier le courage moral et physique de Tenfant, au lieu de le polir et de le diriger; mais ils ne sont guère écoutés ; la famille ne peut exister sans ses chefs naturels, Tenfant américain "les oublie et s'en passe vite.
Enfin un autre écueil — et non le moindre — c'est la difficulté pour la famille de se grouper et de se plaire dans des « homes » où la question du service, problème international, devient chaque jour plus complexe et plus tendu. Aussi la lèpre de cette destruction du foyer est si menaçante que ces paroles ont pu tomber publiquement de la bouche du président Roosevelt : « La question fondamentale « de l'amour et de la confiance des parents et des « enfants étaye tout le système social; non seule- « ment elle l'étaye, mais elle le résume. Notre vie (( civile dans l'avenir s'élèvera ou descendra, sui- « vaut que la moyenne de la vie de la famille aug- « mentera ou diminuera. Toutes les difficultés de « la vie sociale se résoudront d'elles-mêmes si les « enfants sont élevés de façon à donner tout ce « dont ils sont capables de grand (higness). Si nos (( relations familiales ne sont pas ce qu'elles doivent « être, il n'y a pas de prospérité matérielle, de pro- « grès en littérature, arts, sciences, affaires, même (( de victoires dans nos armées qui puissent être « une compensation pour la nation... »
Nul ne veut servir, sauf les noirs et les émigrants ou émigrantes récemment débarqués. Le blanc, surtout le blanc né en Amérique, envisage le service comme un stigmate, soit à cause de l'égalité qui nivelait jadis tous les premiers pionniers
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à la même toise, soit à cause du souvenir de l'esclavage, soit en vertu de cet amour de la liberté, soit enfin dans l'espoir de s'enrichir plus vite dans une voie plus rehaussée.
En général, l'Américaine, si travailleuse quand elle est fille, n'a guère la coutume de continuer ses gains quand elle se marie. Non seulement elle s'inquiète peu des affaires de son mari, mais elle laisse les charges retomber sur l'homme seul. L'immense liberté donnée aux enfants ne lui apporte guère de soucis matériels, son mari est absent de sa vie, le jour à son bureau, le soir à ses clubs, à ses associations ; si la philanthropie — et c'est fréquent — ne Tattire point, elle deviendra oisive, futile, car elle ne s'adonne pas beaucoup aux arts, quand il ne s'agit pas d*y trouver un bénéfice. Elle n'a aucun penchant à l'économie, elle ignore la plupart du temps la science des confitures ou les merveilles du raccommodage (1). Qui? Quoi la retiendrait chez elle ? où elle est seule ou peu s'en faut puisque la cherté, la rareté et l'insuffisance du service ferait retomber sur elle les fatigues du ménage, si elle s'avise déjouer à la ménagère? . Des familles riches ou pauvres, vivent à l'hôtel, suivant leur fortune. Des jeunes ménages s'installent en meublé. Leur délicatesse ne semble pas désirer la douceur de l'intimité ni souffrir delà souil-
(1) Le bon marché du linge et la façon dont les blanchisseries le traitent, n'encourage pas les reprises savantes dont nos ménagères, se font gloire. L'industrie du vêtement produit d'excellentes confections à des prix modérés. L'Américaine de la petite classe ou de la classe moyenne y a recours volontiers pour s'habiller — j'ai questionné et fait questionner des femmes, plusieurs ont avoué faire elles-mêmes leurs robes (c'est le petit nombre). L'ouvrière en journée se paie de 2 à 4 dollars; elle arrive à 9 heures et part à 6 heures, on ne lui doit que le lunch du midi. Les prix de façon des couturières et modistes sont très élevés.
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lure des promiscuités? N'ont-ils pas au même degré que nous, le respect du souvenir? Sont-ils moins entravés par Tabsence du passé? C'est à croire, puisque rien ne les retient pour s'élancer à la poursuite du gain, de l'aventure et du plaisir.
Il va de soi que les hôtels, les restaurants, les pensions de famille, les maisons meublées ont un service régulier ; mais là, l'Américain, à son avis, est un« employé. » Il ne veut pas d'un maître direct, personnel. Son chef est le directeur d'un négoce comme un autre. C'estpourquoi une foule déjeunes gens, de jeunes filles servent surtout pendant les vacances, ou même une partie de la journée, afin de pouvoir continuer leurs études, ou pour atteindre un but en réunissant un petit capital. Au sortir de la blanchisserie, ou de la pâtisserie, ou du restaurant, ils iront à l'académie de médecine ou de dessin, à la faculté de droit ou de théologie... ce ne sont pas des domestiques qui s'instruisent, ce sont des étudiants qui s'emploient pour la demijournée ou la soirée.
La race américaine admet très difficilement — et cela dans aucune situation — d'abdiquer sa vie personnelle, de ne pas se réserver quelques heures libres pour ses goûts, ses- études, ses devoirs ou ses plaisirs. On ne conçoit pas l'effacement et la passivité totales ; de sorte que chez eux le sens de la dignité, de l'initiative subsistent vivants, prêts à surgir.
Le House-Hold Economie- Association vous envoie une servante à l'heure ou à la demi-journée. A la fin de sa tâche, elle salue — peut-être vous tend-elle la main — et s'en va. Au bout de la se-
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maine, on viendra toucher chez vous la note de ce « travail », et la pseudo-servante sera réglée au guichet de l'association par un chèque. Au Massachussets la journée d'une servante à demeure est de 12 heures et demie sur lesquelles elle ne vous doit que 10 heures et demie (1).
Les classes moyennes et les classes pauvres se bornent aux helps (aides). Quelques familles en ont deux, l'une pour le matin, l'autre pour le soir. Le service n'est donc, règle générale, pratiqué par tous^ hommes ou femmes, que momentanément, en pis aller, en attente d'un changement.
C'est en général l'émigrant et surtout l'émigrante fraîchement débarquée, l'Irlandaise, l'Allemande, la Suissesse, l'Italienne. Des sociétés de bienfaisance les adoptent momentanément et leur enseignent en trois semaines Tart de la cuisine et du service. A peine dégrossies, maladroites, ignorantes, elles ne savent rien et sont cependant largement payées.
Une médiocre cuisinière 120 à 150 francs, une femme de chambre à peu près autant. N'importe quelle jeune Française qui consent à être bonne d'enfant et à faire parler sa langue maternelle 175 à 200 francs. Un chef revient de 400 à 1.000 francs par mois, le reste est à l'avenant. Qu'on juge du budget domestique d'un intérieur de millionnaire.
On tâche de remédier à cette plaie sociale par des moyens que l'Europe ferait peut-être bien, de commencer, elle aussi, à envisager — c'est-à-dire, par des sortes de services intermittents.
(1) Dans dix Etats la journée de 8 heures est légalement acceptée, dans sept autres Etats la journée est de 10 heures. Dans 18 Etats il y a réglementation du travail de la femme et de l'enfant. Dans cinq Etats le travail de nuit est défendu aux femmes.
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Les familles qui s'entêtent à garder un chez-soi s'abonnent à des compagnies qui viennent, à époques fixées, nettoyer vitres, cuivres, glaces, tapis, cheminées, couloirs.
Abonnement aussi chez le dégraisseur; chaque mois on vient prendre vos robes ou vos redingotes, on vous les rend propres, recousues.
Le laitier, le boulanger, le fruitier, le boucher, le glacier se commandent par téléphone et apportent les provisions, quand par hasard, vous ou les vôtres, mangez chez vous (on s'invite constamment à l'hôtel ou au restaurant). Les Rescdy-mecits (les mets tout prêts) suffisent à la moitié de la population. Les restaurants expédient des quantités de déjeuners et dîners. Les conserves sont à bas prix, viande, légumes, fruits, volailles, tout se vend en pots, en boîtes de toutes les dimensions. Pour le premier déjeuner l'industrie offre un vaste choix de préparations diverses, du blé, de l'avoine ou du maïs en feuilletages, en granules, en poudre, en farine ; déjà cuites, sans nécessité de les réchauffer, délayées avec cette exquise crème américaine, cela constitue un aliment parfait.
Le blanchissage se fait entièrement au dehors, ou sinon dans des lessiveuses automatiques, à moins que la maîtresse de la maison ne savonne souvent elle-même ses petites lingeries fines, d'abord parce que la servante s'y refuserait, ensuite pour éviter le déchiquetage que les grandes blanchisseuses font au linge qui est nettoyé, rincé, séché et repassé à la machine ou peu s'en faut. L'éclairage est au gaz ou à l'électricité, les fourneaux de cuisine sont des petits chefs-d'œuvre de commodité. Pas un centimètre cube de calorique n'est perdu ; la même flamme qui cuit le rôti, fait bouillir l'eau pour le
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café, grille les tartines et chauffe l'eau qui viendra bouillante devant l'évier en tournant un robinet, cette même flamme chauffera en vingt minutes l'eau de la baignoire située à Tétage au-dessus; des calorifères chauffant une villa sont installés de manière à être surveillés sans fatigue par une femme .
Les familles habitant dans le Sud où les nègres acceptent plus ou moins de servir, les familles habitant les villes où l'émigrant, le nécessiteux, s'engagent momentanément, sont des privilégiés en comparaison des familles habitant les campagnes!
Dans les villages, les maîtresses de maison n'ayant guère la ressource du restaurant ou des abonnements, sont forcées, les plus délicates, les plus instruites, à de durs et ennuyeux travaux. Là, comme partout, les filles des champs désertent pour la ville, ou pour l'usine. Peu ou presque plus d'helpsj et les rares qui y consentent se conduisent avec la plus irrégulière fantaisie. La grand'mère, les sœurs, les amies invitées se partagent la besogne comme elles peuvent, aussi l'industrie ménagère et alimentaire inventent outils, simplifications, allégements multiples, depuis la soupe en bouteille jusqu'aux gants de caoutchouc vulcanisé pour préserver les mains; machines à cirer les chaussures, à laver la vaisselle, balayeuses automatiques pour les tapis, pinces en bois pour tordre le linge mouillé avec lequel on a lavé par terre, cadres pour y pincer les rideaux de mousseline et les faire sécher sans les repasser avec une symétrie géométrique ; étendoir-parasol tournant pour étendre le linge, permettant, sans se déplacer, de suspendre cinquante serviettes dans un petit
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espace, tout ce que l'ingéniosité et le mécanisme peuvent offrir.
On le comprend, (sauf les maisons riches, les phalanstères, les hôtels coûteux), les intérieurs sont plutôt négligés. Cuisine, nettoyages, sont vite bâclés par les malheureuses maîtresses de maison, pour se réserver quelques heures de liberté, de distraction ou de repos (1). Ayant vécu dans une sorte de campement analogue, le mari, le père de famille Taccepte et s'efforce seulement de faire vite fortune pour jouir des avantages de la vie riche qui là-bas succède presque sans transition à la vie médiocre; ce que nous appelons l'agréable aisance n'existe guère, la vie matérielle des classes pauvres est plus large et plus facile qu'en Europe, mais dès qu'on la quitte et dès que l'on touche au raffinement, à l'élégance, elle est bien plus coûteuse que la classe analogue européenne.
Rien d'étonnant si la jeune fille se marie tard et si les jeunes hommes se marient de moins en moins. Le mariage n'est pour la femme qu'une source de tracas d'intérieur, les enfants et l'épouse ne sont pour le mari qu'une augmentation de tra~ vail, il ne récolte pas en échange un «home » confortable, bien tenu, une compagne économe, dévouée, caressante, ni des enfants respectueux et soumis La femme ne cherche qu'à se distraire
(1) Dans les villes, les villages, les blocs de maisons sont divisés par des ruelles intérieures nommées : < Courts », petites cours intérieures de chaque maison; le désordre et l'entassement de ces courettes sont inénarrables, l'odeur qui s'en dégage aussi; les ordures, qui doivent être enlevées chaque matin, restent, grâce à la négligence de la voirie américaine, deux, trois, quatre jours entassées dans un tonneau qu'on ne vide qu'après son débordement»
à coups de dollars, les enfants qu'à s'évader pour essayer leur initiative naissante.
Malgré toutes les conférences contre le malthusianisme, l'Amérique ne s'accroît que par l'émigration. La nativité baisse ; elle était, d'après le recensement de 1880, de 31,5 ; en 1890 elle est de 26,68; en 1900 de 26,2. Au Connecticut, où la densité de la population est extrême (de 187,5 pour 5.000 mètres carrés), elle était en 1891-1900 de 24,1, et en 1901-1902 de 22,4. Au Massachusetts elle est tombée encore plus. L'Amérique vient au troisième rang de naissances, après la France et l'Irlande (d'après Brownell : Annsils of the American Academy ofPolitica.1 snd Social Science).
Sans foyer, sans serviteurs, point de famille.
Le deuxième péril social de l'Amérique, si ce n'est le premier avec l'alcool, serait cette constatation.
Et pourtant les servantes américaines détiennent le record des avantages. Bien payées, bien nourries, agréablement logées, elles ont salle de bain ou sinon droit à la salle de bain commune ; droit au piano, droit à deux sorties par semaine, l'une le jour, l'autre le soir; droit à l'après-midi complète du dimanche, droit d'inviter à dîner leurs « relations », droit à partir quand bon leur semble et à se faire
régler immédiatement qu'on juge du fond
d'indépendance farouche et de vanité maladive de cette race : malgré tous ces avantages, on n'en trouve pas !
Mariages. — Divorces. — Fiançailles.
Sous le charme et la largeur de la liberté américaine, il y a une raide et solide armure de lois défensives contre le bon plaisir du sans-gêne dont nous ne soupçonnons pas l'existence, pensant que tout est permis et autorisé au delà de l'Océan. Les restrictions, les règlements, les prohibitions sont innombrables, d'autant plus variés qu'il y a 52 États. Chacun d'eux possède sa législature propre. La race blanche qui, seule maîtresse, dicte les lois, a pourtant dû tenir compte des races noires libérées, des races rouges enclavées dans leurs réserves afin de créer une législation qui les vise spécialement. En outre, les grandes associations humanitaires, moralisatrices, qui ne s'enferment pas dans le seul exercice de la charité, ont compris combien l'appui du Code leur est utile, et devant les parlements des États surveillant le vote des lois, pèsent, influencent, agissent pour obtenir l'addition, parfois d'un seul mot, petite graine inaperçue sur le moment, mais qui suivie, surveillée et soutenue avec la ténacité et l'argent, engendre
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des branches, modifie ropinion et obtient le triomphe.
Sur le tout brochent les lois dites nFédéralesyy, adoptées à Washington par les sénateurs de tous les États, et qui instituent les grandes lignes de Tordre extérieur et intérieur, de Téquité, de la morale ; il n'est vraiment de lois despotiques que contre le commerce d'importation étrangère où elles se hérissent de statuts douaniers plus intransigeants les uns que les autres.
Nombre de Français soupirent après les facilités da mariage ou du divorce américains, sans se douter qu'il existe pour l'un et pour l'autre une série d'obstacles qu'il est malaisé de franchir, et les prisons américaines — où fleurit le régime cellulaire dans toute sa sinistre beauté — renferment bien des désillusionnés à cet égard.
Certes, si vous êtes un couple parfaitement en règle, si vous ne contrevenez aucune loi, cela est aisé, allez chez un pasteur, c'est l'affaire de dix minutes.
J'assistais à une fête nationale donnée dans une ville du centre ; une jeune fille venue de l'Orient y rencontre un jeune homme venu de l'Est, ils s'étaient jadis connus dans une école du Nord.
Renouant connaissance, ils se plurent tellement que séance tenante, sautant dans un tramway électrique, ils s'en furent à la recherche d'un pasteur. Au bout de quarante minutes ils reviennent unis reprendre leurs places au milieu de nous.
Le mariage étant si aisé, on ne tolère pas d'afficher une maîtresse publiquement.
Dans deux ou trois États, le fait pour un homme de présenter une femme pendant six mois comme
60 l'amérique au XX' siècle
étant la sienne est considéré comme un mariage. S*il survient des enfants, si le père meurt, sa famille ne peut priver les enfants de leur héritage.
A Chicago, le propriétaire d'un hôtel apprit subitement, et par hasard, qu'un couple des plus corrects qu'il hébergeait depuis plusieurs jours n'était point légalement marié. Séance tenante, à une heure du matin, on réveilla le couple, on le força à faire ses malles et on le chassa.
La société américaine n'espère pas obtenir l'exercice de la sainteté, mais elle défend au vice d'être transparent et exige la pudeur des fautes; la maxime de La Rochefoucauld : « L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu », sert d'épigraphe au code des mœurs.
A bord d'un transatlantique, les passagers avaient remarqué un jeune couple allemand, aux allures de voyage de noces. En rade de New-York le shérif monta le premier à bord; le père du jeune homme, S..., le célèbre archéologue explorateur, avait câblé pour avertir la police que son fils s'était enfui avec une jeune fille.
— Nous ne pouvons, dit le shérif, vous laisser débarquer en état de concubinage... il faut vous marier I
— Nous ne demandons que cela ! répliquèrent les amoureux. Séance tenante ils furent unis et descendirent à terre comme M. et madame S...
Voici l'autre facette. Un riche Brésilien avait depuis longtemps une maîtresse qu'il voulait épouser pour légitimer deux fillettes. Il s'embarqua avec la femme et les enfants afin de se marier à New- York et éviter les racontars. La veille d'atterrir, le Brésilien mourut, le lendemain le corps fut
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descendu et inhumé ; mais la mère et les fillettes furent, avec égards, ramenées à Ellis-Island où on garde les émigrants ou étrangers que l'Amérique refuse, et on les força à retourner au Brésil.
— Vous êtes une prostituée!... lui signifia-t-on (non sans douceur et bonté!...), nous n'en admettons pas.
Les enlèvements sont communs, le ravisseur se hâte de se mettre en règle, et ne dépasse pas les environs avec sa conquête. Telle église de faubourg des grandes villes a la spécialité (sic) de bâcler un mariage en trois temps ; à la sortie du temple on prend le pullman et on lance une dépêche à la famille... ou l'on disparaît. Malgré l'usage de ces mœurs, malgré l'indépendance de la race qui limite au plus strict le droit paternel et le respect filial, il ne faudrait pas connaître le cœur humain pour penser qu'il n'en résulte pas des drames cachés. Souvent les familles avaient des projets, ou il y a des désaccords de religion, des volontés très arrêtées de part et d'autre. La loi permettant à chacun de disposer de sa fortune, plus d'une œuvre a été fondée, enrichie, par un testament qui déshérite en représailles d'une désobéissance.
En principe, dès que l'homme et la femme sont nubiles (et cela varie beaucoup entre les États du Xord et ceux du Sud), le mariage peut être contracté. Aucun consentement n'est exigé des ascendants. Vos paroles, vos déclarations font acte de serment. Si vous trompez, si vous fraudez... la prison, les travaux forcés vous attendent comme parjure... c'est votre affaire, own business I
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Suivant la position et les circonstances, la cérémonie s'agrémente de fêtes, cadeaux, réceptions, lunch, ou se passe en intimité. Le bonheur que l'Américain éprouve à se distinguer, à se faire remarquer, à surpasser le voisin, les pousse souvent à chercher un mariage inédit à nul autre pareil. Pendant l'Exposition de Saint-Louis, une union fut conclue sur la tour de la Télégraphie sans fil, à cinquante mètres en Fair. On s'en amusa et loua l'esprit des fiancés. Le mois suivant un autre couple renchérit et imagina de se marier à cheval, dans un des wagonnets de la Grande Roue de cent mètres. Un pasteur consentit; on introduisit les fiancés et le révérend chacun à cheval dans le wagonnet qui se mita s'élever doucement au son d'un orchestre à l'électricité; quand le wagonnet nuptial fut au sommet de l'axe, à un signal donné, on arrêta la roue et la célébration eut lieu. Le soir tous les journaux donnèrent la photographie des heureux époux et de l'ingénieux pasteur.
Cela ne se passe pas toujours aussi aisément car il y a, dans les lois sur le mariage, des restrictions ignorées de la vieille Europe. Il faut, à l'occasion, quitter son pays, traverser TUnion pour trouver le code ou le joint correspondant à ses désirs.
— Dans seize États le mariage est non seulement défendu entre blancs et noirs, mais punissable de prison.
— Dans quatorze États le mariage entre blancs et Indiens est entaché de nullité.
— Dans cinq États le mariage entre blancs et Chinois est entaché de nullité.
— Dans dix-huit États le mariage est défendu entre cousins (dans certains cas il est même déclaré incestueux).
lVmÉRIQUE au XX' SIÈCLE 63
— Dans trente-huit États le mariage est défendu entre beau-frère et belle-sœur.
— Dans deux États le mariage avec des épileptiques, imbéciles ou femmes faibles d*esprit est défendu au-dessus de quarante-cinq ans. Défense également à tout homme dans les mêmes conditions (épilepsie ou idiotisme) de cohabiter avec une femme au-dessus de quarante-cinq ans.
— Dans sept États le mariage est défendu avec des fous ou extravagants (lunatics).
— Dans un État le mariage est défendu avec ceux ayant des maladies sexuelles.
— Dans un État le mariage est défendu avec des ivrognes ou des ivrognesses invétérés, ou quand celui ou celle qui demande à être marié est en état d'ivresse.
-— Dans presque tous les États, le mariage est défendu au-dessous de l'âge légal, ou avec fraude, ou si l'un des contractants est atteint d'aliénation mentale.
La législation du divorce est encore plus touffue (1).
— La violation des vœux du mariage {sic) est un cas de divorce absolu dans tous les États, sauf South-Caroliney où il n'existe point de lois pour le divorce.
Cas de divorce :
— Bigamie de Vun des conjoints dans tous les États.
— Uincapacité physique (sauf California, Connecticut, Idaho, lowa, Louisiana, Nev^-York, North-Dakota, South-Carolina, South-Dakota et
(1) Autant que possible la traduction des phrases légales a été conservée dans son allure et sa teneur avec les euphémismes américains.
Vermont, où cependant le mariage peut être annulé).
— L'abandon volontaire pendsint un a?i (Arkansas, California, Colorado, Florida, Idaho, Indian Territory, Kansas, Kentucky, Minnesota, Missouri, Montana, Nevada, North-Dakota, Ohlahoma, Orégon, South-Dakota, Utah, Washington, Wisconsin-Wy orming) .
— L'abandon volontaire pendant deux ans (Alabama, Alaska, Arizona, Illinois, Indiana, lowa, Michigan, Mississipi, Nebraska, New-Jersey, Pensylvania, Tennessee).
— U abandon volontaire pendant trois ans (Connecticut, Delaware, Georgia, Hawaï, Maryland, Maine, Massachusetts, New-Hampshire, Ohio, Texas, Vermont, Virginia, West-Virginia).
— Uabandon volontaire pendant cinq ans (Rhode island).
— Séparation sans cohabitation pendant cinq ans (Kentucky).
— Séparation sans cohabitation pendant dix ans (Rhode Island).
— Ivrognerie invétérée, dans tous les États (sauf : Arizona, Maryland, New-Jersey, New- York, North-Carolina, Pensylvania, South-Carolina, Texas, Vermont, West-Virginia).
— Ivresse par usage de Vopiurri ou autres drogues (Maine, Massachusetts, Mississipi, North- Dakota).
Cas de divorce également :
— La condamnation d'un des conjoints à la prison pour félonie : dans tous les États (sauf : Floride, Maine, Maryland, New-York, Norih et South-Dakota).
— Traitements cruels, intolérables cruautés^
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cruautés répétées : dans tous les États (sauf : Golombia, Maryland, Michigan, New-Jersey, North et South-Dakota, Tennessee, Virginia, West-Virginia, Georgia).
— Traitements dangereux pour la santé ou la raison (New-Hampshire).
— Refus pour Vépoux de subvenir aux frais du ménage pendant une année (California, Colorado, Idaho, Mintana, Nevada, South-Dakota, Wyorming).
— Refus pour Vépoux de subvenir aux frais du ménage pendant deux années (Arizona, Indiana, Nébraska).
— Refus pour Vépoux de subvenir aux frais du ménage pendant trois années (New-Hampshire).
— Refus pour Vépoux de subvenir aux frais du ménage sans spécification de délai (Maine, Massachusetts, Nébraska, New-Mexico, Rhode Island, South-Dakota, Utah, Vermont, Washington).
— La condamnation d*un des conjoints pour fraudes ou contrat frauduleux (Gonnecticut, Delaware, Georgia, Kansas, Kentucky, Ghio, Ghlahoma, Pensylvania, Washington).
— Disparition sans avoir donné signe de vie pendant trois ans (New-Hampshire et Ghio).
— Disparition sans avoir donné signe de vie pendant sept ans (Gonnecticut et Vermont).
— Séparation d'un commun accord pendant cinq ans (Wisconsin).
— Séparation d'un commun accord pendant dix ans (Rhode Island).
— Caractère ingouvernable (Kentucky).
— Traitements et outrages rendant la viecommune impossible (Arkansas, Kentucky, Louisiana, Missouri, Texas).
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— Indignités et traitements rendant la, vie commune fatigante et onéreuse (« burdensome ») (Missouri, Orégon, Pensylvania, Washington, Wyorming).
— Tentatives de meurtre sur Vautre conjoint (Illinois, Louisiana, Tennessee).
— Grossesse antérieure non déclarée au mari (Alabama, Arizona, Georgia, Kansas, Kentucky, Mississipi, Missouri, New-Mexico, North-Carolina, Oklahoma, Tennessee, Virginia, West- Virginia).
— Folie et idiotie au moment du mariage (Georgia, Mississipi, Virginia).
— Folie pendant les six dernières années (Washington).
— Folie durant les quatre dernières années (Florida).
— Réclusion momentanée dans un asile d* aliénés (Idaho).
— Folie complète (Arkansas^ Indian Territory).
— Crimes contre nature (Alabama).
— Immoralité notoire de V époux avant le mariage et inconnue de la femme (West- Virginia).
— En fuite sous le coup de poursuites judi' ciaires (Rhode Island).
~ Négligence complète des devoirs (Kansas, Ohio, Oklahoma).
— Refus de la part de la femme de voyager dans l'État (Tennessee).
— Enrôlement dans une secte religieuse qui considère le mariage comme illégal et défend la cohabitation {Keiituckj, Massachusetts, New-Hampshire).
— Vagabondage du mari (Missouri).
— Refus de la femme de cohabiter avec le mari pendant douze mois (North-Carolina).
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— Excès (?...) (Texas).
— Traitement cruel et barbare de la part de la femme rendant la vie impossible au vnari (Pensylvania).
— Non-déclaration de maladies sexuelles (Kentucky).
— Demande et obtention de divorce dans un autre État (Michigan et Ohio).
— Preuves d'une félonie antérieure aumariage et non déclarée {krizoïi'dy Missouri, Virginia, West- Virginia).
— Lèpre chinoise incurable (Hawaï).
— Indignités rendant les conditions de vie intolérables (Indian Territory).
— Condamnation pour diffamation publique (Louisiana).
Malgré les obstacles des lois, le prix exorbitant des honoraires d'avocats et d'avoués, et malgré les efforts des ministres de toutes les religions (1), soutenus par une élite de penseurs, Roosevelt en tète, le divorce, comme un chancre, achève de ronger la famille américaine.
Au seul Massachusetts, en 1902, il y a eu 1.601 divorces, soit un divorce sur seize mariages; à Rhode-Island, un divorce sur huit mariages. Dans rOhio, en 1902, également 4.276 divorces, un divorce sur huit mariages. L'Indiana arrive en tête, un divorce sur cinq mariages, et l'on ne possède que la statistique de neuf Etats.
Leur cœur et Tamour ont aussi leur code, c*est
(1) Des congrès réunissent fréquemment les représentants de tous les cultes... mais jusqu'à présent leurs vœux n'ont pu obtenir que la réglementation du divorce rentre dans les lois fédérales, les Etats étant fort Jaloux de leur autonomie,
celui qui statue sur les Breaches of promises et les Américains n'y trouvent pas matière à gaîté.
Quand, par caprice ou désillusion, Tamoureux pense que l'amoureuse n'est plus la fiancée rêvée, il ne s'agit pas seulement de rendre à la délaissée ses lettres, son portrait ou sa mèche de cheveux, mais d'y ajouter un dédommagement en espèces sonnantes ; elle évalue combien ses larmes — et ses sourires — valent et l'amende qu'on peut infliger. S'il refuse, juges et avocats entrent en jeu. Une fois de plus il n'y a qu'à citer et à méditer cette récente statistique des dernières « Breaches of promises » (1904) (v. p. 69).
N'oublions pas Miss Christian de Ouawa (Idaho) qui obtint 6.000 dollars sur la succession de Mr. Frank Criwer parce qu'il ne vécut pas assez longtemps pour l'épouser.
Il y a aussi des cas où le fiancé trouve moyen de retirer son épingle sans dommage pour sa bourse.
Andrew Jackson Tull (de Philadelphia) obtint gain de cause contre Mrs. Amélia Powelsack parce qu'il fit sa demande en mariage un dimanche et que les lois de l'État de Pensylvania ne reconnaissent pas de contrats engagés pendant le repos dominical.
Henry Higgins, de Providence, obtint gain de cause contre Mrs. Suzan Good parce qu'il avait courtisé avant d'avoir lui-même vingt et un ans et qu'étant mineur il ne pouvait souscrire un contrat légal.
L'alderman H. Walers de Munroë (Michigan) avait trois fiancées et n'osa en épouser aucune de peur que les deux restantes ne réclamassent des indemnités; par testament il légua à chacune 10.000 dollars afin d'étoufi'er les plaintes.
Quant au comte Malta Liéven Stiergrant (de Suède), ce ne fut qu'après une détention de plu-
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