‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 39 sur 66 · IMPOSSIBLE DE RÉTABLIR L'UNION · texte numérisé non relu

IMPOSSIBLE DE RÉTABLIR L'UNION

Il existe, ce me semble, trois grands moyens de la rétablir prochainement : la négociation, l'abolition de l'esclavage, la liberté politique.

Je dis la négociation^ pour abréger, et quoique la dignité des États-Unis ne leur permette pas de traiter officiellement avec des rebelles. Mais, en dehors des actes officiels, des ouvertures peuvent être faites. 11 n'est pas absolument impossible que la guerre, au lieu de se terminer par la victoire de l'un et la défaite de l'autre, se termine par un arrangement. Supposez que le Sud, mécontent de son gouvernement actuel, alarmé des progrés du Nord, cessant de compter sur l'appui de r Europe, sachant d'ailleurs que cet appui ne consoliderait en rien <( l'institution particulière, » remette le pouvoir en des mains plus modérées et moins compromises. Après la chute du cabinet de Richmond et de cet ensemble d'influences qui ont jusqu'à présent dominé au Sud, on concevrait que, sous une forme quelconque, des propositions de paix fussent communiquées à WashiugtoH.

Nous avons le droit aujourd'hui de les envisager sans inquiétude. Sans doute il y a encore des hommes, n'en doutons pas, qui, si on leur disait : « Rétablissez l'action de la loi sur les esclaves fugitifs, votez de nouveau le compromis du Missouri attribuant à l'esclavage le territoire au-dessous du 3* degré de latitude, et vous obtiendrez le rétablissement de l'Cnion, » accepteraient avec enthousiasme. J'ai lu des écrits

.•ie8' ERREURS ACCREDITEES.

publiés dans le ]Nord depuis la révolte, où la pression morale des citoyens qui donnaient asile aux esclaves fugitifs est dénoncée encore avec une sorte de passion. Toutefois nous avançons, et pour peu que la guerre dure plus que ne se l'imaginent les gens pressés, on finira par reconnaître universellement, même au sein des limitrophes, même au sein du parti démocratique, que rétablir l'union en maintenant l'esclavage, ce n'est pas rétablir l'union; que finir la guerre en laissant le grand ennemi debout, ce n'est pas finir la guerre.

Yoilà l'opinion qui gagne du terrain et qu'il sera difficile de braver. Si la paix venait à être rétablie avant l'anéantissement des armées du Sud, l'aiTangement reposerait probablement sur cette double base, rétablissement complet de l'union, abolition progressive de l'esclavage. Pourquoi les Etats-Unis, dans ce cas, n'oll'riraient-ils pas d'indemniser les propriétaires d'esclaves appartenant aux États qui voteraient l'affranchissement? Pourquoi une amnistie générale et sans exception aucune ne viendrait-elle pas prévenir toutes représailles? Les créances, un moment abolies, reprendraient leur valeur des deux côtés; les confiscations seraient révoquées; les frais de la guerre pèseraient également sur tout le monde, puisqu'ils figureraient dans la dette de rTnion-. enfin, le licenciement des armées, le rétablissement du jeu régulier des institutions, la résurrection des cultures méridio-

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nales, les encouragements donnés au\ introductions de travailleurs libres dans les Ktats à colon, la liberté commerciale proclamée et pi'atiquée , donneiaient une égale satisfaction aux intérêts trop longtemps hostiles.

Ceci est une utopie, je le crains. Il me semble néanmoins que j'aurais manqué à un devoir si, parmi les chances de rétablir l'union, j'avais omis celle-là.

J'adopte une hypothèse moins contestable en supposant la victoire complète du Nord et la soumission du Sud. Comment cette soumission forcée pourrat-elle faire place à une union cordiale ?

L'abolition de l'esclavage se présente de nouveau à l'esprit. Puisque l'esclavage a été la cause essentielle et presque unique de la séparation, on ne rétablira l'union qu'à !a condition de retrancher l'esclavage. En style américain , il faudrait dire que la liberté est nationale et que l'esclavage est sectionnel. C'est l'esclavage qui a poussé à l'isolement : l'instinct de la conservation le lui conseillait, au contact de la discussion et de la liberté il ne pouvait que périr.

Il y aura donc à prendre sur-le-champ, dans l'intérêt de l'union, une mesure décisive qui délivre l'avenir du mal horrible dont le passé et le présent de l'Amérique ont tant souffert. Ceci est d'absolue nécessité; que la guerre se termine par des victoires décisives ou par un arrangement amiable, il ne saurait

3TO ERRKURS ACCREDITEES.

être question, sous aucun prétexte, de laisser debout le grand ennemi.

Je ne prétends pas qu'on doive proclamer la liberté immédiate des noirs: j'admets tous les ménagements, toutes les mesures de transition, tout ce qui peut adoucir pour le Sud une crise redoutable. Mais il est essentiel que le principe de l'émancipation soit posé avec fermeté.

Le principe une fois posé, tout se modifie au sein des populations méridionales, les passions, les ambitions et les intérêts. Les vastes révolutions sociales ont en effet ceci de particulier, qu'il leur suffit de devenir certaines pour porter déjà des fruits excellents. Elles ne s'achèveront peut-être i)as dans vingt, dans trente années; il n'importe, dès à présent elles agissent sur les esprits et transforment les situations.

Un esclavage qui va finir n'est plus tout à fait l'esclavage, et sa législation monstrueuse tombe pièce à pièce. L'appel indispensable du travailleur libre introduit im élément nouveau dans les populations du Sud. Le mouvement des partis n'est plus le même, les chances polititjues se présentent sous un autre aspect.

Nous avons signalé les influences des milieux ; en changeant le milieu où vivront les hommes du Sud. on changera peu à peu leurs sentiments. 11 ne leur manque, pour redevenir des membres éniinenis (h' l'Lnion, pour reconquérir peut-être à d'antres titres le rang dont ils ont conservé si longtemps le monopole.

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il ne leur manque que d'ètie eux-uiènies délivrés du joug écrasant de l'esclavage. Leur cause, qui avait semblé un uioment les servir, avait fini par les perdre ; ils courent risque de périr avec elle. Mais vienne une main libératrice qui les rende à leurs instincts de citoyens d'un libre pays, alors de^nobles têtes se redresseront parmi eux, le monde cessera de les haïr, leurs succès redeviendront les succès du genre humain : loin de redouter leurs conquêtes, nous nous remettrons à les désirer. Quelles perspectives s'ouvriront alors [)0ur le Sud 1 Ces États, dont le sol est si riche et dont le climat est si magnifique, marcheront enfin vers leurs véritables destinées. L'émigration européenne, ({ui se détournait avec horreur d'une terre maudite, y affluera de toutes parts: la liberté fera signe à ses compagnes, la prospérité et la paix accourront; le Sud, j'emprunte cette expression h un orateur du Nord, le Sud deviendra semblable à un paradis terrestre.

Parmi les méthodes qui conduisent à l'unité, je n'en connais pas une qui vaille celle-ci : résoudre les questions. Les questions non résolues divisent, les questions résolues ra()prochent. Tant qu'il y a moyen de lutter contre un progrès social, les mauvaises passions s'irritent et se coalisent; dès que les chances de succès ont disparu, il se fait un apaisement subit. Alors l'aspect des choses se transforme; on voit surgir d'autres intérêts, d'autres habitudes, d'autres alliances, d'au-

très espérances; les livres, les journ.aux, la chaire tiennent un autre langage.

Quand on résout une grande question, il se trouve qu'on en a résolu du même coup une foule de petites; les petites ne se décident pas différemment, il a fallu la révolution française pour abolir les droits seigneuriaux.

Étudiez l'histoire, et vous verrez oe que vaut la méthode que j'indique. Voici un pays divisé, les classes hostiles se font la guerre ; comment y fondera-t-on l'unité? En lui donnant le code civil. Voici un autre pays où les religions sont en lutte; comment y fondera-t-on l'unité? En séparant l'Église et l'État.

On ne saura jamais tout ce qu'il y a de conséquences fécondes dans une seule solution hardiment adoptée. L'autre jour, l'empeieur de Russie affranchissait les serfs; demain, la Russie aura des libertés politiques, des universités, des écoles, des journaux; demain, la réiurme s'attaquera k son administration et cà sa police.

.J'ai parlé de liberté politique; là se trouve aussi un puissant moyen de retour 3, l'union.

Après la défaite du Sud, il ne doit y avoir dans le Sud ni vainqueurs ni vaincus. Les pays libres ont ce privilège admirable que les mots a.ssuj'cttissnnent, conquête, y sont des termes dépourvus de sens. Une conquête laisserait de profondes blessures, bien difficiles

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à guérir; la répression d'une révolte ne laisse point de traces semblables. Après comme avant, je vois des États égaux, des citoyens égaux, un gouvernement qui s'appuie sur les uns et sur les autres. Après comme avant, l'indépendance des ÉtatS' est maintenue, leurs représentants siègent au congrès, les partis se disputent leurs suffrages, leur influence s'exerce sur la direction générale des affaires.

Avoir été ramené au devoir, cela ne déshonore personne, lorsque d'ailleurs les droits anciens n'ont pas péri dans la lutte. Nous oublions toujours trop la puissance de rapprochement que possède la liberté. Quel est le vainqueur, en définitive? Ni un homme ni un parti. Le vainqueur, c'est la constitution: et la loi qu'il prescrit, c'est que les vaincus reprennent possession de leurs privilèges de citoyens. — Venez, votez, votre droit n'a pas péri; nous ne connaissons ni populations sujettes, ni républiques subordonnées ; vous n'avez d'autre maître que le pacte suprême qui nous oblige tous; après avoir retranché le grand coupable, qui est l'esclavage, nous vous convions à jouir avec nous des bénédictions réservées aux nations libres; venez nous aider, venez nous contredii'e, venez prendre votre large et belle place au sein d'un peuple qui est le vôtre !

il me semble que ce langage peut trouver le chemin de beaucoup de cœurs. A côté des honnnes compromis et endurcis, le Sud en renferme d'autres en plus

ArCHRDirF.lv-.

grand nomliie (jiii ont cédé à l'entraînement. Si leurs haines actuelles sont ardentes, l'histoire des guerres civiles nous montre que des haines non moins ardentes se sont calmées après la paix. L'égalité civile et politique ferme bien des plaies.

Qu'on ne me reproche pas de conserver ces espérances. Je ne suis sûr de rien, mais je m'obstine à espérer. Dans l'intérêt du Nord comme dans celui du Sud, je ne renonce pas à les voir bientôt mettre leur génie si divers au service des mêmes institutions. Une fois le principe de l'abolition posé, une fois le Nord et le Sud délivrés du fardeau qui les écrase, je les vois unis par leurs ressemblances et par leurs différences aussi, se compléter l'un l'autre et finir par s'apprécier. Certes, la place des hommes du Sud ne sera pas petite dans ce pays qu'ils ont tenté de briser; les qualités sympathiques qui les distinguent ont bien leur prix. Ils ont de l'esprit et de l'ambition : ce sont les Gascons de l'Amérique. Or, les Gascons n'ont jamais cessé de prendre une forte part au gouvernement de la France, quoique la France ait massacré les Albigeois, quoiqi^e la langue d'oïl ait maintes fois foulé la langue d'oc sous ses pieds.

Les hommes du Nord étaient duis dans ce temps-là; maintenant les choses se passeront autrement. Il faut qu'elles se passent autrement.

La première condition du rétablissement de l'union,

IMPOSSIBI, i; DK KKIABLIK 1 TNlCiN. :<3:.

c'est (jue le Noid, vainqueur Je nie place dans cette hypothèse), fasse preuve de générosité. Point de représailles, point de récriminations, point d'inégalités, même temporaires. Ne pensez plus au passé, elTacez bien vite ces mesures de confiscation qui affligent vos amis, ne vous dites pas que le Sud révolté en a fait autant: rétablir l'union est plus difficile que de la détruire, il y faut plus d'oubli des injures, plus de magnanimité et plus de vertu.

Je tiens ce langage avec confiance, car je sais que le rsord est loin d'être exaspéré, comme on le suppose.

A l'heure qu'il est, on parle déjà d'amnistie. Il est vrai qu'on parle aussi d'en excepter les principaux meneurs ; leur châtiment exemplaire est réclamé comme la sanction nécessaire du droit violé par eux, du sang répandu à cause d'eux. C'est là une première impression, qui fera place, j'en suis sûr, à une pensée meilleuie. La gloire des Etats-Lnis, ce sera précisément de n'avoir pas versé une goutte de sang sur l'échafaud, après en avoir tant versé sur le champ de bataille. Il y a là une grandeur, une garantie d'avenir, une sanction morale, en un mot, bien supérieure à ce qu'on obtiendrait par les procédés décriés de la justice politique. Les meneurs seront bien plus anéantis par le pardon qu'ils ne l'auraient été par la peine. La conduite magnanime du Nord manifestera ainsi un sentiment de confiance qui devra faire des prose-

i:rrru ks accrrditees.

lytes. Voyez-le, il est maître de lui, et, quoique décidé à réprimer la révolte, il est loin, très-loin de haïr les révoltés. Qui ne voit qu'il éprouve même à leur égard une pitié touchante, aimant mieux prolonger la guerre et compromettre son triomphe que de déchaîner les révoltes noires? Il y a du calme dans la justice, la cause du droit doit se défendre dans un esprit de paix.

L'autre jour, à l'annonce de l'incendie de Charleston, une souscription en faveur des victimes fut ouverte à la Bourse de New-York. Ceux qui prenaient l'initiative d'un tel acte de charité patriotique faisaient beaucoup, qu'ils le sussent ou non, pour le futur rétablissement de l'union.

Enfin, je ne quitterai pas ce grand sujet sans rappeler deux mesures que j'ai mentionnées plus haut et qui devront contribuer pour leur grande part à ramener le Sud. La première est l'abrogation du tarif ultraprotecteur, la large application du principe de la liberté commerciale. La seconde, la principale devrais-je dire, est l' offre de l'indemnité destinée à seconder l'abolition progressive. Répartie sur une vingtaine d'années, c'est-à-dire sur le temps nécessaire à l'achèvement de l'abolition, l'indemnité n'excédera pas les ressources d'un peuple puissant. Deux cent millions affectés ainsi pendant vingt ans à cette œuvre de paix assureraient aux maîtres une compensition au moins égale à celle que l'Angleterre et la

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France ont accordée, mettraient des ressources au service d'une transformation difficile et retiendraient au sein de l'Union les plus acharnésde ses adversaires.

J'ai montré que le rétablissement de l'union n'est pas impossible, j'aurais pu montrer qu'il est presque nécessaire; car si les difficultés de l'union sont grandes, celles de la séparation ne le sont pas moins.

11 est aisé d'écrire le mot séparation • réaliser la chose est assurément moins facile : nous n'avons plus d'Alexandre VI pour tracer une ligne de démarcation sur la mai)pemon(le. A qui donnera-t-on Washington, situé dans un pays à esclaves? Avec qui resteront les autres limitrophes? Le Tennessee, la Virginie, la Caroline du Nord entraîneront-ils de force vers le Sud les fractions de leur territoire qui viennent de se rallier au Nord? Le Kansas libre sera-t-il livré en victime sanglante aux mains de ceux qui l'entourent et le convoitent de toutes parts? Dira-t-on aux habitants de l'Ouest, aux États qui forment les bassins du Mississipi, du Missouri et de l'Ohio, qu'ils doivent renoncer aux embouchures de leur fleuve, que la Nouvelle- Orléans et le Texas vont appartenir à un autre pays, à un pays hostile, à un pays que l'Europe peut-être protégera bientôt?

Représentez-vous cette grande république américaine mutilée, séparée de sa frontière du Sud et de ses ports sur le golfe du Mexique, privée de la Louisiane

ERREURS ACCREDMEKS.

qu'elle a achetée à la France, de la Floride qu'elle a payée aux Espagnols et aux Indiens, du Texas dont elle a soldé les dettes, réglant tant bien que mal ces comptes-ià avec un voisin insolvable, établissant les indemnités dues pour les propriétés fédérales, pour les créances répudiées, pour les confiscations réciproques ! Le Nord et le Sud, c'est bientôt dit; mais où commence le Nord et où finit le Sud? Le Nord finit-il au Potomac. qui coupe en deux l'État fidèle de Maryland ? Le Sud s'arrête -t- il au Tennessee, au delà .duquel la révolte de l'esclavage a trouvé des partisans? Le fait est que, du golfe du Mexique aux grands lacs canadiens, nous trouvons la même nation. Le jour où l'on voudrait séparer le Nord et le Sud, il faudrait tracer je ne sais quelle ligne incei"taine au travers des Eta's loyaux, au travers des États révoltés, au travers des États à esclaves, au travers des fleuves, au travers des chemins de fer, une ligne qui placerait un douanier avec un corps de garde sur tous les points de cette immense fiontière.

Ne me dites pas qu'on aura la paix, que la liberté absolue du commerce sera proclamée, que les douaniers et les corps de garde seront par conséquent inutiles et que la faiblesse des frontières sera sans inconvénient. Qui ne voit qu'un tel partage, c'est la guerre, la guerre toujours et partout?

Le commerce européen souhaite parfois la réalisation de ce mauvais rêve ! 11 parle de séparati(ui

IM POSSl lU.K ni''. RHTABI.IK I ' T \ I ( ) .\ . .mi

amiable, de séparation pacili [ue: il a l'aif de croire qu'à force de mettre la paix dans les mots, il la mettra dans les choses! Les choses sont moins accommodantes que les mots. De l'état de défiance à l'état de guerre, il n'y aura jamais loin. Or, quelles défiances sans remède entre les États-Unis mutilés et la révolte du Sud transformée en gouvernement! Je laisse de côté ce qui tient à l'esclavage: je suppose que le Sud, forcé de se résigner en tout cas à une abolition pro- ■gressive, prendra son parti des évasions continuelles, des provocations venues du Nord, des appels aboliti'onistes de la presse du "Nord. Mais le Nord, <à son tour, prend ra-t-il son parti de voir les influences et l'action vive de l'Europe installées au cœur même du continent américain?

Voyons les choses comme elles sont. Le Sud misérable, ruiné, dépendant, forcé de s'appuyer sur quelqu'un, cherchera et trouvera un protecteur. Ce sera un grand malheur pour l'Amérique, et, je ne crains p;is de le dire, un malheur non moins grand pour l'Europe.

Le moment n'est pas venu d'insister sur ce point. Ce que je viens de dire suffit pour montrer qu'on ne supprime pas les questions avec des phrases, et que cette belle formule, «séparation amiable, » ne résout aucune dilTiculté. Les Ktats-Cnis s'y rési'j;neronf danslecasoù cela deviendrait absolument nécessaire, je suis le premiei'à leui' conseiller ce sacrifice; mais je mentirais si je

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leur présentais une paix assurée comme la conséquence d'une telle résolution. A force de sagesse, on y parviendrait peut-être. Peut-être aussi la sagesse de l'Europe y aiderait-elle, et le Sud serait-il laissé à luimême. Quoi qu'il en soit, rien ne serait fini, et l'on poui'rait même soutenir qu'un nouveau problème, non moins périlleux que l'ancien, commencerait à se poser. On essayerait, ce serait bien quelque chose, de vivre en bonne intelligence; on échapperait au péril des armées permanentes et des gros budgets; toutefois, le péril menacerait de reparaître d'un moment à l'autre, et le jour où une intrigue européenne pénétrerait dans le Sud, ce jour-Là la guerre se rallumerait toute seule.

Encore un coup, il y a moins d'arbitraire ou de hasard qu'on ne le dit dans la formation des territoires nationaux. Ce n'est pas la volonté de l'homme ni le caprice des traités qui ont fait à eux seuls une France, une Suisse, une Angleterre. Les lois de la géographie sont quelque chose, quoiqu'elles ne soient certes pas tout. Or, s'il est un pays dont l'unité soit écrite sur le sol même, de sorte qu'on puisse à peine en considérant une carte comprendre son fractionnement, c'est précisément celui dont nous nous occupons. La même chaîne de montagnes le parcourt d'un bout à l'autre ; sa plaine orientale n'est interrompue par rien; sa plaine intérieure n'est qu'un immense bassin, le bassin d'un seul lleuve, allant du Canada jusqu'au golfe

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du Mexique ; son homogénéité saute aux yeux ; il y a là évidemment une vie organique dont il n'est pas permis de ne pas tenir compte. J'admire ceux qui nous démontrent longuement les impossibilités de l'union et f[ui n'aperçoivent pas les difficultés de la séparation. Accepter celle-ci comme pis aller, cela peut devenir nécessaire; la rechercher comme un idéal, en vérité, je ne le conçois pas.

Je ne sais qu'une chose plus détestable que la séparation, c'est la conquête. Subjuguei", tenir garnison, réduire les Etats du Sud à la condition de provinces, leur envoyer et maintenir longtemps chez eux des gouverneurs du Massachussets ou deTIllinois, entrer dans le système des républiques sujettes, proclamer une suspension durable des droits constitutionnels, comment faudrait-il appelei- cela? INous savons ce que coûtent en Europe les \énéties et les Polognes, ce qu'elles coûtent, non en argent ou en soldats seulement, mais en honneur et eu liberté. Une Pologne, une Yénétie américaine::^, ce serait bien pis encore. Pour se donner le plaisir d'écraser le Sud, le Nord devrait commencer par immoler ses propres institutions. Il y aurait là un vrai suicide.

Ne nous le dissimulons pas, il s'est trouvé dans le Nord des hommes qui ont accepté l'idée d'une conquête, avec toutes ses conséquences. Beaucoup d'autres vont de l'avant sans trop examiner les choses, se di-

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sant en termes vagues que les grandes ciiconstances appellent les grandes mesures, et que, s'il faut faire quelques sacrifices passagers, l'Amérique les fera.

Ces sacrifices soi-disant passagers sont de ceux qui portent dans l'histoire le nom de révolution. xVIillefois plutôt la séparation avec ses inconvénients et ses périls, que la mort des Etats-Unis! Ils mourraient le jour où, se faisant conquérants et oppresseurs, ils se donneraient un régime appioprié à ce nouveau rôle, une dictature militaire, une grosse armée permanente, des lois d'exception.

Il n'y a pas de milieu : après la défaite des États à esclaves, et passé le moment très-court où l'ordre matériel et politique à rétaJDlir exigera l'adoption de mesures transitoires, il faudra gouverner ces États ou comme pays conquis, ou comme membres libres de la grande RépubrK[ue. Laissez là les plans décolonisation militaire et les autres folies (jue la presse a mises en avant; ayez foi en la liberté : elle a fuit souvent, elle fera encore des miracles. Lorsque le Sud, délivré de la terreur qui pèse sur lui, délivré aussi des illusions dont on l'a bercé, n'ayant plus à s'occuper de l'esclavage dont le destin aura été fixé avant la fin de la guerre, se trouvera appelé à participer comme par le passé aux votes du congrès, il n'y apportera peut-être pas le meilleur esprit possible; je pense cependant que cet esprit d'opposition se modifiera rapideuient sous l'influence d'une situation radicaleuient changée.

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