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L'Amérique devant l'Europe

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iMon premier travail sur les États-Unis attendait sou complément; ce que j'avais affirmé avant les événements, il importait de l'établir après; la démonstration à posteriori devait achever ce que l'argument à priori avait commencé.

Peu de livres auront passé par une épreuve pareille à celle que vient de traverser mon Grand Peuple. Ce n'est pas à moi qu'il appartient de dire s'il s'en est bien ou mal tiré. La crise à laquelle nous assistons a-t-elle, oui ou non, le caractère d'une crise de relèvement? Le lecteur en jugera.

Les encouragements qui me sont venus d'Amérique, et dont je ne me montrerai jamais assez reconnaissant, ne sont pas étrangers à la résolution que j'ai prise d'écrire ce nouveau volume K Il m'a semblé, comme à ceux qui m'ont adressé tant d'invitations bienveillantes, que l'instant était venu de traiter la question au point de vue de l'Europe. C'est au moment où l'issue du conflit est encore incertaine qu'il importe de mettre en lumière les principes qui y sont engagés; plus tard, succès ou désastre, le fait apparaîtrait seul, le droit serait oublié.

1. Je dois remercier les personnes de qui je n'ai cessé de recevoir des renseignements de tout genre. J'ai été particulièrement touché de l'envoi que le secrétaire d'État, M. Seward, a bien voulu me faire d'une collection de documents officiels.

v\ PREFACE.

Grâce à Dieu, rélude que je publie n'a rien à débattre avec les événements; je n'en suis pas réduit à avoir raison en cas de succès et tort en cas de désastre. Au travers des choses changeantes, je suis allé chercher ce qui demeure. Mes thèses subsisteront, quel que soit le résultat de la campagne en Virginie et au Tenessee.

Malheur à nous, quand nous en venons à arranger notre pensée d'après le calcul des probabilités, quand nous demandons : « Qui l'emportera? » au lieu de demander : « Qui a raison? » Il ne dépend pas de nous de réussir, il dépend de nous d'obéir. « Fais ce que dois, » voilà la vraie maxime; je n'en connais pas de plus lumineuse, en politique aussi bien qu'ailleurs. Et notez que l'obéissance au devoir est la grande route du succès; nos principes, en définitive, sont les meilleurs gardiens de nos intérêts.

J'ai toujours aimé cette méthode qui, dans les affaires embrouillées d'ici-bas, écarte ce qui est accidentel pour s'attacher à ce qui est substantiel et durable, qui ne dégage que ce qui est vrai en soi, ce qui doit rester vrai, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse et quoi qu'il advienne.

Lorsque aujourd'hui, après une longue et douloureuse année ^ je jette les yeux en arrière, je vois le sol jonché de prophéties : celles qui annonçaient de faciles triomphes sont tombées à côté de celles qui annonçaient d'irréparables défaites. Les gens habiles n'ont cessé de nous dire : «Tout est perdu! » qu'au moment précis où, avec la même assurance (et la même infaillibilité], ils ?e sont mis à nous dire : « Tout est sauvé ! » J'ai écrit mes premières pages au bruit des arrêts de mort universellement formulés contre les États-Unis; je viens d'écrire les dernières au bruit des acclamations de ceux qui pensent désormais que les États-Unis vont être

1. Aujourd'hui 4 mars, au moment où ce volume est terminé et sous presse, il y a un an, jour pour jour, que M. Lincoln a pris possession de la présidence.

PREFACE. v:i

bientôt hors d'affaire et qu'il no leur restera rien de difFu-ile à accomplir.

Convaincu que la mer en tourmente ne se calme pas en une heure, sachant aussi que la victoire extérieure n'a point de valeur s'il ne s'en remporte une dans la région des idées, je n'ai pas hésité à continuer mon travail. Pour nous-mêmes comme pour l'Amérique, il importe de dissiper certaines erreurs qui ont trop longtemps dominé en Europe, qui à tout prendre y dominent encore. Qu'on ne s'y trompe pas,, la pensée de nous mêler de la querelle américaine n'est pas aussi abandonnée qu'elle en a l'air ; si les succès décisifs se font attendre, si les souffrances de nos manufactures s'aggravent, si l'expédition du Mexique amène certains froissements, le péril sera de nouveau sérieux. Il y a en Europe plus de gens qu'on ne l'imagine qui souhaitent au fond l'affaiblissement, le morcellement des États-Unis, qui ne craindraient pas, le cas échéant, d'encourager la résistance du Sud et de contribuer à la prolongation de la guerre civile en manifestant la conviction que la séparation (c'est-à-dire le programme du Sud) doit nécessairement prévaloir. Comment combattre ces erreurs toujours persistantes et menaçantes? En éclairant les esprits, en traitant les questions mal comprises, en rappelant les faits mal connus. L'opinion, voilà notre force; elle a suffi, elle suffira.

Nous avons d'immenses intérêts en Amérique; la crise américaine a des aspects qu'on n'a pas assez remarqués ; elle nous touche de partout, par les États-Unis et par le Mexique, par les complications présentes et par les complications futures. Il ne s'agit pas seulement de sonder là ces destinées de la démocratie qui fixent depuis Tocqueville l'attention de nos philosophes politiques, d'autres problèmes non moins graves sont impliqués dans le débat. Je me suis efforcé de les examiner chemin faisant.

Que les États-Unis l'emportent décidément ou qu'ils essuient de nouveaux échecs, que l'Europe répudie sans retour les ten-

vin PREFACE.

danccs qui ont failli rcntraîiier ou qu'elle doi\e éprouver derechef dans quelques mois la tentation d'intervenir, il ne sera point inutile de nous être rendu compte des fautes du passé, qui pourraient être, prenons-y garde, les dangers de l'avenir.

J'ai entrepris deux fois ce travail. En apprenant l'affaire du Trenl, j'avais jeté au feu mes feuillets; j'ai recommencé depuis avec une plus ferme assurance. N'avons-nous pas vu do nos yeux ce qu'est la puissance dont nous disposons? Au premier cri d'alarme poussé par la conscience publique, les mauvaises passions et les intérêts menteurs n'ont-ils pas reculé? Courage! ils reculeront encore. A mesure que le caractère de la lutte américaine se manifestera mieux, les sympathies de l'ancien monde se produiront mieux aussi.

Je suis de l'avis de Sénèque, ce n'est pas la tempête qui fatigue, c'est la nausée. Ce qui nous a fatigués en Amérique, c'est le spectacle des débats ignobles, c'est l'abaissement progressif d'un peuple qui s'agitait sans avancer. Mais depuis qu'il avance, même au milieu do l'ouragan, notre lassitude morale a cessé.

L'Amérique échappera aux orages qui l'ont assaillie. Il m'a été donné de l'encouragera l'heure sombre du péril et de l'abandon; s'il m'était donné maintenant de lui faire accueillir des conseils offerts par un ami sincère, je considérerais ce second privilège comme plus précieux encore que le premier.

Au Rivage, le 4 mars ISfJâ.

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