IMPOSSIBLE DE RETARI.TR L'UNION
une facilité incroyable l'idée de reconnaître le Sud. — N'est-ce pas une nécessité? Que peut-on contre un fait accompli? Voulez-vous que le Nord se mette à conquérir et à occuper les États à coton? Lui souhaitezvous une Pologne ou une Venise?
Non, mille fois non. Mais, le dirai-^je, j'en sais moins long que ceux qui parlent ainsi. Ils tranchent des questions qui pour moi sont encore obscures. Ils prévoient avec une certitude qui m'étonne l'attitude future des États méridionaux. Quant à moi, j'attends; il me semble plus sûr de m' attacher à ce qui est juste que de rechercher ce qui est probable. La clairvoyance politique est sujette à s'égarer, la droiture ne s'égare pas. Que risquons-nous à suivre la bonne cause? Quand elle aura échoué, il sera bien temps de lui tourner le dos. Voici du même coté (chose rare) le droit positif et le droit naturel, la légalité et l'humanité; qui nous presse tant de déclarer que leur triomphe est impossible et que la seule révolte qui ait jamais osé écrire le mot « esclavage » sur son drapeau soit certaine d'atteindre son but? Au lieu d'arranger nos opinions d'après les chances, ne vaudrait-il pas mieux maintenir nos opinions en dépit des chances ? Il fait si bon vivre à l'abri des principes ! Notre marche devient si simple, quand nous n'avons plus à nous demander avec angoisse qui doit réussir, quand la seule question posée est ceUe-ci : « Qui a raison ? »
J'ai suivi cette règle depuis l'origine du conflit amé-
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ricain, et je m'en suis bien trouvé. Plus d'une fois j'ai regretté que l'Europe n'eût pas fait de même, conservant et exprimant ses sympathies, appelant droit ce qui est droit et iniquité ce qui est iniquité. Qu'arrivera-t-il maintenant que notre politique trop habile a grossi l'insurrection ? Je l'ignore. Aussi n'ai-je pas le dessein de prouver ici que le rétablissement de l'union aura lieu; je veux prouver, cela me suffit, qu'il n'est pas impossible.
Sans remonter bien haut dans l'histoire et sans sortir de notre pays, bien des choses impossibles ont été faites. Lorsque les premières coalitions se formaient, les gens prudents rangeaient sans doute parmi les choses impossibles une victoire de la France divisée et épuisée sur l'Europe entière réunie contre elle. Lorsque l'anarchie révolutionnaire était à son comble, on déclarait avec quelque apparence de raison que jamais on ne verrait en France une administration régulière, des relations paisibles entre les diverses classes. Certes les haines qui les séparaient semblaient plus malaisées à vaincre que ne le sont celles du Nord et du Sud.
Étudions donc, sans parti pris, les chances de rétablissement de l'union ; si les difficultés sont grandes, la justice et la liberté sont habituées à faire des choses difficiles; en elles réside une force dont on ne tient jamais assez compte. Elles abaissent les montagnes de préventions, elles effacent les animosités, elles conci-
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lient les intérêts, elles ont des ressources miraculeuses d'apaisement.
Il est, j'en conviens, une forme d'union qui est devenue cà peu près impossible; je veux parler de la forme ancienne. Et ceci est un immense progrès. Grâce à Dieu, il n'y a plus moyen de rétablir ce qui était, cet état compliqué et contre nature, cette garantie de l'esclavage par les pays libres, ce malaise incessant de la conscience publique, cet équilibre instable maintenu cà force de lâchetés et de compromis, cette politique abaissée où l'Amérique n'était entrée qu'en se courbant, où l'air lui manquait, où elle aurait péri, si par un vaillant effort elle ne s'en était dégagée à temps.
Gela, les fondateurs des États-Unis avaient pu l'établir au siècle dernier; aux prises avec une guerre désastreuse, avec l'anarchie, avec la banqueroute, cherchant en vain autour d'eux des forces proportionnées à leur dessein, ils avaient cru que leur devoir était de n'éloigner personne et de subir les conditions des propriétaires d'esclaves plutôt que de mettre bas les armes devant les Anglais. Mais aujourd'hui, après l'expérience des dernières présidences et de la révolte actuelle, restaurer ce qui vient de s'écrouler enfin , ce serait une coupable folie dont le spectacle nous sera épargné, j'en ai la ferme conviction.
Quelles que soient les tentations de l'avenir, et elles peuvent être grandes à certains moments, le temps
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des compromis est assurément passé; à supposer, ce que je n'admets nullement, qu'il se trouvât jamais un gouvernement à Washington pour les accepter, il ne se trouverait plus un peuple aux États-Unis pour en tenir compte; vains chiffons de papier, ils tomberaient dans la boue, et personne ne s'aviserait dorénavant de les ramasser.
Le comte Russel disait au banquet de iSewcastle : « Si le Sud rentrait spontanément dans l'Union, la querelle recommencerait, parce que l'esclavage resterait. » Je ne saurais admettre l'hypothèse; je croirais bien plutôt que, dans le cas où des ouvertiues de paix seraient faites et accueillies, elles auraient pour base l'abolition progressive de l'esclavage et la stipulation d'une indemnité au profit des maîtres.. Malgré l'appui qu'une partie des démocrates et des politiques donnerait sans doute à des projets de transaction, malgré les efforts que plusieurs États limitrophes feraient peut-être dans ce sens, ce n'est point par cette voie qu'aura lieu, cela est indubitable, le rétablissement de l'Union.
Si le rétablissement de l'Union a lieu, il se fera tout simplement parce que, la guerre une fois terminée et le Sud vaincu, il se trouvera dans le Sud plus de sentiments et d'intérêts unionistes qu'on ne le suppose en général. Il y aura union [)arce qu'il y a unité.
Pendant la guerre, les haines s'exagèrent, les pas-
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sions s'exaltent; il semble alors que le sang versé ne permettra plus de rapprochement, qu'il y a réellement deux peuples aux prises, deux peuples étrangers l'un à l'autre, qui n'ont rien eu, qui ne sauraient avoir rien de commun. Ce n'est pas là seulement le langage des meneurs, c'est la vérité du moment. Il est certain, et le gouvernement de Washington ne doit pas se le dissimuler, que la séparation est aujourd'hui plus réelle qu'à l'heure de la rupture ; la séparation s'est consolidée^ je ne trouve pas d'autre teime, par l'habitude de vivre séparés et hostiles; les difficultés du rétablissement de l'Union sont allées croissant. 11 a été permis de soutenir, au début, que le soulèvement du Sud n'était qu'une révolte fomentée par l'ambition d'une poignée d'agitateurs; aujourd'hui il n'en est plus ainsi. Le Sud, une partie du Sud tout au moins, en vient peu à peu à vouloir ce qu'on a commencé par lui imposer peut-être ; le Sud veut la séparation, il la veut avec une énergie fougueuse et passionnée.
Je ne cherche pas, on le voit, à dissimuler les périls et à favoriser les illusions. Le rétablissement de l'Union est difficile ; reste à savoir cependant s'il est impossible. C'est sur ce point que je conserve des doutes, et voici pourquoi :
Si noiis écartons les excitations passagères qui tiennent à la lutte et qui feraient place après la lutte à <les sentiments d'une nature assez différente, nous re-
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connaîtrons que tous les États du Sud renferment un parti unioniste. Quelle est son importance? De plus habiles que moi vous le diront; pour moi, je ne me sens pas le droit d'être aussi tranchant. Je confesse mon ignorance, mais en même temps je tiens à rappeler de quelle façon la rupture a été proclamée. Rien ne ressemblait moins à une conviction unanime, à un élan populaire. 11 ne faut pas, quand on étudie ce misérable spectacle de la révolte pour l'esclavage, avoir présent à l'esprit la détermination calme qu'avaient les fondateurs des États-Unis.
L'an dernier, le parti violent adopté par la Caroline du Sud ne rencontra d'abord que du blâme. Les nombreux journaux du Sud se prononcèrent contre cette précipitation excessive. Je lis dans une des feuilles influentes de la Géorgie, the Aiigusta Chronicle and Senlinel : « Nous savons aussi bien que qui que ce soit que tout le mouvement ayant pour but la séparation et la formation d'un nouveau gouvernement, ne procède, du moins en ce qui concerne la Géorgie, que du quasi -consentement du peuple... Il serait temps que cette usurpation de pouvoir eût un terme et que le peuple fut consulté... Avant que la Convention prenne sur elle de ratifier une constitution permanente, qu'elle la soumette au vote du peuple... »
Le vote du peuple, c'est ce que les meneurs de cette insurrection, soi-disant populaire, évitaient avec un soin significatif. Partout, en dépit des principes
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de la démocratie, la ratification par le peuple fut écartée. Une minorité habile et sans scrupules avait saisi les rênes; la majorité subissait le joug; les hommes que leur position sociale ou leur caractère auraient naturellement appelés à exercer une influence considérable restaient presque tous dans l'ombre : on chercherait vainement leurs noms au bas des proclamations de Charleston.
Le pçuple était encore plus suspect. On se rappelait que naguère, dans la plupart des États, il avait rejeté, avec une noblesse de sentiments dont il est juste de prendre note, les lois infâmes votées par les législatures pour réduire en esclavage les nègres libres qui ne quitteraient pas immédiatement le Sud. Chose frappante, les gouverneurs ont partout été plus violents que les législatures, et partout aussi les législatures ont été plus violentes que le peuple. Lorsque la convention de l'Alabama fut nommée, le nombre des votants fut minime, et sur ce faible nombre les deux cinquièmes se portèrent sur les candidats opposés à la séparation; si l'ordonnance de séparation avait été soumise à la ratification du peuple, elle aurait été rejetée sans aucun doute. En Virginie, au Texas, l'opposition était plus forte encore.
Remarquez que les villes jouaient un grand rôle dans le mouvement; les campagnes, bien plus unionistes, étaient annulées. Qu'on ne nous parle donc pas trop de l'insurrection nationale du Sud. Elle n'a certaine-
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ment pas eu ce caractère au début; si elle Ta revêtu depuis sous l'influence des passions qu'excite la lutte, elle pourra fort bien le perdre sous l'influence de sentiments contraires. Le mécontentement causé par les ruines et par les échecs, l'irritation contre un gouvernement qui a pris sur lui de ne pas consulter le peuple et qui a précipité les événements, les déceptions accumulées, tout cela suflira pour abattre une irritation factice, pour rendre la vie et la parole aux majorités véritables.
Je n'aiïirme point qu'il en sera ainsi; on m'accordera du moins qu'il y a là une chance d'une certaine valeur. Qui oserait afiirmer d'ailleurs que la lutte des classes ne viendra pas alors compliquer la situation du Sud et qu'elle ne fournira pas des forces aux partisans de l'Union? D'après les derniers recensements, il ne se trouve pas en Amérique plus de quatre cent mille propriétaires d'esclaves, grands ou petits ; le nombre des grands propriétaires est au-dessous de cent mille. 11 existe donc un nombre très-considérab!e de blancs étrangers aux intérêts de l'esclavage.
On a le droit, ce me semble, de mettre en doute l'unanimité du Sud. Sans même tenir compte, et nous avons tort, des millions de noirs qui devraient avoir et qui auront un jour voix au chapitre, il nous est permis de croire que si la défaite survient une fois, si sa rude main replace chacun dans la réalité, si les illusions sont déchirées, il ne se trouvera pas
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dans les États du goH'e une population animée du même désir, dominée par la même passion et poursuivant le même but.
On m'objectera peut-être que les hypothèses ne sont pas des faits. J'en conviens; mais il ne s'agit pas seulement d'hypothèses, certains faits se sont déjà produits. Partout où l'armée nationale a repris pied, les sentiments favorables à l'union se sont manifestés sur-le-champ. A peine la flotte avait- elle abordé à Hatteras, que de nombreux délégués des comtés voisins s'y réunissaient en convention et désavouaient, en termes d'une incroyable énergie, les sentiments séparatistes attribués à la Caroline du Nord. A peine le général Dix avait-il mis le pied dans la Virginie orientale, que les comtés d'Accomac et de iNorthampton se déclaraient avec enthousiasme pour l'union. A peine l'autorité fédérale est-elle un peu raffermie dans le Missouri, que de nombreux partisans unionistes de l'Arkansas viennent s'y réfugier. A peine les succès des troupes du Nord ont- ils permis à la Virginie occidentale d'exprimer sa vraie pensée, qu'elle se constitue à part et se rattache aux Etats-Unis.
Un mouvement analogue s'est produit dans la partie orientale du Tennessee; le retour à l'union y conipte des partisans qui se prononcent avec une énergie de jour en jour plus grande. Partout où l'on peut se dire unioniste sans risquer la potence, je ne vois pas qu'il manque de gens pour le faire. Même dans l'Alabama,
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même dans la Géorgie, même dans la (laroline du Sud, même à Richmond et sous les yeux du gouvernement insurrectionnel, des symptômes non équivoques trahissent la présence d'un parti favorable à l'union. Les États limitrophes sont intéressants à étudier sous ce rapport. On sait si le Kentucky a hésité à repousser l'idée d'une séparation. Quant au Maryland, si vous le consultez ailleurs que dans les rues de Baltimore, vous constaterez dans son sein une tendance très-générale en faveur de l'union; on n'a jamais vu de si fortes majorités que celles qui se sont prononcées cette année dans le Maryland pour des candidats unionistes.
Je n'ignore pas ce qu'on peut objecter : les majorités qui se produisent sous la pression d'une occupation arn>ée sont toujours suspectes. Nous sera-t-il défendu cependant de tirerquelques conséquences deces faits? Ne sommes-nous pas autorisés à supposer que la défaite matérielle des séparatistes entraînera une défaite morale, que la foi en leur cause mourra alors, que l'ancien rêve d'un Sud indépendant et prospère par les conquêtes de l'esclavage achèvera de tomber en ruine? Nos rêves ne tombent jamais seuls, ils entraînent avec eux bien des convictions, bien des passions qui se croyaient immortelles.
Ceux qui vantent l'élan du Sud et qui veulent nous faire croire à son unanimité devraient nous expliquer la langueur dont il a fait preuve lorsqu'il s'est agi de
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ratitier la constiuition iKtiiNclle. Dans la (léorgie, pai" exemple, les journaux du pays signalent plusieurs comtés où il s'est présenté à peine une centaine de votants, d'autres où les oui ne l'ont emporté que d'assez peu sur les non.
Si l'on allait au fond, si l'on parvenait, et l'on y parviendra peut-être, cà supprimer l'état d'exaltation factice et passagère où se trouve maintenant le Sud, on découvrirait un attachement bien plus réel pour la patrie commune qu'on n'est disposé à l'admettre maintenant. Voilà près d'un siècle, somme toute, qu'on a vécu ensemble, sous la même constitution, avec les mêmes destinées qui n'ont pas été dépourvues de grandeur.
Une telle histoire est un lien. Plus d'un souvenir glorieux, plus d'un nom illustre fait battre également les cœurs au Nord et au Sud. Loin de découvrir là deux peuples naturellement ennemis, je ne saurais m'empêcher d'y voir un seul peuple, et un peuple dont l'unité semble fondée sur des bases indestructibles. JSon-seulement il y a unité de langue, unité d'origine, unité de race, unité de religion, mais il serait difficile de trouver, à part l'esclavage, un motif sérieux d'antagonisme. La solidarité des intérêts est évidente : point de concurrence, le Sud agricole complète le Nord industriel; les riches cultures du Sud ont besoin pour prospérer des capitaux du Nord, des enti-epots du Nord, du commerce immense du Nord.
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Il est puéril de relever quelques oppositions de caractère et de mœurs, pour les transformer en causes de rupture. Pas un grand peuple qui ne renferme en soi de tels contrastes ; ils ne compromettent pas l'unité, ils la fortifient au contraire en y introduisant un élément de diversité. Puis, les populations du Nord et du Sud, avec leurs habitudes émigrantes, se sont bien plus mêlées qu'on ne veut le dire. Combien de familles comptent des membres aujourd'hui dans les deux sections qui se combattent!
L'unité géographique frappera quiconque aura regardé une carte. Cherchez des limites naturelles, des limites possibles, vous ne les trouverez pas. L'ne grande commimication artérielle, le Mississipi, parcourt la vallée centrale où l'on sent battre le cœur du pays; des afïluents nombreux, des canaux, des chemins de fer établissent un contact de tous les instants entre les portions les plus éloignées de ce territoire.
Les nécessités de la défense font à l'Amérique une loi suprême de l'unité. Si le Sud, qui parle d'indépendance, veut rester indépendant, je ne lui conseille pas de se mettre à part; il en viendrait bientôt k se placer sous la protection de quelque puissance européenne. Quant au Nord, une fois séparé des Etats qui le complètent, il courrait risque de ressembler à une forteresse démantelée où l'on entre désormais |)ar la brèche.
Il ne faut pas moins que les |)assions aveugles de
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l'esclavage pour fermer les yeux à de pareilles vérités. Qui oserait dire que ces yeux ne pourront pas s'ouvrir? Si les meneurs de Richmond sont renversés, ne viendra-t-il pas un jour où les hommes raisonnables et patriotes du Sud (il n'en manque pas) s'apercevront du chemin qu'on leur faisait faire ? Voyant d'un côté que le rêve doré des grandeurs méridionales n'est qu'un rêve, reconnaissant de l'autre que les Yankees ne sont pas si féroces, si avides d'oppression et de vengeance qu'on l'avait dit, sentant approcher à grands pas et la ruine définitive de leur contrée et la domination plus ou moins directe de l'Europe, ne se rapprocheront-ils pas de ceux qui leur rendraient grandeur, indépendance et prospérité?
• Deux sentiments subsistent au Sud, le sentiment américain, le sentiment républicain. Ses tendances monarchiques n'existent que dans l'imagination de nos correspondants de journaux. Quant aux tendresses pour l'Europe, allez voir avec quelle émotion douloureuse le Sud et le Nord, unis du moins en cela, assistaient naguère aux progrès des plans de l'Espagne , d'abord à Saint-Domingue, ensuite sur le continent même du nouveau monde ! Je sais une crainte qui traverse aujourd'hui l'Amérique d'un bout à l'autre et qui lui révèle son unité.
Cette unité me paraît tellement profonde, que je persisterais à y croire pour l'avenir, alors même qu'il faudrait y renoncer pour le présent. J'ai peine à ad-
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mettre que le patriotisme des hommes du Sud consente toujours à trahir et à livrer l'Amérique. Las du joug de misère et de violence qui pèse maintenant sur eux, ne tourneront-ils jamais leurs regards vers ces institutions libres qui leur avaient donné tant d'années de prospérité et de grandeur? Lorsqu'ils sauront, à n'en plus pouvoir douter, qu'en détruisant les États-Unis ils n'ont pas le moins du monde fondé l'empire glorieux des États méridionaux, que leur esclavage n'en est pas moins frappé de mort, qu'une guerre permanente ravage leurs frontières, que l'étranger entre et domine de partout chez eux, que leur ruine devient définitive, que leur abaissement va être sans remède, ne s'accomplira-t-il pas alors une irrésistible réaction ?
Ou les destinées de l'Amérique feront naufrage, ou l'union du Sud et du Nord sera reconstituée; plus ou moins prompte, plus ou moins complète, cette reconstitution am-a lieu. Les grandes nations ne se forment pas au hasard, et leur destruction n'est pasaussi simple, Dieu merci, que se l'imaginent les politiques de cabinet. On peut briser les unions artificielles, on peut séparer l'un de l'autre deux pays rapprochés malgré eux, une Belgique et une Hollande; mais sous ce nom, États-Unis, je découvre une cliose réelle, vivace, naturelle, qui a grande chance de se rétablir tôt ou tard et dont la ruine définitive, si elle avait lieu, se ferait longtemps sentir ici-bas.