‹ L'Amérique de demainChapitre 30 sur 167 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

procédé-là on ne peut plus refuser d'invitation sous prétexte que le temps manque. Avais-je assez fait de difiîcultés pour prêcher le dimanche, à l'église belge de Saint- Jean Berchmans? Mais allez donc discuter les objections par le téléphone, demandez donc à réfléchir quand on vous dit qu'il reste juste le temps de lancer les invitations et annonces pour le surlendemain, excipez donc des surcharges de votre programme quand on vous offre de vous faire prendre et ramener en automobile ! Pendant que vous cherchez quelque nouvelle défaite, la communication est interrompue et vous voilà invité malgré vous. Ce serait un thé, un dîner, qu'il en irait tout à fait de même. Une fois jeté dans le tourbillon américain, comme un petit bleu dans le pneumatique, le plus simple est de se laisser faire et, sauf concurrence d'engagement antérieur, de tout accepter. On en est d'ordinaire bien récompensé. Par exemple, j'ai fait, en cette occasion, deux découvertes intéressantes, celle d'un médecin à l'américaine et celle d'une paroisse en voie de formation.

C'est le docteur S., en effet, qui a été réquisitionné pour me mener à Saint- Jean Berchmans. Je ne prétends pas que tous les docteurs lui ressemblent, aux Etats-Unis, et j'en ai vu de très différents. Mais tel quel, je ne crois pas qu'il aurait pu se développer ailleurs. Né en Irlande, il vint jeune et sans ressources au Canada, où il fit un peu de business, comme tout le monde. Ne trouvant pas assez de satisfaction ni de chance dans cette voie, il se mit aux études et prit le grade de docteur en médecine. Il gagne aujourd'hui cinq mille francs par mois et il n'a pas plus de quarante ans. Il réussit surtout les opérations, auxquelles il croit plus qu'à la médecine; les deux choses qu'il préfère au monde sont, chez ses clients, l'appendicite et, pour lui-même, l'automobile. Il possède une petite

machine des plus souples et des plus dociles, qu'il conduit lui-même et sur laquelle il roule tout le temps qu'il ne passe pas auprès des malades. Il n'a jamais connu, pour son compte, souci, douleur, ni fatigue, et il trouverait le monde sans défaut, s'il n'existait des règlements et des policemen contre la vitesse des automobiles. Lots of fun ! lots oj fun ! Voilà son exclamation favorite. Ce qu'on s'est amusé ! ce qu'on s'amuse! ce qu'on s'amusera! Mais toujours, n'ayez crainte, fort correctement : le plaisir, c'est le grand air, le mouvement, l'exercice, l'auto ! Il veut s'offrir un été d'Europe et m'emmener sur sa machine, à travers la France, la Hollande, l'Allemagne, l'Italie : lots of fun, oh ! combien ! Et alors, lecteur, je vous le présenterai; vous nous recevrez à la campagne et vous verrez le great fun que ce sera ! Seulement, je vous en prie, pas de métaphysique ni de politique ; on parlera de l'hygiène et de la morale ou plutôt, car mon docteur est un homme pratique, du grand air et de la religion. Du grand air pour le corps, de la religion pour l'âme, voilà sa philosophie : trouvez donc mieux. Son idée est que la science, après avoir d'abord compliqué à l'excès nos vies, les ramènera au primitif; une simplicité voulue, le naturel savamment reconquis et habilement ménagé, voilà, d'après le docteur S., la clé du bonheur et la solution de tous les problèmes. En tout cas, c'est parfait pour un médecin de Chicago, intelligent, instruit, sage, qui gagne ses douze mille dollars, n'a pas de famille, se porte bien et sait conduire lui-même son automobile.

Il laisse sa voiture dans la rue en face de l'église avec une confiance qui m'étonne. Il est vrai que le quartier, ce dimanche matin, a l'air fort tranquille. On dirait un canton de nos vieilles provinces, sauf que tout y est neuf et que l'inachevé y tient la place de l'antique : parfois, en Amérique, l'on croit aussi

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