‹ L'Amérique de demainChapitre 68 sur 167 · CHAPITRE Vl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vl

venir de ce jour-là pâlit devant la figure vénérable et originale que j'ai maintenant à présenter.

A Mendota donc survit, ou plutôt vit, et allègrement, le P. Joseph Goiffon, venu dans cette même mission le 7 novembre 1857, alors qu'elle s'étendait jusqu'au fort Garry, point de départ de Winnipeg, à 496 milles vers le Nord. Des quatre-vingt-trois hivers qu'il a déjà traversés quand je le rencontre, il y en a malheureusement un, celui de 1858, qui lui a laissé des impressions plutôt pénibles. Il n'y perdit rien moins que la jambe droite et le pied gauche. Il ne s'en porte, du reste, pas plus mal et il y est, depuis un demi-siècle, tout à fait habitué. Gela ne l'empêcha pas d'être curé de Petit-Canada, à six milles de Saint-Paul, durant trente années; et depuis qu'il est retiré à Mendota, il sert activement de vicaire à Mgr Oster, un autre missionnaire des temps héroïques. Gelui-ci étant même absent aujourd'hui, le P. Goiffon a bravement chanté deux grand'messes. Il paraît, sincèrement, plus solide que moi, et, sa soutane aidant à l'illusion, on croirait tout au plus, quand il sautille sur sa canne, qu'il souffre de la goutte aux pieds. Rien ne serait moins exact, car son pied gauche et sa jambe droite sont de complexion solide, sinon élégante, confectionnés d'ailleurs par lui seul. En vain l'archevêque a offert de lui en acheter de la dernière mode, en vain M. Wuillaume a offert de lui en fabriquer de conformes à ses préférences : il s'y est toujours refusé, tenant peut-être à rester le vrai type de ce qu'on appelle aux Etats-Unis le self made man, l'homme qui se fait lui-même.

Le P. Goiffon n'a qu'un défaut, mais très grave pour les voyageurs en quête de souvenirs. Lorsqu'on l'a, non sans peine, décidé à conter devant moi son histoire et que je tire mon crayon pour attraper des notes, il se refuse net à continuer, et je suis obligé

d'écrire au hasard sur mes genoux en le fixant des yeux pour qu'il ne se doute de rien. Or, voici, non sans supprimer des redites et ajouter un peu d'ordre, mais en conservant le plus possible d'expressions réellement textuelles, ce que je déchiffre dans mon griffonnage :

Le P. Ravoux m'écrit d'aller le voir à la fm de l'hiver (il était administrateur du nouveau diocèse de Saint-Paul entre l'épiscopat de Mgr Crétin et celui de Mgr Grâce). Je lui réponds que nous avons reçu avis de toutes les nations Sioux que nous les rencontrerons dans la grande prairie, parce qu'il y aura une guerre avec les Sauteux. Alors je ne pars qu'au miUeu d'octobre pour aller à Fort-Garry et voir quelques missions indiennes sur la route. Nous étions quatre ou cinq, avec une bonne tente qu'on menait sur un char. Gomme on passait à trente milles de Saint-Joseph un peu avant la Toussaint, je veux aller y donner la messe. Les autres ne veulent pas me suivre parce qu'il y a du bUzzard (forte tempête de neige). Alors je pars seul à cheval, pensant qu'ils viendraient. Les deux premiers jours cela marcha bien ; on couchait dans le bois. Mais je veux prendre un raccourci à travers la prairie et je perds mon chemin. Le bhzzard devient si violent que je ne peux plus avancer. Je m'enferme dans ma peau de bufïle et me blottis contre le cheval, la tête sur ma selle, et je m'endors. Je me réveille couvert de neige et je me rendors. Quand je me réveille, mon cheval est mort. J'essaie de bouger, je ne peux pas et je me rendors. Je ne sais pas au juste ce que cela a duré. Je dormais tout le temps et je ne souffrais pas : je ne savais pas que j'étais gelé. Une fois j'essaie de prendre un crayon afin de marquer mes messes pour quand on me trouverait mort, mais je n'y réussis pas, je retombe dans le sommeil et le lendemain je me réveille bien étonné de n'être pas mort.

Alors je dis au bon Dieu : « Je ne veux pas mourir ici, pour telle et telle raison » ; et je promets dix messes. Puis je dis à mon ange gardien : « Toi, vas me chercher quelqu'un pour demain. » Je me traîne enfin vers mon cheval ; avec mon couteau je perce la peau sous les épaules et j'en mange un bon morceau. Je me rendors à peu près toute la

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