CHAPITRE VII
nuit. Sur les huit heures du matin, je regarde si mon ange gardien a fait son ouvrage. Je vois dans la prairie un jeune homme. J'appelle ; il se sauve, croyant que c'était un loup. Je crie mon nom ; il vient enfin avec un autre. C'étaient deux de mes compagnons. Ils me roulent dans une couverture et m'expédient à Pembina, puis en voiture à Fort- Garry. Je ne souffrais toujours pas.
Ce qu'il y a de dur, c'est le dégel. Au bout de dix-huit jours mes pieds commencent à se fendre, et alors je souffre horriblement. La mission (1) m'envoie chercher. A l'hôpital on me coupe la jambe. Je ne m'attendais pas à cela; je me croyais sauvé : ils me coupent la jambe ! On n'en coupa tout de même qu'une, parce qu'on me trouvait trop faible.
J'étais logé dans la maison de Monseigneur. Au bout de neuf jours une artère se brise et je perds tout mon sang. On me croit si bien fini, que le menuisier commence mon cercueil et que la bonne sœur fait faire des chandelles pour mon enterrement. Voilà que le suif saute sur le poêle et met le feu. En une heure l'évêché et la cathédrale, qui étaient en bois, tout est brûlé. Moi, j'étais dans une petite chambre. J'entends : Au jeu! je vois la fumée. Des gens crient : « Sauvons le P. Goiffon. » Je réponds : « Sauvez autre chose. » Mais ils ne m'écoutent pas ; ils me posent sur le trottoir, puis me transportent chez les sœurs. Au bout de huit jours, j'attrape une nouvelle hémorragie. Je reçois l'extrême-onction. On me croit mort ; pas du tout, je me remets. Seulement, au bout d'un mois, on me coupe les doigts du pied gauche. C'est tout.
(1) Celle de Saint-Boniface, où il y avait un évêque depuis 1847.