CHAPITRE XIII
que préservent du socialisme l'amour, devenu instinctif, de l'initiative et l'habitude invétérée de la décentralisation. Ce n'est pas non plus, malgré la corruption municipale de plusieurs grands centres, le problème politique ; les pouvoirs publics, ayant peu d'attributions, ne sauraient beaucoup nuire, même s'ils n'étaient pas garantis, comme de fait ils le sont, contre leurs propres excès par la vigueur non énervée de la fonction présidentielle et par la vigilance toute-puissante de la Cour suprême. Inutile d'ajouter que les rapports entre l'Etat et les institutions religieuses ne présentent pas le moindre embarras, la règle consistant, depuis longtemps déjà, dans le respect mutuel et l'indépendance. Le vrai, le grand problème aux Etats-Unis, c'est le problème des races, c'est la nécessité de garantir, coûte que coûte, le caractère national contre l'extraordinaire variété de peuples qui affluent chaque année de tous les coins de l'univers. La difficulté de l'assimilation varie, comme il est naturel, selon l'origine des immigrants. Sans entrer dans le détail d'une question qui, à elle seule, demanderait des volumes, on peut d'une façon générale affirmer que tous les blancs, spécialement du nord-ouest de l'Europe, deviennent dès la seconde génération, quand ce n'est pas au bout de quelques années seulement, des Américains accomplis, et qu'il ne ferait pas bon les traiter de nouveaux venus ou de fds d'étrangers. Mais il est jusqu'ici deux sortes d'hommes, les noirs et les jaunes, qui restent réfractaires à l'assimilation; et de là, si j'ose le dire, deux nuages qui projettent leur menace, ou du moins leur ombre grandissante, sur le ciel, par ailleurs très brillant, de la grande République.
Ce n'est pas le problème noir qui nous occupera. 3ans compter qnç nous en avons déjà dit un mot
dans Au Pays de la Vie intense (l),il se présente toujours dans les mêmes termes où on l'a maintes fois exposé, et le danger en est limité, puisqu'en définitive nul n'empêchera les Américains de prendre contre lui, si cela devient nécessaire, les mesures qui leur conviendront. La question des jaunes, au contraire, apparaît à la fois comme nouvelle et comme très urgente : écartée depuis peu des cauchemars de l'Europe, elle a émigré vers l'autre hémisphère, vers l'Australie, qui y répond provisoirement par le boycottage; vers l'Amérique du Sud, qui n'en perçoit pas encore l'importance; vers l'Amérique du Nord et spécialement les Etats-Unis, où on la croyait résolue par la loi contre l'immigration chinoise, mais où elle se réveille plus ardue que jamais avec l'arrivée de Japonais nombreux, sobres, habiles, et qui se sentent protégés par une nation puissante. Le péril jaune, cette fois, n'est plus une hypothèse, ni une prophétie, mais un phénomène en voie de réalisation; ce n'est pas l'idée d'un sociologue, ni l'invention de quelques hommes politiques, c'est la rencontre effective et le conflit, on peut dire matériel, de groupements humains fort simples et abandonnés aux forces de la nature; c'est le choc, déjà facile à percevoir, de l'ouvrier japonais et de l'ouvrier américain.
Quand je passai à San-Francisco, au mois de septembre 1907, une certaine accalmie régnait. Sans doute les ouvriers et les petits marchands continuaient à ressentir et à déplorer les effets de la concurrence jaune. Sans doute encore le mouvement anti-japonais, qui alors battait son plein dans la
(1) Pp. 286-296