CHAPITRE IV
wagons, les murs gris, les cours laides, disparaissent de votre horizon et, tant loin que vos yeux portent, ils ne découvrent plus que les eaux du lac Michigan, deux cent quatre fois plus étendues que celles du lac de Genève. Quelquefois ses couleurs sont bleues, quelquefois elles sont noires; il lui arrive de se couvrir d'or au coucher du soleil et d'argent aux rayons de la lune. Son caprice, aujourd'hui, est d'être vert d'émeraude, et rien ne lui sied mieux. Il se montre, en ce moment, presque vide et cela augmente sa ressemblance avec l'Océan ; je n'y découvre que le lointain water works d'où nous est envoyée l'eau pure, et un gros navire blanc qui se dirige vers Milwaukee. 0 le grand calme et la douce brise, parmi l'intense labeur de ces millions d'hommes et sous l'ardent soleil de la fin de juillet ! Je n'en disconviens pas, Chicago regorge d'affaires ; Chicago vend, achète, fabrique, expédie; Chicago a des abattoirs et fait des conserves, où le romancier do la Jungle mêle, pour nous faire peur, des doigts d'ouvriers à de la viande de porc ; Chicago a des usines, des comptoii's, des banques, et ses magasins sont de beaucoup les plus vastes du monde ; on viderait le Louvre et le Bon Marché dans Marshall Fields sans en remplir les dix étages. Et Chicago a de la misère, des anarchistes, des sans-travail, des rouleurs, des immigrants désemparés, des cultes extravagants. Il a des rues qui ne sont pas finies, des chaussées de terre friable, qui alternent entre poussière et boue ; à certains jours et par certains vents, toutes les fumées se rabattent sur la ville et en teignent l'atmosphère d'un noir adhésif, si bien qu'on a pu appliquer ici le dicton inventé pour Pittsburg : « La question n'est pas de se tenir propre, mais de s'accoutumer à être sale. » Oui, et tant que l'on voudra, Chicago est rempli de laideurs (1).
(1) On raconte — dans les cités rivales — qu'un habitant de
Mais Chicago est rempli de beautés, et ce sont elles qui se développent le plus, ce sont elles qui l'emportent, en définitive. A quatre ans de distance, le progrès est marqué. Un plus grand nombre de rues, même dans les pires quartiers, sont maintenant couvertes d'asphalte. Les pires quartiers? il n'en est pas de comparables aux cités-bouges de Paris et de Londres; car, si le centre des affaires accumule étages sur étages, partout ailleurs les maisons sont petites et chacun vit chez soi ou presque chacun. Et que dii^e des quartiers luxueux? des boulevards aux six rangées de verdure et de fleurs? des résidences qui bordent les avenues et les routes, sans murailles jamais, offrant à tous les yeux leurs parcs, leurs gazons, leurs fleurs, chaque palais ou cottage avec son style propre, avenues du bois de Boulogne, dix fois, vingt fois répétées. Oublierai-je ces parcs si vastes, mais si bien dessinés, si parfaitement entretenus et qui, le dimanche, offrent aux travailleurs tous les avantages d'une campagne exquise?
Quant aux oisifs, ou plutôt quant aux riches, car l'homme oisif n'existe pas ici, ils ont, le sou% au sortir des affaires (et leurs femmes ont tout le jour), des routes indéfinies à parcourir en automobiles, dans les parcs eux-mêmes ou sur les bords du grand lac, aussi longtemps, aussi loin qu'il peut leur convenir. Les chaussées couvertes de pétrole suppriment, pour eux et pour les passants, toute poussière. Les quatre villes où j'ai vu le plus d'automobiles sont Paris, Londres, Boston et Chicago. Et la supériorité de cette dernière est que tous les amis y mettent leur machine à votre service. « Un coup de téléphone, vous l'aurez dans les cinq minutes. » Il est vrai qu'avec ce
Chicago, passé de vie à trépas, s'écria en voyant l'autre monde : « Le ciel n'est pas, après tout, si différent de Chicago ! — Pardon, lui dit quelqu'un, mais ce n'est pas au ciel que vous êtes... »