‹ L'Amérique de demainChapitre 135 sur 167 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Colombie Britannique, éveillait en Californie des sympathies profondes, et la presse faisait chorus avec les journaux de Vancouver contre l'Asie envahissante. Sans doute, enfin, l'on ne se montrait pas insensible à l'annonce, toute récente, du voyage qu'allait entreprendre la flotte de l'océan Atlantique alentour du monde, et l'on se promettait bien de fêter comme il conviendrait les navires qui, partis de Hampton-Road à la fin de l'année, devaient, six mois plus tard, quand ils auraient contourné le cap Horn, faire escale à San-Francisco et repartir de là pour montrer aux îles Philippines, au Japon, en Chine, en Europe, ce qu'on peut désormais attendre de la marine américaine. Mais pourtant l'on n'en était plus aux excitations de l'année précédente, alors que beaucoup voulaient, malgré le président Roosevelt et au risque d'allumer une guerre immédiate, interdire aux petits Japonais l'accès des écoles publiques fréquentées par les blancs ; et, d'autre part, l'on ne semblait point songer aux tentatives, qui allaient se produire au commencement de 1909, pour refuser à tous les Asiatiques, non plus seulement l'entrée des écoles communes, mais les droits ordinaires de propriété. Quand, interrogé, comme tout voyageur, par les journalistes, je répondais qu'une guerre entre le Japon et l'Amérique serait une calamité pour les deux pays et un attentat contre le progrès humain, on reproduisait ces déclarations comme très naturelles et sans y opposer de contradiction. Quand, à mon tour, je posais des questions sur les Japonais, les réponses qui m'étaient faites respiraient, à défaut de sympathie, certaine impartialité. Si les Chinois étaient parqués dans leur quartier nouvellement reconstruit, nul ne pensait à les y inquiéter, et aucune voie ne semblait plus tranquille que la rue principale où se groupaient leurs petites boutiques, rue\toute

voisine de notre résidence pauliste et qui portait, comme un signe de banalité beaucoup plus que de menace, le nom peu exotique de Dupont Street. Et si les Japonais, qui avaient quitté ces quartiers depuis le tremblement de terre, pour se répandre de divers côtés, continuaient toujours à se grouper entre eux, cependant on ne refusait nulle part de leur louer des maisons que, du reste, ils payaient fort cher; les Blancs que choquaient leur voisinage se bornaient à porter tranquillement leurs pénates ailleurs. Bref, le feu couvait sous la cendre, et, à la différence du grand incendie allumé par le tremblement de terre, il n'était pas de ceux qui s'éteignent au bout de quelques jours. On n'était plus en face d'un cataclysme passager, mais d'une cause permanente de troubles, et l'on ne faisait, en réalité, qu'en percevoir les premiers symptômes.

Les Américains ont remarqué depuis peu le péril qui les menace. Jusqu'à ces dernières années, le Japon ne leur inspirait qu'admiration et que sympathie. Ils en aimaient le courage, l'esprit d'entreprise, l'empressement à s'assimiler en toute espèce de domaine les récents progrès. Ils se souvenaient d'avoir, les premiers, en 1854, rouvert au commerce international ce pays qui y était fermé depuis deux siècles, et ils étaient fiers du chemin qu'il avait parcouru depuis. Un peu avant qu'il n'entrât en guerre avec la Russie, en 1903, je les avais trouvés pleins de sympathie pour lui et indignés de l'obstination que mettait Pétersbourg à ne pas tenir son engagement d'évacuer la Mandchourie. Ils avaient applaudi aux victoires nippones et aux démarches efficaces de leur Président pour rétablir la paix. S'ils avaient com-

Page 1