‹ L'Amérique de demainChapitre 155 sur 167 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

qu'ils se vantent de descendre des fondateurs de l'Indépendance, soit qu'ils aient trouvé aux Etats-Unis, directement ou dans la personne de leurs pères, la contrée de leur choix, celle qui a réalisé leurs rêves ambitieux ou qui les a reçus au temps de leur détresse et relevés des misères endurées ailleurs, ils aiment leur pays et ses institutions avec une passion, avec un orgueil, où la raison, l'instinct, la volonté semblent avoir condensé leurs forces, et dont je ne sais si aucun nationalisme dans l'histoire a jamais égalé la farouche ardeur.

La veille de mon départ de San-Francisco,un jeune Pauliste né dans la ville même me conduisit au parc de la Porte-d'Or, qui s'étend des dernières maisons jusqu'au rivage de l'océan. A traverser ces prairies vertes, ces parterres, ces arbustes en fleurs, ces bois de pins et de cyprès, ces longues allées d'eucalyptus qui entourent des lacs transparents, on ne se douterait guère qu'il y a trente et quelques années, cette péninsule n'était qu'un amas de sables dénudés. Mais, si la nature condescend parfois à se laisser embellir par les hommes, les moyens ne lui manquent pas d'affirmer à nouveau, dès qu'il lui convient, sa supériorité. Quand il m'eut fait assez admirer les beautés du parc, mon ami m'emmena au sommet d'une colline, Strawberry Hill, qui en occupe la partie centrale et d'où la vue commande un immense horizon. An nord-ouest, le Tamalpaïs dressait sa tête dans les cieux, tandis que ses pentes descendaient mollement sur les rivages de la grande baie. Les hauteurs de Berkeley lui faisaient, au nord-est, un pendant harmonieux, et tout au fond le mont Diablo dressait fièrement ses deux crêtes cornues. Mais plus bleu que ces bleues montagnes, et pareil à l'azur profond du zénith lui-même, l'océan Pacifique écrasait de sa grandeur tout ce splendide panorama. Et sans

doute l'imagination n'y était pas étrangère, mais il m'apparaissait réellement plus vaste que les autres mers. Pas n'est besoin de monter très haut pour voir s'amplifier beaucoup les étendues de plaine, à condition seulement qu'à des distances variées, quelques points de repère viennent les déterminer. Tandis qu'au sud et au nord la mer, pourtant sans limite, se perdait très vite dans l'indécision de flots tous semblables, au contraire devant nous, à l'ouest, elle marquait très nettement son immensité soit par des alternances de lumière et d'ombre, soit par les silhouettes, inégalement distantes, de quatre ou cinq navires qui découpaient la perspective et la multipliaient. Mais, si loin que portât la vue, la pensée, plus libre et plus rapide encore, allait de flots en flots jusqu'aux îles Hawaï, aux Philippines, au Japon, en Chine, jusqu'à ces rivages de l'Extrême-Orient devenus pour nous ceux du couchant même, puisque aussi bien, le soleil, comme pour aviver notre sensation d'exotisme et de lointain, s'apprêtait, en dépit des noms, à descendre par là dans les flots.

L'Asie alors, avec ses centaines de millions d'hommes jaunes, nous apparaissait comme une ombre gigantesque et pleine de mystère, une énigme, une menace, une réserve inépuisable d'ennemis à redouter. Et nous éprouvions le besoin, pour nous rassurer, de ramener nos idées et nos regards, des horizons par trop vagues et lointains, sur les casernes toutes proches du Presidio, sur les canons des forts, sur les puissantes batteries qui, de chaque côté de la Ported'Or, défendent l'entrée de l'Amérique. Mais ce n'était point de là que me semblait venir le réconfort vraiment efficace. Avec bien plus de confiance je reposais mes yeux, du côté opposé à la mer, sur le grand dôme de l'hôtel de ville, où des citoyens libres réglaient eux-mêmes leurs destinées et con-

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