CHAPITRE XII 2Gi
voient coup sur coup en villégiature pour plusieurs années les premiers fonctionnaires de l'ancienne municipalité. Je ne puis guère ouvrir un journal du soir sans y voir, en lettres énormes, que le maire, le préfet de police, ou de moindres puissances, viennent d'être condamnés à cinq, à trois, à deux ans de prison. Aujourd'hui, le procès en cause a pour objet la corruption de la compagnie du gaz; on mettait hier sous les verroux le vice-président des téléphones ; on a déjà instruit l'affaire des restaurants et je ne sais combien d'autres.
Il m'est assez difficile de tirer ces questions au clair ; les citoyens de San-Francisco et mon P. Stark luimême voudraient bien me faire comprendre que ce n'est point là matière aux investigations de l'étranger. Autant que je puis, cependant, connaître les accusations, et sans vouloir du tout décider jusqu'où elles se trouvent fondées à l'égard des personnes en cause, j'essaierai d'en donner un petit sommaire. Gomme la municipalité de San-Francisco, à tort ou à raison, passe pour avoir détenu, un peu avant et un peu après le tremblement de terre, le record du graft, c'est-à-dire des malversations, ce qu'on a dit contre elle, vrai ou faux, formera comme un répertoire de ce qui est reproché en détail à d'autres municipalités des Etats- Unis. Sams tomber, cela va sans dire, dans tous les abus à la fois, leur gestion prête au blâme, croyonsnous, beaucoup plus souvent qu'il n'arrive en France, et l'importance de leurs concussions est proportionnelle à la richesse des budgets qu'elles contrôlent ou exploitent. Comme l'argent ne manque pas, et comme l'intervention des pouvoirs publics dans la vie de chacun se trouve habituellement réduite au minimum, les bons citoyens ne souffrent guère, au fond, de cet état de choses, et ils aiment mieux payer un peu cher l'indignité de leurs commettants que de
prendre eux-mêmes le souci des affaires communes. Quand les prévaricateurs, cependant, dépassent les limites d'usage, ils se heurtent et se brisent à une triple coalition : ils réunissent à la fois contre eux leurs adversaires politiques, toujours à l'affût; les honnêtes gens, aussi audacieux que les coquins ; enfin les autorités, généralement fort intègres, qui représentent les Etats ou la Fédération. Alors s'accomplissent d'énergiques répressions, et la vertu règne de nouveau ; elle règne jusqu'à ce que les successeurs se laissent tenter eux-mêmes et provoquent à leur tour des exécutions semblables.
Le maire, M. Eugène Schmitz, le boss ou chef des comités électoraux, M. Abraham Ruef, et le chef de la police, M. J.-F. Dinan, qui se trouvaient tous les trois en état d'arrestation lorsque je passai à San-Francisco, — on ne voit pas ce spectacle partout, — avaient déjà été accusés, en 1904, de trafiquer de leur influence ; mais la partie adverse n'avait pu en apporter de preuve suffisante, et le grand jury les avait acquittés en août 1905. Aux élections qui suivirent, peu de mois après, une liste de fusion entre républicains et démocrates fut complètement battue par eux, grâce à l'appui que leur continua le Labour Union, l'Union des Travailleurs. Celle-ci ne voulait voir qu'une chose, la hausse des salaires, qui avaient doublé sous leur administration. « Que s'ils mettent de l'argent dans leurs poches, disait le monde ouvrier, ce n'est toujours pas dans les nôtres qu'ils le prennent. » Non seulement ils siégèrent seuls au conseil municipal, mais leurs amis ou leurs créatures occupèrent toutes les autres fonctions éligibles, même le Board of Supervisors, Corps des Surveillants, de qui relève le contrôle des fonds ; et rien ne s'opposa plus à leurs agissements.
Alors, s'il faut en croire leurs accusateurs, ce fut