ATTITLDE DE LEL1\0PE
Lorsque, l'année dernière, au mois de mars, avant que le premier coup de canon eùL été tiré en Amérique, je signalais sans hésiter aux sympathies des hommes de cœur un grdud peuple epii se relève, je ne cédais pas à la sotte fantaisie de formuler un paradoxe, j'obéissais au besoin de proclamer une grande, une sérieuse vérité, de la proclamer cà l'heure même où elle allait être presque universellement méconnue. Les amateurs de paradoxes ne poursuivent guère l'affranchissement des nègres; soutenir que l'esclav.ige a du bon, prendre en main la cause du Sud, s'élever contre les heux communs des philanthropes et des chrétiens, voilà qui a grand air : les thèses piquantes se trouvent toutes de ce cùté-là.
Lorsque, plus tard, je publiais la seconde édition
de mon livre, l'heure semblait mal choisie pour persévérer dans mon optimisme. Il n'y avait plus qu'une voix sur la situation désespérée des Etats-Unis. Leurs armées avaient été défaites, leur capitale était menacée; on ne nous entretenait que de l'indiscipline des troupes, de l'iinpéritie du gouvernement, de l'épuisement du trésor; on nous annonçait des émeutes dans les grandes villes; la question de l'esclavage semblait prête à briser en mille pièces l'unanimité momentanée du Nord; enfin, l'hiver s'approchait, nous allions entrer dans ces terribles six mois, de décembre à juin, qui avaient toujours été désignés comme devant amener une intervention quelconque de l'Europe en faveur du Sud. J'avais à me demander alors si ma première pensée n'avait pas été une illusion, si les événements ne m'avaient pas donné un démenti. C'était le cas de battre prudemment en retraite et d'avouer tout au moins que la marche imprévue de la crise avait affaibli mes espérances. Mais le fait est que mes espérances n'étaient point affaiblies : à part l'Europe, où l'intérêt des manufacturiers commençait à parler haut et où un orage se formait visiblement, aucun motif légitime de découragement ne se présentait à mon esprit. J'ai la faiblesse de croiie au succès final des bonnes causes, en dépit de leurs défaillances passagères : je connais quelque chose ici-bas qui est plus fort que les armées; je sais Quelqu'un là-haut dont la bénédiction importe plus que la sympathie de; granles pi'ssances. Yoil
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le motif de mon obstination. Elle était écrite, en termes très-compromettants, dans la préface de l'édition nouvelle. Après y avoir constaté que l'Europe était devenue le seul danger considérable de l'Amérique, je terminais de la sorte : a Pour aujourd'hui, je n'ai voulu que répéter, avec une conviction qui s'est aflermie, ce que je disais il y a quelques mois. Je croyais alors au relèvement d'un grand peuple ; maintenant, j'en suis sûr. » Si j'ai rappelé ces précédents, ce n'est pas qu'il me plaise de parler lie moi, j'en ai horreur au contraire et j'espère bien n'y point revenir ; ce n'est pas non plus que je prétende me poser en prophète; c'est qu'il impprte de conserver à la thèse fondamentale que je défends son caractère d'opinion réfléchie, mûrement adoptée et maintenue avant et'après les événements.
Des deux crises que devait rencontrer à ses débuts le relèvement des États-Unis, l'une, la crise américaine, est déjà derrière lui; les grandes difTicultéssont surmontées, je n'aurai pas de peine à l'établir. L'autre, la crise européenne, n'est pas terminée, tant s'en faut, quoique l'incident du Trcnt, qui a failli tout perdre, ait fourni le moyen de tout sauver, en jetant une lumière soudaine et bienfaisante sur des situations dangereuses compliquées de malentendus.
C'est donc en Europe surtout et pour l'Europe qu'il s'agit d'étudier aujourd'hui la question d'Amérique. L'Europe vient de faire une triste campagne. Nous
avions cru pouvoir dire, sans exagérer ses sentiments chevaleresques, que la cause du Sud exciterait chez elle une indignation vigoureuse, que cette révolte en faveur de l'esclavage ne rencontrerait parmi nous que des anathèmes, que le \}\° siècle ne laisserait pas perdre l'occasion unique de seconder autrement que par des paroles l'œuvre la plus glorieuse des temps modernes. Nous nous étions trompé; la petite politique l'a emporté trop souvent sur la grande. Au lieu d'entrer franchement dans la voie des larges sympathies, au lieu d'encourager, au lieu de croire au bien, ce qui est un des sûrs moyens de le faire, on a mieux aimé se défier, épiloguer, rappeler les vieux griefs, amasser les griefs nouveaux, traiter enfin en ennemi ou en suspect ce jeune gouvernement sorti d'une réaction généreuse contre l'injustice et chargé d'en poursuivre le redressement. L'aimer, c'était la première condition pour le conseiller, pour l'aider à devenir tous les jours meilleur. Appuyé par nous, il marchait sans obstacle à son but, non pas à l'abolition immédiate, comme on l'a prétendu, mais à l'abolition certaine, parla prépondérance croissante du Nord, par l'abrogation des lois odieuses, par la suppression inévitable et progressive de l'esclavage enserré dans un cercle incessamment rétréci. Le jour où il aurait été décidé qu'il ne devait plus croître, l'esclavage aurait commencé à mourir; et il ne serait pas mort de mort violente ; doucement, paisiblement, par des voies pacifiques et chrétiennes.
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le redoutable problème aurait été résolu, pour le salut commun du Nord et du Sud, des blancs et des noirs. Nous n'avons pas voulu cela. Vouloir cela, c'eût été sortir de l'ornière et manquer aux préceptes de la fausse habileté. Habileté bien malhabile, en tout cas, car, a ne parler que de nos intérêts matériels, elle nous a doté de la guerre civile qui désole l'Amérique, ruine la production cotonnière et provoque dans notre vieux monde des soulTrances qui iront croissant. Si le Sud avait su d'avance qu'il ne pouvait pas compter sur nous, il est probable qu'il n'aurait pas même tenté son insurrection; en tout cas, elle n'aurait pas duré. Il se fait moins d'illusions qu'on ne l'imagine; il connaît les forces du gouvernement national et n'ignore pas que bientôt les ressources manqueront au gouvernement insurrectionnel de Richmond; ses victoires mêmes ne lui ont jamais domié l'audace de faire un seul pas en avant; assurer à l'Europe le*temps d'arriver, tel est son programme. L'Europe a besoin de son coton, l'Europe est à sa discrétion, l'Europe va l'aider et le reconnaître, l'Europe saisira le premier prétexte venu; elle rompra le blocus, elle imposera la paix; ôtez ces convictions -là au Sud et vous ferez tomber les armes de ses mains. En doutezvous ? Supposez un instant que l'Europe n'existe pas, que l'Amérique soit un champ clos où personne ne puisse intervenir, et vous ne parviendrez plus k vous représenter la continuation de la lutte.
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Quatre mois suiïiralent pour réduire le Sud, à partir du jour où il aurait cessé de compter sur l'Europe. — Voilà, dit-on, une conviction que M. Seward a exprimée plus d'une fois. Je la crois parfaitement fondée, aussi fondée que cette noble plainte du dernier message de M. Lincoln : « Toute nation déchirée par la guerre civile doit s'attendre à être traitée sans égards par l'étranger. »
Que s'est-il donc passé parmi nous? Tout simplement la jeunesse de cœur nous a fait défaut. Au lieu de nous demander de quel côté étaient la justice et la liberté, nous nous sommes demandé bien vite de quel côté étaient nos intérêts, puis aussi de quel côté étaient les meilleures chances. Il nous a semblé que cette révolte sans prétexte n'était pas sans avenir. De là à lui trouver quelque apparence de droit il n'y avait pas loin. Et c'est ainsi qu'après avoir protesté pour l'acquit de notre conscience contre « le crime de l'esclavage, » qu'après avoir déclaré (c'est chose convenue) que l'esclavage est détesté par ceux qui d'ailleurs ne manquent jamais de le servir, nous avons refusé au mouvement généreux du ^ord cet appui spontané, cordial et naïf en quelque sorte qui aurait décidé d'emblée toutes les questions.
Je les connais depuis longtemps et je sais ce qu'elles valent, ces déclamations contre l'esclavage qui n'aboutissent à aucun acte viril. Ils débutaient tous par une
SUN ATTITUDE
profession de foi presque abolitioniste , les orateurs qui travaillaient à maintenir l'esclavage dans nos colonies, et, dernièrement encore, lorsque s'opéraient sur les côtes d'Afrique les recrutements de nègres libres auxquels la lettre de l'empereur a mis enfin un terme, les écrivains qui vantaient ce procédé ne manquaient guère de tlétiir préalablement la traite.
Est-ce hypocrisie? Non. L'absence de convictions fortes sufTu pour expliquer cela. On voudrait bien que l'esclavage put disparaître, on espère qu'il disparaîtra; il s'en ira tout seul sans qu'on s'en mêle. C'est ainsi que les intérêts l'emportent constamment sur les principes.
Or, il y a toujours des intérêts sur le chemin des ])rincipes; il s'agit de leur passer sur le corps. Dieu a voulu que le progrès nous coûtât quelque chose. 11 est vrai qu'il rapportera un jour beaucoup plus qu'il n'a coûté; mais en attendant il coûte, et c'est parle sacrifice que nous sommes tenus de commencer. S'il en était autrement, le devoir serait trop facile.
Ici, le sacrifice à faire était plus apparent que réel. N'importe, l'apparence suffît et les démarches de nos villes manufacturières l'ont prouvé depuis plusieurs mois. En France comme en Angleterre, n'ont-elles pas, à certains moments, pris la révolte du Sud sous leur protection? n'ont-elles pas poussé à la reconnaissance du Sud? n'ont-elles pas réclamé la suppression du blocus?
En France comme en Angleterre, l'opinion publique
a plus ou moins fléchi du inèiiie côté. 11 y a eu de nobles exce[)tions, je lésais, et elles tendent à de\euiimoins rares; toutefois, à prendi'e les faits dans leur ensemble, on est forcé de reconnaiti'e que le gouvernement de M. Lincoln n'a pas rencontré chez nous l'appui sympathique sur lequel il semblait devoir compter.
J'aurai à rechercher avec soin les causes de cette froideur. A côté des intérêts mal compris, nous trouvons là des erreurs systématiquement propagées qui sont parvenues à se faire accepter en Europe et qu'il est grand temps de réfuter, ise nous a-t-on pas persuadé, ou peu s'en faut, que l'esclavage n'avait rien ta voir dans la querelle du Sud et du îNord ! Ne nous a-t-on pas fait croire que le Sud, en se séparant, avait usé de son droit! JN'a-t-on pas mis au rang des axiomes l'impossibilité de vaincre le Sud ! iN'a-t-on pas décidé sur-le-champ, au nom de l'Europe, ce que l'Amérique seule est en mesure de juger, que le Sud, même vaincu, ne saurait être ramené à l'Union!
Je ne méconnais pas, on le verra plus loin, le caractère complexe de cette dernière questi'on. Je ne méconnais pas davantage l'importance des intérêts qui pèsent sur la politique des gouvernements. Ceux qui parlent en termes ironiques du calicot et du coton ont-ils oublié que derrière le coton il y a des hommes, des femmes et des enfants, des misères déjà grandes et .qui grandiront encore? ont-ils compris ce que lenferment ces mots: déficit de la matière première, res-
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Iriction des débourliés , cbomnges des fabiiques , renvoi des ouvriers, diminution des salaires? Qciant k moi. j'espère que le sentiment des droits du nègre ne me fera jamais fermer les yeux sur l(^s soiiUVances du blanc, (les souiTrances, je puis le dire, ne cessent de peser depuis un an sur mon imagination attristée, et ce n'est pas le moindre tort âmes yeux de l'attitude adoptée par rEui'0j)e, d'avoir prolongé la crise manufacturière et commerciale en évitant de décourager la révolte. '
On dirait qu'à la pensée de couper en deux les États-Unis l'Europe ait tressailli de joie. Dès la première heure, elle semble s'être attachée à cette idée et n'avoir plus voulu y renoncer. Cette idée se réalisera peut-être, je n'ai nulle envie de le nier. Les hommes qui redoutent une république de cent millions d'àmes peuvent être tranquilles: ce qui est trop gros se morcelle forcément. Et quant aux hommes qui craignent qu'une portion du pays ne soit maintenue de force dans l'Union, ils peuvent se rassurer aussi : on ne tient pas garnison dans un territoire qui représente en -superficie la moitié des États-Unis; si les populations méridionales veulent réellement se séparer, leur volonté régulièrement exprimée ne manquera pas de prévaloir, et cela par la raison excellente que personne au monde ne parviendrait à s'y opposer. Mais telles ne sont pas les questions que la crise actuelle a posées pour nous Européens. Lorsqu'un gouvernement
ami, attaqué contre tout droit, attaqué au nom d'un principe odieux, remplit le plus simple de ses devoirs en réprimant la révolte, la seule question posée est celle-ci : Le droit l'emportera-t-il sur l'injustice, et la liberté sur l'esclavage? Plus tard, je le répète, après la suppression du régime de terreur qui domine en partie le Sud, il sera temps pour la libre Amérique d'examiner si les tendances qui régnent dans quelques Etats ne constituent point, à défaut d'un droit, une sorte de nécessité que la sagesse politique doit savoir subii'.
Quant à moi, je déclare que je n'en sais rien ; quoique j'aie suivi avec toute l'attention dont je suis capable le mouvement des idées et des faits au Sud comme au Nord, je ne saurais dire dans quelle mesui'e la volonté de se mettre à part doit subsister quelque jour, lorsque le Sud aura mis bas les armes, lorsqu'il saura que l'Europe déteste son drapeau, lorsqu'il aura compris que la ruine de ses cultures, commencée par la guerre, s'achèvera par l'isolement, lorsqu'il aura compris pareillement que son esclavage ne peut longtemps survivre dans aucun cas, lorsqu'il auia revu les vieilles couleurs nationales, les étoiles et les bandes, lorsqu'il se sera retrouvé en contact avec des compatriotes, des coreligionnaires, des parents, lorsqu'il aura été appelé à reprendre sa place et son rôle dans ces institutions qui sont un instrument d'union parce qu'elles sont un instrument d'égalité, dans ces institutions qui ne connaissent, ne font que des citoyens, et
SON ATTITUDE
qui ne connai.'^seiit pas de sujets, en sorte que le vaincu de la veille se retrouve l'égal de son vainqueur.
Au point où en sont les choses, il faut, pour trancher comme on l'a fait la question de la séparation, ou une clairvoyance que je ne possède pas, ou une rare inditterence à l'égard de l'esclavage, ou une haine de l'Amérique qui saisit la première occasion de se satisfaire. 11 est des esprits d'ailleurs éclairés sur lesquels l'Amérique produit l'effet d'un cauchemar; ils demandent à en être débarrassés à tout prix ; ce qui les blesse chez elle, ce n'est pas seulement le mal réel et considérable qui s'y produit sous diverses formes, c'est aussi et principalement peut-être le bien , les côtés brillants et supérieurs des États-Unis; c'est ce christianisme énergique, ce sont ces églises vivant de leur vie propre , c'est cette absence de tutelle administrative et de centralisation, c'est la liberté de l'individu, ce sont (je parle de l'idéal américain, momentanément altéré, et auquel on se hâtera, j'espère, de revenir), ce sont ces petites armées et ces petits budgets qui ont fait l'étonnement et parfois le scandale de l'ancien monde.
Le fait est que, dès la première heure, d'instinct et en quelque sorte d'autorité, nous avons décidé ceci : la séparation est définitive, le Sud atteindra son but; il faut qu'il y ait désormais deux républiques rivale 5. Cet arrêt rendu en Europe explique seul le malentendu incessant qui s'est produit pendant une année entière
entre nous et rAtnérique. Quand on en tient compte, tout s'éclaire, et notre relus obstiné de croire au caractère moral de la lutte, et notre promptitude à admettre la supériorité du Sud, et notre incrédulité à l'endroit des succès ou des ressources du Nord, et notre impatience d'une guerre jugée par nous inutile, et notre injustice envers le gouvernement de M. Lincoln, et notre disposition k voir des belligérants où il n'y avait que des révoltés, à remplacer notre situation de nations amies par la situation de nations neutres, et notre disposition à chercher dans un incident connue celui du Treiii ou dans les difficultés pratiques du blocus une occasion de terminer la crise et de reconnaître officiellement la nouvelle Confédération. En présence d'une semblable tendance (et je ne pense pas qu'à. prendre nos actes en Améi'ique dans leurs traits généraux on veuille la contester) personne ne sej'a surpris ni des réclamations ou des plaintes qui remplissent la correspondance diplomatique du cabinet de Washington, ni de ce qu'on a ap|)elé le spleen de M. Se- ■mird. On serait triste à moins. Rencontrer de\'ant soi un parti pris de cette nature au moment même où l'on comptait sur de chaudes sympathies, où l'on mettait la main à l'une des œuvres les plus difficiles et les plus glorieuses qu'un peuple puisse entreprendre, la réaction contre le parti démocratique et contre l'extension de l'esclavage, voir alors ses amis se transformant en neutres et une révolte de la veille passant de
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plein saut au rant;; (l(^s gnuvenienients de fait, il y avait là (le quoi donner de la mélancolie, convenons-en.
L'Europe a commencé par décourager M. Lincoln lorsque, après l'attafjue du l'oit Sumter, il a pris le parti de réprimer la rébellion. On eût dit qu'cMi employant la force et en répondant h, coups de canon aux coups de canon tirés sur le drapeau fédéral il manquait presque à ses devoirs.
Puis, la guerre une fois engagée, nous avons prédit les succès rapides et décisifs de l'insurrection. Les ministres de M. Buchanan avaient si bien arrangé les choses, que le gouvernement national n'avait ni argent ni armée, tandis que le gouvernement de Montgomery ne manquait de rien. La capitale était découverte, Baltimore était soulevée, la Virginie et le Maryland allaient faciliter la marche des insurgés. On annonçait que ce serait l'aiTaire de quelques jours. Maître de \Vashington , M. Jelferson Davis allait (Hi'o en position de dicter la loi, et cette loi ne serait autre chose que la séparation définitive du Sud et du Nord. Proposée ainsi, elle allait être acceptée |iar M. Lincoln et ratifiée par l'Lurope, heureuse de reconnaître la Confédération nouvelle et de prévenir une crise redoutable pour tout le monde.
Cependant les affaires avaient changé de face. En dépit de nos prophéties, AL Jeflerson Davis n'avait pas pris possession du Gapitole. Le patriotisme du JNord
avait fait taire ses divisions; unanime, énergique, ne reculant devant aucun sacrifice, il avait improvisé en quelques jours ses premiers régiments de volontaires; clraque famille avait donné un de ses enfants, le Maryland étonné se voyait envahi par le Nord au lie-u de l'être par le Sud, Baltimore essayait vainement de fermer le passage, la capitale était sauvée et la révolte des champions de l'esclavage perdait une de ses chances de réussite, celle que lui eût donné la surprise du début, la supériorité momentanée du Sud, les embarras extrêmes d'un gouvernement que des trahisons combinées à l'avance livraient désarmé à ses ennemis. Depuis, le Sud a perdu d'autres chances, mais cellelà était la meilleure à coup sûr. 11 a eu une heure pour vaincre qui ne se retrouvera plus; elle a semblé paraître encore après Buirs-run et n'a pas été mieux mise à profit; il n'est pas probable qu'elle se rencontre désormais.
Il s'agissait de maintenir la confiance des insurgés. N'osant plus alTirmer leur prochain triomphe , on se rabattit à soutenir leur invincibilité. Ils renonçaient à faire la loi au Nord, mais ils défiaient le Nord de leur faire la loi. C'était une partie d'échecs qui n'aurait pas de fin et où il n'y aurait ni gagnants ni perdants. Or, comme de telles parties ne se jouent pas sans ruiner un peu tout le monde, pourquoi l'Europe ne se déciderait-elle pas à y mettre un terme, dans son propre intérêt et aussi dans l'intérêt de l'Amérique? Dès lors,
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l'id'e d'une intervention eumpcenne s'accrédita et \int donner aux meneurs de Montgoniery la certitude que, tôt ou tard et pour pen qu'ils sussent se maintenir, ils verraient venir de par delà les mers un secours décisif. On parla de médiation, on parla de reconnaissance, on commença à s'indigner contre le gouvernement de^I. Lincoln, qui s'acharnait à l'impossible.
Combien de fois on nous a démontré que le Sud ne pourrait pas être vaincu, encore moins soumis et ramené à ri'nlon! Le Sud était unanime, le Nord était divisé. Le Sud était gouverné par des hommes de gét nie, les destinées du Nord étaient confiées à des mains incapables! Le travail des esclaves était assuré, le chômage et les révoltes d'ouvriers allaient éclater à New- York ou à Philadelphie ! L'armée de Beauregard était admirable ; de l'autre côté du Potomac, il n'y aurait jamais qu'indiscipline, lâcheté, impuissance, les recrutements me tarderaient pas à devenir impraticables ! Et la conclusion constante de ces véridiques informations, la voici : l'inaction de l'Europe va cesser, la France et l'Angleterre vont accomplir le devoir que leur imposent les nécessités de leur industrie et de leur commerce; on va s'en prendre au blocus, en attendant qu'il soit convenable de proclamer la reconnaissance.
Je n'accuse pas les gouvernements d'avoir tenu ou autorisé ce langage; on leur a attribué sans aucun
doute bien des projets dont ils étaient innocents. Je nous accuse, nous, nous le peuple de l'ancien monde, qui, faute d'élan, n'avons'pas su imposer silence aux mauvais desseins. Devant la manifestation unanime de nos sympathies pour le Noyd, les tendances que je signale n'auraient pas osé se produire ; en tout cas, elles n'auraient pas conquis l'influence étendue dont elles disposent aujourd'hui; il n'y aurait pas tant de voix pour dire aux champions de l'esclavage : « Tenez bon, nous allons venir. Tenez bon, donnez-nous le temps de triompher de quelques vieux préjugés philanthropiques qui nous gênent encore. Tenez bon, nous chicanerons le blocus. Tenez bon, nous exigerons le coton. Tenez bon, nous imposerons notre entremise. Tenez bon, nous ne vous laisserons pas écraser; nous n'admettrons pas que vous soyez ramenés à l'Union ; si quelque incident favorable se présente, nous en profiterons pour nous mêler de vos affaires, pour reconnaître votre indépendance et imposer la paix à vos ennemis. »
Ce ne sont pas quelques hommes, quelques intrigants aux gages du Sud, c'est, j'en conviens avec douleur et humiliation, une sorte d'opinion publique qui s'est formée au milieu de nous, sinon en faveur de la cause du Sud (je ne veux rien exagérer), du moins en faveur de la réussite de ses plans. 11 y a là bien des hommes honorables qui secondent le mouvement sans en mesurer la portée ; il ne s'agit pour eux que de
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mettre un terme, de laroii ou d'aulre, à une guerre sanglante et ruineuse. Peut-être sont-ils arrivés à cette conviction, qui peut sembler soutenable en effet, que la séparation est à présent un fait à accepter par sagesse, par modération politique, après avoir montré qu'on ne l'admet nullement comme droit. Ils ne voient pas que de'telles questions doivent se résoudre en Amérique et non ailleurs ; qu'imposer la séparation au nom de l'Europe, c'est la consacrer à titre de droit, c'est faire litière des principes, c'est dire aux intérêts : « Régnez seuls! » Voici une révolte qui n'est pas même une révolte heureuse, car elle n'a remporté aucune victoire décisive et la vraie lutte vient à peine de commencer; cette révolte n'a d'autre titre à la faveur que l'audace avec laquelle, en plein xix^ siècle, elle a inscrit le mot esclavage sur son drapeau ; cette révolte s'est vantée de nous faire venir à composition, de nous amener bon gré mal gré à nous ranger du côté des marchands de coton et des marchands d'esclaves. Or, ce qu'elle a dit, elle l'exécute, et ce qu'elle a espéré, elle l'obtient. L'Europe docile vient à elle dans le temps voulu, nous nous démontrons à nous-mêmes qu'elle a raison, et, non contents de le croire, nous trouvons tout simple d'inviter M. Lincoln à en penser autant. iN'estce pas là, point par point, ce qui se passe sous nos yeux ?
Nous n'irons pas jusqu'au bout, je l'espère; je l'espère surtout, répétons-le encore, depuis l'affaire du
Trait, qui, en nous conduisant au bord de l'abîme, nous a forcés d'en mesurer la profondeur. En se voyant si près de tirer le canon pour l'esclavage, l'Europe n'a pu s'empêcher de reculer consternée. Elle a compris que derrière ce grand amour de la paix il pouvait se trouver des guerres terribles, et qu'en allant mettre un terme à la querelle que soutiennent les Etats Unis, nous courrions risque d'allumer dès' à présent ou de préparer pour l'avenir des querelles contre nature entre les États-Unis et nous. Les sympathies qui sommeillaient commencent enfin à s'éveiller, les chrétiens, les abolitionlstes s'aperçoivent du chemin qu'on leur faisait faire à leur insu. Il se pourrait donc qu'après avoir touché presque à la victoire le jour de l'arrestation de MM. Mason et Slidell, les partisans de la reconnaissance du Sud se trouvassent rejetés maintenant loin du but qu'ils veulent atteindre.
Prenons-y garde cependant, ils ont encore bien de l'influence, je n'en voudrais pour preuve que l'étonnement qu'on provoque (je pourrais dire le scandale) quand on nomme rebelles les hommes du Sud. Nous, Français et Anglais, qui n'avons jamais hésité à qualifier de révolte un soulèvement de l'Irlande ou de la Vendée, bien plus, un soulèvement de l'Algérie ou des Indes, nous changeons brusquement de principes dès qu'il s'agit des Américains.
INous avons inventé à leur usage toute une théorie politique dont la liberté des démembrements fjrme le
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premier article. A riieure même où ce peuple ami, dans la plénitude de son droit, déclare qu'il n'admettra aucune séparation, nous avons presque décidé qu'elle était à la fois légitime en soi, nécessaire à l'Europe, impossible à supprimer. Prévoir les choses, c'est en partie les (aire, et rien n'a mieux aidé le Sud que la prédiction de son triomphe final.
En d'autres termes, nous avions naguère tout concédé au Sud , le fait et le droit. Voilà ce que nous avons appelé ne prendre paiti pour personne! Si j'étais du Sud, je n'en demanderais pas davantage, sachant bien que la reconnaissance et l'intervention sont la conclusion inévitable de ces prémisses, et qu'on y arrivera forcément si l'on persiste à marcher dans cette voie. Qui l'aurait cru, le jour où le drapeau de Charleston se déployait pour l'esclavage et où l'indignation du vieux monde éclatait de toutes parts, qui l'eût dit qu'au bout de peu de mois nous en viendrions à admettre toutes les thèses du Sud, sans qu'il en manque une : la légitimité de sa séparation, sa transformation immédiate de révolté en belligérant, notre neutralité morale entre les Etats-Unis et les insurgés, l'oubli de la cause infâme que défendent ceux-ci, la conviction de leur succès final, la condamnation des moyens répressifs dirigés contre eux, à commencer par le blocus qui doit les réduire? Dès l'instant où nous avons commencé h souhaiter la séparation, nous y avons aidé, cela est certain. Notre aide deviendra-t-elle effective et
directe? Franchirons-nous rinlervalle qui nous sépare encore de la reconnaissance officielle et de l'intervention? Cela dépend du mouvement d'opinion que l'affaire du Trcut vient de provoquer. S'il acquiert les proportions d'un véritable réveil moral, si les forces que lord Palmerston et le Morniiig-PoKf viennent de rencontrer devant eux se déploient de plus en plus, si le parti des sympathies pour les États-Unis et pour la liberté achève de se lever, il faudra bien que les vieilles traditions haineuses héritées de Georges III et de Chatam se décident à rentrer dans l'ombre.
Quoi qu'il en soit, la question américaine, on le voit, a»maintenant son centre réel en Europe : c'est à Paris et à Londres, ce n'est pas à Washington ou à Rlchmond que se prennent les résolutions essentielles d'où doit dépendre l'avenir des États-Unis. Grave raison pour que nous veillions sur nous-mêmes, car notre responsabilité ici est immense. Je frémis quand je vois avec quelle légèreté nous nous amusons à découper l'Amérique. Il y aura deux confédérations, ou plutôt trois : celle du ISord, celle du Sud et celle de l'Ouest! Voilà des paroles que nous jetons au hasard. jNous ne savons donc pas que notre jeu d'esprit va devenir une arme aux mains des champions de l'esclavage, aux mains des ennemis de toutes les causes qui nous sont chères !
11 se trouvera, à un moment donné, que, pour avoir découragé les bons et encoui-agé les mauvais, un grand
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crime politique pourra être tenté; l'idée d'une guerre impie avec les États-Unis, d'une guerre jetée au travers de leurs généreuses misères, d'une guerre où l'Europe risque de se montrer appuyée par les amis de l'esclavage, cette idée se fera accepter. Le premier acte d'énergie du vieux monde, son premier message au nouveau sera un ultimatum. Voilà l'appui que nous lui prêterons, à l'heure la plus sombre, à l'heure la plus glorieuse de son histoire; et le paquebot qui portera ce message s'appellera l'Europe.
L'Europe. — Mes lecteurs auront compris pourquoi j'adopte ce terme collectif. 11 y a eu une politique européenne vis-à-vis de l'Amérique; malgré les différences qui ont pu s'établir parfois entre notre politique, par exemple, et celle de l'Angleterre, l'unité l'a toujours emporté et les deux gouvernements ont tenu à marcher ensemble. Quant aux autres puissances, si l'on excepte la Piussic, qui a adopté une marche indépendante et sympathique vis-à-vis des États-tnis, les autres ont paru considérer jusqu'ici l'Angleterre et la France comme leurs représentants naturels dans cette crise. L'Angleterre, à tout prendre, a eu le principal rôle et la principale responsabilité ; par les liens de toute nature qui l'unissent à l'Amérique, par l'importance de sa marine, par sa consommation énorme de colon américain, plus encore peut-être par la compétence spéciale que lui confèrent les services qu'elle a
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rendus à la cause de la liberté des noirs, elle était évidemment intéresséeet impliquée plus que personne dans le conflit du Sud et du Nord. Ses résolutions devaient avoir et ont eu une influence prépondérante. Il conviendra par conséquent de les examiner de près, et c'est à cette étude que je consacrerai ma seconde partie.
En attendant, je me place à un point de vue plus généra], qui a aussi sa vérité. En parlant de l'Europe, en laissant de côté la France et l'Angleterre, je me procure l'avantage d'écarter beaucoup de questions compliquées et actuellement insolubles. Je n'ai plus à me demander si c'est l'xVngleterre ou si c'est la France qui a tâché de faire prévaloir un système dont la reconnaissance du Sud était le but et dont rineiïicacité du blocus devait fournir les moyens. Nous accusons les Anglais, les Anglais nous accusent à leur tour. A défaut de pièces officielles, il est impossible de décider avec certitude qui a raison. J'aime mieux croire, jusqu'à preuve du contraire, que personne n'a raison. Il me semble plus probable que l'opinion publique a fait en bonne partie le mal dont on charge à tort les gouvernements. Le vrai coupable, encore un coup, c'est nous, c'est tout le monde, c'est la pensée européenne qui, au lieu de prendre nettement le parti du Nord, s'est laissée entraîner à adopter les thèses de Charleston, à proclamer comme légitime, bienfaisante et définitive, la séparation des Etats à esclaves.