L'OUEST DE LA VIRGINIH
1e milles sur 4 de large, dont la verdure est égale à celle d'un tapis de billard sortant des mains du drapièr, À droite et à gauche, des montagnes gracieuses bordent l'horizon, et quelques-unes de ces uspérités de lu nature se dressent souvent à 1,500, 1,800 pieds de hauteur,
Des fermes monumentales ont été bâties au milieu de ces pâturages, où l'on voit errer, broutant l'herbe épaisse, des troupeaux de vaches et de brebis, Les toits des maisons couverts de briques, les arbres élevés qui les abritent, tout indique l'aisance, disons plus, la prospérité des habitants.
Et, comme une reine au milieu de ses sujets, voici Moorfield, siège du tribunal, où l'on trouve un marché abondamment pourvu, un hôtel de trois étages gouverné par un landlord qui s'entend particulièrement à l'art de bien vivre.
Sans nous arrêter plus longtemps dans cette Capoue où l'on oublierait le but du voyage, nous poursuivrons notre route dans la direction de North Forks,
Nous passons d'abord, après avoir marché pendant une heure, à Baker, Avant d'entrer dans ce village, on peut contempler une charmante grotte abritée par des touttes épaisses d'arbustes et encaissée dans un vallon dominé par des roches aux formes bizarres, Plus on examine ce paysage, plus on éprouve un étonneinent qui s'explique par la nouveauté de ce spectacle. On peut voir devant soi cinq collines, de formes coniques et régulières, qui se dressent à plus de 200 pieds de hauteur, et l'on se demande si ce sont là des «châteaux maures» ou des «temples hindous », bâtis sur le modèle de ceux de Grenade ou de Bénarès,
A mesure que l'on s'avance, le rêve s'efface pour faire place à la réalité, La main de l'homme n'a rien eu à faire dans la construction de ces tours fantastiques. La pierre à sablon, stratifiée d'une façon perpendiculaire, craquelée, fendue et rougie, a seule fourni les matériaux de ces châteaux des fées, qui, peints sur les toiles d'un décor de théâtre, produiraient un effet merveilleux, On s'arrache difficilement à la contemplation de cette excentricité de la nature, Si l'on n'était pas convaincu que tout ce spectacle n'a rien à faire avec l'histoire de l'humanité, on se laisserait aller à la croyance d'une archéologie inconnue, soit d'un monument oriental, soit d’une construction due aux génies et aux fées du nouveau monde.
Nous avancerons maintenant du côté de Petersburg, non sans jeter encore de temps à autre les yeux du côté du site que nous venons de quitter.
Une course de 2 milles, à travers un vallon ombragé, amène le touriste à l'entrée d'une fissure à travers la montagne, que l'on appelle dans.le pays Southern Gate, — la Porte du Sud, — C'est par là que se glisse la rivière aux eaux vertes, jusqu'à l'endroit où elle débouche dans la vallée.
:‘Traversons-la à gué et nous suivrons la route tracée entre la montagne à pic et le lit du courant, Un peu plus loin, la gorge s'élargit et l'on s'arrête pour contempler ces roches dénudées : leurs couches perpendiculaires et titanesques se dressent vers les cieux, dont elles ng sont séparées que par une bordure d'arbres verts.
Tout est sublime dans ce coin de la Virginie : on se croirait entre les murailles d'un temple chrétien, On montre au touriste, sur une des parois du rocher, l'image d'un renard courant de toutes ses forces, Tout d'abord l'étranger éprouve une certaine difliculté à reconnaitre la valeur de cette ressemblance; mais peu à peu ses yeux se font à ce /usus
484 L'AMÉRIQUE DU NORD PITTORESQUE naturæ, et il approuve la définition que le guide vient de lui donner, C'est bien un maitre fox, il n'y a pas à en douter, La tête et la queue surtout sont frappantes,
La gorge s'étend sur une longueur de 1 mille et, quand on en sort, on peut apercevoir Petersburg, qui n'est plus qu'à 2 milles de la. Les peintres et les dessinateurs choisissent d'habitude ce point du territoire pour en retracer le paysage sur leurs toiles ou leurs calepins, Ils ont raison, car la vus est surprenante et faite pour être reproduite, afin d'en garder bonne mémoire,
De Petersburg à Sénèca, — une distance de 22 milles, — on peut suivre deux chemins : celui dit du Turnpike, — le Tourniquet, la Barrière, — qui, praticable pour les voitures, contourne la montagne, sans laisser au voyageur la possibilité d'examiner à loisir les beaux points de vue; l'autre, celui qui suit les rives du courant d'eau, n'est possible que pour les gens à cheval, Cette dernière route, pierreuse, boueuse, qui force celui qui la parcourt à franchir la rivière, n'en est pas moins la plus intéressante pour le touriste qui s'est mis à la recherche d'un pays pittoresque et accidenté.
À 4 milles environ au delà de Petersburg, on parvient à la jonction des deux rivières : le Middle Fork et le South Branch. On fait halte généralement à cet endroit, afin d'examiner avec soin une arche de pierre formée par le passage des eaux, Ce demi-cercle a environ 100 pieds de diamètre, et sa régularité est telle qu'on se demande si quelque ingénieur n'a point passé par là avec ses plans ei ses maçons, La pierre est polie comme si elle avait &ié mise au point par le carrier, et la sculpture est remplacée par des ornements de verdure qui ont bien leur charme.
La rivière coule au-dessous de cette urche sur des cailloux qui la font écumer et, dans le milieu du courant, de l'autre côté de cette route, on montre un vaste entonnoir dont le fond est perdu dans l'obscurité, ce qui donne à tout ce qui se trouve dans ces lieux un aspect féerique et tout à fait extraordinaire, On s'arrache diflicilement à ce spectacle, fait pour étonner le géologue et à plus forte raison le simple voyageur.
A 1 où 2 milles plus loin, on franchit encore la rivière et l'on contemple bientôt une vue d'un aspect complètement différent. Sur la cime d'un rocher ardu se dresse devant vous une sorte de construction en forme de tour, qui ressemble à s'y méprendre à une vieille construction féodale,
Un Yankee pur sang attribuerait plutôt ces débris apparents à la ruine d'une manufacture incendiée. Mais ni l'une ni l'autre de ces fantaisies de l'imagination n'étant exacte, nous nous plaçons à distance, afin de mieux contempler ces masses d° pierres, Quoiqu'il soit certain que la main des hommes n'a jamais été employée à ces travaux de la nature, on ne peut s'empêcher de se demander comment l'atmosphère seule est parvenue à perfectionner de la sorte ces murailles factices, dont les parois sont lisses, la forme régulière, les créneaux d'une exactitude stupéfiante, Tout est rèverie dans ce « trompe-l'œit » : tourillons, mächicoulis, meurtrières ; la mousse et les arbustes croissent dans les interstices des rochers. C'est bien réellement le « château de la Belle au bois dormant », et si la lunette d'approche dont nous nous servons ne venait pas détruire l'eflet de l'optique, nous nous croirions en pleine région des Merlin et autres nécromanciens illustres,
Il faut se rendre à l'évidence : ce manoir gothique n'est qu'une curiosité de la géologie, et nous continuons notre route en emportant nos souvenirs et nos regrets.
En quittant la gorge de la « Porte du Sud », les veux se portent vers les cimes des
PFETERSEURG
monts Alleghanies, qui ressemblent, vus de loin, à des nuages gris, sombres et pleins d'électricité. à
Entre ces montagnes et une autre succession de roches de grande élévation et d'un aspect sauvage coule le North Fork, que nous allons explorer. Tandis que nous longeons les rives, notre guide nous montre des points de vue fantastiques, où les sorcières ont dansé jadis, si elles ont jamais porté leurs pas dans ces régions lointaines.
Les géologues seraient fort intéressés s'ils se trouvaient transportés dans ces parages, et, pour exprimer ici une pensée philosophique, nous pourrions ajouter que les politiciens pourraient trouver des inspirations heureuses en présence de ces sublimités granitiques et de ces humbles vallées. C'est inditbitablement à des tremblements de terre que sont dues ces convulsions de la nature, et l'on peut déduire de ces bouleversements des âges préhistoriques les grands principes de l'humanité réduite à sa plus simple expression.
Nos lecteurs voudront bien nous suivre sur la route qui conduit de Petersburg à Karr. Nous avons franchi 18 milles : la journée est sur son déclin, et il nous faudra coucher dans une ferme. Le vieux Adams Karr, à qui appartenait autrefois le logis, est mort depuis quelques années; mais ses fils, qui l'ont remplacé dans ses travaux d’agriculture, ont hérité de ses vertus hospitalières, et ils nous le prouvent en nous offrant un accueil cordial.
De leur habitation on se rend au Pinacles, sis à 1 mille de là. Pour y parvenir, nous avons traversé la rivière et nous nous frayÿons un passage à travers un ravin très boisé. Du milieu de ce bosquet, en jetant les yeux en l'air, on peut apercevoir deux murailles peu épaisses de roches friables, placées d'une manière perpendiculaire, à peu de distance l’une de l’autre et se détachant dans l'azur du ciel.
L'un de ces monolithes présente la forme d’un obélisque, et l’autre celle d'un clocher gothique. On peut attribuer à ces deux roches, à vue d'œil, sans mesure exacte, une hauteur d'environ 200 pieds et de 10 à 15 pieds à la base.
Qu'on ne se figure point que cette pyramide et cette tour ont l'aspect d'un monument de l'Orient ou du moyen âge! Non, ces roches sont sauvages, abruptes, infernales : on sent son cœur se serrer en les examinant de près. Pour peu que l'on ait l'esprit timoré, on n'ose les approcher sans une impression de terreur secrète. Le site paraît hanté par de mauvais esprits, et pourtant il n’y a rien qui puisse imposer la moindre appréhension au voyageur : ni fndiens cruels, ni Fra Diavolo yankees
En s'éloignant de Karr, on se dirige, en suivant une route fort bien entretenue, vers l'embouchure du Sénéca, située à 5 milles plus loin et où l’on trouve un marché. Il n'y a rien là de positivement intéressant; mais, si l’on jette les yeux de l’autre côté du courant d'eau, on aperçoit un paysage qui vous ravit au delà de toute expression. Jamais, dans les Alpes françaises ou les Pyrénées espagnoles, on n'a rien vu de pareil.
Ce que l'on a devant soi, c'est une façade de roches, d’une étendue d'un demi-mille environ sur une hauteur de 500 pieds, à la surface lisse et dont la base est enfouie dans une bordure de forèt. De distance en distance, on aperçoit des terrains qui sont une sorte de jardins à la Sémiramis, tout couverts de fleurs et d'arbustes fleuris. Les roches multicolores revêtent les teintes blanches, rouges, jaunes, brunes, grises, verdâtres. Quant à la cime de ces rochers de Sénéca, elle a des formes bizarres, grotesques même, qu'il faut contempler afin d'y trouver certaines ressemblances,
L'OUEST DE LA ViRUINIE. 487 Du côté gauche, cette falaise s'appuie sur une montagne boisée, tandis que, du côté droit, elle surplombe un précipice. Sur le versant opposé à ce cañon profond se hisse une seconde falaise accolée à une chaîne de montagnes couvertes d'une forêt dense et verdoyante.
Ce qu'il faut voir dans ce paysage, ce sont les variations de la lumière. Le soleil brille ici dans tout son éclat; l'aspect est féerique, monumental; mais, si quelque nuage vient éclipser cette auréole brillante, l'aspect change aussitôt et n'en est pas moins beau pour cela.
Lorsque nos yeux se sont assez repus de ces beautés agrestes et sauvages, nous quittons la place pour nous rendre à Adamson, où le dîner nous attend; mais nous revenons dans l'après-midi, et nous traversons la rivière à un gué où les pierres sont si glissantes, que le guide nous conseille de mettre pied à terre de peur de tomber de cheval.
La rive est escarpée, mais on peut la gravir et, à une certaine distance de là, on pénètre, à travers une barrière, dans l'emplacement d'un moulin construit de façon à utiliser les eaux du courant.
Lorsqu'on a gravi à cheval les pentes abruptes des « Cliffs » de Sénéca, on arrive à l'endroit du repos et, si l'on s'avance vers le bord du précipice, on est saisi d’abord d'une irrésistible appréhension; puis la terreur arrive et l’on songe à s'éloigner au plus tôt, car on éprouve le même sentiment que lorsqu'on s'est placé, à Bologne, sous la tour penchée de Garisenda.
N'importe! ce spectacle n'a rien d'égal dans tout l'État de Virginie. Tout se trouve réuni pour que la roche ressemble sérieusement à une ruine. Voici le grand portail à ogive; avec un peu de bonne volonté, on croirait entendre les sons majestueux de l'orgue accompagnant les hymnes sacrées du culte chrétien. Si nous jetons les yeux sur les hauteurs, nous pénétrons derrière les sculptures d'un clocher dentelé, festonné, enguirlandé : il n'y manque que les cloches, et encore, l'imagination aidant, elles carillonnent et étourdissent les oreilles. Les fenêtres, de forme ovale allongée, s'ouvrent de tous les côtés; il n'y manque que des vitraux.
A la base du rocher monument, des pierres massives, polies et formant assises sont placées au pied des arcs-boutants indispensables pour soutenir les murailles supérieures. Ce qui est encore plus étrange que tout cela, c’est que dans ce bloc de pierre on voit enclavée la logette où le prêtre devrait se tenir pour demander l’'aumône aux fidèles.
Mais il faut ouvrir les yeux et se rendre à l'évidence. La photographie et le dessin ont réduit notre rêve à la réalité. Ce qui semble une église, une cathédrale, n’est qu'un rocher. L'exagération est permise au poète, à la condition qu'il finira par laisser là la fable, afin de parler le langage de la vérité!
Pour se rendre vraiment compte de la hauteur du « faux clocher » de cette « fausse église », il faut gravir la montagne qui est placée vis-à-vis de cette construction excentrique de la nature.
Plus l'on contemple cette roche, plus on y découvre des détails qui échappent d'abord au premier examen.
Il nous souvient avoir fait trois visites aux « Clochers de Sénéca » et d'avoir passé des journées entières dans le voisinage de ces rochers si curieux, en nous faisant toujours à nous-même cette promesse verbale : Je reviendrai,