‹ L'Amérique de demainChapitre 94 sur 167 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

les voyant pousser leurs lignes par centaines et centaines de lieues, ici parmi des déserts arides et là sur des torrents, sur des lacs, autour ou à l'intérieur de montagnes gigantesques, on les blâmait de ruiner pour rien leurs naïfs actionnaires ; et, s'en prenant à l'homme qui était vraiment le cerveau de cette entreprise, on ne trouvait pas de mots assez sévères pour blâmer « la folie » de James J. Hill.

Mais lui continuait son œuvre sans se laisser émouvoir. En 1879, il avait réorganisé avec quelques associés la Compagnie du chemin de fer Saint-Paul, Minneapolis et Manitoha, qui ne possédait alors que 657 milles de rails; dans les années qui suivent, il la pousse en avant vers l'ouest et il y ajoute les plus importantes des lignes adjacentes, si bien qu'en 1890 elle couvre 3 300 milles. Cependant les Montagnes Rocheuses se dressent toujours infranchissables. Sans demander aux Etats, comme avaient fait les autres Compagnies, ni subsides financiers ni concessions territoriales, mais par ses seules ressources et par celles des amis auxquels il insuffle son espoir, James Hill s'attaque à la barrière géante. Ses ingénieurs grimpent autour des sommets, percent des tunnels, longent les torrents ou y jettent des ponts, et ils débouchent enfin sur le versant du Pacifique ; dès lors ils précipitent leur course à travers les forêts vierges, au milieu des plaines vides, et, en 1893, ils atteignent les bords de l'Océan. Bien que ce fût une année de panique, les profits commencèrent sans retard, et les actionnaires, depuis cette époque, ont d'autant plus touché de dividendes qu'avec un élan superbe ils avaient fait face à toutes les dépenses de construction ou d'achat de lignes sans jamais émettre d'obligations. Aujourd'hui leGreat Northern étend ses réseaux depuis les Grands-Lacs jusqu'à l'Océan, depuis Chicago jusqu'à Seattle, sur une distance double de celle qui

sépare Paris de Gonstantinople ; et ce n'est pas assez dire encore, puisque la Compagnie a construit à ses frais des navires qui étendent son domaine jusqu'aux rivages de l'Empire chinois.

Pour communiquer donc avec l'Asie et l'Océanie : le Puget-Sound et ses 1 600 milles de côtes abritées, où l'on pourrait établir cent ports de mer capables de recevoir les vaisseaux du plus fort tonnage ; — pour communiquer avec les anciens et prospères Etats de l'est, du centre et du moyen ouest : le Great Northern principalement et d'autres lignes encore. Telles sont, ouvertes l'une par la Providence et l'autre par le génie de l'homme, les magnifiques .voies qui permettent aux habitants de ces terres nouvelles d'expédier dans tout l'univers les richesses accumulées autour d'eux, depuis toujours, dans les forêts, les mines, les pâturages, les eaux elles-mêmes, et de s'élever, avec une rapidité qui déconcerte l'imagination, à un degré de prospérité à la fois solide et brillante dont on peut se demander si l'histoire humaine a jamais connu de plus frappants exemples. Il est vrai que ces trésors naturels sont tombés tout d'un coup aux mains de l'humanité la plus énergique et la mieux armée, puisque ceux qui exploitent aujourd'hui le Nord- Ouest bénéficient de tout le progrès des sciences et puisqu'ils viennent, pour la plupart, non pas directement de la vieille Europe, mais des autres Etats de l'Union, spécialement de ceux qu'on appelle Middle West, le Minnesota, les Dakotas et l'Iowa, déjà formés par conséquent aux méthodes expéditives et à l'esprit conquérant de l'Américain. Si l'on considère que ces régions, deux ou trois fois grandes comme notre France, ne comptent encore que trois à quatre millions d'habitants, on reste confondu de ce que déjà ils ont accompli, et l'on se demande jusqu'où ils iront lorsqu'ils auront, comme il arrivera certainement

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