CHAPITRE VIII
égal à plus de la moitié de l'Europe, et dont le reste du inonde, bien plus, le gouvernement lui-même du Canada ignorait la richesse et presque l'existence. Depuis 1670, donc depuis deux cents ans, il appartenait à la compagnie de la baie d'Hudson, qui se l'était fait octroyer par charte du roi Charles II, et qui en tirait, au moyen du commerce de pelleteries, des richesses colossales. Elle l'entretenait pieusement dans sa sauvagerie ; quelques officiers dans des forts servant aussi de magasins, des traiteurs qui couraient la prairie à la rencontre des Indiens pour leur acheter des fourrures au prix que l'on imagine, c'étaient tous les représentants de la civilisation, ou, si l'on veut, tous les agents de l'exploitation. Un trésor de cette taille, cependant, ne peut pas toujours se cacher. Les missionnaires, qui avançaient peu à peu dans l'Ouest, dressèrent à la culture leurs néophytes sauvages ou métis (ces derniers, nés de traiteurs canadiens et de femmes indiennes) ; ils s'aperçurent de la fécondité du sol et ils la révélèrent. Quelques explorateurs appuyèrent leurs dires. Le gouvernement canadien se rendit compte de l'avenir de ces contrées ; il entra en négociation avec la puissante compagnie, lui laissa ses établissements commerciaux et acheta le territoire pour 7 500 000 francs. Ce n'était pas payer trop cher une propriété contenant 1 036 000 kilomètres carrés, propres à la culture, sans parler des forêts, des pêcheries, de la houille, des métaux.
Lorsqu'en juillet 1870 fut passé cet acte mémorable, Winnipeg, où je trouve un peu plus de 100 000 habitants, en possédait bien juste une centaine, groupés autour du Fort-Garry, un établissement de la compagnie de la baie d'Hudson. Elle en avait 42 340 en 1901. C'est dire si elle grandit vite (1). Qu'on lui par-
(1) La croissance eût été plus rapide encore si elle n'a'-'ait été
donne donc de ne posséder ni l'élégance de Paris ni la poésie de Nuremberg. Je n'en proposerai pas la visite au touriste qui recherche l'émotion esthétique ; il fera mieux de s'attarder à Québec, voire à Chicago ! Ce qu'on peut dire de favorable sur l'aspect de Winnipeg, — dont le nom signifie, paraît-il, eau sale, — c'est que les rues en sont larges, les maisons espacées et très hygiéniques. Ajoutons que des trottoirs en planches permettent d'éviter, si l'on ne doit pas traverser les rues, cette bonne terre du Manitoba qui remplit de blé les prairies, et les cités de cambouis (1). Je comprends que l'une des deux tribus indiennes qui foulaient ce sol ait porté le nom de Pieds-Noirs.
J'ai, du reste, gardé bon souvenir de mes deux jours de Winnipeg. Arrivé là sans introduction, je n'y en ai pas moins joui d'une fort aimable hospitalité. Les prêtres qui desservent l'église Sainte-Marie, où j'étais allé dire la messe en sortant du train, ne me permirent pas de descendre ailleurs que chez eux. Ils appartiennent à la congrégation des Oblats de Marie- Immaculée, la même qui desservait naguère à Paris le sanctuaire de Montmartre, et qui occupe la toute première place, de beaucoup, dans l'histoire de la jeune église canadienne de l'Ouest. Elle a donné l'archevêque actuel de Saint-Boniface, les évêques de Saint-Albert et de New-Westminster, les vicaires apostoliques de l'Athabaska, de la Saskatchewan et du Mackenzie, en un mot tout l'épiscopat de l'Ouest, à l'exception de l'évêque de Victoria. Six religieux, réunis autour du P. Magnan, leur provincial, desser-
enrayée, en 1882, par un krach énorme qui n'atteignit, du reste, que les spéculateurs.
(1) Je ne me serais pas permis une telle expression si je ne l'avais trouvée sous la plume de M. Lionnet, président de la Canadienne, dans son livre, d'ailleurs si agréable et riche en observations Chez les Français du Canada. (Paris, Pion, 1908, un vol. in-12.)