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Le touriste qui a franchi la route longue et fatigante a besoin de repos; mais ceux de nos lecteurs qui, les pieds devant les chenets, assis dans un fauteuil capitonné, n'ont point subi le moindre ennui en marchant à notre suite, voudront bien nous accompagner encore.
Nous traversons des forêts épaisses, où nous rencontrons à peine de ci, de là, des éclaircies qui nous laissent voir des horizons de ciel et de paysage.
Enfin, nous sommes arrivés sur les cimes boisées de la chaine des Alleghanies, à une hauteur de 3,000 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Partout, sous les ombrages des bois touflus, croissent et fleurissent les rhododendrons. Au-dessous de l'endroit où nous avons fait halte, se précipite le célèbre Blackwater dans un gouflre qui a plus de 2,000 pieds de profondeur. Quelques autres cascades minuscules sautillent de rocher en rocher, pour aller retrouver la source mère dans le précipice où elle se jette. /
De là, il nous est loisible de contempler à vol d'oiseau le coucher du soleil, dont les rayons dorent tout le paysage. La brise est fraîche, embaumée, le bruit des ondes murmurantes ressemble à une harpe éolienne qui réjouit notre tympan; il ne manque plus à ce tableau que la Danse des ondines. Qui sait? avec un peu de patience, on pourrait jouir d'un pareil spectacle,
Le premier saut de la cascade de Skillet mesure 40 pieds. Cette nappe d'eau retombe ensuite le long d’un escalier glissant, à 5 ou 600 pieds plus bas, et va rejoindre le lit du Blackwater, qui semble l'attendre ou plutôt l’attirer, comme l'aimant fait d'un éclat de fer.
L'aspect de cette chute d’eau est des plus gracieux. Qu'on s'imagine au milieu du cadre d'une forêt verdoyante l'onde à la teinte ambrée, surmontée par un nuage opaque qui a pour origine la pulvérisation du liquide. Sur le premier plan, un buisson de rhododendrons épanouis et des rochers recouverts par une couche de mousse, Les libellules voltigent de toutes parts et des martins-pêcheurs font entendre leurs cris stridents.
Nous sommes seuls en contemplation devant ce spectacle radieux, étudiant chaque détail, et heureux de ne pas avoir de compagnon qui vienne interrompre une réverie qui nous rappelle vers la Divinité.
Revenons à des spectacles plus simples dans le comté situé sur les bords du Wicomico, qui, dans les anciennes annales du pays, se nommait la province de Chicawane. C'est du moins sous ce titre qu'elle fut représentée dans l'assemblée de la Virginie en 1675. De nos jours, c’est le comté de Northumberland, dont les limites furent tracées en 1663 par le colonel John Washington, le premier qui porta ce nom dans la Virginie. Le Potomac et le Rappahannock, réunis ensemble, sont, — à l'exemple de la Dordogne et de la Garonne, confondus sous la qualification de Gironde, en France, — connus sous la dénomination de Northern Neck.
Ce coin du pays avait été donné par le roi Charles II à quelques-uns de ses courtisans et ceux-ci voulurent imposer aux habitants établis dans les terres des impôts autres que ceux qu'ils payaient déjà au gouvernement. Après de nombreuses discussions, les grands seigneurs s'entendirent avec les récalcitrants, qui consentirent à accepter 400 livres chacun, pour solde detous droits présents et futurs. Il y eut encore mainte autre discussion après celle-là, mais enfin lord Calpepper, gouverneur de la colonie, fut assez habile pour
L'OUEST DE LA:VIRGINIE, 491 réunir dans ses mains tous les titres de redevance et les transmit à lord Fairfax, qui épousa sa fille,
En descendant le long du fleuve, nous rencontrerons une vieille maison abritée par des cerisiers, — laquelle s'appelle « Ditchley » — dont les premiers habitants furent les Lee, si connus dans l'histoire du pays.
Le premier du nom qui émigra en Amérique du temps du roi Charles II fut sir Richard Lee, — un cavalier du genre de ceux que Walter Scott nous a si bien représentés dans ses ouvrages, — et qui prit une part très active dans les actes d'opposition faits par les colons sous le gouvernement de sir William Berkeley. Richard Lee fut envoyé auprès du roi Charles I], alors en exil à Breda, pour lui exprimer les sentiments de loyauté de ses compatriotes et les siens.
Parmi les descendants directs de ce colon émérite, on cite ensuite Richard Henry et Francis Lighfoot Lee, qui, de concert avec George Washington, proclamèrent l'indépendance américaine.
On montre la tombe de ces nobles défenseurs des États-Unis dans l'église de Corotornan, — du nom de la rivière qui passe devant elle — : les Lee sont enterrés vis-à-vis de la famille Carter, qui eut aussi sa gloire dans le pays virginien.
C'est un curieux spécimen d'architecture que celui de cette chapelle bâtie avec des briques dont la conservation est encore parfaite après un siècle d'existence. L'intérieur en forme de croix est bordé de stalles de vieux chêne à la place du sanctuaire, au-dessus desquelles, sur des châssis de toile noire sont peints, en couleur ocre, les prières et les commandements de Dieu. Les fonts baptismaux de marbre blanc sont disjoints, le fer oxydé s'étant brisé entre le piédestal et la vasque.
L'église de Corotornan fut construite en 1670, par les soins de John Carter et rebâtie par son fils Robert, qui fit d'importantes additions à ce petit monument pieux.
Ce Robert Carter, qui eut quatre épouses successives, passait pour une sorte de « Barbe Bleue », — sans qu'il eût pour cela mis à mort ses conjointes, comme le héros du conte de Perrault; — mais il était audacieux et sans le moindre scrupule. Si bien que lorsqu'il fut mort, on fit circuler l'épitaphe suivante, qui fut libellée au crayon sur un des murs de la petite église, au-dessus de sa tombe :
Cy-git Robin! Non point Robin Hood qu'on renomme, Mais Robin qui ne fit rien qu'on pût mentionner.
On dit que du Seigneur il se fit pardonner,
Mais que le diable après emporta le pauvre homme !
De l'autre côté du Rappahannock, vis-à-vis les plantations de Carter, on montre encore au touriste les restes de la maison nommée Brandon, où résidait, il y a deux siècles, le major Robert Beverley, célèbre par sa complicité dans la révolte du Zobocco Cutting, — la coupe du tabac. — Arrêté pour ce fait, il se vit obligé de demander pardon à genoux, et de donner, comme caution de sa bonne conduite future, la somme de 2,000 livres. Le fils de ce « martyr », un de ceux qui devancèrent la déclaration de l'Indépendance, fut le premier qui traversa les montagnes Bleues et qui explora le territoire de la Virginie. Ce fut en l'honneur de ce pionnier que les « Chevaliers du fer à cheval d’or » donnèrent à l'endroit où ils firent halte pour la première fois le nom de Camp de Beverley.
402 L'AMERIQUE DU NORD PITTORESQUE, Cette maison de Brandon domine la rivière, et l'on jouit de cet endroit d'un coup d'œil admirable sur tout le pays environnant, Mais le logis ne dit plus rien de son glorieux
passé; il rapelle ce vers d'un poète du xvi' siècle
De grande chose peu de reste,