VRAIS MOT
la royauté n'existait pas, il faiuliaii l'inveiiler. » Mais, cette part une fois laite à un enlhousiasnie qui est loin de m'étonner, n'est-il pas permis de regretter qu'on n'ait pas cru pouvoir être à la fois très-attaché aux institutions anglaises et très-sympathique à la cause américaine?
J'ai beau chercher, je ne parviens pas à découvrir l'incompatibilité de ces deux sentiments. Quoi ! les amis de la monarchie constitutionnelle en seraient- ils réduits à vivre des échecs du régime républicain ? Quoi ! s'il y a quelque part une république prospère, la monarchie constitutionnelle n'a plus le droit de subsister?
Ils sont un peu plus fiers et un peu plus surs de leurs convictions, les hommes qui en Angleterre viennent de se mettre. Dieu merci, à protester contre les égarements passagers de l'opinion publique. Aussi attachés que personne aux institutions de leur pays, ils savent admettre que d'autres pays aient d'autres institutions. Si la Suisse ou l'Amérique républicaines parviennent cà résoudre le problème de la vraie liberté, ils s'en réjouiront au lieu de s'en affliger, et ils n'en seront que plus dévoués à leur monarchie, à leur parlement. Pour eux, les institutions anglaises ne sont pas à la merci des événements, dépendant d'un échec ou d'un succès de quelque autre forme de gouvernement. Avec une assurance qui n'est pas dépourvue d'orgueil, ils contemplent leur royauté libérale, leur aristocratie toujours prête à sacrifier, s'il le faut, ses préjugés ou
ses intérêts, à voter l'émancipation des catlioliques ou l'abolition du régime protecteur, leur forte nation enfin faisant prévaloir par les élections, par la presse, par le jury, les arrêts de l'opinion, et ils délient le monde entier de leur inspirer le désir d'une révolution politique.
Tel a été le grand motif du peuple anglais. Ajoutons, pour achever de lui rendre justice, que sur deux points essentiels des préventions sincères, et aussi invincibles que sincères, ont fait obstacle jusqu'ici aux sympathies sur lesquelles l'Amérique semblait pouvoir compter. Ces préventions, dont j'aurai à apprécier avec soin la valeur dans la troisième partie de mon travail, doivent être mentionnées dès à présent, afin qu'on se rende compte de l'ensemble des mobiles qui ont déterminé l'attitude de l'Angleterre.
En premier lieu, la séparation du Sud a été tenue sur-le-champ pour définitive et irrémédiable. Cela étant admis, une nation pratique, qui fait peu de théories et respecte fort les faits, était naturellement portée à prendre en mépris ou même en haine tant d'elforts tentés pour atteindre un but chimérique. La guerre n'était plus qu'une coûteuse et coupable folie, à laquelle il n'était pas possible de s'intéresser. « L'union est finie {ihe union is gonr), » tel avait été l'oracle prononcé par le Times, cette Bible politique de. tant d'Anglais. Depuis lors, chacun demeurait convaincu qu'il
SES VRAIS MOTIFS
y avait deux nations au lieu d'une seule en Amérique; la gi'ande question était tranchée d'avance en faveur du Sud; sa qualité de belligérant paraissait raisonnable, en attendant qu'on lé reconnût.
Losque nous sommes partis d'une conviction pareille, nous sommes assez peu disposés d'ordinaire à accepter ce qui mettrait en question nos axiomes et nous forcerait à recommencer nos calculs. \oilà un fait accompli ; qu'on n'y change rien, sinon nous serons désappointés.
Un second oracle, non moins infaillible, avait été prononcé, et son influence a été immense. — Le Nord, avait- on dit, est aussi indifférent que le Sud k la question de l'esclavage; il s'agit entre eux de suprématie, de domination politique.
Ceci une fois convenu, les conséquences se déroulaient d'elles-mêmes. Le grand parti libéral et chrétien restait immobile, les hommes les plus connus par leurs sentiments abolitionistes refusaient avec éclat de provoquer ou de présider des meetings contre le Sud. Cette abstention avait été poussée si loin, que l'on s'était mis à faire des vœux pour le succès des plus mauvais compromis, pour la conférence de la paix, pour le projet Crittenden. A force de se méprendre sur le compte de l'Amérique, l'Angleterre avait cessé d'être l'Angleterre.