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Telle est la vérité. Si les Etats subsistent, l'Étal a pris une consistance cfUi lui faisait défaut sous ce triste régime de faiblesse, de désordre et de banqueroute qui fut celui de la confédération proprement dite. A présent, c'est lui qui protège un État particulier contre un autre État particulier, qui en certaines circonstances protège les citoyens contre leur propre État particulier, qui interdit cà cet État particulier d'établir une constitution monarchique, qui lui défend de voter des lois violant l'obligation des contrats, des bills d'attainder, des droits d'importation ou d'exportation. C'est lui seul qui accorde la naturalisation aux émigrants. C'est à lui seul qu'on prête serment d'allégeance. C'est lui seul que connaissent les puissances étrangères. La paix, la guerre, le commerce, les finances, la marine, l'armée, les postes, les fonctions législatives , executives e.t judiciaires , c'est à lui que tout cela est remis. Il possède des propriétés fédérales sur le terrain des États particuliers. Le président ne se borne pas cà commander l'armée nationale, il commande aussi les milices des États particuliers quand il les appelle au service de la confédération. En un mot, le provincialisme est étranger à l'organisation des États-Unis, les États-Unis sont une nation.
Personne ne le mil en doute pendant une génératiou tout entière. Mais, plus tard, la doctrine de la
souveraineté des Etats commença à se former dans le Sud. C'était une grossière hérésie politique ; mais n'importe, c'était une arme commode à manier pour défendre au besoin « l'institution particulière. »
Rien de plus frappant que cette alliance offensive et défensive de l'esclavage et de la doctrine des Etats souverains. Les meneurs du Sud, nous l'avons vu, ne tardèrent pas à entrevoir dans l'avenir la possibilité d'une séparation. Ils ne durent pas se dissimuler longtemps, qu'en face des progrès gigantesques du INord, qu'au contact de la ' discussion et de la liberté, les contrées pétrifiées par l'esclavage ne pourraient se soustraire éternellement à une contagion libérale. Leur chance "unique, et ils l'ont épuisée jusqu'au bout, était d'imposer leur joug à force de menaces et de violences, de transformer de haute lutte leur minorité en majorité , de faire pratiquer par l'Union une politique à outrance , de conquérir coûte que coûte de nouveaux territoires pour l'esclavage. Mais ils n'ignoraient pas que les succès de ce genre auraient peut-être un terme, que la résistance à l'esclavage se réveillerait peut-être un jour dans le Kord, et il leur fallait pour ce jour-là une théorie toute prête. Les Américains, nouj l'avons remarqué, ont conservé de leur origine anglo-saxonne une vénération instinctive du droit qui fait qu'en le foulant aux pieds ils ne négligent jamais de se démontrer à eux-mêmes qu'ils le respectent.
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De là cette doctrine mère de l'Etat souverain, et sa fille légitime, la doctrine du droit de séparation. Il est aisé de les suivre dans leur croissance , depuis le moment où M. Calhoun proclamait son système de nullifiaidon, c'est-à-dire la faculté réservée à chaque État d'annuler certains actes du Congrès, depuis le moment où le Sud, irrité de l'admission de la Californie sans esclaves, se réservait en termes formels le droit de séparation, jusqu'au moment où M. Jefferson Davis, accomplissant ce que M. Calhoun avait annoncé, appuyait la rupture des Etats à esclaves sur leur souveraineté.
Que le Sud ait inventé de telles doctrines , cela se conçoit; que l'Europe les ait admises, il est plus difficile de le comprendre. Âvouons-le cependant, nous avons mis en général au rang des axiomes la souveraineté des États et leur droit de séparation.
En d'autres termes, nous avons rédigé, à l'usage de l'Amérique , la théorie de la mort inévitable et méprisable, la théorie de l'impuissance forcée. Nous avons imprimé gravement dans nos journaux que la constitution américaine (( n'autorisait pas le gouvernement fédéral à employer des moyens coercitifs.! »
Il faudrait en conclure que le général Jackson tenait un langage inconstitutionnel, lorsqu'il menaçait la Caroline du Sud d'aller la faire rentrer dans le devoir à coups de fusil. Les États-Unis posséderaient ce privi-
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lége ici-bas que, seuls parmi les gouvernements connus, ils n'auraient pas le droit de se défendre; chez eux les révoltes se feraient à coup sûr, le démembrement mnidhle ;^ admirable expression!) serait la règle suprême du pays.
J'aimerais mieux qu'on dit, sans précautions oratoires : « Le gouvernement américain est un gouvernement hors la loi. » L'Europe qui a voulu pendant une année lui appliquer un régime dont elle ne voudrait à aucun prix pour elle-même , l'Europe qui a prétendu Je ramener ainsi à l'état de honteuse anarchie supprimé en 1787, a-t-elle bien mesuré la" portée de ce principe, qui a du moins le mérite de l'originalité, le principe des séparations pacifiques? Si elle ne l'a pas mesurée, elle a mis les Américains en position de s'en former uile idée très-juste; ils ont du voir depuis quelque temps jusqu'où descend une nation qui doit se scinder et se dissoudre en quelque sorte à première sommation. On leur a montré, ce me semble, que, le principe de séparation une fois à l'œuvre, on renonçait à se gêner avec eux.
J'aime beaucoup cette lettre d'un négociant anglais établi à Philadelphie : « S'il est reconnu qu'il n'y a ici ni État, ni gouvernement, et qu'une fraction des États-Unis peut se détacher quand bon lui semble, alors il est temps de faire nos paquets et d'aller là où il y a un État et un gouvernement. » Je conseillerais à tous ceux qui habitent l'Amérique de faire aussi leurs
paqucta, si une théorie aussi monstrueuse était admise. Grâce à Dieu, elle ne le sera pas; le gouvernement de Washington a protesté, malgré nos conseils. Cette protestation sanglante et nécessaire demeurera inscrite à côté des prétentions du Sud et des explications de ses amis. Nous consentirons enfin peut-être à placer l'Amérique dans le droit commun et à ne pas lui recommander une modération contre nature, nous qui nous étonnerions fort si, en cas d'insurrection de l'Irlande, M. Lincoln engageait la reine à laisser agir le droit de séparation.
On a demandé quelquefois pourquoi la constitution des États-Unis ne s'était pas nettement prononcée contre ce droit de séparation ! Je crois qu'on chercherait vainement une clause semblable dans les constitutions anciennes et modernes, dans celles de l'Europe et de l'Amérique. 11 est des choses si évidentes, qu'on ne les écrit pas. On n'écrit pas qu'il est défendu d'enfreindre les serments jurés. On n'écrit pas non plus qu'il est permis au gouvernement national d'employer la force contre ceux qui l'attaquent par la force. On n'augmenterait en rien la force de la loi suprême en y ajoutant : « Nous décrétons aussi que cette loi ne sera pas violée. » • •
Sous quel prétexte Keprocherait-on aux États-Unis de n'avoir pas pris une précaution ridicule qui n'a point de précédents dans l'histoire? Ceux qui veulent modifier la constitution américaine savent comment ils
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doivent s'y prendre; ils n'ont qu'à obtenir une ma- ■ jorité des deux tiers des deux chambres du Congrès et une ratification par les trois quarts du nombre total des États. A côté de ce moyen, je ne connais que les coups de canon. Mais au moins, le canon c'est la force, il n'est plus question de droit.
Qu'on cesse d'accoupler ces deux mots qui hurlent de se «voir réunis, droit et scpanition , le débat en deviendra plus sincère. Tant que la séparation ne prétend pas être autre chose que ce qu'elle est, un acte de révolte et de violence, un essai de révolution, on évite d'inoculer au corps social un principe de dissolution; dès qu'elle est un droit, an contraire, la dissolution arrive.
Le Sud s'en aperçoit déjà lui-même, lui qui, dès le début et en dépit des passions excitées, voit déjà son État principal, la Virginie, se scinder en deux États ennemis. Si pour son malheur il devait réussir, si sa confédération achevait de se fonder, je ne lui donnerais pas dix ans avant qu'elle fut réduite en poussière impalpable. En vertu de quel principe empêcherait-on cet État de s'en aller, et puis cet autre? Que répondre au comté qui veut se constituer en État distinct, à la commune mécontente qui ne veut plus vivre avec le comté ?
Notre temps, fertile en théories anarchiques, n'avait pas encore trouvé celle-là. Pour peu que les États- Unis l'eussent acceptée, ils seraient descendus au rang
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du Mexique, déchirés de droite et déchirés de gauche, condamnés à la guerre civile à perpétuité.
Depuis longues années, les adversaires des Etats- Unis en Europe prophétisent cet état de révolution permanente et d'anarchie; ils se plaisent à croire que l'Amérique du Nord sera bientôt digne de l'Amérique du Sud. C'est sans doute pour faciliter l'accomplisse- Hient de leurs prédictions, qu'ils essayent d'introduire au sein de l'Union un système qui produirait effectivement une prise d'armes après chaque élection présidentielle, une scission après chaque bill adopté.
Eh bien, il est temps de le dire, si le Nord ne peut pas consentir à la retraite pacifique du Sud, ce n'est pas seulement ni surtout parce qu'il a besoin du Sud, ou besoin du coton du Sud; c'est parce qu'il a besoin de vivre. Admettre le droit de séparation, c'est renoncer à être un peuple ; et renoncer à être un peuple, c'est signer son propre arrêt de mort.
On ne saurait u laisser aller » le Sud, car tout (je n'écris pas ce mot au hasard), tout s'en irait avec lui. Tout s'en irait, non pas seulement parce que chaque fragment s'isolerait à son tour, un jour la Californie, le lendemain l'Ouest, le surlendemain la Pensylvanie ou New-York, non pas même parce que la guerre deviendrait endémique, guerre pour les frontières, guerre pour les territoires, guerre avec les concitoyens de la veille, guerre avec les ennemis et avec les amis, mais parce que le droit de séparation est
l'anarchie ; or, l'anarchie marque la fin des nations.
A l'appui de ce que je viens de dire, il serait aisé d'accumuler les citations; tous les hommes d'État de l'Amérique, Washington, Jay, Hamilton, Marshall, Madison, Kent, Story, Webster, et bien d'autres ont repoussé la doctrine dont la conclusion dernière est le droit de séparation.
Jefferson seul, fondateur passionné de cette mauvaise école démocratique qui a failli entraîner les États- Unis à leur perte et dont l'élection de M. Lincoln a proclamé la déchéance, Jeflerson seul a tenu çà et là un langage différent. Il écrivait ceci en 1803, à propos de l'acquisition de la Louisiane : « Si ces nations venaient à avoir un grand intérêt à se séparer de nous, si leur bonheur en dépendait à un point tel qu'elles fussent résolues à s'exposer aux inconvénients d'une pareille crise, pourquoi les États de l'Atlantique redouteraient-ils cet événement? Nous, en particulier, qui les habitons aujourd'hui, pourquoi prendrions-nous parti dans une telle question?... Nous pensons que leur union est nécessaire à leur bonheur et nous désirons qu'elle se maintienne; les événements peuvent en décider autrement... »
On reconnaît dans cette lettre, d'un côté l'habileté diplomatique du chef d'État qui veut prévenir les objections et faciliter une très-grande augmentation de territoire, de l'autre la tendance politique du chef
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de parti qui prépare instinctivement au Sud et à l'extrême démocratie les moyens d'action subversive dont ils auront besoin.
Washington s'exprime différemment. Qui ne connaît sa célèbre lettre d'adieu? — <( Soyez, avant tout, enfants de la même confédération, citoyens américains plutôt que citoyens de tel ou tel État. Que la constitution fédérale soit votre arche sainte... Rappelez- vous qu'elle ne peut subsister sans un pouvoir assez fort pour la protéger contre les factions. »
Ailleurs, il développait cette pensée toujours présente à son esprit : — ^ L'Union, disait-il, est la maîtresse poutre de l'édifice de votre indépendance... C'est le point contre lequel les batteiies de vos ennemis intérieurs et extérieurs seront le plus assidûment et le plus activement dirigées. Il est donc d'une importance suprême que vous sachiez convenablement estimer la valeur immense de cette union nationale relativement à votre bonheur collectif et individuel, que vous veilliez à sa conservation avec la plus jalouse anxiété, que vous réprouviez tout ce qui pourrait suggérer même la supposition qu'elle puisse être abandonnée, et que vous regardiez avec indignation l'apparence même d'une intention de distraire de l'Union une portion quelconque du pays... »
Le message de 1833, écrit par le président Jackson, contient les paroles suivantes : » Le droit des habitants d'un Ktat de se séparer, selon leur bon plaisir et sans
le consentement des autres États, de leurs obligations les plus solennelles et de mettre en péril les libertés et le bonheur des millions d'hommes dont se compose l'Union, ne peut pas être reconnu. Dire qu'un État pourrait se séparer à volonté de l'Union, c'est dire que les États-Unis ne sont pas une nation. »
L'illustre Clay, du Kentucky , ne tenait pas un langage moins ferme; voici quelques phrases d'un discours prononcé par lui au Sénat en 1850 : « Si le Kentucky déployait demain le drapeau de la résistance, je ne combattrais pas sous cette bannière. Je dois une soumission absolue à l'Union, je n'en dois qu'une relative k mon État natal. »
 tous ces témoins qui se lèvent aux époques de crise, on ne saurait opposer qu'un seul homme considérable, le théoricien de la séparation, M. Calhoun. Aussi, il faut voir avec quelle vigueur il est attaqué ! Voici quelques paroles de M. Webster au sujet de ses doctrines : u Je maintiens, 1'* que la constitution des États-Unis n'est pas une ligue, une confédération, ou un contrat entre le peuple des divers États agissant dans leur caractère souverain, mais un gouvernement proprement dit, fondé sur l'adoption du peuple et créant des relations directes entre lui-^même et les individus; 2° qu'aucun État n'a le pouvoir de dissoudre ces relations, que rien ne peut les rompre, si ce n'est une révolution, que par conséquent il n'y a pas de séparation sans révolution... »
Les apologistes du Sud ont essayé d'allonger la liste trop courte des partisans du droit de séparation en y insérant le nom respecté de Madison, sous prétexte que cet homme d'État avait-pris la responsabilité des résolutions de 1798 en Virginie; mais, sans entrer dans l'histoire de cet incident, il me suffira de rappeler qu'interpellé en 1830, M. Madison lit entendre les déclarations les plus solennelles et les plus claires, déclarations qu'il n'a cessé de renouveler depuis. Les résolutions dont il était l'auteur avaient eu pour but, disait-il, d'amender la constitution, en s' adressant à la nation américaine et non point aux Etats particuliers. Personne ne s'est exprimé plus ouvertement que lui sur le compte du droit de séparation.
Je ne voudrais pas quitter ce grand sujet sans rappeler que la question n'est pas seulement américaine; elle est humaine, qu'on me passe l'expression. C'est de nous aussi qu'il s'agit; le vieux débat entre le droit et l'anarchie vient de prendre une forme appropriée aux événements du jour. Sous la vague étiquette des gouvernements consentis, de la souveraineté des peuples, du principe des nationalités, se glissent toutes sortes de doctrines; nous ferons bien d'y être attentifs, nous libéraux, qui ne voulons pas devenir des révolutionnaires.
Rappelons-nous que les triomphes de l'injustice sont un spectacle malsain. La semence tombe en terre;
elle y disparaît, on ne pense plus à elle; mais le jour viendra où elle produira des épis.
Ainsi en est-il des atteintes portées au droit. L'âme humaine reçoit un germe d'anarchie, elle s'habitue au mal. Qu'en fait le succès définitif se fasse accepter, il le faut bien; à moins qu'on ne recoure à l'intervention et à la sainte alliance, les révolutions intérieures doivent prévaloir; mais qu'en principe et à l'avance on salue avec respect les révolutions, je m'en effraye et je m'en attriste.
A entendre certaines gens, il n'y aurait plus de rebelles ici-bas; à la seule condition d'être un peu nombreux et quelle que fût leur cause, ils mériteraient toujours un autre nom. Ainsi le droit s'effacerait décidément devant la force.
Il n'y aurait surtout plus de droit pour les gouvernements républicains. vSe révolte-t-on contre une république? Une république est-elle autorisée à maintenir sa propre existence? N'agit-elle pas contre son principe quand elle use de contrainte? La volonté du peuple ne doit-elle pas l'emporter?
Chacun comprendra sans doute, sans que j'aie à la faire ressortir, la portée d'une telle maxime. Tous les gouvernements libres seraient plus ou moins atteints et convaincus d'une faiblesse irrémédiable, d'une impuissance à retenir les dissidents et à châtier les révoltés. Céder et céder encore, en vertu d'un vice constitutionnel, telle serait leur destinée ici -bas. Au lieu de
se soumettre aux majorités, de subir les lois qu'elles ont combattues et les actes qui leur déplaisent, les minorités auraient deux ressources toujours prêtes, le droit de révolution, le droit de séparation.
Après cette théorie-là, il faudra tirer l'échelle; le code de l'anarchie sera achevé.